‹ L'hermite en BelgiqueChapitre 12 sur 14 · G1ND · texte numérisé non relu

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par les familles les plus notables avec l'estime due à leurs qualités aimables , remportèrent de la ville du congrès dans leur patrie de douces impressions et des sentimens de reconnaissance. Ceux d'entre eux que la mort a épargnés , sont encore membres de toutes les sociétés scientifiques et littéraires de cette ville. Je ne puis résister au désir de citer à l'appui de mon assertion 9 la traduction de deux couplets d'une chanson adressée par l'honorable M. Quincy-Adam à une jeune enfant qui, dans une fête donnée aux estimables étrangers que l'immensité des mers allait peut-être séparer pour jamais , avait chanté quelques strophes en l'honneur de Colombia.

« Et quand de mon pied voyageur, je » toucherai de nouveau le rivage de Colom- » bia , mon cœur animé par la reconnaissance » bénira la terre qui te vit naître : aussi long- » temps que je sentirai battre mon cœur, je » me souviendrai quïc*, ton aigle , ô Colom- » bia , cueillit l'olivier de la paix. »

« Ici, me dirai-je souvent, ici, dans cette » contrée de p'aix et d'affection, je trouverai » parée de mille grâces , une enfant plus » douce que la paix, plus pure que la colombe. » Ainsi , aussi long-temps que ton ami conser-

» vera le souvenir de son existence, des pen- » sées de paix et d'affection , 6 toi , si jolie » parmi les jeunes nymphes de la Lys et de » l'Escaut , se confondront avec ton image » dans sa mémoire. »

ChristiernII, roi de Danemarck, surnommé le Néron du Nord à cause de sa cruauté , vint en i525 se retirer au château de Zwynaerde , près de Gand, après avoir été déclaré déchu de l'empire. Depuis cette époque jusqu'à Louis XVIII, plus d'un prince vint se consoler sur cette terre d'hospitalité de la perte de ces grandeurs et de ces dignités, que Charles- Quint par l'effet d'un calcul prudent, sut quitter sagement avant que la fortune ne devînt tout-à-fait infidèle à ses cheveux gris.

Louis XVIII, chassé parles aigles impériales d'un trône sur lequel il s'était à peine assis quelques instans, arriva le 29 mars i8i5, à Gand , à travers une haie de baïonnettes prussiennes et anglaises. Ce pauvre peuple , qu'on calomnie tant , est toujours porté à prendre le parti du malheur : des cris de Vive le roi de France ! Vivent les Bourbons ! accueillirent le Monarque fugitif et malheureux. La ville offrait à cette époque le coup-d'œil bruyant et animé d'une capitale. Le séjour de presque tous les ambassadeurs étrangers

près la cour de Tuilleries, l'arrivée successive de quelques troupes françaises restées fidèles à l'étendard de Henri IV ; le passage continuel des troupes alliées de toutes les armées se rendant jour et nuit sur nos frontières menacées, imprimaient un mouvement et une activité dont l'ancienne capitale de la Flandre n'avait peut-être jamais eu le spectacle. De jeunes émigrés français , dont la chevelure parfumée d'ambre et les traits délicats décelaient des guerriers plutôt chers aux amours qu'au dieu des combats, avaient apporté dans leur exil les usages et les noms parisiens. L'hôtel de M. le comte d'Haene de Steenhuyse, séjour du roi, avait été affublé du nom de château ; dénomination féodale qui nous fait remonter involontairement à cet heureux temps ,

Où les rois s'honorant du nom de fainéans ,

S'endormaient sur le trône, et..

Laissaient leur sceptre aux mains ou d'un maire ou

d'un comte.

Aucun soin n'approchait de leur paisible cour : On reposait la nuit, on dormait tout le jour.

Notre charmante coupure appelée Boulevards , ne rappelait plus par son seul nom que cette belle promenade est située le long d'un canal pur et limpide répandant sur ses rives

verdoyantes la fraîcheur et la fécondité. Ce Kauter, où quelques tilleuls en forme de gibets patibulaires, nous font espérer de l'ombrage pour nos arrière-neveux, c'était le Luxembourg. Là, dans les beaux jours de printemps, de midi à deux heures ou vers ie soir, était le rendez-vous des défenseurs du trône et de l'autel. Sous l'allée d'arbres qui borde la grand'garde et le grand café, étaient disposées deux ou trois longues files de chaises, où venaient alternativement se reposer de jolies femmes. Attirées autant parle désir d'être vues que de voir, elles regardaient avec autant de liberté qu'on les regardait. Autour d'elles papillonnaient des marquis , des vicomtes affublés d'une espèce de chapeau-claque, où brillait une énorme cocarde blanche, et portant horizontalement au côté une longue épée qui n'avait sans doute jamais vu le jour. Des abbés de cour , des aumôniers , en habits français et en chapeau rond; un essaim de jeunes officiers de toutes armes et de tous corps ; quelques élèves en droit de l'université de Paris, décorés d'un ruban blanc : cette diversité de physionomies plus ou moins étrangères , offrait un tableau mouvant et animé qui attachait nos regards et faisait naître mille idées sur cette noblesse qui avait été mendier

le pain de l'exil dans presque toute l'Europe et à laquelle les terribles leçons du passé n'ont malheureusement donné qu'une nouvelle dose d'arrogance et de fierté.

Tous les vivres renchérirent d'une manière extraordinaire , comme on peut le deviner facilement, pendant le séjour de Louis XVIII et de sa cour à Gand : du moins, c'était un jardinier intelligent qui , pour prix de ses sueurs et d'un travail assidu, récoltait l'argent des émigrés; et j'aimais mieux qu'il fût entre ses mains , que le voir dormir en attendant l'événement, à côté des 27 millions que le roi de France avait eu la précaution d'apporter de Paris. Le luxe de table du roi et des princes enlevait tout, et principalement les asperges, qui, dans cette ville, jouissent d'une haute réputation j les bourgeois furent obligés de se disputer les jets d'houblon, et j'en ai vu plus d'un maudire l'événement politique qui les privait de leur mets favori.

