VIE PRIVÉE
DE VOLTAIRE ET DE M-« DU CïïATELET.
( Scpiemlm i8»o. )
Les morts sont aujourd'hui fort à plaindre : on a bien peu de soin de leur réputation ; leurs torts les plus cachés , leurs faiblesses les plus secrètes sont exposés au grand jour ; et , afin de les humilier davantage , on les force eux-mêmes à nous les révéler. Voyez M"* d'Epinay : ne doit-elle pas beaucoup de reconnaissance aux éditeurs de ses Lettres? Nous avons bien entendu dire que la vertu de cette dame n'était pas très-farouche; mais la tradition est si médisante! Tous les esprits bien faits n'en voulaient rien croire : or , le
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moyen d^en douter à prêtent , lar$(}a6 les fameu3e^ lettres Qouf oat appris ee qn^ noas n'aurions., même jajD^is. ose soupçQ^er! Je m^en ti^ns, à, çqt. exemple ; Àl «ufiit .p<Hir. pr^uyer ma thèse.
Courage donc : multiplions ^nos recl^ecches , q^ue rien ne puisse y échapper. FouillcBis partout, ucusseronspeut-rétre assez hefureux pour déler^ rer, quelques turpitudes encore i^oi^ées^ quelques jnfamies .Jnédites. Toutefois, cela devient de jour en Jour^ plus difficile. Les n^iae^ les plus riches finissent par s'ëpuiser ; et ,. après tant de confessions f tant de mémoins posthumes , tant de cori:espandances^ -qui devaient rester secrètes et qu'on a livrée^ au public, je ne vois pas ce que nous pourrions encore attendre en ce genre.
Certes, it d;oit rester bien peu de scaïkdale en portefeuille.
C'est, en virité, fort peu 4e chose que celui qu'on açus 4onae en pujbliant les; lettres ë<urites de Cirey par M"*' de Graffigny,^qui n'était pas encore, et qui n'>smnonçait mâme pas devoir être :un jour l'auleur des JUUfes Parisiennes. L'édijteur a très^grand tort de croire qu'on va
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le lapider; il lui plàit de se faire beaucoup piu^ coupable qu'il n'est réellenient. « On dira ( c'est » lui qui parle ) , on dii'a iaus d<mte que publier » ainsi le secret des familles, éitlairéria vie pri- » vée de Voltaire et de M"« du Châtelet , c'est » faire connaître une liaison illicite que les lois » désapprouvent , que la morale condamne , et » qui aurait dû rester ensevelie à jamais dans le p- liëant d'où on Ta exhumëe. ^ Je prie M. l'éditeur de se rassurer; on Ue lui fera, j'en suis fîiché pour lui , aucun des reprocbes qu'il s'adresse à lui-même. Les familles , d'abord f sont aujourd'hui fort aguerries. M'est-te pas ÉLSstt^ disait dernièrement M..... , d'avoir l'honneur de nos femmes à défendre? Faudià-t-il courir tous les jours au secours de nos grand'mères? Il faut d'ailleurs observer que lé secret dont il est ici question est, depuis long-tems, le secret delà comédie. Qui donc ignore de quoi il retournait à Cirey en 1 738? Qui ne sait qu'on n'était pas là seulement pour étudier la physique et mettre Newton à la portée de tout le monde? Témoin , entre mille autres , ce joli impromptu fait par Voltaire en se promenant , le soir, avec Emilie :
Astre brillant, favorable aux amans, Porte ici tous les traits de ta du uc^ lumière ; Tu ne peux ëdairer, dans ta yaste carrière , Deuxcoeurs plus amoureux , plus tendres, plus oonstans.
Quand on dit de ces choses-là à la hinç et quç le public les entend , il n^en demande pas davantage ; il sait à quoi s^en tenir. Au reste , ne se scandalise pas qui veut, je le répète.
On fer^ à ji'é^iteur un reproche qui lui sera peut-être plijs sensible. M"* de G^affigny, ëçriyant à un ami de Tenfance , qu^elIe traite ^avec la plus grande familiarité, qu^ elle appelle tantôt Pampan , tantôt Pampichon , et croyant que ses lettres ne sortiiraient j.amai$ de$ raains de qui les recevait, a pu dire tout ce qui lui passait par la tête ; il n^y a riei^ d'indifférent pour Tamitié ; les moindres détails lui sont précieux. Mais à quoi bon, cent ans plus tard,;iraconter de pareilles misères au public ? Çeut-on exiger de lui l'indulgence d'un ami ? Le prenez-vous pour Pampan ou Pampichon ? Si l'éditeur avait fait ces réflexions , que je crois sages , il eût retranché du recueil qu'il publie beaucoup de pauvretés gu'il y a laissées et qui sent le seul scandale quç
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j'y trouTC. Heureusement que Voltaire est là et quMl ëgaie un peu la scène ; sans lui elle ferait bien triste.
