‹ L'hermite du Faubourg Saint-GermainChapitre 47 sur 54 · N* XLVI · texte numérisé non relu

N* XLVI

( Scpitmbre 4818. )

Les imposteurs sont communs che^ tous les peuples et dans tous les téms ;. mais il en est peu d'assez tëmëraires pour oser, à Taide d'un faux nom et d^une fable plus ou moins grossière, prétendre au rang suprême. Les plus hardis reculent devant une entreprise toujours fatale aux héros qui la tentent. S'il est beau de régner, 3 est triste d'être pendu ; et pourtant , voilà comme la plupart des faux princes finissent ordinairement. Il n'en faut pas davantage pour dégoûter du métier. Je conviens que nos deux dauphins, car le ciel n'a point voulu que celte folie manquât à l'histoire de notre révolution , n'ont pas été traités avec autant de sévérité que leurs de-

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vanders; tnaîs vous remarquerez . qu'attendant tMt de leur b&n droit , et rien de leur épée, ils ne jugèrent pas même à propes de brûler une amorce au profit de leur légitimité. Or , on a senti que quelques mois de prison sujffisaient pour réprimer des princes d'une humeur si pacifique. Ainsi le voulait d'ailleurs la modération de nos lois , dût une douzaine de dauphins nouveaux paraître encore sur la scène.

Mais où ces dauphins-là vont-ils se nicher? Le premier , et sans contredit le plus propre des deux que nous. avons connus , se nommait Hervagault , fils d'un tailleur de Samt-Lô. Son projet annonce une imagination assez déréglée ; mais il ne faut pas oubSer qu'à l'époque où il le conçut , la folie elle-même avait un côté raisonnable : la société était ^en quelque sorte au pillage ; toutes les grandeurs avaient été abaissées , et chaque jour éclairait de bien étranges élévatioïis : rarement le mérite et les tàlehs en décidaient. Il suffisait, le plus souvent, pour iarriver à tout, de tout oser. Jamais la fortune n'avait porté un bandeau plus épais; et quand on considérait quelques-uns de ses favoris , il n'y avait plus d'humilité possible : du' de vaaaît ambitieux flialgt^ soi. J'observe que

notre héros eut un autre motif peur dédaigner le modeste établi de son père : persoime n^étaît pltts sensible que hii aux charmes du far mvk; le travail des mains l|ii inspirait un noble dégoèt, que les remontrances et les taloéhes paternelles n'avaient jamais pu vaincre. Ainsi, trop paresseux pour être tailleur, il essaya de devenir roi: le métier lui parut pks agré^le , parce qu'il n'en connaissait pas toutes les épines.

« Une tète blonde , dit M. de Beauctemp t » des traits animés, un s<mwe ingémi, de la » vivacité , un corps svelte , un son de voix per- » suasif , beaucoup de pénétration , tel était te » jeune Hervagault. » Au moins , ce dauplûn^ n'avait rien de commun avec son grossier suc* cesseur, et on pouvait, sans rougir, le faire manger à table. Mais quel que soit le prix des avantages naturels, surtout dans une telle entreprise , on ne doit jamais s'y fier entiiremâit Herv^ault le sentit : il craignit de paraître d a* bord sur un trop grand théâtre^ et joua pendant quelque tems d^s les village» avant de débuter dans les villes, où l'oo reAcufttre toujonrs des juges plus difficiles. Ces p^remières études ne furent pas perdues pwr iiit » elles lui dosnètest

cet aplomb j cette aisance q»t lui étaient si në^ cessaires pour remplir , sans se faire ^er , le rôle dont il allait se c^rger.

Je trouve dans la relatioE de ses aventures une autre preuve de sa sagesse. Peut-être qu^à sa place vous eussie;^ [Hroclamé sur-k-chanp votre auguste origine. Hervagaull se montre mieux avisé ; et, sauf à cemouter un peu plus, tasd sur le tr6ne de ses pères , il garde un modeste incognito , et conseil à n'être que le fils é'uft bon gentilhomme de sa province » qui 9 accusé comme tant d'antres d'avoir bràlé et pillé sq« cbàle^n , a été obligé de s'embarquer et de passer en Angleterre. Certes 9 pour un fife de France, pouf le dauplmi surtoiit, c'était un acte d'humililé. Enhardi cependant par ses premiers succès, et voulant arriver par degré au rang élevé 91'il se dispose à réclamer , il se donne , qudlque tems après , pour le princç béré4^re de Monaco ; et cette prétention me semble encore très-modeste ; car, après tout , ce n'est pas un monde que cette principauté de Monaco. On en V4>it la fin en long comme en large.