Pendant les premiers temps de son séjour, Louis XVIII, qui prenait son dîner dans le grand salon ayant vue sur la rue, mangeait toujours les fenêtres ouvertes , afin de se laisser voir à la multitude ; mais quand celleci se fut un peu familiarisée avec la majesté royale, quelques mauvais plaisans, qui n'é-

taient point accoutumés au grand appétit du roi, s'amusaient à supputer à haute voix les cuillerées de crème et les verres de vin qu'il prenait: pour arrêter le scandale on plaça aux fenêtres quatre soldats hanovriens : précaution inutile. Alors le roi pour dîner tout à son aise fit fermer les volets intérieurs chaque fois qu'il était sur le point d'entrer dans son salon, et il conserva cette habitude jusqu'à son départ.

A leur arrivée, les émigrés furent logés militairement , et l'on voyait tel comte et tel marquis , aujourd'hui grand seigneur à la cour, s'acheminer modestement le billet de logement à la main. M. le vicomte de Cliâteaubriant, aujourd'hui rentré dans la seule route que puisse suivre un homme de génie, et très-haute et très-puissante dame son épouse, avaient reçu un billet pour une famille noble, respectable à tous égards. Arrivés à leur destination , la vicomtesse demande aussitôt à voir la chambre à coucher, où elle est conduite par la dame de la maison. En n'y apercevant qu'un vaste lit d'acajou à deux personnes, la noble étrangère s'écrie : « Fi donc ! quelle » horreur! comment, pas de lits jumeaux S « INon , lui répond madame *** , nous autres » Flamandes nous couchons avec nos maris.

» Voici le mien, ajouta-t-elle et lui montrant » de la main un vieillard goutteux, il est loin » d'être beau; nous partageons cependant » toujours la même couche. » On ne pouvait procurer de lits jumeaux à la vicomtesse, et elle alla se réfugier dans une petite chambre obscure de l'hôtel de Flandre , où elle ne fut pas obligée de coucher avec son mari.

Habituées de bonne heure , sous l'œil maternel , à des principes d'ordre et d'économie , la plupart des Gantoises regardent comme très-importantes toutes les parties de leur administration domestique. Contentes de l'espèce de royauté dont elles jouissent dans leur ménage, elles soignent avec vigilance tout ce qui peut intéresser le bien-être de leur famille ; elles fixent le bonheur et l'harmonie dans leur empire , et y trouvent des plaisirs qu'en d'autres pays on cherche dans le tumulte du monde , dans les bals bruyans , et dans les salles de spectacle. Non seulement elles embrassent une infinité de soins qui rendent leur tâche presqu'égale aux travaux du mari , mais encore , si elles sont femmes de négociant , elles se mettent au courant , quelquefois même à la tèie des affaires , entretiennent la correspondance et remplacent souvent le commis le plus actif. Anvers

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et Gand sont, je crois, les deux seules villes de la Belgique, où les femmes prennent une part aussi active au travail du bureau. L'un des deux époux ne conclut jamais une affaire de quelque importance, sans avoir consulté l'autre. On sent facilement combien une telle confiance mutuelle doit contribuer au bonheur et à la prospérité des familles. Aussi , le mari venant à mourir, la veuve se trouve à la tête de la maison et n'en continue pas moins les affaires. Ces observations touchant les femmes denégocians, peuvent égalejnent s'appliquer aux autres professions.

Les Gantoises sont très-belles femmes. Formées très-jeunes, elles ne tardent pas à prendre de l'embonpoint : elles ne sont cependant guère mariées qu'à vingt ans et même plus tard. Je leur ai entendu reprocher un grand amour pour le luxe et la toilette; mais sans m'établir le défenseur de ces parures recherchées et ruineuses qui sont certainement trèsblâmables dans la classe mitoyenne et ouvrière, parce qu'elles sont souvent la source de la démoralisation publique , je remarquerai que ce goût est général partout, et qu'il est une suite nécessaire du perfectionnement de l'industrie. Cependant ces robes d'une étoile légère, qui se renouvellent aux diverses saisons,

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et qui suivent pour ainsi dire les nuances des fleurs de chacune d'elles; ces gazes, ces linons, ces rubans que la main ingénieuse de nos marchandes de modes sait métamorphoser avec tant d'art; ces riches parures de diamans portées , même par des jeunes vierges chez lesquelles elles partagent une attention que l'on ne devrait donner qu'à la fraîcheur de la beauté, forcent l'opulence à mettre dans la circulation des capitaux qui répandent la vie dans les diverses classes du corps social et qui, sans le luxe, dormiraient dans les coffres-forts. Les mariages dans la classe bourgeoise deviennent fort rares : cette répugnance au plus doux des liens provient, je pense, autant des craintes causées par les besoins du luxe que de la difficulté de former des établissemens. Les gueux seuls qui n'ont rien à perdre et les riches que leur fortune met h l'abri des chances de la fortune, se marient encore intrépidement. Nous devrions imiter les Babyloniens qui, n'aimant pas les vieilles filles , ordinairement malicieuses et acariâtres, exposaient tous les ans dans un marché public les vierges nubiles. Comme de raison, les jeunes gens en achetaient les plus belles; et l'argent qui provenait de cette vente servait à doter richement les autres qui trouvaient alors facilement un mari.

Outre le luxe, une des causes pour lesquelles tant d'hommes fuient et redoutent le mariage à Gand , c'est l'habitude des estaminets où la jeunesse va passer trois à quatre heures le soir, et où , dans un grand nombre desquels , elle trouve de grandes facilités a contenter ses passions, sans s'effrayer des charges qu'entraîne le titre de mari. Comme l'usage des estaminets est originaire de la Flandre, on nous permettra d'entrer à ce sujet dans quelques détails.