Après avoir lu deux ou trois lettres de ce recueil , vous connaissez Cirey comme si vous y aviez aussi passé six mois. M"*' de Grafligny décrit avec une minutieuse exactitude les appartemens de Voltaire et de M°* du Châtelet... Ne regardez pas le r^ste. Hors de là , tout est d*unê sùloperk à dégoûter; c'est un inconvénient pour les étrangers^ mars les hôtes vous en dédomitiagent. La nymphe est aimable quand on arrive. Voltaire ne cesse pas de Tétre ; il faudrait avoir de grandes dispositions à Tennui pour s'ennuyer auprès de Voltaire. ' '
On aperçoit dans le lointaiil un troisième personnage qui fait tout ce qu'il peut pour plaire à tout le monde, mais <)ui, quoi qu'il fasse, ne peut plaire à personne. On ne le voit qu'à table , et seulement jusqu'au dessert ic'^est encore trop; il incommode. On ne le chasse pas de là maison, maisquaildil s'en va, il fait grand plaisir. « Le » bonhomme' part demain , personne n'en pleu- » rera; c'est une confidence que nôiis nous sommes
» déjà faite. » Chacun devine que ]e bonhomme c'est M. du Châtelet. M"* de Graffigny aurait pu se dispenser de le nommer; car enfin c'était le bonhomme qui l'hébergeait.
La Vie de Cirey était assez bizarre. Il n'y avait de dîner que pour ce qu'on appelait les cockers, savoir : le seigneur châtelain, une ^ame de Chambonin , son fils , et autres esprits grossiers qui ne pouvaient pas s'en passer. Voltaire et Emilie se contentaient de souper; c'est d'eux que M"* de Staël écrivait : « Ils ne se montrent » qu'à la nuit close. Voltaire fait des vers galans » qui réparent un peu le mauvais effet' de cette » conduite inusitée. M"' du Châtelet fait actuel- » lement la revue de ses principes ; c'est unexer- » cice qu'elle réitère souvent , sans quoi ils poup- » raient s'échapper, et peut-être s'en aller si » loin qu'elle n'eut retrouverait pas un seul. » Cette lettre est datée de Sceaux^ où Voltaire et M"* du Châtelet se trouvaî^t alors.
Il fallait donc , quand on était à Cirey, savoir se tenir dans sa chambre , car la dame du lieu ne quittait pas la sienne de la journée , et il était défendu aux profanes d'y pénétrer. On- dérogea
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toutefois à cette règle en Eavenr de Clairault. On s^enferma avec lui pour résoudre des problèmes dont Voltaire ne pouvait pas donner la solution ; Saint-Lambert, un peu plus tard , obtint le même privilège, et avec lui il ne pouvait être question d'algèbre et de physique ; mais comme il était moraliste , témoin son catéchisme^ on voulait sans doute qu'il assistât à la revue qu'on faisait de s^s principes. Ces liaisons , malgré leur innocence, troublèrent souvent le repos de Voltaire » qui , trompé par de fausses apparences, criait très-impertinemment : «Ah! voilà » bien les femmes! Pardon, mesdames, c'est vo- M tre histoire à toutes, » Le bonhomme , qui le croirait? était alors le plus philosophe des deux. C'est qu^il savait qu'il n'y avait rien à craindre des femmes qui. ont des principes et qui en font la revue toutes les semaines.
Il ne faut pas demander si les soupers étaient délicieux ; tous les plaisirs s'y trouvaient réunis , dit M"* de Graffigny : tantôt Voltaire faisait de jolis contes, tantôt il lisait un acte de Mérope, ou un chant de Jeanne. Un autre jour il montrait U Lanterne magiçue^ et ne manquait jamais d'y
faire passer charitablement Fréron et Desfonrfaines ; enfin , quand on pouvait trouver assez d'acteurs , on jouait Bounouffle et la Mort de César.
On causait souvent littérature ; et alors Voltaire, qui croyait que nous n'en saurions jamais rien, prononçait des jugcmens fort étranges.
