‹ L'hermite du Faubourg Saint-GermainChapitre 48 sur 54 · N^ XLVII · texte numérisé non relu

N^ XLVII

(Octobre i8ai.)

Il reste beaucoa]p de choses à dire contre ie gonvemement représentatif; et même le plus grave reproche qu'it mérite ne lui a pas encore été fait. Savèz-Tous bien que si ce gouvernement , aujourd'hui tant à la mode , est favorable à la liberté, il Test un peu moins à la politesse? et nous commençons à nous^ en apercevoir. 11 règne moins d'aménité dans les relations entre égaux't puis on s'émancipe avec ses supérieurs^ Le rang impose fort peu ; ' on le traitera bientôt comme le mérite, auquel il est convenu depuis long-tems qu^on ne doit rien.

Voici un grief inexcusable. Les femmes même se plaignent, et avec trop de raison, d'avoir

plus perdu que gagné à ces changemehs politiques. Demandez-le surtout à celles qui ont vécu sous un pouvoir , non point absolu , comme ces Ubëraux le prétendent , mais moins mitigé ; toutes vous diront , car elles s'en souviennent j qu'elles étaient alors l'objet de soins plus assidus et d'attentions plus délicates ; ce qui , vous le sentez , ne leur donne pas une très-bonne idée de vos modernes institutions ; et, prenez- y garde , la conséquence est plus grave que vous ne pensez. Si vous voulez que ces institutions durent, sachez intéresser le sexe le plus redoutable pour elles à leur consisrvation. Prouvezlui qu'en devenant plus libres vous' n'êtes pas devenus moins polis , et qu'il vous trouvera toujours prêts à lui rendre ce qu'il a droit d'exiger de' vous. Le salut de la charte est peut-être là ; car une constitution est fort en danger quand les ^ femmes oui juré' sa: perte.

Quelle honte , d'ailleurs , pour nous si , après avoir donné des leçons de politesse ,à l'Europe entière, nous étions un jour obligés d'en recevoir à notre tour, et d'aller à l'école... chez nos ëe61iers'!!!/N'y aurait-il pas de quoi faire maudire à jamais le gouvernement représentatif? Mais rassurons-nous : M. Emeric , en publiant son

2S2 GUIJOË DE LA POUTESS£.

aimable ouvrage , vient de sasver la politesse. Si jaiaais elle pouvait se perdre en France y tm la retrouverait bientôt dand ce Nouveau GuUe , précieux conservateur de touàes les saines doctrines du savoir-vivre» A combien de penpies célèbres dans rh»taîre un pareil livre n'anraitil pas été utile? Ovl demande pourquoi ces Romains fwent , pendant phisi^rs siècles^ d'une rusticité que toutes leurs vertus , tous leurs exploits n'ont pu encore faire oublier ; c'est qu'ils n'avaient pas de guide de la politesse , correctif nécessaire des constitutions libres.^ Vous n'auriez pas trouvé parmi ces sénateurs, si fiers de leur Uberté , un seul bomme ^i: eûÉ le ton de la b(ume compagnie.

La politesse est un art précieuac : M. Emeric a raisiM» de le croire ; mais cet art est si difficile, il exige tant de soins et d'application^ que , s'il ofirait moins d'avantages et moins d'agrémens , on renouerait pent-étce à Tacquéris. M. Emeric n'a pu tout dire ; mais que les bons esprits tirent de s/ss préceptes toutes les conséquences qui en dérivent naturellem^t , et je ne doute psqu'ilsne soient effrayés comme moi.de tontes qu'il faut savoir ponr èti» poli.

Le sabit lui seul^ le salut,, telquenotts k

concevons, n^ exige guère moins qu'une année d^étude , quand on veut ne blesser y en saluant , aucune convenance. Gardez-vous bien de croire, avec le vulgaôre des hommes polis , que , pour saluer , il suffise d'ôter son cbapeau ; si vous ne savez que cela , vous êtes encore à cent lieues de la véritable politesse. Que de nuances délicates à saisir dans le coup de chapeau ! autant de conditions , autant de saluts difTérens ; car la bonne politesse mesure toujours ses égards sur le rang et l'importance des personnes auxquelles elle s'adresse; ce qui explique pourquoi, ainsi que M. Emeric l'observe , « elle fait les » républiques , » et même les gouvememens qui s'en rapprochent trop. Voyez l'Espagne et le Portugal, où la liberté a beaucoup nui, depuis quelque tems , à la politesse.