Notre ayçntijper n'eut pas de peiuA à fsdce des dupe& « Il im imposa même , observe son bis-

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n torien, aux personnes qui , par leur éducation » et leurs lumières , étaient plus en état de se » prémunir contre les pièges, de rimposturc. » D^autres, qui n^en apprécieront pas les motifs, se moqueront de cette crédulité : pour moi, je ne m'en sens pas le courage ; et quand je vois quel intérêt touchant on portait alors à de grandes infortunes , je ne yeiix pas même examiner s'il était toujours réBéchi. Au moins prouve-t-il, et cela me sufBt , que , quoi qu'on eût fait pour )c dénaturer , le caractère français était le même, toujours noble, toujours généreux. Une voix plus forte que celle des oppresseurs , la voix de là pitié, se faisait entendre au fond des cœurs, et y protestait contre ce qu'il y a de plus hidenx sur la terre , le triomphe de l'injustice et de la force réunies.

Le jeune Herragault profita de ces heureuses dispositions; et,: grâce j^ une bienfaisance qui croit facilement au malheur, qui agit d'abord et ne réfléchit que plus tard ,' il reçut partout le meilleur accueil et des secours si abondans qu'il eut bientôt un superflu fort honnête, lui qui naguère n'avait pas même le strict nécessaire. Un philosophe, le sage bachelier de Sa-

lamahqne , dit quelque part , ef nous avons eu bien sou v^t,<tious avons même encore maintes occasions 'de v^fier là justesse de cette obser- TSiÛêàt « Qu'il est rare qu'un gueux qui s'en- » richit'ne se laissé pas étourdir par la posses- » sion de ses^ richesses. » Hervagault évita cet écueil : ïgueut ' oti riche , apprenti tailleur ou dauphin , à Bicètre comme à sa cour , il iîit toujours bo|i enfant'; c-est tine justice que se plaisent à lui rendte tous ceux <|ui Tout étudié dans Tune et l'autre fdrt'ufte. Un léger accident ajourna^ mais seulement pour quelque tems, ses glorieuses destinées : il commit Tétourderie de passer par Cherbourg et d'y vouloir donner une représeiftatton' à son bénéfice. On l'arrêta; et il ne sortit de pirîson que sur la demande formelle de son père, qui p^oiÉlit de surveillelr et même de châtier convenablement son altesse vagabonde. ' î Peine inntilet soins superflus? il a pris goût aux voyages; il voyagera : il est sûr de téussir. Le passé' lui répond de Tavenir, lui promet UA sucés encore plus brillaUt que celui qu'il a défi- obteina.' Ces honnêtes gens T^nt si bien trasté kirsqti'il n'était ' qu'un petit priltee sans conséquencett que ne doit-il'pasen attendre lors-

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qu'ils yerronl em lui oa persôimafe d'une tosle autre imp<Krtaiice , rhëritiev de leurs naltses, le fils du plus saint des monarques? Plein de cette idée, M. le.dattpkm descend avec prëcipitaiioa de rétabli paternel , où il avait été oUigé de remonter, et part pour ne plus revrakr.

Je n'ai pas le tems de le suivre dans f«iiles ses pérégrinations. M. de Beaucbamp appren-^ dra aux curieux combien de fois ce prétendu Louis XYII , trahi par Tindiscrétion de ses «j.ets, iht, comme on dit, fitis la main dans le sac , et , malgré sa très-liaute qualité , puni comme escroc ; déplorable abaissement des grandeurs humaines! Mais la police conrectionnelle a beau faire,. il n'y a, je vevKqu'elle h sache, que les faibles caractères qu'^e doive espérer de changer ; elle ne peut rien sur les âmes fortes qui sont toujours à Téfo^euve de ses coups. Her* vagault se chargea de le lui prouver. Le pauvre dauphin , d'ailleurs , était bien obligé de récidi* ver : il n'y avait plus pour lui d'autre moyen de vivre un peu h son aise , en sivtant de prison , que de reprendre le rAle qui l'y avait conduit. Sa royauté imaginaire était son pain , et , après tout, si elle avait ^elques désagrémens, elle

lui offrait souvent de très<*howétes campensations. Si les dauphins alors ne prenaient que trèsndifficilement à Cherbourg. e( h Vire ,. on ne pouvait pas s'en passer à CbâU^is et à Yitry.

Voyez le nôtre tenant sa cour dan& cette derr nière ville; c'est à qui lui sera présenté, et, comme le$ oiliiciers de sa bouche^ ne sont pas encore arrivés , on brigue Fii^çigpe Civenir de k posséder et de lui donner à dîner. On le traite en prince ; tous les honneurs que son rang ^ige lui sont rendus : on n'eût pas iqieui^ £|it à Versailles; pa$ si bien pei|t-être. EnÇn, ce qui l'emporte s^ tout le rçste, d^s quêtes réitérées produisent des sommes con^idéi^ables : la liste civile augFifinte d'heure en hçnre , et les poètes croient qu'il est tems d'entrer, en verve*

Mais comment, ('illustre rejeton a-t--il pu sorT tir du Temple ? de quels moyens 1^ Proyid^nçe s'est-elle servi pour le soustraire à tan^ et d^ si grands dangers? C'est une histoire fort; inté-: ressante et assez bien tissue qu'il raconte k se$ principaux favoris. Ses touchantes info^imes, ses voyages , ses amours mêmes ; car peu ^'en est Callu , dit-il , qu'il n'épousât pjie pfâi^es^^ de

Portugal : il n^onblie rien, s'anime , s'attendrU à propos , et n'a aucune peine à convaincre de sa véracité le cercle qui l'écoute. « C'est bien » lui ; » les femmes surtout en mettraient la main au feu. Un si joli ' garçon ne saurait mentir. « C'est lui ; » on le croit , et même on ne demande pas mieux que de le croire. Il existe chez

nous un moyen infaillible d'acèréditer une opi-

nion : c'est de la placer dans l'opposition. Le royalisme s'y trouvait alors.

