‹ L'hermite en Écosse, ou, Observations sur les moeurs et usages des ecossais au commencement duChapitre 39 sur 56 · LA LIBERTÉ ANGLAISE · texte numérisé non relu

LA LIBERTÉ ANGLAISE

(t Vous êtes de tous les hoimnes celoi que je désirais le plus de voir en ce moneiit, » ae dit mon magistrat ; marchand épicier , un jour qve je le rencontrai sur Salisbury-Craig ^ d'oà il faisait admirer à un étranger la belle vue dont on jouissait de cet endroit ; « j'ai compagnie ce soir à ma maison de campagne de Porto Bello ; des gens comme il faut , des voyageurs ; vous vous trouverez dans votre élément. D'ailleurs votre présence les maintiendra, et empêchera qu'il n'y ait à parler qtie fNîur eux. Vous y verrez entre autres me espèce d'Écossais francisé, qui est un grand disputri^, et vous serez plus en état que moi de lui tiMr fête , car il ne faut pas que nous restions muets levant lui comme des statues de pierre. Ainsi donc , il faut que vous

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immez, ne fût-ce que pour l'honneur du pays. >» Je le remerciai de son invitation , et encore plus de la bonne opinion qu'il avait de moi, et je lui promis d'autant plus volontiers de me rendre elles lui dans la soirée, que j'étais curiem: de voir ce qu'était un Ecossais francisé. J^avais vu bien des Anglais et des Irlandais, tellement métamorphosé;^ par leurs voyages , qu'on n'anrail su dire qui ils étaient ; mais jamais je n'avais rencontré un Ecossais transformé au point de ne plus être reconnaissable , à l'exception senlemeiit de lord Fltmsy, que je considérais comme étant ce qu'un savant Irlandais donnait ponr définition d'une quantité négative , quelque chose de moins que rien.

J'arrivai à l'heure indiquée ; mais je fus , trompé dans mon attente en voyant le Gallo- % Ecossais. Il avait les manières brusques, Fair grondeur , et l'on pouvait remarquer en lui une sorte d'honnêteté bourrue; car, en jouant le rAle de courtisan pendant quelques secondes, uniquement pour prouver qu'il avait voyagé , il paraissait offrir une caricature de politesse , et semblait être comme un poisson hors de l'eau. La majeure partie de la compagnie était com-

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posée cl\\nglai$ et d^Espagnols. Ceux-ci étaient graves avec une teinte légère de mélancolie , et leurs manières ne donnaient lieu à aucune critique; les premiers étaient des commerçans, de» bommes qui avaient fait plusieurs voyages sur le continent , et qui , ayant vu le monde , n'avaient pas peu de confiance en eux-mêmes. Je m'aperçus que }'imposais effectivement une certaine contrainte à quelques personnes de la société , qui paraissaient d'abord disposées à user du privilège des voyageurs dans toute son étendue, mais qui s'arrêtèrent à propos, en s' apercevant que l'Espagne, l'ItaUe, la France^ la Flandre, l'Allemagne et la Suède ne m'étaient pas tout-à-fait inconnues.

«< Vous paraissez avoir beaucoup voyagé , »

me dit un des étrangers.

« — On le voit à Turbanité de Monsieur, dît le Gallo-Ecossais ; car nous ne sommes que des brutes quand nous ne sortons pas de chez nous. »

Je demandai la permission de ne pas admettre ce fait. Le feu montait au visage du bailli Carvey; mais, comme il craignait d'offenser quelque pratique en prenant un parti dans la discussion, il se borna à me regarder, comme

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pour m' engager à ne pas abandonner la cause de notre pays. Je fis circuler la boutetiie , afin de noyer dans le vin toute différence d^opinion ; mais le Gallo-Ecossais n^était pas buveur, et le remède ne réussit pas.

Une heure s'était passée y et je n'avais pas encore découvert toute l'étendue de ses préventions en faveur de la France , au détriment de la Grande-Bretagne , encore bien moins le motif de cette préférence. D'abord je m'imaginai que c'était un de ces êtres qui ne trouvent de plaisir qu'à disputer et à contredire , et qui soutiennent toujours l'opinion contraire à celle que paraissent défendre ceux qui se trouvent avec eux ; mais je reconnus bientôt que la France était réellement l'objet de son admiration , et que, suivant l'usage, ce sentiment avait été produit en lui par le désappointement. Il avait servi dans l'armée anglaise, et son avancement n'avait pas été proportionné à l'idée qu'il avait conçue de son propre mérite. Il n'obtenait pas de ses concitoyens la haute considération à la-< quelle il croyait que son âge , ses talens et sa fortune lui donnaient droit. Il aurait dû s'en accuser lui-même, mais il pensait tout différemment. Ce double motif de mécontentement le

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détennina à passer sur le continent, et après avoir parcouru rapidement divers pays, il se fixa dans la capitale de la France , qu'il regardait comme le centre de toutes les perfections. Il y montra une aversion si prononcée pour son pays natal, qu^il gagna la confiance des Français , et qu'il obtint la permission de rester à Paris à une ëpoque où Napolëon renvoyait de France tons les Anglais. Cette exception faite en sa faveur Tattacha encore plus fortement à ce pays, et ne fit que Tindisposer davantage contre le sien.

