‹ L'hermite du Faubourg Saint-GermainChapitre 49 sur 54 · DE JOSÉPHINE BONAPARTE · texte numérisé non relu

DE JOSÉPHINE BONAPARTE

( Décembre i8m. )

J'aime beaucoup que les personnages qui ont Joué un rôle plus ou moins important sur la scène de ce monde, ne le quittent pas sans avoir pris la peine d^ëcrire eux-mêmes ce qu'ils ont fait et ce qu'ils ont vu ; de retracer tous les évënemens où ils ont figuré, soit comme acteurs, soit comme témoins : on se défie trop des mémoires particuliers. L'utilité s'y joint à Tagrément. Vous ne trouvez que là certaines vérités que rhistoire , plus circonspecte , écrite avec moins d'abandon, qui enfin ne veut pas tout dire^ cache beaucoup trop soigneusement

Je voudrais donc pouvoir assurer que Timpératrice Joséphine est Fauteur des Mémoires qui paraissent aujourd'hui sous son nom. Ils seraient lus avec plus d'intérêt ; mais une personne qui doit être bien informée , le secrétaire de cette dame, vient de déclarer publiquement qu'elle n'a pu avoir aucune part à leur rédaction. Or, favoue qu'une pareille autorité ne laisse pas que d'être imposante et très^profMre à laisser naître des doutes, même dans les esprits les plus disposés à croire. Il est, en effet, assez probable que si M"** Bonaparte avait songé à composer ses Mémoires, son secrétaire en aurait su quelque chose; je soupçonne même qu'il eût été mis lé premier dans la confidence, et qu'on n'aurait rien fait sans lui.

Ecoutons néanmoins M^^' le Normand , qui est toujours très-bonne à entendre. Elle nous apprend que Joséphine, dahs ses momens de loisir, aimait à reti^acer les principaux événemens de sa vie', et destiiiaii! ces pficieux manuscrits à la postérité. « Je remplira! ses vceux, ajoute M^^' le » Nontiand ; j'offrirai aut lecteurs quelques cha- » pitres écrifs entihertient ie sa main ; et ils vou- » dront bien , ^oui^ complément de ce grand ou-

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» vrage, se cofntenter de quelqi^es ùotes: qu'elle » a déposées entre mes maias. »

M"' le Ngnnapd le dit, et cela me^ suffit, à moi /qui crois toujours les dame$ s^nr. pajcole; mais tous les le^teujrs ne seront p^s aussi galans. Le monde est plein de gens grossiers, d'incrédules, qui veulent que ce qu'on avance on le prouve, bien, décidés qu'ils sont ^ n'ajouter fpi qu'à ce qui leur est matéri^lement démontré.

Je regrette donc que, pour les satisfaire. M"* le Normand n'ait pas mis à lenr disposition les/7/i^ eieujc n^Qttuscrits dont elle est dépositaire. C'est un oubli que l'on doit s'en^re^sari de réparer ; et alors tous les doutes s^évanquifont , l'authenticité, des Mënioûres de JosépbtAe ne sera plus mise en question, puisque W^^ le Normand l'aura prouvée pièces sur table. Alors TiAciCléduliié sera confçmdue, et M, le secrétaire. luimême , en voyant, ces mânUscicits dont il nî^ l'existence., ne saura qnis répondre; et bon giié ma) gré, il donnera mainlevée de son opposition.

Efi attendant , M^'Me Normand se cont^snte de Uvresr à nobe eutiosité le fae simiie d'nne. i^s lettres qu^elle a re>çues ^e rimpératrice Joséphine. Nous la replacions du présent ; mais cette

lettre ne rëpand qu^une faible lomière sût le grand problème historique dont nous chercbons la solution , puisqu'il est question de toute autre chose que des Mémoires, ainsi qu'on va le voir :

« Je suis bien inquiète, écrit Joséphine à » M''* le Normand , j'ai besoin de vous. J'ai rêvé » l'une de ces nuits de serpens ; ils m'enlaçaient » au point de m'ôter la respiration : que veut » dire ceci? Je vous recevrai jeudi soir à l'Ely- » sée ; j'aurai toujours un grand plaisir à vous » prouver que je vous accorde ma confiance.

» Depuis long-tems vous avez su la mériter. »

Cette lettre est sans doute fort curieuse, surtout quand on la rapproche de f intérieur de la main gauche de Joséphine que M"* le Normand a fait également graver pour l'ornement de ces Mémoires. Mais la communication des manus- / crits originaux serait plus agréable ; ils prouveraient mieux la mission de M"* le Normand. Les incrédules diront toujours : Ce n^est pas Tintérieur de sa main gauche que nous vous demandons , mais bien ces chapitres écrits entièrement de sa main droite : oà sont ils? m<mtrez-les nous, et aussitôt nous nous rendons.

