‹ L'hermite en Écosse, ou, Observations sur les moeurs et usages des ecossais au commencement duChapitre 36 sur 56 · N® XX · texte numérisé non relu

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LORD FLIMSY.

Je retournai chez moi , le cœnr gros , réfléchissant sur le caractère des gentilshommes de Tancien tems, quand je fus accosté par le bailli Carvey, mon marchand épicier, qui détourna assez heureusement le cours de mes idées. Tandis que j'étais à causer avec lui, je vis passer près de nous une espèce de fat ridicule, appuyé sur le bras d'un officier de la garnison.

« Ce n'est pas là un gentilhomme de Pancien tems, » dis- je au magistrat.

-» Que dites-vous là? me répondit-il; on voit bien que vous ne le connaissez pas. Sachez que c'est un lord ; un véritable lord ; riche comme Crésus.

» — Ou comme Crassus, peut-être.

» — Je vous dis qu'il ne fait pas plus de cas de l'or que de la boue. Oh! c'est un grand

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homme ! Entre nous , on dit que c'est un nigaud ; mais il est en crédit à la cour , et un mot de sa bouche pourrait vous valoir une place ou une pension.

» — Tout ce que je lui demande , c'est de se tenir à la sienne.

>» — Et ce n'est pas une chose si facile ; nous sommes tous un peu hors de notre place par le tems qui court , et l'on assure qu'il est rarement à la sienne. Il voit mauvaise compagnie, car il a toujours autour de lui des chanteuses , des ac* tricesi de comédie , ce qu'on appelle des balais d^ opéra , une bande de vagabonds étrangers , qui font la honte du pays qui les nourrit ; qui nous apportent les vices du continent ; qui

» — Doucement! doucement! ra'écriai-J€| ce n'est pas au milieu de la rue qu'il faut prêcher un pareil sermon; mais comme je désire en entendre la fin, venez me voir ce soir, et envoyez-moi une livre de raisins secs.

» — Sur ma foi, dit- il en baissant la voix, je voudrais pouvoir lui envoyer une livre de raisin , ou une once de sens commun , car il en aurait besoin ; mais je vous dis cela entre nous , et parce que je sais à qui je parle. »

Je TaHrais reaercië du compKraent , s'il eût eu dessein de m'en faire un , mais le baitli parlait ainsi par suite de sa éiscrëtien ot'dinaire ; car, quoiqu'il ne pât souffrir un fat impertinent , il n'aurait pas youlu, pour tout au monde ^ offenser un homme de qualité, encore moins risquer de perdre une pratique.

Le lord passa de nouveau près de nrcms. Je le considérai avec attention. Quelle créature^ un être qui tenait en même tems de l'ours et du singe ; annonçant nn caractère naturellement commun et grossier, mais enté sur l'orgueil et la fatuité; les grimaces du singe faites arec gaucherie ; une voix comme une trompette d'airain ; un air d'importance joint aux traits les plus insignifians ; le nez aplati du général Jacko , avec ta graisse de l'ours de Russie, et les joues couvertes d'une fourrure aussi épaisse. Ses anciens amis disent que ce demi^ agrément est tout nouveau en lui ; car, à trente ans, il n'avait pas plus de barbe que ses dignes amis les signors Contraltini et Mimiquini , ou que la paume de la main de sa chère amie la danseuse.

' « Est-il possible que ce soit un Ecossais? » pensai-: je; et tandis que je regardais ce pair

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sans pair, le bailli me dit àl- oreille : «< Ek bien , qu^en pensez-^ous P

» — Que c'est une de ces créatures dont on peut dire, à juste titre, qu'elles ont été faites par un apprenti de la nature , qui ne savait pas son métier.-

» — Vous êtes trop méebant; mais adieu; j'irai vous Voir dans la soirée, et je vous enverrai' ce matin ce que vous m'avez demandé. Je n'oublie jamais mes pratiques ; vous savez que nous autres épiciers nous devons toujours mêler utile dulcL »

Je regagnai mon hermitage, et je trouvai quelque satisfaction à songer que j'étais affranchi de cette vie de fainéantise active où le plaisir est une fatigue ; oii la folie préside constamment ; où' le vice triomphant domine; où l'on ne peut se débarrasser du tems qu'en le perdant en excès, en intrigues, en extravagances; où ceur qui sont dans un état de dépendance sont condamnés à écouter les discours des insensés , et à regarder avec un air de respect ceux que leur jugement leur apprend à mépriser.

Mon épicier arriva le soir dans ma cellule (c'est le nom qiie j'ai donné à une petite cham*-

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bre dont j*ai fait ma bibliothèque). Il était en grand costume, c'est-à-dire en habit noir, et orné de la chaîne d^or, marque officielle de ses fonctions.

« Vous devriez , bailli , lui dis-je , charger de cette chaîne le lord que nous avons vu* ce matin , pour le retenir dans sa carrièrede folie.