Un estaminet, dit un écrivain observateur, est un lieu public où se rassemblent des personnes de toute condition, pour boire la bierre et fumer le tabac. On devrait dire et écrire staminet, puisque l'expression flamande est stameny ; mais quelle est l'étymologie de ce mot? J'ai fait, pour la découvrir, des recherches qui pourraient faire honneur à un savant, et la chose en valait bien la peine. Stameny , et par conséquent staminet. vient de stam , qui , pris au figuré, signifie famille. C'était dans la Flandre un usage antique parmi les membres d'une même famille de se réunir alternativement chez l'un d'entre eux, après les travaux ou les affaires de la journée , pour boire et fumer ensemble; c'est ce qu'on appelait être en famille, in stam. Il arriva que les hommes ainsi

rassemblés, vidèrent souvent plus de pots de bière qu'il ne fallait , et que leur raison en fut altérée. De là le désordre, le scandale, le mécontentement des ménagères , huysvromven.

Elles grondèrent leurs maris ; les maris ne voulurent pas être grondés; ils prirent la résolution de se réunir dans un endroit où ils pussent être libres , et à l'abri de la servitude conjugale; cette réunion garda la dénomination de stam. Depuis ils admirent au milieu d'eux des amis, des personnes étrangères, et comme ceux qui les recevaient gagnaient de l'argent, d'autres les imitèrent et formèrent des établissemens semblables, sous le même nom. Peu à peu , on y prit goût et les staminets se multiplièrent au point où nous les voyons aujourd'hui.

Ils sont maintenant tellement nombreux à Gand, qu'il n'est pas de rue où Ton n'en compte au moins trois à quatre. C'est là que des individus de tout âge, de toute condition, se pressent, s'entassent, s'enfument. Je ne suis pas de ces gens qui vantent toujours le passé au dépens du présent : je remarquerai toutefois qu'avant notre bien heureuse révolution de 1789, quand un jeune homme allait au staminet, n'ayant pas encore vingt ans, les anciens lui envoyaient une jatte de lait ; c'est aussi

dans cet heureux temps que les officiers de police avaient ordre de conduire à l'église, leur sceptre en main , les jeunes gens qui s'amusaient dans les rues pendant la grand'messe ou les offices. Ces mœurs sont aussi changées que l'ameublement des staminets. A la place de la modeste simplicité qui faisait tous les frais des lieux de réunion chez nos ancêtres, les glaces, les gravures, les poêles en forme de vases antiques, les statues, le comptoir et les tables de bois d'acajou , ou à peu près , enfin tout ce qui caractérise le luxe raffiné de notre siècle, est mis à contribution pour attirer les consommateurs.

Un estaminet ofFre, tous les soirs, une image en petit d'une ancienne république. Là, votre tailleur ou votre barbier, dit le même auteur, vous abordent avec un air d'aisance et de familiarité , voire même le cuisinier de l'hôtel où vous dînez habituellement; celui qui le matin était ù vos pieds, vous offre le soir, avec un geste gracieux et un sourire de connaissance , ou le cigarre ou la pipe de tabac. Là , tous les rangs sont confondus; c'est le temple de l'égalité. On y voit le riche et le pauvre, l'artisan et l'avocat, le bourgeois et le militaire, le maître d'école et le savant, le roturier et le noble; point d'étiquette, tout s'y passe rondement, sans gêne et avec le plus parfait

abandon; aussi les gens qui se piquent de savoir le monde prétendent -ils que ce n'est pas l'école de la bonne société.

Les demoiselles des estaminets, car je n'oserais me servir d'un autre nom qui pourrait quelquefois prêter à de malignes interprétations . sont toujours environnées de jeunes gens , et l'on sent qu'il leur faut une forte dose de vertu pour résister aux tentations qui les assiègent de tous cotés. La coquetterie est un attribut indispensable de leur métier. Il en est cependant, et je me plais à leur rendre cette justice, auprès desquelles on n'oserait hasarder la moindre privauté.

Les estaminets les plus brillans et les plus fréquentés de Gand sont ceux de la Cour (V Autriche , de la Forme iVor , de la Fortune , etc., etc. Les cafés y sont aussi nombreux; ils ne présentent point de caractère distinct; ainsi que dans les autres villes de premier ordre , c'est le plus souvent le refuge des oisifs du grand ton.

La ville de Gand renferme un grand nombre de personnes charitables et bienfaisantes qui font plus pour l'ordre et la tranquillité publique que les lois les plus sévères. Remerciant l'Eternel de ses faveurs et de ses bienfaits, elles regardent comme un devoir de faire aux

malheureux une part de leurs richesses, et, vont, sans faste et sans ostentation, se dérobant à l'œil du vulgaire, servir l'humanité souffrante. Sans ces âmes compatissantes qui, surtout dans les années malheureuses et les hivers rigoureux , comme celui que nous venons de passer, vont surprendre les malheureux sur leurs grabats ou dans des greniers obscurs , le frein politique serait brisé plus d'une fois par la misère et le désespoir.

Charles - Quint eut la gloire de fonder en r53o,àG'and, la première chambre des pauvres qui ait peut-être été érigée en Europe. Cette gloire de bienfaiteur de l'humanité est bien préférable à ces lauriers éphémères qui ne croissent que dans les flots de sang et les larmes des peuples. Aujourd'hui lenombre des hospices, outre les grands hôpitaux, s'élève encore à vingt, dont le revenu, joint à celui des pauvres , surpasse la somme annuelle de 200,000 francs. Honneur à cette ville où sont multipliées des fondations utiles qui préviennent le désespoir du pauvre , les infirmités de la vieillesse et offrent à l'enfance un asyle assuré contre l'oisiveté et les séductions de tous genres.

