DE PROMENER SES CRÉANCIERS
( Stpttnbre i8t4. )
Il favt que toni U mondt tIv«.
Cet art a sans doute ses agrëmens ; quant à son utilité, personne, je crois, ne songe à la contester. Mais, avant de promener des créanciers, il faut en avoir, et malheiureusement , par le tems qui court, n^en a pas qui veut. Les prêteurs sont si rares, et, on ne le sait que trop bien, si peu coulans en affaires, si dëfians! Ils délient si difficilement les cordons de leurs bourses! N'ont-ils pas, avant d'en venir là, Timpertinence de vous demander ce que tant d'honuétes
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emprunteurs* ne peuvent jamais leur donner : des sûretés, des garanties, des... ; que vous dirai-je, moi? Ces gens-là, quand maintenant ils prêtent leur argent , veulent avoir la certitude qu^ils ne le perdront pas.
En vain leur parlez-vons de votre honneur, de votre dâicatesse... Ces grands mots, qui n'ont plus de cours sur la place, les touchent fort peu ; on ne prend pas , croyez-moi , d'hypothèque là-dessus aujourd'hui. Je connais mon siècle, et il parait qu'il 3e connaît aussi très- ' bien lui-même , puisqu'il ne prête pas un petit ëcu sur ta benne foi des emprunteurs : c'est la plus mauvaise caution qu'on puisse lui ofiGrir. Faites donc des dettes; ayez donc des créanciers à promener. L'auteur de la brochure que j^annonce nous dit qu'il en a , lui , autant qu'il en veut. Je lui en fais mon compliment, mais il devrait bien les faire connaître à ses amis , qui , j'en suis sûr, les promèneraient aussi très-volontiers;
Cet auteur, qui ne veut pas apparemment que les bons ouvrages s'oublient , a grand soin de rappeler à ses lecteurs qu'il a publié , l'année dernière, rjrt de faire des défies; et, comme il
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ne se pi^e pas de trop 'de modestie, il prétend que cet art, depuis qn^l Ta enseigné, cet art , jadis hérissé de dffîcultés, n'est plus qn'un jeu A^enfant Enfia, lorsque noiis;yoyonsttant de gens d'esprit qai^ebéichent'des orëanoiers sanspou^ Yoir en trouver , il vous dit , lui , efirontément quMl faut être bien sot poar nVn pas avoir. Ne le croyez pas, c'est un> présomptueux.
Son Art de fàirt des dettes a malheuréusetnent produit des effets fort différensde^ce^x qu'il lui attribue; il a rendu les dettes plus difficiles À faire, et voilà Tobligation que nous' lui avon54 Toutce qu^oB peut dire à Péloge^de cet opuscule , c'est qh?il ne manquait ià d'esprit ni de galté :' aussi des préteurs eox-mémésroift^ils voulu le lire , et je sais qu'il les a fort amusés. Mais qu'y a-t-on gagné? ils out^ii , et ils n'ont pas été désarmés.
Il y à mieux : <m les a trouvés en 1824 pl^s diuB encore et plus impitoyables qu'en 1 828. Et à>qui là fauté? à l'iailteur indiscret de ce bel Art défaire des dettes, qui: leur avait appris* ce qu'il importait tant de leur laisser éteifoellement igno^ rer. Je ne 'vois plus, depuis qu'il les a si bien instruits , une seule mse , un seul stratagème
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dont ils puissent être dupesy on seul pii^ge dans lequel ils puissent tomber* Grâce à ses imprudentes révélations, ils en savent aujourd'hui autant que ceux qui veulent les tromper. L'ennemi est sur ses gardes; bien fin qui pourra le surprendre.
L'auteur nous ofire un tableau bien différent, bien plus flatteur pour son amour*propre : il nous montre Paris pavé de débiteurs que son art a créés, et qui ne lui demandent plus comment on a des créanciers, grâce à Dieu ils en ont! mais comment on s'en débarrasse, car iksont incommodes, commet on se dérobe à leurs poursuites, et surtout à .celles de ces exécrables huissiers qu'As mettent sans cesse à vos trousses^ « Nous » avons, lui crient-ils, profité à votre première » partie; mais nous attendons notre salut de la » seconde. » C'est donc pour achever leur éducation qu'il publie cette secpnde partie d'un cours destiné à tous les hommes de bon ton , qui , n'ayant pas d'argent, sont bien aises de vivre honorablement aux dépens de ceux qui en ont un peu trop, et de diminuer ainsi,, autant qu'il est en leur pouvoir, une inégalité qui blesse leurs principes.
S£S CREAlïCIEBS. Sog
Voyons si les conseils qu'il donne à ses élèves lenr seront aussi utiles qu^il se platt à le crofre. Pour moi, j'en doute fort; il leur recommande d'abord , quoique jusqu'à présent ils s'en soient fort bien passés, d'avoir de l'ordre, beaucoup, mais beaucoup d'ordre, et d'inscrire en gros caractères, sur un registre coté et paraphé, les noms de tous leurs créanciers et le montant des sommes qu'ils leur doivent. Pourquoi un débiteur n'aurait- il pas aussi son Grand-Lme?
Le crédit est là. Celui de la république de Colombie n'a certainement pas une base plus solide, et quand ses préteurs voudront rentrer dans leurs fonds,' elle leur montrera de fort beaux registres à parties doubles, parfaitement reliés et tenus avec un ordre admirable. « Que diable ! » ( c'est l'auteur qui parle ) que diable voulez- » vous que dise un créancier dmit les comptes » sont si bien tenus? » Ce qu'il dira? Qu'on le demande aux débiteurs, qui , hélas! ne le savent que trop bien.