» — Sur ma foi , elle ne serait pas assez forte, me répondit-il; d'ailleurs il n'est pas dangereux ; il ne mord pas , quoiqu'il se laisse mordre quelquefois. Tout le mal qu'il fait, c'est de donrner mauvais exemple, et c'en est bien assez; Mais^ comme je vous le disais , il jette l'argent par la fenêtre, et c'est tout ce qu'il nous faut. Il retournera bientôt vers le sud , pour aller se donner de grands airs^à la cour. »

Je fis venir une bouteille de vin , dont le bailli fit r.éloge , et , dans le cours de la conversation , il me donna sur cet illustre pair les détails suivans, que j'abrégerai, et dont je donnerai là substance, sans aucune personnalité; car c'est une de ces descriptions qui ne s'appliquent que trop souvent à bien des gens que le hasard a élevés au rang et à la fortune; Je dis k hasard , parce qu'en ligne directe , il reste quelquefois

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de rincertitttde sur U parenté dans les laiBilles où le vice domine ; et parée que , dans la ligne collatérale, nn homme qui n'est éloigné d^un titre ou d'un héritage que d'un degré ou deux , et qui vient à les franchir, perd souvent en même tems le peu de jugement qu'il peut avoir.

Lord FUmsy a l'avantage d'être fils d'un sot, le meilleur hamme , mais le plus nul et le plus faible qui ait jamais existé dans son comté , et neveu de l'être le plus immoral ^i ait jamais déshonoré la pairie d'Ecosse. Le premier vécat sans être estimé , et mourut sans laisser de regrets apràs lui. L'autre s'était retiré de la société pour pouvoir se iivrer à $es inclinations crapuleuses, et la mauvaise compagnie qu'il voyait, éloignait de lui la bonne. L'âge ne Ini attira aucun respect ; et le neveu qui devait hériter de son titre et de sa fi^rtune , trouva qu'il vivait trop long- tems. La possession de ces deux avantages ne lui fut pourtant pas d'une grande utilité ; il s'était déjà fait une réputation qn*un nouveau nom et une nouvelle richesse ne pouvaient faire oublier.

L*heuituse mère qui donna le jour à lord Flimsy , eut le malheur de n'obtenir de lui que

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an mépris , cftr il ne fait aacHn cas des phis ten* dres liens de la mture. Quel respect filial pouvaiton attendre d^nn bofmme qui méprisait son père , parce que le titre dont il avait héritié de son oncle lui <l(mnait un rang phis élevé ; et qui haïssait et coné^mnait sa mère, parce (fuselle avait, comme hii, une soif infatigable des plaisirs illé- ^times? Mais , dans son "fils à museafu de singe , ce défaut est couvât de Toripean de ta galacntcrie , et il a sîétee Fimpudence d^en faire trophée. Il se fait honneur d'attirer autour de lui tous ces insectes nés et engraissés sur le fumiet êe rimpureté , ces êtres métis engendrés par la chaleur et la corruption. Il tire vanité d^'étre regardé comme le patron d'nne foule détrangers mercenaires, esclaves de la folie et de la va*oité ; de passer pour être aussi généreux que rkhë aux yeux de ilansenses , de cantatrices , dte courtisanes 9 d'acteurs et de syûophantes, qui se moquent ^e 4ui en cachette , en «'enrichissant à ses dépens. H a pourtant piroduit quelques fioiivèautés en ce genre , et il les met sur le dos 4e la première bête de somme qui coàsènt à s'en charger.

Si no^ pdttoft» iios regards vers un quartier

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plus élevé, nous verrons lord Flimsy désobltgelr son maître dans une occasion importante , pour vouloir donner un^ preuve d^ indépendance. Cette incartadelui fit perdre ses grandes entrées ; mais on assure-quUl se glissa dans la foule pour rentrer par une porte dérobée. Peut-être son maître a-t-il besoin d'un certain nombre de fous *pouT Tamuser; peut-rêtre aussi l'étiquette «xige-rtèlle qu'il y ait tant de personnages à la cour les jours de réception , et sà, seigneurie devient indispensable pour y remplir un vide : le fait ne mérite pas d'être approfondi.

Quoi qu'il en soit, il est juste d'ajouter que la Grande-Bretagne , et surtout la ville de Londres, ont deux grandes obligations à lord Flimsy : la première est l'introduction de tant de marchandises étrangères dans le marché de Paphos; la seconde , et la plus importante , -est de n'avoir produit jusqu'ici aucune copie de lui-même ; aucune issue légitime de cette race croisée d'orgueil et de dégradation; aucun être qui puisse représenter en ligne directe un voyageur sans instruction, un dissipateur sans goût, un prodigue sans bienfaisance.

Quand l'oeil d'un observateur s'arrête un

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-instant sur an être semblable , il est tenté de partager le mépris que Bums avait conçu pour les titres , les croix , les rubans et toutes ces babioles issues de la vanité humaine ; mais il doit réfléchir^que la noblesse de fabrique moderne , dont lord Flimsy fait partie , n'a ni Thonneur d'une ancienne race à soutenir, ni Texemple brillant d'un héros ji imiter,' ni les travaux gloorieux d'un homme d'état à prendre pour modèles. Ce que l'argent obtient, l'argent peutle maintenir ', et quand l'intrigue reçoit une couronne de comte , on peut s'attendre à voir le vice la por- . ter. Etant moi-même de l'ancienne école , je ne puis m' empêcher d'avoir de Testime et du respect pour l'aristocratie du pays ; mais il faut une origine pure , une date ancienne , un écu sans tache, et des vertus, pour que celui qui en fait partie obtienne.de moi ces sentimens. Les honorables lords , composant le troupeau d'Epicure., forment une classe à part, et Je ne songe kexm • que pour les éviter.

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