MÉMOIRES DE M»* BERTIN
(Novembre i8i4*)
Avant de rendre compte de ces Mémoires, il faut , cette précaution est indispensable , en faire connaître Fauteur, personnage, j'en conviens, fort célèbre dans son tems , mais un peu oublié dans le nôtre , et dont j'imagine que beaucoup de lecteurs n^ont peut-être jamais entendu parler. M'''Bertîn, qu'onappelait à Versailles M''' Rose^ était la marchande de modes de la reine , et , par une conséquence nécessaire^ des plus grandes dames de la cour; c'était elle qui prononçait les oracles du goût , et, pendant vingt ans , Part de la toilette , en France , n'eut pas d'autre législatrice.
Quoi ! va-tH)n sMcrier , une marchande de modes qui compose des mémoires! et des mémoires historiques! Pourquoi pas? Ceux-là, du moins, sont authentiques. Pour s'en convaincre, il suffit de les lire. Je sais qu'aujourd'hui, lorsqu'un personnage , plus on moins connu , a oublié, de son vivant, d'écrire des mémoires, on se permet effrontément , à nos risques et périls , d'en publier sous son nom après sa mort ; mais ici point de fraude, point de fausse supposition : nous possédons les véritables Mémoires de M"' Rose.
Malheureusement pour leurs éditeurs , ils arrivent trop tard. On y trouve peu de faits nouveaux , peu de particularités qui ne fussent déjà connues ; nous savions , du moins , tout ce que l'auteur y raconte d'important. D'autres nous Pavaient appris , et leur témoignage nous suffisait ; car , attachés à la cour soit par leur naissance , soit par la nature de leurs fonctions , et ne la quittant que très-jrarement , on pouvait croire qu'ils avaient été aussi bien informés de ce qui s'y passait que M"* Bertin, qui allait une fois par semaine à Versailles, et y faisait ce
qu^elle appelait pompeusement son iraçail; mais qui , ce tcavail une fois tenniné , revenait à Paris pour y surveiller son magasin, dont les affaires l'occupaient plus que celles de Tétat.
Quand on vent écrire des mémoires historiques , et qu'on a peu de choses à dire sur les autres, il est permis de parler de soi. M^'^ Bertin, usant de cette permission , nous apprend que la Picardie Ta vu naître , et que ses parens , estimés dans le commerce , après lui avoir donné une éducation « médiocre , mais suffisante pour » les vues qu'ils avaient sur elle, prirent la ré- » solution de l'envoyef à Paris. » Us ne pouvaient lui annoncer une nouvelle plus agréable. En l'apprenant, elle tressaillit de joie. C* était, elle le saurait , dans la capitale que ses hautes destinées déliaient s'accomplir. <r J'étais persua- » dée, dit- elle, que j'y ferais une grande for-* » tune ; » et comment en aurait-elle douté? une bohémienne le lui avait prédit.
Cette sorcière , car c'en était une , ayant examiné attentivement la main de M^'^ Rose, qui n'avait alors que neuf ans, s'était écriée : « O » ma fille! quel brillant avenir! que de gran-
» deurs! on vous portera la robe à la cour. » Sa prédiction était claire , et Févénement la jastifia pins tard , comme on le verra dans ces Mémoires , et comme je le dirai par anticipation.
Un jour que M"^ Bertin traversait les appartemens du château de Versailles , elle s'aperçut que son laquais, nouveau débarqué , qui n'avait pas fait une étude assez approfondie de Tétiquette , lui portait la robe , et même , par honneur , la levait très-liaut. « Mon premier soin, » dit-elle, fut de Tarracher de sa main ; » mais ir était trop tard. Cette aventure iiit le sujet de toutes les conversations ''du jour, et même dn lendemain. Mais si les uns eurent le bon esprit d'en rire , les autres s'en scandalisèrent , et ils y virent un sinistre présage. M"* Rose venait de recevoir un honneur qui n'appartenait qu'aux dames de qualité! On lui avait porté la robe ! La monarchie était menacé» de quelque grand danger. Ils s'en ressouvinrent quand la révolution arriva.
Envoyée d'Amiens à Paris, M"* Bertin fiit placée chez M"* Forget , au Trait galant, qui tenait à cette époque le sceptre de la Mode , 09 ,
si Ton veut , sa marotte. L^ëcole était bonne sous tous les rapports : on citait les demoiselles du Trait galant comme des modMes de sagesse et de vertu. Cette maison se faisait remarquer par une régularité de mœurs d'autant plus louable , « qu'elle est fort rare dans cette profession. » C'est du moins ce que l'auteur observe ; mais » comme elle parait avoir été mal informée , vous n'êtes pas obligé de l'en croire.
Quoi qu^il en soit, ce fiit tm TraW galant^ ce fut dans ce sanctuaire impénétrable à la séduction, que M"* Bertin passa les premières années de sa jeunesse, attendant, non sans beaucoup d'impatience , les grandeurs qui lui avaient été promises , et fort étonnée qu'elles tardassent tant à arriver. Enfin , une circonstance heureuse la fit connaître de deux princesses du sang, et, grâce à leur protection, quMle.dnt, non moins à la régularité de sa conduite , qu'à l'élégance de son talent , elle vit s'accomplir la prédiction qui lui avait été faite. « O ma fille! on vous portera la » robe à la cour! » Cependant, malgré cet exemple et beaucoup d'autres qu'elle^ trouvait fort singuliers^ diriez-vous qu'elle assure dans.