<c Payez-moi , ou demain au plus tard mon huissier parlera à votre personne; — Mais vous voyez, Monsieur, qu'on ne vous oublie pas; ce registre en £»it foi. -^ J'ai bien besoin de votre
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registre! C'eat mon argeat qu'il me (aat. » Le croel ne sort pas de Ik : sour argent! .ton)ODrs son argent ! . Comme .si. Ilan.avait ^e. Taigent i loi .donner ;,iceainie sl,.dan$ nn siècle ëdairë, on. faisait, des dettes pour les payer! ^Mais les créanciers sont toujours imbuS'de.ce vieux prëîugé des tems barbaresi<|ue., lorsqu'on emprunte, il faut rendre. Le progrès des lumières n'a pu encore les en guérir.
L'auteur, qui.sdmé beaucoup à se donner pour exemple, assure qu'il a en ce moment plusieurs créancieis qui, enchiantés de l'ordre et du soin qu'it^met dans la tenue de. son livre de dettes, sont devenus ses nmiUenrs amis, et ne songent plus à lui demander ce qu'il leur doit Vous verrez qu'ib finiront par se regarder comme ses débiteurs^ Ë^çe à nous qu'on dew^it dë^ biter sérieusement de pareils contes? A<d'antres: an. ne. nous en fait pas accroire. Des créanciers de cette pâte, on n'en* a vu. que dans l'âge d'or, si toutefois il y a eu un âge d'or > ce qui n'est fks prouvé : ces poètes sont si menteurs!
L'art de promener ses créanciers a de grandes difficultés , que notre professeur me parait loin d'avoir résolues « « Faites courir vos créanciers ;
SES GREANGIEHS* JIL
» ëpiiisez leurs farces; mette^les sur les dents. » Vous n^y mampiece^ pas; mais craignez qu'ils ne Gom:eat plus vite que vous : quand il poursuit son débiteur, un créancier a des ailes.
On nous offre pour modèle un, débiteur trèscélèbre , qui a dû et doit encore des millions, mais qui promène si bien ses créanciers, qu'il n^y en a pas un qui puisse se vanter ^d' en avoir touché un sou , quoiqu'il, roule sur Tor et sur Targent. L'exemple est, en vérité , bien mal choisi. L'heureux mortel dont on nous parle, ce héros de la deiie^ ainsi qu'on Taf^eile, a ce que plus d'un débiteur n'aura jamais ^ un équipage; et alors voyez le beau miracle, s^^il échappe, far cilement à ^^ créanciers! Quand ils le. poursuivent au trot , il les fuit au galop.- Ce n'est plus lui ; ce sont ses chevaux :qui les {)romèneiit
De toutes les rencontres que puisse faire un débiteur qui ne va poiiit en carrasse, la plus fâcheuse, sans contredit, c'est celle d'un cxéancier. Il lui importe donc beaucoup de l'éviter, et de prendre toutes les précautions imaginables pour ne pas se trouver nez à nez avec cette sinistre figure. L'auteur l'a bien senti , et les instructions qu'il donne à ce sujet sont fort sages.
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M Toutes les issues mystérieuses, dit-il ^ tous les » débouchés secrets sont pour vous des chemins » obligés. Il y a des gens admirables pour réussir » à traverser Paris incognito ; ces gens-là ont le » coup d^œil et le pied sinueux. Vous croyez que » ce passage qu^ils ont enfilé va les conduire à » une grande rue? pas du tout. Il y a sur le côté » une petite allée ; wxirou de souris^ que tout le » monde ignore, et qui les jette dans une autre » allée. On dirait qu^ils voyagent souterraine- » ment. » Voilà comment on évite ses créan^ ciers , comment on les promène.
La recette est bonne ; on l'emploie tous les jours avec succès; mais elle exige une longue étude, et toute T érudition d'un cocher de fiacre. C'est un inconvénient ; puis on connaîtrait mal les créanciers, si l'on croyait qu'ils entendent long-tems la plaisanterie. Ils sont, en général, très-peu eudurans. Les plus débonnaires se lassent bientôt d'être promenés, et dès qu'une fois ils se fâchent, vous avez tout à craindre de leur mauvaise humeur.
Il existe dans ce pays*ci une institution détestable , justement abhorrée de tous les débiteurs. D'où vient-elle? Je né puis le dire. Un
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débiteur bien pensant m'a assuré que c^ëtait un reste de notre vieille féodalité, et je ne suis pas éloigné de le croire. Cette institution, puisquMl faut la nommer, c'est le tribunal de commerce^ qui, lorsqu'un galant homme fait des dettes > l'oblige inhumainement à les payer , sans conrsidérer que Tobligation de payer ses dettes gâte beaucoup le plaisir de les &ire.
Son titre à la main, yotre créancier se présente devant ce tribunal , et séance tenante on lui accorde là permission de vous saisir au collet, et de vous (aire conduire en prison , nonobstant clameur de haro. Les rôles alors sont bien chaur gés : naguère vous le promeniez , c'est lui maintenant qui vous promène.,
n ne prend pas seul ce divertissement , et il est accompagné de quatre on cinq aides-decamp bons limiers, qui flairent un débiteur de cent pas , et , si vite qu'il coure, finissent toujours par l'atteindre. Us connaissent aussi, eux, les débouchés secrets , les petites allées, et tous vos trous de souris. Une fois, deux fois peut-être, vous viendrez à bout d'échapper à leur -poursuite ; mais à la trobiëme promenade , après mille tours et mille détours , vous serez fort