‹ L'hermite en Écosse, ou, Observations sur les moeurs et usages des ecossais au commencement duChapitre 35 sur 56 · ET LA ROSE FANÉE · texte numérisé non relu

ET LA ROSE FANÉE

QuAin)'Ià pit% a fait une inrprêsstoii profonde sur le cœur 9 on devient incapable de se livrer au commerce ordinaire du mondîe ; on s'enve<loppe dans ses pensées , et Ton ne peut ni prendre intérêt à la conversation d\tûe foute affairée ou dissipée ) ni passer son tems à regarder les boutiques ou les équipages , et à chercher quelque connaissance sur la place du marché. La solitude est alors ce qui convient le mieux i l'ame , et Ton cherche naturellement les endroits ies plus retirés.

Telle était la situation d'esprit dans laquelle je me trouvais en quittant la veuve dont je viens de parler, et au lieu de traverser la Cité et de passer les ponts pour regagner mon logement ,

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je me rendU ds^ns la prairie que fréquentent si peu nos belles et nos élégans , mais qui sert 4^ promenade aux amis de la méditation et de la solitude. « Combien de pages de savans auteurs ont été lues en cet endtoit! me di^-je à moi même ; combien d'élèves en droit et en méde^cine y ont étudié leurs leçons! Le héros du cothiiime et du b]:irdequi|i y a peut-être aussi appris* son rûle i et le pauvre auteur y a reli^ 1^ manuscrit sur lequel il fondait l'esppir de son existence ; agréable vision, qui ne s'est évanouie que trop tôt. »

Toutes ces idées donnent un grand charme pour moi à cette prairie , et , quoiqu'on Tappelle U rendez '90US des chirurgiem, un lieu malsain et ennuyeux, où un homme de bofi ton n'dserait se montrer , sa belle verdure et sa vaste étendue me la foQt préférer à toute autre pro-. meoade publique d'Ediipbpurgt et, }e ne puis m' empêcher de la respecter à cause de l'ancriowe connaissance- Je me rappelI^ combien d^heores j'y ai passées quand j'étais écolier; et pour un homme dont la vie n'a pas été une clialne m»n interrompue de malheurs , le souvenir du passé est un des plus grands plaisirs qu'il puisse g^ft*

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ter, surtout quand il remonte à l'ëpoque de la jeunesse et de I^innocence.

Je ne m'y promenais que depuis quelques instans, quand je vis passer près de moi un homme dont le costume et tout Textërieur étaient si singuliers, que je Tobservai avec attention. U ayait la taille droite, le teint trèsfrais , quoique évidemment chargé par Tâge et les soucis , et les cheveux d'une blancheur écla^ tante. A son air, on Taurait pris pour un étrairger , quoiqu'il eût tous les traits d'un Ecossais. Sa démarche avait quelque chose de militaire; ses yeux étaient pensifs , quoiqu'ils semblassent afTecter l'enjouement , et il était certainement plus feune qu'il ne le paraissait. Il portait un habit noir complet , coupé d'après une mode oubliée depuis bien des années ; son-cou était entouré d'un col de veloirs noir ; ses cheveux étaient noués ep longue queue et couverts d'un ruban de soie , et il avait une canne à pomme d'ambre; un chapeau à cornes, placé sur sa tête en militaire, mais sans cocarde , complétait son costume.

« Ce doit être un ancien soldat, » pensai-je; mais il m'inspirait tant d'intérêt, que je résolus

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de chercher à faire sa coimaissanoe. Je retoui^ nai doBc plusieurs jours sur cette prairie , et je Vy rencontrai toujours, sssi& autre compagnie qu'un fidèle ëpagneul qui le suivait, et qu'il semblait aimer beaucoup. Quelquefois il avait une fleur à sa boutonnière , et il avait souvent recours à sa tabatière , sur le couvercle de laquelle il paraissait jeter un regard d-'affection; aprèS' quoi il Tessuyait soigneusement avec uir mouchoir blanc de batiste , et secouait les grains* . de tabae qui avaient pu tomber sur son habit et ses bas de soie ; car jamais je ne le vis eif^ bottes.