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$0$! Mémoires << qu^elIe n^a jamais cm d'une foi « f^rfyik au prédictions? » Qne fallait-il denc 4e pluS'. pour lui donaier cette foi parfaite et pour kver. tous ses doutes? Ces esprits forts sont en vérité bien difficiles à contenter.
. Jeilne, et comme elle nous permet de le croire, assied jolie-^ M*'* Bertin ne pouvait manquer d'à-* voir djss adorateurs ;• elle en eut donc ; mais tous les efforts qu'ils firent pour triompherde sa vertu furent inutiles : elle sèrtait du' Trait galant ^ et, à la manière dont.elle. répondit à leurs avances, ils furent s'en apercevoir. « Je tenais, dit- » elle , à conserver une réputation sans tache. » L'exemple qui suit suffirait pour le prouver.
. Un prince, qui dèpub... , mais* alors il^n' était que libertin, désesipéréde ses rigueurs, fatigué d'admirer en pure perte ses jolies mains et d'autres agrëmens dont la nature l'avait douée , résolut de l'enlever et de la conduire à sa petite maison de Neuilly , qui , disent ces Mémoires , était le théâtre ordinaire de ses excursions ; mais le ciel ne pernkit pas que ce projet itkX exécuté : un des domestiques du prince avertit M*'* Bertin du danger qui la menaçait, et elle dut son saint
à la. délicatesse de ce .valet ^ beaucoup plus honnête que son maître , ce qui n^ était pas très-scrnpulejo:!.
Moins discrète que moi, elle nomme en toutes lettres , non-seulement Tauteur de ce noir com-plot, mais encore tous ses complices; elle fait connaître ensuite les moyens énergiques qu'elle employa pour se soustraire aux persécutions dont çlle était Tobjet^ et dit comment elle évita la
petite maison de Neuilly Il se pourrait que
ces particularités y et d'autres encore qu'elle se complaît égalemeiat à raconter , eussent moins d'importance pour ses lecteurs que pour elle. Quant à moi, je ne n^e sens pas le courage de les condamner, et j'excuse, quels qu'ils soient, les motifjs qui l'ont engagée à nous les commu-^ niquer. Une grande sévérité serait ici bien dé^ placée : ce ne sont pas les mémoires d'un ministre, d'un hqmme d'état que j'annonce, ce sont ceux de M"* Rose.
Au reste , la plus grande , et sans contredit la meilleure partie de ces Mémoires , est consacrée à un plus noble sujet. M"* Berlin s'y occupe exclusivement de son auguste bienfaitrice |
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de cette taialheureuse princesse dont les heu-* renses qualités ont été trop long-tems méconnues. « J'ai passé , dit- elle , vingt ans de ma vie » aupiès de la reine , et je Tai toujours vue la » bonté personnifiée. Lui avait-on rapporté un » beau trait, une action vertueuse, elle se plai^
» sait à les raconter * L'auteur ajoute qu'à
son arrivée en France, Marie-Antoinette (ut idolâtrie. Comment donc a-t-elle cessé de Tétre?
Elle eut des ennemis au sein même de la cour. Ce malheureux parti d'opposition, déjà.connUf est signalé dans les Mémoires de M"* Bertin.
On voit , en les lisant , avec quelle malveillance les mécontens , encouragés par la faiblesse du gouvernement , se plaisaient à envenimer les actions les plus innocentes de la reine , préparant ainsi de tristes événemens, dont ils auraient dû prévoir qu'ils seraient les premières victimes, car ce n'est jamais impunément pour eux que les grands enseignent aux peuples à mépriser l'autorité royale.
On reprochait à la reine de se mêler des af* faires de Tétat , et de demander toutes les places pour sts protégés ; il est prouvé aujourd'hui que
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les recommandations qu^elle adressjait aux ministres étaient, presque toujours, le fruit des importunités et de l'oppression. « Ils veulent' » donc ( disait-elle en parlant de quelques cour- » tisans qui la fatiguaient de leurs demandes , » sans cesse renouvelées , qui, déjà accablés des » bienfaits , n'étaient pas encore rassasiés ) ; ils » veulent donc faire de moi une intrigante. « Ce rôle convenait peu à sa dignité , et elle le sentait fort bien. Mais la cupidité des solliciteurs n'en tenait aucun compte. M*'* Bertin observe « que la reine ne nommait que les colonels. » Il eût été plus exact de dire que quelques colonels «avaient été nommés à sa recommandation, et notamment deux ou trois qui se montrèrent plus tard fort indignes de l'intérêt qu'elle leur avait
porté.
Que n'a-t-on pas dit encore de ses prodigalités? A en croire la malveillance, le trésor public en était épuisé. Cette calomnie est encore une fois réfutée dans les. Mémoires que j'annonce. J'y trouve la preuve que les dépenses de la reine ont été fort exagérées , et certainement nous avons vu mieux depuis. Nous avons vu des
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princesses, sorties des derniers rangs de la société, dépenser beaucoup {dus pour leur toilette que l'auguste filU de Marie-Thérèse, qui comptait tant d' empereurs et de rois parmi ses aïenx. L'iiistoire do callUr tient beaucoup trop de place dans les Mémoires de M"' Bertin. Tout le monde sait, aujourd'hui, à quoi s'en tenir su cette dé[dorable affaire , dont on ne doit , m reste , imputer les plus iâchenses ctmséquences qu'à l'éclat scandaleux que Vaatorilé , bien mal conseillée , eut l'imprudence de lui donner.
M"* Bertin en fit ]'<^5ervat)oa le jour mène oA le cardinal fut .arrêté , et je m'étonne que , dans cette- circonstance , le ministère ait en moins de préroyance et de sagacité qu'une marchande de modes.
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