Qu'on ne s'étonne pas, au reste, ni de cette

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lettre, ni de tout ce qui Taccompagne ; qu'on ne s^ étonne pas davantage de voir Bonaparte luimême parmi les illustres pratiques de M"* le Normand. Enée s'adressa bien à la sibylle de Çumes, qui certes en savait moins que celle de la rue de Toumon. Les grands personnages de tous les tems ont aimé à se faire dire leur bonne aventure ; et , après tout , cela ne sied bien qu^à eux. Pour nous, pauvre vulgaire, qu'allonsHiotts faire* je vous le demande, près du trépied sacré? Noscbétires destinées ne valent pas la peine que Tcracle s'en occupe ; et , quand noiis l'interrogeons, il sait très-bien se moquer de nous. Mais revenons aux Mémoires de l'impératrice Joséphine , qui , comme l'annoncé le frontispice , « se trouvent cbez l'auteur, rue de Toumon^ ii« 5. >»

M*^* le Normand nous apprend encore qu'elle a invoqué, j'avais lu d'abord évoqué ^ Tombre de J0sépbine , et lui a dit : « Ombre céleste , daigne me soutenir dai\^ la carrière que je vais parcourir ! ombre immortelle , viens me dicter une partie de cet ouvrage... ! Ma plume est prête. » Et qu'a répondu l'ombre ? A-t-elle daigné se prêter aux désirs dé M"* le Normand ?

a^ lt|£MOI&ES .

On a'en ^•iitera pas . en KAant ce qui sait : « J^entenda si Toix , elle mWdoane de saisir ûiei pinceaux , Paaiitié . les êonihiira. » Âiflf^i , rombré a dlcfë^ IP** le Normand a écrit ; veilà jioi^'le iiond dé Tonvrage^ Yent-on que la broderie apparfSeiinë à M^'' le Konnand? J'y consens d -autant pli» triontiers, ^jne cette liberté i6e paridt iort ina^feenteiqnand surtout « ransitié oendttiÉ Jés pinceaux: ?»'

On tiéràra diffil^ileméni à bout do nons. persuader que ces Mémoires soient Fouvràge d'ute plume hôyice qui n'en/ serait encore qu^à soil apprentissage. On n'écrit aùisi 4ue grâcte à Tbabitijde; et les coups: 4'essài , éfûx mémo d'une impératrice , de fait on de droit, ne sont pas de cette force. Quant i M"* le Normand « cm sait de quoi elle est capable ; elle a fait ses preuves* Qui n'a pas lu ses Souvenirs prophétiques , ses oracles sibyllins ? Qui ne relit pas volcmtiers , aujourd'hui , ses ouvrées politiques aûiqùel^ lès circonstances domient un nonveau prix ? Je reux parler dé ceux qu'elle a (mbiiés sur les congrès de Cirlsbad et d'Aix-4a-Chapelle.

J'en demande bien pafdon ici à M. de Pradt; mais malgré le mérite de sts écrits, que j'aime

DE JOsÎpiANB ÉONÀPAUtË. à^^

à cecoBAatt^ )e suis obligé de dire qat flL^^ lé Normaiid a mieux apprécia que Im Fiiifluence

qae les rëonion^ des souvetains devaient avoir sur I^élat de PEurope. Ses vues^olitiqùes ont été plus profondes, ses pronostics beaucoup plus justes. Enfin Tarcbevéque à été vaincu par la sibylle. Il suffit, pour se convaincre, d^ examiner ce ^i se passe. iTouf^s les prédictions de W^* le Norflund sont justifiées par les évéhémens , et c«s mêmes événemetis donnent à celles de M. dé Pradt ui| démenti formel , qui, malgré ses vingt voix , pourra bien le faire arriver, quelques an-^ nées phis tard , à la cbattibré des députés.

M''* le N(»mand voit maintenant pourquoi on la soupçonne d'avoir mis du sien dans les Mémoires qu'elle publie , d'avoir retouché et fort embelli ce que Tombre de Joséphine lui a dicté. Que sa modestie s'irrite de ce soupçon, je le conçois ; mais il est raisonnable , et la lecture des Mémoires ne peut que le fortifier. Le style de M-'* lé Noi^and a un cachet particulier que

plus d'uii amateur a déjà cru reconnaître dans cet ouvrage. L'ombre n^aurait cerfaîiiement pas si bien fait. Il y a , au reste, comme je l'ai déjà dit, un mtfyen facile de dissiper tous les doutes ;

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c^est de montrer aux incrédules les mannscrifs de rimpëratrice. Tant qu'elle n'aura pas cette complaisance, ils soutiendront que la copie n^est pas tout-à-fait conforme à la minute ; et voici quelques-uns des argumens qu'ils feront Valoir à Tappui de leur opinion.

Il est bien certain que ces Mémoires n'ont pas le ton ordinaire des ouvrages de ce genre* Joséphine les avait écrits sans doute avec plus de simplicité. On devait y trouver de l'abandon, du laissez-aller, et beaucoup de ces négligences, même de ces fautes, qu'on pardonne volontiers à une femme qui n'a pas une très-grande habitude d'écrire. Mais rien de tout cela ne s'y trouve plus aujourd'hui, grice au talent de M"* le Normand. Le style en est fleuri, poétique même, et parfois presque oriental. U abonde en épithètes. Les figures, les ipiages, enfin les omemens de toute espèce, y sont prodigués. Je suis sûr que si l'impératrice Joséphine pouvait lire aujourd'hui ses Mémoires ^ elle aurait quelque peine à les reconnaître sous les fleurs que M* -* le Normand y a répandues, et qu'elle dirait à son éditeur : « Vous m'avez. Mademoiselle, furieusèment embellie. Est-ce bien moi? »

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Autre observation : que M''* le Normand parle en son nom , ce qui lui arrive quelquefois dans cet ouvrage, ou qu'elle laisse parler Joséphine, le style ne change pas. II n'y a d'autre différence que celle du pronom; Touvrage entier a une couleur uniforme. Quelle conséquence devonsnous en tirer?