C^est, disons-le donc, être très-impoli que de l'être également avec tout le monde; mais combien de gens l'ignorent et saluent un per-. sonnage de haute considération , un commis de la trésorerie , par exemple , aussi légèrement qu'un membre de l'institut ou du bureau des longitudes! Ces gens-là, il faut le leur apprendre , manquent aux bienséances ; car , si nous

sommes égaux devant la loi , nous ne le sommes pas devant la politesse , qui veut que le chapeau rende , avec discernement , à chacun ce qui est dû ; rien de plus, rieil de moins. Et voilà ce que vos maîtres de danse ne vous disent pa$ , si vous en exceptez cinq ou six qui ont le bon esprit de ne pas séparer la danse de la politique.

Le Guide de la Politesse renferme vingt-cinq chapitres, et tous sont du plus haut intérêt ; tous font trës-bien sentir Timportance et la difficulté de Fart. J^en remarque un où Fauteur traite des honneurs de la table , et qui est vraiment désespérant. Que de qualités seraient nécessaires à ceux qui donnènf à dîner t plus que pour être conseiller d^état. M. Emèric veut que son amphytrion ait de Tesprit et des connaissances , « qu^il sache égayer la conversation par le petit » conte , le bon mot , la saillie , Tépigramme , » et même par la chansonnette , après le café. » Qu^i^ éh trouve donc de si aimables.

Je serai , moi , moins exigeant que notre Guide de la Politesse. Ayez, comme vous le recommande VAlmanach des Gourmands ^ ayez des mets choisis et d'excellent vin , je suis content. Sachez seulement vous occuper de vos

convives ; devinez leur goût, et, dans les égards que vous leur témoignez, tenez toujours compte . de la différence ^e& positions sociales , car ce poi^t est essentiel ; mais vo^s avez sous les yeiyc mx beau modèle , et il suffira de vous y conformer.: c'est M. le comte de ***. Personne ne sait comme lui varier à table les formes de la politesse. Il dit au pair de France : « Aurai-je » rhonneur d'offrir à Voire Excellence ? »» Au

député : « Permettez que je vous offre. » Au préfet : « Vous offrirai-je? » Au secrétaire-général : « En youlez-vpus? » Et il fait au poète un signe très-léger, ou U l'oublie, ce qui n'est cependant permis que trois fois sur quatre. .

Sa table ^ au reste ,^ est parfaitement servie. Mais de l'esprit , il n'en a pas beaucoup plus que la dinde ^ux truffes qu'il vous offre ; et lui en faut-il davantage? Egayer la conversation par de bons mots, des saillies, de petits contes, etc. ; tout cela est l'affaire du poète ; M. le comte l'invite pour amuser la compagnie ; qu'il fasse sa charge.

Où en serions-nous, grand Dieu, s'il n'y avait que les bommes d'esprit qui donnassent à dîner? Beaucoup d'honnêtes gens courraient le

risqne de dîner sAlitairement, plus d^une fois par semaine. Et cependant il importe fort de donner à diner dans les gouventemens représentatifs ; il fant bien faire quelques politesses à ces députes qui tous arrivent. M. Emeric n'exige-t-il pas encore de son ampbytrion la politesse du cœur? Comme si elle n^ était pas sur la table, et qu'il fallût la cbercber ailleurs ! Comme si un bon dîner ne prouvait pas toujours un trèsbon cœur!

