‹ L'hermite du Faubourg Saint-GermainChapitre 20 sur 54 · IL A RÊVÉ CELA · texte numérisé non relu

IL A RÊVÉ CELA

J'ai connu dans ma jeunesse un fort honnête domme qui , fatigué de voir comment les choses se passent ici-bas, indigné surtout de certains désordres qui ont lieu dans le monde moral , ne cessait de répéter : « Ah! si j'étais Dieu, tout irait mieux. Je ferais ceci , j'empêcherais cela. Les gens de bien prospéreraient sur la terre , et les fripons et les hypocrites y passeraient mal leur tems. » Comme on voit , Thonnête homme voulait tout changer, et il disait toujours : « Ah! si j'étais Dieu! » Cette seule idée l'absorbait le jour et la nuit. Elle le perdit ; son cerveau s'embrasa , et un beau matin , en se réveillant , le malheureux s*écria : <' Je suis Dieu ! » Il était bon, mais bon à lier. Vous pouvez le voir encore aux Petites-Maisons, où il est connu sous le nom

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du Père étemel; infortwië d'autant plus à plaindre qu'une passion peu commune, la passion du bien , Ta conduit là.

Formez donc des vœux téméraires : ils sont bien dangereux ! et pourtant cette maladie h^est que trop ordinaire. C'était la mienne il y a quelques années , et je n^en suis pas encore tout-àfait guéri. A la vérité, je n'ai jamais eu autant d'ambition que le Père itemel; la place, d'ailleurs, était prise, et il faut respecter la possession. Mais à une époque où la folie visait quelquefois assez juste, quand je vis à qui les trônes se donnaient , je me persuadai fortement que tôt ou tard il y en aurait un pour moi. Et pourquoi n'aurais- je pas alors été compté parmi les rois? J'étais, je pense, du bois dont on les faisait. Triste effet des bouleversemens politiques : il n'y a plus de modération dans les désirs ; toutes les places semblent vacantes , et chacun ne veut se contenter que de la première ; on rêve tout éveillé.

Je révais donc , et je disais souvent : « Ah ! si j'étais roi !» Et , d'avance , j'étudiais mon rôle , afin d'avoir , en débutant , un air moins emprunté. Je m'essayais à régner. Bientôt je

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rëgftai en iuaginatiûn. Koa , jamais iii6iiar(}ite n'a formé d'aussi beaia projets, pour le heuliesr des peuples soumis à ses lois. Uu roi dont la mémoire sera étemellemeiit dière aux Fraiiçais , promettait la poule au pot ; et ^s^il eût encore vécu quelques années , ce vœu toucbaat de sa Jïomlié'eût été accompli. Plus généreux, je ¥ou~ lai9.que le denier de mes sujets pût , le dimanc^, avoir sur sa table au moins undiçpoA au riz , tant il est facile de fsixt le bien quand on rêve.

•Cependast mes amis «e moquaient de mes projets t "de mon admirable utopie, et surtout de mon chapcm. Us me rissent au nez , et disaient que je révais. Us disaient vrai , mais je n^en voulais rien croire ; Terreur m^ était trop agréabte. Alors^ comme aujourd'hui , je n'étais heua*euxqu'easoqge. Le métier, d'ailleurs, mesemblait bon, et je ne me souciais pas d'en changer. On s'imagine que «c'e^t un lourd fardeau que ce-lui des aff^ir^ publiques. Je ne m'en suis pas «perça.

Il fallait des événemens extraordinaires pour me détrôner. La Providence, qui fut un peu

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aidée ^ les fit naître. Ces rois dont 1- élévation sd^ite m'avait £iit concevoir de si hantes, de si feUes espérances, ces rois, dont Texemple m'avait gâté, disparurent* Leurs trânes, en s^éerankmt , mirent le mien en cannelle. Enfin mon songe finit avec le leur. Il -était t^ms, car ina tête, qui n'a Rimais été tièsr-fortè , commençait à se désorgaanser , et je ne ponvais manquer d'aUer ktenlôt m'asseoir à la dimte du Fin éiemel.

Mais je suis sûr que mes peuples tne regrettent racore. Je les gouvernais avec tant de douceur ! j'étais si èon prince! Quand on les comparait à moi , le Titus de la chanson , le petit reid'Yvelet passait pour un tyran , quoique , certainement , il ne fût pas méchant.

Je perdais un royaume , mais je conservais l'habitude de rêver; avec elle on iie reste fias long-tems sans occupation. L'époqne à^ élections de i8i5 approchait; et je n'eus pas plutêt dit : ^! sij*itais éépmti^ que je fus nonmié par mon département au premier tour de scnitm , et à l'unanimité , moins une seide voix ; et cette voix encore était la mienne, que j'avais eu la sotte délicatesse de me refuser : comme si , dans

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les bonnes occasions, il était piermis de s^oublièr. Je siégeai donc à la chambre, où je crois que je siégerais encore , sans une proposition très-indiscrète que j'eus le malheui: de faire, et que je me reproche amèrement. Les discours écrits me déplaisaient ; j'avais cru m'apercevoir qu'ils prolongeaient quelquefois la discussion sans Téclairer. Ils avaient d'ailleurs un inconvénient bien plus grave : ils retardaient Theure de mon diner. Ne m'avisai'je pas de demander que Tusage qui les consacrait fût aboli? Je vis aussitôt tous les cahiers sortir des poches qui leur servaient de retraite, et me menacer de châtier ma témérité. Ils en étaient capables. La frayeur que me causa leur seule apparition fut si grande, que je me réveillai en criant miséricorde , et que de représentant je devins représenté.

C'est vous dire que j'étais encore une fois sur le pavé ; mais une imagination ardente, toujours ^prompte à réparer mes pertes , vint à mon secours. Tout l'été dernier, je fus tantôt conseiller d'état et tantôt ministre. Si je n'avais obtenu qu'une simple direction , je me serais cru en disgrâce et j'aurais crié bien haut. Tous les porte-

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