Après bien* des tentatives infructueuses, jier réussis enfin à entrer en conversation avec lui , et ce fut Torigine de notre connaissance. Trouvant eiU lui un- homme de Tancienne école, par*faitement bien élevé , aussi aimable qu'intelligent , je commençai à être curieux de savoir qui il était, et ce qu'il pouvait être; je ne veux pas dire s'il était riche ou pauvre , ou quel était son nom, je m'inquiétais peu de ces circonstances; mais je désirais apprendre quelle était sa profession , et quels avaient été les principaux événemens de sa vie. M' étant Jiasardi à lui dire un

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jour que jetais coavaaiicii qir'il avait porté les aniies, il me répondit arec im sourire malin, niais tranciuillt : «< Vous ne tous ttùmpes pas t^dp. * C'en fiit asseai pour moi, car j'aurais re^ 0tcàé ma curiosité comme impertinente , si etté m^arait porté à lui demander sMl avait iservi davs rinfanterie, la cavalerie on Tartillerie , dans les dragons ou dans les gardes , dans sa patrie ou chez r étranger. Il y avait pourtant quelque chose de mystérieux dans ce sourire ; peut-être avait-il éprouvé des désappointemens ; peut-être la fortune de la guerre lui avait- elle été contraire ; une chose évidente, c^était quHl n'avait pas été im de ces soldats habitués à coucher sur le duvet.

Pour frayer un chemin à de nouvelles informations, je Tinvitai mi soir à m' accompagner dans mon hermitage. /r De tout mon coeur, me répondit 'il ; mais à charge de retranche; » car il avait coutume de placer de tems en tems, et toujours à propos, quelques mots de français dans la conversation. J'acceptai sa proposition,, et , dès k lendemain du jour où il passa la soirée cfaea moi, j'allai lui rendre sa visite.

Son appartement ne consistait qu'en une seule chambre et un tris^petit cabinet de toilette*

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L^ameublçraent en était fort décent , et lui appartenait. Son lit, à la française, ressemldait à un grand sopha , place $om un dai$ ; à c6të du chevet, était suspe^^ un grand sabre, un véritable André Ferrare; quelques tableaux de bons maîtres de F école flamande ^imissaient la boiserie ; une assez grande bibliothèque était remplie de livres bien choisis, en àifiërentes langues ; sur la cheminée , w voyait une pendule française d'une forme fort antique , au dessus de laquelle étaient s^pendues , par un c<»rdon de «oie et d'argent , une pipe cassée et une rose fanée. Ces deux objets furent ce <]pii me frappa le plus dsm son appartement ; mais ^e n'osai lui faire aucune (jp&estion à ce sujet. Enfin, voyant mes yeux ^^y reporter fréquemment , il satisfit de lui-même ma curiosiit^^

« Vous paraissez étonné de voir ces deux objets , me dit-il en me montrant la pipe et la rose ; ils ne peuvent avoir de prix que pour moi ^ et en les conservant je m'expose peut-être à me faire accuser de folie. Je regarderais pourtant avec pitié et presque avec mépris (mot qu'il prononça avec beaucoup de douceur) quiconque penserait ainsi. Je les garde, comme de pré-

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cieuses reliques, comme des souvenirs constans d^amour et d'amitië. La rose orna le sein de Tobjet de toute mon affection ; la pipe me fut donnée par le plus brave des hommes , par Pami le plus cher. D^ailleurs ces emblèmes ont encore d^autres allusions. » Il semblait avoir peine à respirer, et garda le silence quelques instans. tt La tombe froide , ajouta-til ensuite , renferme tout ce qui reste de ceux de qui j^ai reçu ces gages de tendresse et d'amitié. Vous pouvez toucher la fleur (son émotion lui coupa encore la parole un instant) ; je Tai conservée par le moyen d'une préparation chimique que me donna un bon frère. Son parfum s'est dissipé ; sa frai* cheur s'est passée comme la mienne, mais la forme en est toujours la même , et les souvenirs qu'elle me rappelle ne finiront qu'avec celui qui y attache tant de prix.