En 1817 on y institua, sous l'administration de M. le comte de Lens , un atelier de charité 2- 10

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qui servit et méritait de servir de modèle a d'autres établissemens de ce genre en Belgique. Cette maison ne ressemble nullement à ces anciens dépôts ou renfermeries imaginés pour débarrasser promptement les rues de mèndians dont la misère blessait la vue des heureux du monde, et où des malheureux étaient entassés pêle-mêle dans des demeures fétides, en attendant qu'il devinssent la proie d'une mort lente , causée par la mauvaise nourriture et l'inaction. Ici les hommes sont utilisés; on a trouvé le moyen de procurer du travail, selon leur âge et leurs forces , à ceux qui savent travailler, et d'apprendre un métier à ceux qui n'en savent pas. C'est ainsi que d'une institution qui offensait autrefois les lois civiles, les droits naturels et l'humanité, on a formé un établissement qui, par la douceur et le travail ramène les malheureux à la droiture et à l'honnêteté.

J'aime à voir un jeune homme de vingt ans être l'ami de son père , lui donner le bras à la promenade et préférer sa société à celle de tout autre; les conseils, les tendres leçons de l'amitié ont toujours beaucoup plus de puissance que les ordres les plus sévères. 3Iais, d'un autre coté , je vois avec un sentiment pénible que des fils parlent à l'auteur de leurs

jours d'une manière leste et peu respectueuse. Il est des pays où les enfans de six ans descendent à une telle familiarité avec leurs parens qu'ils les plaisantent, les raillent d'une manière indécente ; la mère rit de ces prétendues gentillesses , tandis que l'homme sensé gémit des louanges dont on fatigue ces petits prodiges qui, mûrs trop tôt, seront des hommes fort médiocres et maussades. C'est ce que je n'ai jamais remarqué, ou du moins très-rarement, à Gand, où les enfans sont élevés dans l'habitude du respect pour les parens ; aussi ne les tutoient-ils pas. J'ai quelquefois entendu blâmer cette éducation comme donnant aux enfans un air guindé et révérencieux ; s'il m'était permis d'exprimer mon opinion, je dirais qu'on ne doit pas associer les enfans aux hommes , et qu'en leur donnant la permission de tout dire , en louant leur petit babil et leur ton d'aisance et de familiarité , on les dispose insensiblement et sans s'en douter à la présomption et à l'orgueil.

Le Flamand a reçu de la nature, comme l'Italien, un goût très-vif pour les beaux-arts, qu'il cultive avec enthousiasme, et dans lesquels il a obtenu des succès très-brillans. Il n'y a pas de ville dans les Pays-Bas qui possède dans son sein plus de sociétés propres à en propager

l'amour et la culture , que celle de Gand. Rendons-lui encore la justice de dire que c'est elle qui la première, en 1808, a institué des sociétés de beaux-arts et de littérature, d'agriculture , de botanique et d'économie rurale, qui servent de modèle à toutes celles du même genre que nous voyons , à l'ombre paisible de l'oranger, s'élever successivement dans notre heureuse patrie.

L'esprit public y est surtout porté avec passion à la culture des ( eurs : cette ville renferme de grandes richesses végétales, et nous nous rappelons encore que le célèbre de Candolle, un des premiers botanistes de l'Europe , se plaisait à l'appeler la ville privilégiée de Flore. Dans les mois de janvier et de février, lorsque la nature est morte, et que la neige blanchit tristement le faite des maisons , il est des rues entières où l'on admire, presqu'à chaque fenêtre, une espèce de petite exposition de plantes les plus belles en pleine floraison. Les amateurs de la belle poésie savent par cœur ces vers de M. Raoul en l'honneur d'une ville qui l'a déjà mis au nombre des enfans qui contribuent à sa gloire :

C'est ici qu'étalant ses plus rares couleurs ,

La déesse des prés, des jardins et des fleurs

A des juges choisis, dans de fraîches corbeilles,

Se plaît, deux fois par an, à montrer ses merveilles^

Et dans un seul bouquet rassemblant l'univers,

Exhale les parfums de cent climats divers.

En vain les aquilons , la neige , la froidure

Ont dépouillé les champs et flétri la verdure ;

C'est alors qu'elle trouve, en dépit des hivers,

Et des boutons plus frais et des rameaux plus verts.

Que ne peut des humains l'industrieuse adresse ?

Vulcain entre ses bras a reçu la déesse ;

Il se glisse en son sein , réchauffe de ses feux ;

Et remplissant les lois d'un concours rigoureux ,

Ordonne que malgré les frimas et la pluie,

Telle plante, à tel jour, se montre épanouie.

Le maître, l'amateur, le simple jardinier ,

Tous, sans distinction, aspirent au laurier :

Van Hulthem en triomphe, et , ministre de Flore ,

De l'émulation qu'il a su faire éclore ,

Habile à propager la généreuse ardeur,

Voit partout de Linné la science en honneur.

L'Académie royale de dessin, de peinture , et de sculpture, fondée sous Marie-Thérèse, dont la mémoire est encore chère à tous les Belges , a beaucoup contribué à répandre dans cette ville le goût et l'amour de l'art sublime immortalisé par Rubens etVanDyck. Paelink, dont le nom seul est un éloge et qui est sans contredit le premier peintre des Pays-Bas qui ait conservé aussi religieusement la magie du coloris flamand ; Van Hanselacr. maintenant à Naples; Macs , qui étudie à Rome les chefsd'œuvre de l'Italie , sont nés à Gand et élèves de cette Académie; ils promet! ent de conserver et d'étudier la gloire de l'école flamande.

/. Geirnaert, cultive le genre avec beaucoup de succès; son pinceau gracieux se plaît surtout à rendre sur la toile les scènes de la vie privée, et ces belles Flamandes aux yeux bleus, dont la beauté est pour ainsi dire passée en proverbe ; De Noter, Sleyaert et Couche, ont consacré leurs talens à représenter les beautés champêtres de la Flandre et d'une nature riche et féconde. Un art qui généralement est assez peu cultivé chez nous et auquel le gouvernement accorde les plus nobles encouragemens afin de le populariser, la gravure au trait, est déjà poussé à un certain degré de perfection par Charles Onghena. Ce jeune artiste, sans autre maître que son goût et son travail , a déjà fait paraître un grand nombre de gravures qui pourraient être placées avantageusement à côté des planches du Musée de Paris. Nous lui promettons des succès brillans, s'il continue à être pour lui-même un juge sévère et à déployer toujours la même ardeur pour l'étude de son art.

