‹ L'hermite en BelgiqueChapitre 6 sur 14 · LA PRESSE · texte numérisé non relu

LA PRESSE

Ce raccomodement amena une explication, car l'auteur, bon gré, mal gré , en voulait une. Son adversaire lui avoua ingénuement qu'il était imprimeur-libraire, et qu'il n'avait jugé le volume in-32 de Voltaire que sous le rapport typographique. Au moyen de quoi, il s'établit entre ces deux messieurs un rapprochement sincère qui fut suivi du dialogue suivant.

— Vous êtes imprimeur, M. de la Balle, et vous allez de Paris a Bruxelles ! Encore une émigration industrielle, j'en suis sûr.

— Vous avez deviné, M. de l'Empyrée; je serai demain à Bruxelles ; je vais , comme on dit, sonder le terrein.

— Pour moi, tout est sondé ; je suis leste d'argent, mais lourd de génie; ma valise est pleine de manuscrits, et vous avez pu juger toute la matinée que je ne perds pas mou temps. Si tous les bons esprits m'imitaient, Bruxelles serait dans huit jours le Goblentz de la littérature, de l'imprimerie, de la librairie. Oui, l'industrie etda pensée veulent être affranchies de leurs ignobles entraves, et c'est sur un sol libre et hospitalier que, cherchant désormais un asile, peuvent se reproduire, par la presse, les accens du génie, les labeurs de l'écrivain, les inspirations des enfans d'Apollon. Décidément Paris est déshérité de sa littérature , et Bruxelles est prêt à recevoir un si bel apanage.

En achevant cette période prétentieuse, l'auteur avait arrondi son bras gauche qui , dans sa gesticulation , enlaçait la tête de son voisin l'apothicaire. Celui-ci un peu confus d'une telle posture, répondit aigrement à l'enfant d'Apollon :

Déshérité.... déshérité ! c'est vite dit. A la bonne heure si à vous deux, messieurs, vous

représentiez^cette pauvre littérature française. Mais, dieu merci, il reste encore dans Paris soixante -dix -neuf brevets d'imprimeur, et quelques milliers de poètes ou prosateurs qui n'ont pas tout à fait renié le sol natal. Et quand cela serait ! quand même la France, courbant la tête sous le joug des nouveaux Omars , verrait se tarir pour elle la source d'Hippocrène; croyez-vous que ce malheur profitât beaucoup aux Pays-Bas? La Belgique ne réimprime que les livres dont la réputation est faite d'avance à Paris; qu'imprimera -t- elle, lorsque Paris ne produira ni chefs-d'œuvre, ni livres piquans ?

— Monsieur, dif l'auteur, vous voyez que les hommes de lettres connaissent le chemin des Pays-Bas.

— Je n'en doutais pas, monsieur; mais quels sont ces hommes de lettres ? est-ce un Benjamin Constant , un Say , un Chateaubriand , un Casimir Delavigne, un Lamartine, un Béranger? Habitués à vendre pour mille louis cinq cents feuilles de manuscrit, cesmessieurs viendront-ils en Flandre, par la poste., pour en recevoir cinq cents francs? Sont-ce des écrivains sans nom? alors les imprimeurs belges se garderont bien de faire gratuitement les frais d'une réputation parisienne.

— Monsieur, mes manuscrits se vendront.

— Peut-être, s'ils sont bons. Dans tous les cas , on ne vous en établira certainement le prix que sur la meilleure chance possible; or, les débouchés ne s'étendant qu'à sept ou huit provinces, dont une moitié de population est étrangère au français

— Vous oubliez, dis-je à mon tour à M. Purgon , vous oubliez que , placée sur un point concentrique , la Belgique a vu s'étendre depuis dix ans ses relations commerciales sur tous les points du globe ; que depuis dix uns ses libraires alimentent à nos dépens le commerce de Genève , de Milan , de Turin , de Gênes, de Leipsig, d'Odessa, de Moscou, des

deux rives du Rhin, et du Nouveau-Monde

Vous oubliez que nous sommes à

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