Quant aux préceptes que donne Tauteur sur la manière de se conduire i table, j'en suis pleinement satisfait : il en est un cependant que j'aurais gi^ande envie de trouver un peu sévère. « Ne portez jamais , dit M. Emeric , f^os doigts •» à votre boucbe , parce que cela n'est pas dé- » cent ; évitez la pointe du couteau , l'épingle » et même le cure-dents. » Je demande grâce pour le cure-dents, au moins dans certains cas. Qu'on l'interdise dans une monarcbie absolue, je le conçois, car elle est susceptible sur les plus petites choses ; mais la politesse change avec la politique ; tous les publicistes l'ont reconnu. Je pense donc que , dans une monarchie tempérée comme la nôtre , et surtout sous un régime cons-

&UID£ DE hk POLITESSE. 287

titatiomiel, on pciït, sans de trop grands înccmyéniens, tolérer nm la pointe du coutean, qai d'ailleurs sent la république , mais le curedents; c'est une des likertës dont on jouît depuis quelque tcms ; et celle-là, je ne sens pas la nécessité de la suspendre.

Si Tonne voyait , dans ce Guide de la Politesse , que ce que son titre annonce , on n'en aurait qu'une idée trës-imparfaite ; car M. Emeric tient plus qu'il tie promet ; et au lieu d'un traité il vous en donne trois ou quatre , grâce à l'heureuse et trës'boffiiéte idée qu'il a eue de considérer la politesse dans ses rapports avec h morale et la philtmophie, et d'enseigner ainsi i la fois la vertu et le savoit-Vivre. Son chapitre des çisiies vous en offre un exemple bien frappant. Si un autre traitait ce sujet , il se contenterait de vous rappeler ce que l'usage du monde prescrit sur les visites ; mais M. Emaric^ lui , ne veut pas cpiitter soii4ecteur sans lui donner cette belle leçon de rawale , qui ne vaut guère moins qu'une kçon de politesse. « Faites souvent des » visites à votre cœur, descendez dans votre » conseimce. » Un précepteur de politesse , comme il y ien a tant aujourd'hui , n'y aurait pas songé. Qu'en dites-vous ?

288 GU1D£ D£ LA POLIX£âS£.

On ne sera donc pas étonné de trouver dans l'ouvrage de M. Emeric des pages très -éloquentes contre les désordres de la société^ contre vos; mai^otti (fejCM et contre le dutl^ qni sont, eneiïet , très-contraires à la politesse. Mais n'allez pas croire qu'il perde de vue son objet. principal ; il y revient toujours , et même au moment où Ton s'y attend Ic^ moins. « Pour variejr mes » tableaux, j'ai eu soin, dit-il , après une pein- » ture forte , de semer quelques préceptes de M cette politesse aimable qui fait le charme de >> la société, » Voulez-vous des exemples?

Après une philippique contre les charlatans , vient , sans aucune transition , <c^ précepte de la politesse Is^ plus ain^al^e. « ^'wh\iez jamais » de donner , la mai^ à;i|ne dame qui monte en » voiture, v X^est savoir varier ses tableaux. Ailleurs y après une tirade <, pleine d'indignation , contre Jcs avjaresi terminée .par ces mots :

(c Insensés, oubliez vpu^.^QlU^ q^'iliaut mou- » rir? » M. Emçrlc se souviept qu'il a un mot à dire aux demoiselles , et,, sur-le-champ , il leur fait cette réprimande , dont au moins l'àpropos pourra les surprendre. .« Savez -vous » bien, petites minaudières , petites moqueuses, » que vous commettez une grande imp<ditesse

GUIDE DE LA POLITESSE. aSg

» lorsque vous éclatez d'un rire immodéré de- >> vaut un gros ou un petit nez,.. ? Ah ! mesde- » mpjgelles , . cela n'est pas bien. »> Au reste, et je dois le dire à son éloge, les femmes, en général, n'ont pas à se plaindre de notre précepteur de politesse; il est leur très -sincère admirateur. Il sollicite même très - galamment pour son ouvrage « le sourire protecteur de » toutes les belles ; » et , afin de l'obtenir , il déclare que si les habitans de cette capitale soiit complaisans et aimables , dans les deu^ stu^^s , ils le sont surtout dans le féminin^ Voilà de quoi le réconcilier avec les petites minaudières et les petites moqueuses.

