‹ L'hermite en Écosse, ou, Observations sur les moeurs et usages des ecossais au commencement duChapitre 28 sur 56 · N^ XVI · texte numérisé non relu

N^ XVI

Entre le montagnard et son voisin de la plaine et de la vallëe, la distance est bien grande (je parle ici du montagnard résidant sur ses montagnes ; du chef vivant au milieu de son clan ) ; et la différence qui existe entre un Glengarry , un Gleneagle, un Glenmorrison , un Lochiel, un Lochbury * , et le citoyen de Glascow , d' Ayr et d^Edimbourg, n'est pas aussi remarquable que celle qu'on trouve entre le montagnard et les babitans des basses terres qui les avoisinent, «u ceux des villes commerçantes qui sont dans leurs environs. Ceux-ci peuvent être fiers de leur richesse ; mais le laird et tout son clan les regardent avec fierté , non- seulement du sommet escarpé de leurs rochers déserts et arides , mais

-* Noms de divers dans montagnard^.

122 liE VRAI MONTAGNARD.

du haut de réiévalion de leur esprit , qui méprise le commerce , et qui ii''a de goût que pour la guerre ou la chasse. L'amour du commandement est gravé dans le cœur de tout montagnard écossais ; Thabitudis Ini apprend à obéir à son chef, mais il n'obéit qu'à lui seul.

La personne d'un montagnard offre un reste des tems de féodalité. Quand il arrive à Tannée, personne n'apprend plus facilement à commander et à obéir. Le froid , le chaud « la fatigue , les marches ne sont rien pour lui. Le fusil et le sabre ont été les compagnons de sa jeunesse ; celui qui n'a jamais manqué le daim saura ajuster un ennemi , et le bras accoutumé à manier la claymore * saura se servir de la baïonnette.

Il suivra avec empressement le fils de son chef sur le champ de bataille , et le jeune laird , quelque fier qu'il paraisse , aura une affection fraternelle pour ce qu'il appelle les hommes de son père^ ou notre peuple.

Les stratagèmes de la guerre ne sont pas inconnus au montagnard, parce qu'ils ont rapport aux ruses qu'il emploie à la chasse, où il sait dépister le gibier , le tromper, et le faire tomber

* Nom du sabre àes montâkgnards.

dans ses piëges. Il attend à l^affût un ennemi comme un daim ; guette un cuirassier comme un aigle ; et si son caractère naturel se conserve au milieu de la société d^habitans d'autres con- Jrées, il retournera paisiblement dans son pays, après avoir épargné tout ce qu'il aura pu; et après avoir percé de sa baïonnette les ennemis sur- le continent , après avoir poursuivi des nègres rebelles dans les Indes occidentales , il ira harponner un saumon dans sts lacs et poursuivre • un daim sur ses montagnes.

Celui qui croit que la tête du montagnard ne contient que du vide, ne le connaît pas. Ses pensées peuvent être renfermées dans le cercle formé par ses montagnes, dans Tenceinte de son île , entre ses rochers et ses défilés ; mais elles sont toujours actives jusqu'^ ce que la fatigue , le wisky et le tabac le fassent tomber endormi devant son feu , à cêté de son fidèle compagnon, son chien à longs poils. On ne trouve jamais en lui lé militaire petit-maitre; mais il est toujours bon soldat, et il le devient bientôt , s'il est traité avec douceur. Placez-le dans un corps' qui porte le nom d'un clan écossais , et surtout celui du sien , il se trouve comme

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dans sa famille , et il n'est rien à quoi il ne soit prêt.

Les montagnards ontune antipathie naturelle contre leurs voisins, habitans des basses terres, et surtout une aversion bien prononcée contre les hommes de loi , qu'ils regardent comme des sangsues, comme des intrus qui se sont récemment introduits chez eux. Cependant , depuis un certain tems , les lairds montagnards ont soin de faire élever un de leurs enfans dans cette profession, pour qu'il puisse défendre ce qui leur appartient. Mais le principal désir du laird chef de clan. est que son fils soit un homme comme il faut, c'est-à-dire qu'il ne fasse rien; qu'il ne songe qu'à ses plaisirs ; qu'il soit regardé comme le successeur futur de son père ; qu'il conduise à l'armée la jeunesse de son clan, et qu'illa fasse entrer, s'il est possible , dans quelque régiment portant le costume des montagnards.