* Un brave militaire, continua-t-il, en élevant la voix, un excellent camarade , me fit présent de cette pipe. Nous combattîmes , et nous fûmes blessés ensemble dans une certaine bataille ; mais la fortune ne favorisa pas nos armes. Alister prit du service ailleurs , et nous nous perdîmes de yue assez long-tems. Après bien

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des années de fatigues , de peines et de soucis , nous nous retrouvâmes inopinément en pays étranger. J'avais toujours- sa pipe, et il fut enchanté de me trouver si ferme et si constant en amitié. Nous nous séparâmes de nouveau ; hélas! c'était pour ne plus nous revoir. 11 péril dans une autre bataille en voulant traverser une ri^ vière. J'eus une sorte de pressentiment de cet événement : un soir que je fumais ma pipe, li^ vré à de sombres réflexions, elle m'échappa des mains et se brisa; quelques jours après , j'appri$ la- mort du pauvre Alister. J'en ai conservé les fragmens, et, pour les mettre à l'abri de nouveaux accidens, je les ai attachés, comme vous k voyez , avec un reste de Tépaulette que portait mon père , quand il leva sur ses domaines un régiment à ses frais. J'étais encore bien jeune quand j'y servis comme volontaire ; mais à quoi bon revenir sur des événemens passés depuis si long-4ems? »

Il s'arrêta pour respirer , et reprit ensuite la parole. « Cette rose, dit-il, reposa jadis sur le sein de la beauté. Jamais il n'exista un meilleur eceur que celui de Peggy. Elle me la donna de

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sa propre main , en me disant : « Snccès à la bcmne cause! ^ quand j'allai rejoindre le régiment de mon père ; mais il y a long-lems, bien long tems qu'elle est morte , et morte de chagrin! »

Son chien yint le caressa, comme sHl eût youlu distraire son maître de ses regrets , et celui-ci sembla saisir volontiers Toccasion dé faire une digression à sa triste histoire. « C'est une fidèle créature, me dit- il, et d'une race assez rare ; mais ne parlons plus de ces vieilles histoires, c'est la faiblesse de l'âge qui m'entratne , et je suis sûr que vous me le pardonnez.

» — - Pardonnez n'est pas le mot propre , » lui répondis-je iussi ému qn'tl l'était lui-même, et nous restâmes quelques minutes en silence. Il me passa sa tabatière sans prononcer un seul mot. Je vis sur le couvercle le portrait, en ni- , niature , d'une jeune personne ; et le bonnet bleu qu'elle portait, la rose blanche qui y était attachée , la tartane placée avec grâce sur ses épaules, et l'étoile en diamans sur la poitrine, m'apprirent le reste de l'histoire.

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<« Je suis, me dit-il quand je la lui eus rendue , un sujet aussi tranquille , aussi loyal qu'aucun autre ; mais

« Tant qu*un premier amour vit dans le sourenlr , » A nul autre le cœur ne peut jamais s'ouvrir. »

Je suis trop vieux pour changer, et je ne vaux plus la peine qu'on s'inquiète de ma façon de penser. »

Tout ce que je pus apprendre de plus sur ce vieillard vénérable , fut que la confiscation lui avait fait perdre des domaines considérables dans les montagnes d'Ecosse , et qu'il n'avait jamais voulu faire les démarches qui auraient pu^ lui en faire obtenir la restitution. «< Personne ne dira jamais que je lui siè demandé une faveur, me dit-il, et d'ailleurs recevoir, à titre de faveur, son patrimoine légitime! » Il murmura ici quelques mots que je n'entendis pas, et me dit ensuite qa'il tirait ses moyens d'existence d'une somme que son père avait sauvée du naufrage de sa fortune , et qu'il avait placée dans les fonds publics de France. L'alarme que lui avaient fait concevoir les ^vénemens qui précédèrent immédiatement la révolati^ française ,

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l'avait engagé à l'en retirer, et il l'avait confiée à un banquier écossais, établi à Londres^ L'aventure que )e raconte aujourd'hui ne date pas d'hier; elle remonte à une époque déjà assez éloignée. Je fus absent d'Ecosse une couple d'années, et quand je revins à Edimbourg, mon premier désir fut de revoir mon vieil ami. J'allai te chercher sur la prairie oii il se promenait régulièrement tous les jours k la même heure ; je la parcourus dans tous les sens, et je ne l'aperçus pas. J'allai frapper, d'une main tremblante , à ta porte de son appartement. Une figure inconnue vint me l'ouvrir ; le digne vieillard n'existait plus.

LORD FLIMSY. iSg

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