Le Flamand a l'oreille musicale , comme l'Italien, et les étrangers sont souvent étonnés de voir de simples ouvriers montrer pour la science de Grétry , un goût qui semble inné chez eux, et dans laquelle , le Belge, je ne sais par quelle fatalité, n'a pas encore pu imprimer

un caractère national, comme il l'a fait pour la peinture. Outre le malheureux P. Verheycn, qui avec un rare talent pour la musique et la composition, mourut dans la misère en 1817, la ville de Gand peut encore citer Ots , compositeur aimable qui voyage maintenant en France ; Ermel , qui vient de remporter il y a deux ans le grand prix de composition au Conservatoire royal de Paris et qui est allé perfectionner son talent en Allemagne et en Italie 'y enfin P. Devolder, auteur, entre autres grands morceaux remarquables , de la belle cantate sur la bataille de Waterloo, couronnée en 1817, par la Société royale de littérature de Gand; ce musicien a inventé et confectionné lui-même des orgues a crescendo et a diminuendo , dont les plus grands artistes regardaient l'exécution à peu près comme impossible. Les sons de ses orgues sont si bien nuancés et cromatisés qu'ils produisent l'harmonie la plus parfaite.

Les arts sont enfans de la paix. Depuis environ quatorze ans que les Flamands sont remontés au rang des nations, et que sous un gouvernement paisible, ils ont récupéré un nom et une patrie, les musiques ou sociétés d'harmonie se sont tellement multipliées chez eux qu'il n'y a plus un village un peu consi-

2^4 <;and.

dérable ou bourg qui n'ait la sienne. La société de Sainte-Cécile à Gand tient un rang trèsdistingué dans les Pays-Bas , comptant dans son sein plus de vingt maîtres ; elle a cueilli de nombreuses couronnes dans ces concours publics et brillans dont la Belgique jusqu'ici offre annuellement l'exemple. Il n'y a point jusqu'aux temples du Seigneur où la musique ne soit cultivée avec succès et n'attire souvent un grand nombre d'auditeurs , comme dans une salle de concert. Les églises de S'-Michel, de S^Jacques et de Sù-Sauveur jouissent sous ce rapport d'une grande vogue. Gomme on se l'imagine facilement , les notes mélodieuses de Rossini et de Boëldieu y distraient souvent une attention qui devrait être tout entière à l'Éternel.

On jugera de la richesse et du nombre des bibliothèques particulières de Gand, quand on saura qu'on y compte dix-neuf particuliers qui possèdent le magnifique ouvrage de la Description de V Egypte , entrepris par ordre de Napoléon, et seul fruit de sa mémorable expédition. Les deux collections les plus nombreuses et les plus remarquables sont celles de MM. Van Hulthcm, curateur de l'Université, membre des États-Généraux, et Lamine us , bibliothécaire de l'Université. J'y connais plu-

tiAND. 225

sieurs savans qui ne rougissent pas de vous faire les honneurs de leurs cabinets , qui se plaisent à guider, à encourager les jeunes gens, et à leur communiquer les lumières qu'ils possèdent. Il est un grand nombre d'amateurs d'un autre genre, l'occupation de leur vie entière est d'amasser des médailles, des manuscrits , des antiques, des coquillages, etc., dont ils possèdent de nombreuses collections, à force de temps, de patience et d'argent. Ils s'extasient de volupté à la vue de quelques débris de l'antiquité, à raison de sa vétusté. Je me rappelle à ce sujet que le spirituel auteur de la Mêtromanie a fait sur un de ces investigateurs des temps passés cette épitaphe assez plaisante et fort peu connue :

Ci-git un antiquaire, opiniâtre et brusque ,

11 est esprit et corps dans une cruche étrusque.

Prenant les accessoires de l'histoire, pour l'histoire elle-même , chez eux un fait peu important, un nom écrit de telle ou telle manière , une généalogie où l'on n'a pas oublié un arrière-cousin, une date indifférente, remplacent souvent celte connaissance des causes qui , selon l'expression d'un auteur célèbre, sont les enseignemens des peuples

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et des rois. Du moins nous devons à cette classe de savans la justice de dire qu'ils amassent avec un zèle infatigable des matériaux fort utiles aux écrivains qui sauront les mettre en œuvre.

La patrie de Charles-Quint, qui dans le xvi et le xviie siècles a donné le jour a quinze ou seize poètes latins, parmi lesquels nous nous contenterons de citer Vander Beke, Charles Uyttenhove, André de Pape, Maximilien de Yriendt, Daniel Heinsius, le jésuite Lieven Meyer, etc. s'enorgueillit aussi d'avoir vu naître les deux poètes modernes, nés en Belgique , qui ont écrit le plus purement en français ; on a déjà deviné que nous voulons parler de M. Ch. Lesbroussart et M. A. Quetelet, fixés tous deux à Bruxelles. On croirait leurs vers inspirés sur les bords de la Seine \ car nos ridicules préventions dédaignent souvent tout ce qui ne nous arrive pas de ce centre du bon goût. M. Quetelet, par ses ouvrages et ses leçons , contribue beaucoup à populariser l'étude des sciences mathématiques et physiques. Je me suis toujours demandé pourquoi M. Lesbroussart qui emprunte avec tant de talent la plume de Clio , n'a point encore écrit une histoire de notre pays. C'est à lui qu'il appartiendrait

avant tout de remplir une tâche aussi difficile et aussi honorable. M. A. Clavareau, auteur de plusieurs traductions en vers français d'auteurs hollandais a également vu le jour à Gand; ce versificateur fécond serait beaucoup plus lu s'il écrivait moins.