« Les Lettres persanes sont puériles ; c'est un piètre livre. Je ne conçois pas comînent on peut sourire aux Plaideurs, Qu'est-ce qu'une. ode? c'est le plus petit mérite que celui d'en faire ; galimatias , rapsodie. Je ne comprends pas comment d'honnêtes gens lisent ces choses-là. » Voltaire , il ne faut pas l'oublier , a fait une vingtaine d'odes qui ne sont pas très-bonnes. Pouvait-il, d'ailleurs, estimer un genre.de poésie où J.-B. Rousseau avait excellé P On sait qu'il ne parlait jamais de ce grand lyrfque sans entrer en fureur. « Si Rousseau était mort, dii» sait-il , je le ferais déterrer pour le pendre. » M"" de Grafligny, qui rapporte. cette gaité de Voltaire , a-t-elle tort de le croire plus fanatique que les fanatiques qu'il hait? »
M"« du Châtelet avait la très-mauvaise. ha- II. II
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bitttde de décacheter et de lire toutes les lettres qui arrivaient à Cirey, n'importe à qui elles dissent adressées. C^était pousser loin la curiosité; mais on a beau passer régulièrement ses principes en revue , les retenir tous est difficile ; il y a toujours quelques déserteurs. M"*^ de Graffigny s'aperçut bientôt que le cacbet des lettres qu'elle recevait avait été brisé , et elle en conclut assez naturellement que les siennes ne devaient pas être plus respectées ; circonstance qui seule suffirait pour expliquer comment elles sont , vers la fin surtout ^ si peu intéressantes. Or, le malheureux Pampan ne s'avisa- t-il pas un jour d'écrire que le chant de la Jeanne était charmant : c'était le plan qu'il avait voulu dire; mais on ne fit pas d'abord cette réflexion. « II a » donc lu ma Jeanne/ s'écria Voltaire. — £/^ » a. donc volé le manuscrit dans mon bureau, » dit la dame. » Et il n'en fallut pas davantage pour attirer l'orage le plus violent sur la pauvre M"* de Graffigny. Si Ton ne connaissait pas les auteurs , on croirait que la scène se passe à la Halle.
' Voltaire commença l'attaque : il était furieux ;
mais, dans sa foreur, il gardait encore quelques iaiÇ»u:es^!et cberchait moins à offenser M'°^de Graffigny qu'à obtenir d^elle l^aveu d'une faute qu'elle n'avait pas eu l'idée de commettre. « Je » suis perdu, Madame; ma vie*est entre vos » mains. Il y a cent copies de ma Jeanne , et » c'est votre ami .qui les a données! Je pai;s à »> L'instant, jje me sauve en Hollande..... , au
» .bout du monde , )e ne sais où. m Ces re-^
proches et cesplaistes duraient depui; une beiire, quand M'"* du Cbâtelet arriva comme- une furies, £Ue tira la fatale lettre de sa poclie. « Vçilà, » voilà, dit^elle , la. preuve de votre infemie! >» vousjétes la. plu» indigne 4eS' créatures, un » niODStre quq j'ai retiré cbe^ moi , non par ami^ » tié , car je n'en ai eu jamais , mais parce quk M vous ne saviez où aller ; et vous avez Tinfahiie » de me trahir! de m'assassinet! de voler dans » mon bureau un • ouvrage pour en tirer co«-
M pie! »
M"* de GrafBgny observe que toutes ces gentillesses furent dites le poing sous le nez ^ et « avec » des gestes dont elle attendait les coups à cha- » que instant. Sans Voltaire , dijt-elle , qui l'ar- '
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» racba d^auprès de moi , elle m^ aurait soufflet-
» tëe » Ghannante Emilie! adorable Emilie !
les injures qu^elIe proféra, et dont la victime n'a retenu que la plus faible partie , produisirent bientôt Teffet qu'on pouvait en attendre. M"* de GrafBgny tomba dangereusement malade ; tout cependant était déjà éclairci , et Tinnocence de Faccusée bien reconnue. Voltaire , soit dit à son hoànenr, témoigna un vif repentir de tout ce qui- s'était passé. Il n'entra pas une fois dans la cbambre de la malade sans lui faire les excuses les plus humbles et les plus touchantes. Quant i M"*' dn^Châtelet, elle fut toujours très-/^iJ^et i^S'sècbe ; mais tel était son. tempérament moral ; et elle n'en valait que mieux pour commenter Newton.
. On trouve à la fin de ce recueil cinquante lettres pour lesquelles je donnerais volontiers toutes les. autres; mais je crois inutile de les louer..... ; elles sont de Voltaire.
MEMOIRES DE m"« BERTIN. 245* — N* XLIV. —