Quoiqu'il méprise son voisin en culottes, il reçoit les étrangers avec la plus grande hospitalité , fait qui sera attesté par quiconque a voyagé dans les montagnes d'Ecosse.

Les montagnards des classes inférieures aiment l'argent ; mais le travail des mains leur

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répugne, quoiqu'ils ne soient point paresseux. Rodevick, Màlcolm et Alister sont channés de trouver Foccasion d'en gagner, et cherchent à en amasser ; mais le chef de clan et ses parens nombreux ont des sentimens tout diffërens. Il y a toujours quelque chose de noble et de magnifique dans la manière de yivre d'un laird montagnard , même quand sa maison et son château tombent en ruines; même quand ses domaines sont chargés d'autant de dettes qu'ils en peuvent porter. Tout imprime le respect à ce qu'on pourrait appeler ses sujets ; la bannière de ses ancêtres ; le joueur de cornemuse de sa famille , personnage important dans sa maison ; les couleurs qui distinguent la tartane que porte son clan; son nom et son titre, dans la composition duquel il entre toujours un cian , un gltn , un loch ou un craig *. Ce n'est que lorsqu'il voyage qu'on l'appelle , par exemple , Mac Donald de Clanronald , Campbell de Glen&Uoch , etc. Chez lui , il ne porte jamais que le nom de Clanronald , Glenfalloch, Glenmore, Lochgarry, etc. N'oublions pas l'ornement particulier que porte sur

* Monosyllabes qui signifient Mâu^ pailée, lac et montagne.

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son bonnet le chef de chaque clan , et qni lé fait reconnattre; comme la bruyère, le genêt, le myrte sauvage , une branche de pin , etc. Le ménestrel de. la famille , qui souvent a été l'instituteur du. jeune laird; ses mariniers et ses pêcheurs , si %^% domafaies sont situes sur les bords de la mer ou sur ceux d'un* lac ; la fête du jour de sa naissance; le cérémonial de ceuk où il tient une sorte de cour plénière qui réunit tout son clan; enfin les omemens , grossiers de ses apparlemens, qui, indépendamment des armoiries du chef et d'un grand nombre de portraits defàaille, montrent le long dés murailles des armes uiciennes et modernes , quelquefois une armure complète, et toujours àt% fusils, des pistolets, des sabres, des lances, des piques^ dies hallebardes , des claymôres et des dirks ^ , auxquels on ajoute dés aigles et des faucons empaillés, des bèis de daims, des queues de renardà, et même des peaux de veaux marins.

Lorsque je passai une qunizaine de jours chez un laird d'une deis Hébrides , il ne fat question pendant tout ce tems ^ue de chasses, pêches, boire, manger, danser et se réjouir; la

* ^om du poignard des raontagoards.

LE VRAX MOMTAG)9ARD. I27

t|ble ^tait chargée , tous les jours , d'une profusion de poisson et de gibier^ et le laird y présidait avec toute la dignité d'un monarque absolu. Ce qui ajoutait encore à Fair romantique et pittoresque de sa demeure , c'étaient une tour couverte de lierre , les ruines à*mt vieille église qu'on voyait dans le lointain , une percée qui faisait découvrir la mer , et le vieux ménestrel ^i se proro^ait sous les fenêtres pour régaler la compagnie d'airs de cornemuse.