Voulez-vous juger la physionomie physique de Gand, montez sur la tour de Sl-Bavon, si vous ne craignez pas la fatigue que doivent nécessairement causer des escaliers obscurs où l'on compte 44^ marches. Vous apercevrez , si le temps est serein, une ville dont l'enceinte est telle, que Charles-Quint disait il y a environ trois cents ans, qu'il mettrait Paris dans son Gand. Cette enceinte , qui renferme de vastes terreins dont on a formé des prairies ou des jardins fertiles, est divisée en vingtsix îles, dont la plus grande, formée par la Lys et l'Escaut, est appelée la cuve de Gand , ou la cité. Sur ces deux rivières, dont les eaux alimentent un nombre infini de canaux , on compte soixante-dix grands ponts, vingthuit sont en bois ; ils sont d'une beauté et d'une légèreté que les voyageurs ne cessent d'admirer. Quoiqu'ils pèsent souvent plus de 3o,ooo livres, un seul homme suffit pour les faire tourner sur un pivot. Les quais sont également magnifiques et entretenus avec un

soin digne d'éloges ; ils ont été achevés en grande partie sous le gouvernement français dans l'année 1806 et suivantes. C'est une justice que nous devons rendre à l'administration de cette époque.

Le quartier le plus sain est celui de Sl- Pierre; le moins favorable à la santé est celui du Pont-Neuf et d'Outre-Escaut; il est beaucoup plus bas etpar conséquent plus humide. Nous devons remarquer que nos anciens magistrats y avaient relégué les femmes de mauvaise vie , pour des raisons que l'on devine facilement. Le climat de Gand est généralement doux et tempéré. Depuis quelques années cependant le ciel , sujet à la plus grande inconstance , y occasionne des maladies pulmonaires chez les personnes qui ne se soignent pas. On croit cette variation dans l'atmosphère commune à toute l'Europe, et les savans s'accordent à l'attribuer au dépeuplement des forêts. Si la chose est vraie , je ne sais trop quel sort est réservé à nos arrière-petits-neveux.

Je passe sous silence sa position topographique , ia description de ses nombreux monumens et de ses curiosités : des ouvrages ont été consacrés à ces nomenclatures *. Je

* Nous avons quelquefois mis à contribution l'ouvrage

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me suis attaché de préférence au moral dont l'étude est si intéressante pour l'homme ; il ne faut que des yeux pour voir le reste.

La physionomie de la ville est tellement changée qu'une personne qui aurait été absente depuis quinze ans aurait de la peine à reconnaître certains quartiers. On bâtit partout; cette passion du moins est noble; elle tourne au profit des embellissemens de la ville et lui imprime un air de majesté et de grandeur. A la place de ces antiques maisons espagnoles à toits en pointe et recouvertes en bois, se sont élevées des demeures élégantes , commodes . moins solides peutêtre , et des hôtels où l'on trouve des salles de bain, des salles de billard, des cabinets de tableaux et tous les besoins que savent se créer la richesse et un luxe ingénieux. On a donné aux ameublemens une magnificence recherchée et surabondante ; du moins cette espèce de défi à se surpasser mutuellement en somptuosité , tourne au profit de Tactive industrie. Nos bons ancêtres se contentaient de meubles simples en bois de chêne, aux-

récent sur cette matière intitule : Guide des voyageurs dans la ville de Gand , ou Notice historique sur cette ville , ses monuments et ses grands hommes , avec plan et gravures , par A. Voisin.

quels une couche de cire jaune étendue à l'aide d'un morceau de drap , donnait un àir d'aisance et de propreté. Nous ne voulons plus de meubles de bois de mahoni ou d'acajou, à moins qu'ils ne nous arrivent de quelque capitale, et nous faisons venir de Bruxelles des ouvriers pour placer le papier et les draperies de nos salons.

Promenons-nous dans ces rues qui s'élargissent et s'alignent insensiblement. Comme je n'aime pas les pesantes- descriptions qui ne font pas grâce au lecteur du moindre détail insignifiant, en jetant un coup-d'ceil rapide sur les établissemens de nos aïeux nous détacherons quelques faits de notre histoire. Il n'y a pas de rue , pas de monument qui ne nous offrira quelque trait curieux et quelque leçon.

Je ne passe jamais devant le Palais de l'Université sans bénir ce roi- citoyen dont toutes les pensées se tournent vers le bonheur de ses compatriotes , et qui ne croit parvenir à ce but qu'en les rendant plus instruits. Ce monument est non-seulement le premier de la ville de Gand, mais encore le plus magnifique en ce genre qui existe dans le royaume des Pays- Bas. Nous pouvons le dire a la gloire de Roelandt sans que la vérité ait à en rougir, il peut

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être mis en parallèle avec l'École de Médecine de Paris et le Palais des Études à Naples. Sans doute en ce moment, s'écrie M. Raoul dans son beau discours sur l'inauguration du Palais de l'Université,

Sans doute en ce moment, artiste audacieux,

Athènes t'inspirait, Rome était sous tes yeux ,

Et c'est en contemplant les débris de leurs temples ,

Que d'un art si parfait tu trouvas des exemples....

Que ce portique est. beau dans sa simplicité !

Que d'élégance unie à la solidité !

Que ces degrés pompeux, ce noble péristyle,

Ces frises, ces frontons sont d'un large et grand style !

Comme d'étonnement on s'arrête frappé,

Comme d'un air plus pur on semble enveloppé ,

Lorsque portant ses pas sous cette vaste enceinte.

Où partout le génie a laissé son empreinte,

Levant vers la coupole , un œil religieux ,

On croit y respirer sous le dôme des cieux ;

Qu'on voit d'une jeunesse empressée et folâtre

L'impétueux essaim remplir l'amphithéâtre....