Que faut-il conclure encore des doctes citations dont cet ouvrage est parsemé ? Joséphine avait , je le crois bien volontiers, orné son esprit de connaissances solides et très-variées. Elle avait beaucoup lu et beaucoup retenu. Soit.

Mais qui Tanrait crue si érudite?, M"' Dacier en baisserait les yeux. Les auteurs de tous les tems , depuis la création du monde jusqu'à nos jours, depuis Moïse jusqu'à M. Treneuil, hébreux , grecs, latins, lui sont familiers. Elle cite très- fréquemment la Bible et Horace, Plante et Sénèque ; ce Sénèque qui était de Rome, et non de Paris. Il n'y a pas jusqu'aux écrivains chinois dont elle n'ait fait une étude particulière ; et si elle ne les cite pas dans leur langue , c'est qu'on ne peut point décemment parler chinois à des Français.

Mais voici qui est plus fort. EUe ne connaît

pas setiléiiieiit les onvrages qui existaient de son tems ; elle connaft mtoe ceux qui ne devaient paraître qu^après sa mort ; des tragédies qui tt^ont été représentées et imprimées que depuis deux ou trois ans , Jeanne d'Arc, par exemple, dont elle cite plusieurs vers dans un des chapitres icriis entièrement de sa main. Cela n' est-il pas bien étonnant? Mais la surprise serait moindre , si M"* le Normand voulait permettre qu'on lui fit les honneurs d^une grande partie de cette érudition.

On m^avait d^ailleurs assuré que Timpératrice Joséphine était une personne fort discrète, et qu^elle savait parler et se taire à propos. J^en aurais toutefois une idée bien différente , si je recevais, sans choix et sans critique, tout ce que je trouve dans ces Mémoires. Je veux donc douter que , malgré le mépris que lui inspiraient quelques courtisans , mépris très-mérité , elle leur ait jamais dit : « Je vous ai vus encenser » tour à tour les comités et le directoire. Vous » rampez aujourd'hui aux pieds de mon époux.

» Allez,- je méprise souverainement les hommes » à trois visages. » Ce sont de ces vérités que, par politesse ou par prudence , on ne dit à per-

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tourne , pae méote à ees lioinmes à trois yisages qui en tienitent em réserve un «puitrième qitUls montreroAt dan&rddcâLsion. Puis, a^t-oo jamais reproché à des courtisans de ramper P s^ est-ce pas de leur.natilceF

Ces Mémoires nims rérileni qde Bonaparte , dans sa première c^mipagne dltaliey passant par Imola , « prit les bijoux et Fargenterie qu'il » troilTa an patais épîscopal. » Quant à cela , je n'hésite pas à le croire , le héros a fait mieun depuis. Il ne s'êH est pas tenu aux montres et aux couverts d'argent ; mais est-ce bien José-* phme qui publie cette espièglerie? Quand l'empereur vole , est-ce l'impératrice qui le dénimce k la justice ?

Ce n'est pas non plus elle , probablement , qui nous rappelle qu'au 18 brumaire le moderne Alexandre ou le moderne Césat, ainsi qu'on Tap* pelle indifféremment dans cet ouvrage , montra plus que de la faiblesse de cœur. Nous le savions. Les mémoires de cette époque ne nous avaient pas laissé ignorer cette particularité ; mais pouvait-on s^attendre à la retrouver dans ceux de Joséphine ?

Quoi qu'il en soit j les amateurs d'anecdotes,

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et ils sont en grand nomlire , en troiiTeront ici d'assee curieuses , et ils sauront gré à M"* le Normand de i«s aroir publiées. Qui donc aura k se plaindre de cet ouvrage ? PeDt4tre sa m»jestë le roi Murât et M"* Lctitia ; car ils a']: SMt pas fort bien traites. Mais qiie d'autres les défendent, j'ai mieux k faire.

La bonté était, sans contredit , le trait le pliJ remarquable du caractère de M*"' Bonaparte. On le dit souvent dans ses Mémoires, et on le dît avec vérité. La tradition et M"' le Normand sont parfaitement d'accord sur ce point. Joséphine faisait tout le bien que sa position lui permettait de Elire. Elle s'est , en mainte circonstance, opposée aux fureurs de BcHiaparle : on le sait. On lui tenait compte de ses efforts, même Im^qu'ils étaient infructueux ; et jamais son nom ne tut mêlé aux malédictions publiques. Elle ent mËme des amis, privilège bien rare dans le rang où le basard l'avait élevée.

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