Quelque tems après , ce même laird vint à Edimbourg, où je le voyais tous les jours, et il se promenait dans la.vUle ayec toute la majesté d'un roi de tbéâtre. Il n'y était pourtant venp que pour faire un eroipruAt , car il avait à pourvoir aux besoins de tant de parens , à tous les degrés imaginables , et scm clan était si nombreux, qu'il se trouvait un peu à Tétroit. Ce->^ p<sidant on ne, s'en apercevait pas chez lui, où il vivait de sa chasse, de sa pèche et du produit de ses troupeaux , et du peu de terres quUl cultivait ; il ne lui fallait de l'argent que pour acheter son breuvage et ses vêtemens. 11 avait la taille droite , le teint frais , quoique brûlé par le soleil; l'œil périmant comme celui d^'un faucon;

1 28 LE VRAI MONTAGNAKD.

la voix forte et impérieuse. L'orgueil lui donnaii, en public , un air de hauteur ; mais il était doux et aimable en particulier, et lorsqu'il recevait ses amis. Il se plaignait amèrement de Tesprit étrait et intéressé des capitalistes ; de la rareté de ce maudit argent , qu'il méprisait souverainement; de l'astuce des hommes de loi, quoiqu'ils en aient moins en Ecosse qu'en Angleterre ; de la dureté des tems; de la multiplicité et de la pesanteur des taxes , surtout des douanes et de l'excise , et du prix excessif de toutes les denrées dans le sud. U me dit même un mot de Fingratitude de gens qu'il avait accueillis avec hospitalité dans son ile, et qui, à Edimbourg, semblaient à peine le reconnaître.

II n'existe rien que le montagnard déteste autant que les droits imposés sur les denrées nécessaires à ses plaisirs; car, après son chien et son fusil , il lui faut du tabac et des liqueurs spiritueuses , et il y trouve un mérite de plus quand il peut s'en procurer par contrebande. II fut également contrarié quand on établit dans son pays des péages pour l'entretien des routes.

Le montagnard est généreux , hospitalier , fier , intrépide et enjpué à sa manière. U se sou-

cie fort peu dès lois, mais c'est par orgueil^ et non par manque de principes ; car il fera pour les autres tout ce qu'il voudrait qu'on fit pour lui, et même plus qu^il ne demanderait à un autre ou qu'il n'en attendrait : mais il ne peut souf&ir les collecteurs des taxes , les commis des douanes et de l'excise , les hommes de loi , les huissiers et les recors. Jadis ces personnages de mauvais augure ne se présentaient qu'à leur corps défendant dans les montagnes d'Ecosse, et surtout dans les lies; mais ils sont devenus plus hardis. Il fut un tems où une tentative de saisie aurait pu avoir des suites très-fâcheuses pour celui qui s'en serait chargé , mais aujourd'hui le montagnard se borne à dire , en soupir rant : « Il n'aurait pas eu tant de hardiesse autrefois. »

La ruine d'un grand nombre de chefs de clans et de leurs familles date de la rébellion de 1 745, qui les a obligés à faire des emprunts onéreux sur leurs biens , pour soutenir le parti jacobite. Mais la gêne de beaucoup d'autres vient de ce qu'ils appellent le péché originel , c'est-à-dire la dissipation de quelqu'un die leurs ancêtres qui a commencé à hypothéquer leurs biens ;. tache

l3o Lï VBAI MONTAClfARIX

d^huile qui ne maiu]ue jamais de s^étendre, avec le tems , jusqu'i ce qu^eUe. courre la totalité de leurs dûiBaines. La firaHcliise naturelle au mon*tagnard coatrilme ^ussi à le plonger daps Tem^ banas > car il n'est artificieux et rusé qu'à l'égard de ses ennemis, et il ne le devient que l<N?squ'ui^ expérience fâcheuse lui a donné des leçons de méfiance. Un bon et vrai monfeignârd ne peut refuser à son ami le secours de son sabre , ni celui de sabour^ ; et comme Tappel aux armes n'est plus â la mode, et que l'argent n'abonde pas dans les montajg^nes d'Ecosise , tout ce que peut faire un laird, c'est d'offirk* son crédit. C'e^ ainsi qn 'il est souvent ruiné par iin parent de son dan , s'il reste chez lui , ou par un^ompagtton d'armes , s'il est à l'armée : car , tout intrigant de sang-froid qui se trouve avec un Glénnore , un Clanalpin , un Kinkçhaalîn , dans un fatal moment où leur coeur est- échauffé par la bouteille , en fait aisément sa proie , en attaquant sa générosités Que d'autres les blâment elles condamnent ; je ne puis que les estimer et les plaindre.

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