L'auteur paraît surpris que les journalistes , en rendant compte de son ouvrage , niaient pas dit un mot du chapitre sur les fumeurs en public. Ils ont eu tor|. Ce chapitre est curieux, mais il

ne fera pas rire M. le directeur des droit réunis, qui trouve qu'on ne fume pas encore assez .en France. M- Emeric est d'un avis bien différent; il croit le tabac non moins nuisible à la santé qu'à la politesse. Il s'élève avec forqe contre les fumeurs, et briserait toutes les pipes s'illc^s tenait. On ne peut même , sans le fâcher seu. i3

rieasement , lui offrir une prise de tabac. A la bonne heure; mais chacun son goAt; et, n'en déplaise à la politesse , on n'en fumera pas une cigare de moins. Le chapitre de M. Emeric ne sera tout au plus utile qii'à ces nmocens qui , pour me servir de ses expressions , ont encore leur virginité. Tant Tbab^ude a d'empire !

" Un empereur turc , Amurat IV, si je né me trompe , crut un jour avoir trouvé un moyen infaillible d'abolir, dans ses états, l'usage du tabac, et rendit une ordonnance en vertu de laquelle tous les iumeurs eurent le nez coupé. Or, devinez ce qui arriva. Sa Hantesse en eut le démenti , ces entêtés fumèrent sans nez. C'était l'occasion d'abolir dans ce pays-là un genre de supplice si contraire à l'humanité , on n'en fit rien ; et nous apprenons avec douleur qu'il n'a jamais été phis usité que dans ées derniers teins ; mais gardons-nous d'en tirer de dangereuses conséquences ; ce ne sont pas quelques milliers de nez de plus où de moins qui peuvent affaiblir un principe. On n'en doit rien cbàchire contre là légitimité du gouvernement qui les isupprime.

Ce qui ine plait le plus dans le' Giiide de la

PçtUé(sse, c^est son utilité; elle est vraiment uiiixei;se^Ue. hauteur a des conseils pour tout le monde r^Ottr la grande comme pour la petite propriété, pour la nouvelle comme pour Tan-*cienne no^esse , pout.tes ^arichis comme pour Iqs. ruinas : miuistrea ^ députés , ambassadeurs , i^ourtisfins, pbU<^5ophes ,. journalistes I ceux qui jouent la çiamédiç, ceux^uiUfiUHemtvetc., etc., chacun trouve dans sîon livre une leçon de politesse. Aucune condition ne lui a para indigne de sa $ollicitQde ; il passe du $aIon dans Tantichambre , et: i\ y fustige. C:es laquais. , singes de leurs maîtres 5 et ai<ssi ii^dens que des parrvenus. 11 n^esf, pas jusqu'aux cochers de fiacre auxquels il ne songe, , et qui. seront désormais moins grossiers, s'ils veulent ,. entre deux.cour-

ses , méditer sur leur siège les bons .avis que leur donne le nouveau Guide de la. Politesse.

M. En^sric nous, apprend , dans sa préface, que le public a favorablement accueilli la première édition de cet ouvrage. Gela prouve du moins qu'on sent en France le prix de la politesse ; mais le public , qui n'est pas toujours si poli , n'a fait que son devoir. Pouvait-il ne pas goûter une production aussi aimable , et dont

isga GUIDÉ DE v\ politesse;

Tauteur lui-même , maigre la petite répugnance qu'on éprouve toujours à se chatouiller par un endroit si sensible , ne peut s'empêcher de reconnaître le mérite?

« Les amateurs de politesse , de critique , de » morale , de philosophie et de littérature , trou- » yeront , dit M. Ëmeric , dans ce nouveau » guide 9 une galerie de peintures sur les mœurs » du jour , tantôt gaies , tantôt sérieuses , mais » toujours instructives et amusantes ; en un » mot , cet ouvrage est , comme un critique Ta » remarqué, curieux, original.et plein d'esprit... » Chacun y trouvera la leçon unie au sel de l'é-

» pigramme » On ne sera donc pas surpris

d'apprendre que Tauteur compte sur un succès prompt et mériii.

Je n'aurais jamais, je Tavoue, osé dire tout cela à M. Emeric, j'eusse craint de blesser sa modestie; il a donc bien fait de se rendre à luimême toute la justice qu'il croit lui être due, et Dieu me garde d'en rien rabattre ; je suis trop jaloux de prouver à M. Emeric que j'ai profité de st^ leçons, et que je sais très- bien tout ce qu'en pareille occasion exige la politesse.

MEMOIRES DE JOSÉPHINE , etc. 293

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