Autrefois on enseignait dans les universités la théologie, quelques sophismes et un peu de latin et de grec. Les temps sont bien changés : on vise h l'utile maintenant et tout ce qui peut éclairer, perfectionner l'homme et le rendre meilleur , est du domaine du haut enseignement l^os réglemens universitaires ne sont point cependant encore parfaits; et je signalerai comme une des causes pour lesquelles les études en général n'ont point

atteint Je degré désirable de perfection, la loi qui ordonne de faire payer les examens publics pour l'obtention des divers grades académiques. Je voudrais qu'ils fussent gratuits , dût-on augmenter les Minervalia. Alors la médiocrité ou l'ignorance ne seraient plus revêtues d'un titre honorable qu'on prostitue assez souvent. Je voudrais aussi qu'on établît à Gand , comme dans nos autres universités , des pédagogies telles qu'en possédait autrefois Louvain. Les études seraient plus suivies et les parens ne verraient plus en tremblant leurs fils quitter le toît paternel pour aller habiter sans mentor une ville populeuse où plus d'un piège est tendu à l'inexpérience. 0 jeune homme, tandis que tu jouis d'un corps vigoureux et dispos, que ton visage est frais et qu'il est encore couvert du duvet de l'innocence, va caresser les Muses; elles sont femmes aussi, et chérissent les premières années de la vie. En te dévouant tout entier à leur culte , tu n'iras pas grossir le troupeau de ces âmes sans nerf et sans vigueur, victimes d'un plaisir vénal et trompeur.

. A côté de l'Université est le Tribunal civil. Avant d'appartenir aux Jésuites, ce bâtiment avait servi d'hôtel au fameux Hembieze. Ce factieux célèbre, qui alla porter sa tète sur un

échafaud pour avoir voulu livrer aux' Espagnols sa ville natale, nous apprend que tôt ou tard le traître à sa patrie reçoit le châtiment dû à son crime.

Cette rue, naguère obscure et tortueuse à ses deux extrémités, portait le nom d'une société célèbre que Clément XIV, qui certainement était infaillible, et tous les rois de l'Europe , ont rayée du livre de l'histoire . Aujourd'hui le peuple lui a donné le nom de rue de l'Université, et elle est depuis un an l'une des plus belles de la ville. Ainsi, en comparant les petites choses aux grandes, quelques barques de pêcheurs ont été l'origine de l'ancienne marine hollandaise.

Remontant à l'année 700 de l'ère chrétienne, j'aime à me représenter la ville de Gancl, aujourd'hui si riche et si étendue, sortant d'un marais fangeux. Le quartier de l'abbaye de Sl-Bavon, situé sur l'emplacement du vieux château des Espagnols, et de celle de Sl-Pierre , furent probablement les premiers qui se couvrirent d'habitations, et dans la rue des Champs, ainsi que sur le Kauter, croissaient alors en paix des choux, des navets et des carottes. Pendant les jours d'exil en 181 5, Charles X, alors comte d'Artois, logea sur le Kauter dans l'hôtel marqué n° 16, et appartenant aujour-

d'hui à M. le bourgmestre Van Crombrugghe ; Son Altesse Royale édifiait les Gantois par son extrême dévotion; elle communiait presque tous les matins a l'église de Sl-Bavon; aucuns prétendent, qu'à l'exemple de saint- Augustin , elle voulait faire pénitence des gros péchés de sa première jeunesse.

Ce péristyle obscur et écrasé situé au fond du Kauter, et qui ne ressemble pas mal à l'entrée d'une caverne , c'est la porte de la salle de spectacle. N'allez pas juger de la salle par son extérieur ; elle est décorée avec goût : la troupe en est généralement assez bonne.

Je pourrais bien vous dire pourquoi le directeur fait banqueroute presque tous les ans; mais il ne faut pas écrire tout ce que l'on sait. On dit cependant que l'administration locale à laquelle la ville doit tant d'embellissemens depuis dix ans , s'occupe des moyens de donner à ce monument public une façade plus décente .

Cette antique maison située à l'autre extrémité du Kauter, un coin de la rue aux Vaches (Koey-Slraet) et portant le n° 26, a été habitée par Hubert Van Eyck, qui partage avec son frère Jean l'honneur de l'invention de la peinture à l'huile, n'en déplaise aux Brugeois qui ont appelé celui-ci Jean de Bruges , quoiqu'il fût né, ainsi que son frère, à Maseyk dans

le Limbourg. C'est à Gand dans cette maison que fut peint parées deux peintres célèbres , le fameux tableau connu sous le nom de Vigneau de V apocalypse. Cette magnifique composition , l'une des plus précieuses de l'école flamande et des plus remarquables que possède l'histoire de la peinture en Europe, était exposée depuis le xve siècle dans l'église de S^Bavon. En 1810, des hommes ignorans vendirent pour 6000 francs neuf des volets qui en faisaient partie ; le roi de Prusse en est devenu propriétaire en 1818 pour le prix énorme de 4 ! 0,900 francs. Qu'on juge par cette somme de la perte irréparable qu'a faite la Belgique ! La cathédrale de Sl-Bavon a heureusement conservé, je ne sais par quel bonheur gantois , le tableau de V Agneau ainsi qu'Adam et Eve. Nous n'aurons plus du moins la crainte de voir se renouveler de pareils abus. La sagesse royale a nommé depuis cette époque une commission d'artistes chargée de veiller à la conservation de tous les objets d'arts qui ornent nos églises est nos monumens publics. L'église cathédrale de St-Bavon est peutêtre une des plus riches et des plus somptueuses de la chrétienté. Elle possède une chaire de vérité magnifique, des tableaux des premiers maîtres de l'école flamande , et de