/ L'aventurier connaissait son monde, savait sur quel terrain il marchait. On ne nous dit pas qui l'avait si bien endoctriné; mais il parlait soûvetit de constitution et de gouvernement représentatif ; annonçant, à qui voulait l'entendre, qu'il serait bon prince , et qu'il y aurait du plaisir à vivre sous sa domination ; promettant enfin de mettre un frein à son autorité, et de ne régn^r'que par les lois. Je ctois , en effet , qu'il ne se serait pas montré difficile sur l'article des concessiiotis. Il fallait donc le laisser faire ; mais la Providence et la gendarmerie ne le voulurent pas.

' Ce j^rétendant arrivait trop tard. La place

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qu^il revendiquait, un autre l'occupait. Sans doute que les papiers de cet autre n^ étaient pas beaucoup plus en règle que ceux d'Heryagault. Mais il avait pour lui la possession d'ëtat, et une je ne sais quelle légitimité de quelques cent mille baïonnettes ; argument qui ne laissé pas d^embarrasser ceux qui n'ont à ne lui opposer que les principes tout seuls, un droit inoffensif, une justice désarmée. Hervagault va l'appren* dre. On disperse son innocente cour , on s'empare de sa personne , on n'oublie pas sa caisse. Condamné en première instance à quatre années de détention, il appelle au tribunal supérieur de Reims, mais sans succès. Le jugement est confirmé , malgré l'opposition des assistans qui ne prennent pas même la peine de cacher leur mauvaise bumeur, tant on est persuadé que ce c'est lui . »

Ils sont rares les amis des rois détrônés.

Celui-ci, cependant, exemple peut-être uniqtre dans rbîstôire, 'conserva tous les siens. II ne reçut ni moins de secours , ni moins d'bommages à Reims qu'à Vitry. Le "nombre de ses partisans grossissait de jour en JQur, et comme cela ar-

rive ordinairement , les nonveaux avaient encore plus de ferveur que les anciens. Le plus ardent de tou$ , et , sans contredit , le plus important , ëtait M. de Lafont-Savine, ëvéque de Viviers, prëlat entliousiaste , que son imagination n'égarait pas alors pour la première fois.

Sa présence fortifiait les croyans; et Tincrédnlité elle-même en était ébranlée. Ce nouveau Joad veillait jour et nait sur son auguste élève , et cherchait à le défendre des embûches de ses ennemis. Pour plus de sûreté, il l'aurait oint de rhuile sainte dans la prison de Reims, si le geôlier, qui craignait de payer les frais du sacre , ne Tavait prié de repp\ettre 1^ partie à des tems plus favorables* L'intérêt de cje drame allait donc toujours en croissant ; mais tout à coup la police fit baisser la toile ; et , séparant les deux acteurs principaux, mit Joad à Cbarenton, et Hervagault i Bicétre, où il termina ses jours. On prétendit qu'il ^vait été empoisonné. Rien ne le prouve. Quoi qu'il en soit, il mourut sans vouloir abdiquer, et protestant même en présence du curé d'Arcueil , qui l'assistait dans se$ derniers momens, qu'il, était |e dauphin, le vë*-

ritable dauphin. Il ne rétait pas assurément; mais il le jenait assez bien ; ce qui lui fait d'autant plus d'honneur ) qu'étant venu le premier, il avait été obligé de créer le rAle.

Son successeur n'est qu'un misérable bien peu dinne de l'éclat ridicuk qu'on a donné à son procès, et du soin qu'une plume élégante et facile a pris d'écrire son histoire. M. de Beauchamp observe que « sourire de pitié n'est pas » une chose si étrangère à Thistoire de notre » siècle. » A la bonne heure ; mais les prétendans de l'espèce de Mathurin Bruneau doivent chercher leurs historiens à la Foire ou sur le Pont- Neuf. En conséquence, si quelques dauphins nouveaux venaient à rôder dans nos environs ^ nous invitons sérieusement M. de Beauchamp à ne plus suspendre, en leur faveur, les. graves travaux auxquels nous savons qu'il consacre se$ veilles. U nous a promis une histoire de la giierre d'Espace. Qu'avant tout il nous tienne parole. Les dauphins attendront.

28o GUIDE DE LA POUTESSE.

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