nombreux et beaux mausolées élevés par la piété ou la reconnaissance aux évêques de Gand. Le plus remarquable parmi ceux-ci est celui de l'évêque Triest, exécuté par le célèbre sculpteur Jérôme Duquesnoy. Les deux petits anges placés au bas du monument sont d'une rare beauté. Peu de personnes savent que ce fameux artiste fut condamné a être brûlé vif. pour un crime honteux commis sur la personne de deux enfans de chœur de S'-Bavon, qui lui avaient servi de modèles ; mais on ne trouve nulle part que la sentence ait été exécutée : on a de fortes raisons de croire que des protecteurs puissans firent évader le coupable en Allemagne. Je ne suis jamais entré dans la crypte ou église souterraine de Sl-Bavon, sans me sentir frappé de recueillement et d'un respect religieux. Une chose qu'on aura peine à concevoir , c'est qu'une foule de Gantois soient arrivés à cinquante ans sans avoir jamais visité ce lieu sombre et silencieux; il rappelle à la pensée ces fameuses catacombes de Rome , où se réfugiaient les premiers Chrétiens pour y célébrer en paix les mystères de leur religion. C'est dans l'église de Sl-Bavon que j'ai mainte fois admiré les traits d'un homme bienfaisant auquel la reconnaissance publique a décerné le nom de

saint Vincent de Paul de la Belgique, M. le chanoine honoraire Triest. Ce vénérable ecclésiastique a consacré et consacre encore tous les jours ses revenus a l'érection et à l'entretien de plusieurs établissemens pour les enfans, et les vieillards des deux sexes. L'humanité lui doit dans nos provinces l'érection à ses frais d'un établissement où plus de quarante sourds et muets des deux sexes sont élevés et instruits d'après la méthode de l'abbé Sicard. Puisse ce vénérable ecclésiastique vivre encore long-temps pour le bonheur de l'humanité et l'honneur du clergé de Gand. Je sors de SLBavon et je trouve à main droite un grand bâtiment. Les fenêtres sombres et rares en sont garnies d'énormes barreaux de fer. Craint-on que quelqu'un ne s'échappe de ce lieu? est-ce une prison? Non, c'est le Grand-Séminaire ; mais sans doute on a cru devoir prendre ces précautions pour préserver nos jeunes lévites des séductions d'un monde trompeur.

Singulier voisinage ! je fais quelques pas et je passe a coté de la toge des francs-maçons , qu'au grand regret de certaines gens on ne brûle pas encore chez nous, comme dans l'Italie et l'heureuse Espagne, .le me trouve sur le Sablon. Je vois un vieux guer-

rier saluer l'aigle qui semble planer sur cette fontaine et parait menacer encore l'Angleterre. L'aigle est donc encore dans le secret des deux p Le vainqueur des Pyramides voitil encore ses étendards flotter dans toute l'Europe, et les lys la pâture des abeilles? Non: mais le Flamand ne sait pas insulter lâchement un pouvoir qui n'est plus, et dégrader, comme ailleurs, ses monumens publics pour en arracher des signes qu'il a chéris et révérés.

L'extérieur de V église de St- Jacques, où plutôt sa façade, aurait bien besoin d'être restauré. L'intérieur de ce temple, qui serait mis au premier rang dans toute autre ville, est remarquable, et rappelle l'ancienne richesse du clergé en Flandre. Au milieu de quelques compositions remarquables, on y voit dans le fond de la nef latérale à droite , un tableau de Van Cleef représentant le Jugement dçr nier . Là, des démons aussi burlesques et aussi dégoûtans que ceux de Gallot, punissent dans les flammes éternelles les réprouvés des deux sexes, mais avec des circonstances telles que le récit en ferait rougir la pudeur. Le bon goût a déjà fait inutilement quelques tentatives pour faire disparaître cette peinture inconvenante.

La bibliothèque de V Université établie depuis plusieurs années dans la jolie église de la ci-devant abbaye de Bandeloo , possède déjà environ 60,000 volumes. Ce monument du génie et de la sottise, possède de beaux manuscrits anciens , qui proviennent en grande partie des couvens supprimés. Les professeurs , chacun dans leurs facultés respectives , complètent tous les ans avec les fonds alloués par le gouvernement , les collections d'ouvrages de droit, de science et de belles-lettres. Pour débrouiller la confusion de ce ténébreux chaos, pour guider le lecteur dans le choix de ces énormes compilations in-folio et in-quarto, rangées dans leurs casiers comme des pierres de taille et non moins pesantes qu'elles , les jeunes gens qui aspirent à la science doivent s'estimer bien heureux s'ils rencontrent comme à Paris un Van Praet, c'est-à-dire, un homme dont l'obligeance ne peut être comparée qu'à ses connaissances profondes , et qui non content de vous citer les étiquettes des livres , vous expose ce qu'ils contiennent.

Le grand bâtiment attenant, c'est le Collège royal, qui, par sa grandeur, son agréable situation, son organisation intérieure et son matériel, est sans contestation un des pre-

miers établissemens d'instruction publique du royaume. Là d'habiles professeurs enseignent à la jeunesse des choses qu'ils ne devront pas oublier a la fin de leurs études. Autrefois des régens encroûtés d'une couche épaisse de pédanterie qu'il leur était impossible de secouer, voulaient apprendre aux enfans la langue latine avant qu'ils ne sussent leur propre langue , et les entretenaient pendant dix grandes années de Romulus et de sa louve, d'Athènes, des Grecs, des Perses et des Macédoniens : ils en assourdissaient tellement le cerveau de leurs élèves , qu'il fallait plus tard à ceux-ci beaucoup de temps pour redevenir citoyens de leur pays , et se familiariser avec ce qui se passait autour d'eux. On commence heureusement à comprendre combien l'on s'est lourdement et long-temps trompé dans les systèmes d'éducation. Au lieu de borner l'instruction à l'étude d'une langue morte , le latin, que quatre-vingt-dix écoliers sur cent ne savaient pas en quittant les bancs, on leur apprend les langues vivantes, et on leur enseigne la littérature, la géographie, les élémens des sciences et l'histoire moderne aussi bien qu'ancienne. On ne saurait surtout donner trop de soins et de développement à cette dernière branche d'en-

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