J'avoue que ^'ëvite , en général , les hommes de ce caractère ; mais , comme un ennemi peut nous donner quelquefois une leçon , et même une leçon utile et salutaire , je n'en écoutai ses discours qu'avec plus de patience et d'attention* La conversation roula d'abord sur la cuisine, et tomba ensuite sur la constitution anglaise. Sur le premier point, Tbonnéte Carvey prit en vain la défense de la bonne cbère écossaise ; en vain il essaya d'opposer la soupi au tièvn , et les poulets au frère ^ au potage à la julienne , et à la gibelotte de volaille ; les haddocks * , à l'anguille à la Tartare , le coq aux poireaux , à la

* Petit fcÔÊÊom ferl abondant en Eeosur.

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podeas^pot, ^ft^ic souvenir de Henri IV a rendue si iiniueitse; les armes n'étaient pas égales; et qiuBd Je colonel fit un &q ronhnt de ragoéts et de fricassées, de salmis et de marinades, de cAlelettes à ta Mamtenon et de filets de cfaevrenil ait râ de Cluntipagne, il se sentit obligé de tetire en retraite sans oser même la couvrir par «flp Aapéliott d'orge , «on hochepot et sa ^te de^ mmk>n aux navets *.

Ffer delà victoire qu'A venait de remporter, le o»lonel' emplit son verre, et proposa pour toaai :. Vipe la France! Chacun but en silence , « 1^ Asigleterre , ni 1 -Ecosse^ ni TEspagne ne pàrtaig^mt le même sentiment II commença alors une attaque contre la constitution dn royaume , et je la passerais sous silence , si je n'y avais trouvé par-ci par- là une vérité, comme une fleur qu'on voit percer au milieu de mau- ^vsbes herbes, et si ses déclamations exagérées ne pouvaient fournir quelque leçon salutaire.

Crtie ^uodhabes , W hahes : tel fut le terte de sa dissertation politique. « Vous autres Anglais, iit-Àl , vous creyes que la liberté vous appartient exclusivement , et vous avez fini par vous

* Mets favori des Ecosiab.

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le persuader. Ce n^est pas encore asses , vous voulez en convaincre tout Tunivers ; mais c^est à quoi vous n^avez pas réussi. Les nations qnt vous entourent ont les yeux fixés sur vous, et ils sont ouverts sur vos illusions. — Je voudrais savoir qui lui a ouvert les siens, pensai-je. -^ Oui, continua- 1' il, le prestige est dissipé. Ymis n^étes pas un peuple libre , et tout étranger q«i vient chez vous le reconnaît bientAt. Wavesvous pas un alien-bill? La tour de Londres n'est-elle pas une Bastille? De combien d^entraves avez-vous cbargé la liberté de la presse? combien de fois avez-vous suspendu Tezercice de Vhaàeas corpus^ du droit le plus cher aux Anglais , d^un droit qu^ils ont payé du plus pur de leur sang ? Le pouvoir exécutif ne saute-t-il pas k pieds joints par-dessus la constitution, toutes les fois qu'il le juge à propos? N^avez-^ vous pas des esclaves non-seulement dans vos colonies, mais jusque chez vous? Qu'avez-vous fait de la grande charte? une carte blanche pour

les ministres; une »

Ici je pris la liberté de Tinterrompre , en liti faisant observer que tout cela n'était que dei phrases banales, que j'avais entendu répéter

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cent fois, et qui ne faisaient sur moi aucune irapression ; que les droits , les priTiléges et i'indépendance de la nation étaient de grand) mots qui se trouvaient dans toutes les bouches ; mais qu^iJ'ne suffisait pas de dire que la grande charte était violée f qu^il &llait le prouver; sans quoi, il ne faisait , comme nous le disons en Ecosse', que mettre la charrue devant les bœufs ; établir en^Êiit ce qu'il s^agitde démontrer.

K: Doucement, mon cher Monsieur, me répondit-il ; je passeraià la démonstration de tout ce que j^ai avancé^, et j^irai même encore plus loin , mais donnez-moi le tems de m'expliquer. »

II. emplit son verre , et dit : « A la constituplion britannique , dans tonte sa pureté , dans tonte son intégrité!

» — Sur ma foi , me dit Carvey , je ne sais trop. ce qu'il veut dire avec son intégrité; mais il faut qu'il ait une constitution de fer et des poumons de bronze.

» -*- Vous ne pouvez nier que vous n'ayez uii aliène èiià, continua le colonel, et je n'ai pas besoin dé vous apprendre que le gouvernement soudoie une armée d'espions et de délateurs;

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commet donc utthomnie pent-ilétîe survie sa liberté et même de sa vie , quand le sennent d'ia être mtéressé peut cenpromettre Tune et Tautre? Un étranger, portant tm chapeau quHl a acbeté à Paris ou i Madrid , peut être mis à Tamende pour avok introduit duis le royaume une marchandise étrangle sans acquitter les droits. Il peut être mis en prison, parce quMI ignore vos règlemens de pcdice. Un pauvre pay* san peut être changé en bête de somme an gré du caprice de quelque magistrat goutteux ou bilieux, qui fait tomber sa m»ivaise humeur sur le premier venu. Il peut être condamné aux travaux forcés y à faire tourner la roue d^un moulin à pieds; à n'avoir pour toute nourriture qu€ de mauvais pain et de Teau froide , jusqu'à ce <que ce régime rafraîchissant éteigne en lui tout sentiment de liberté pour n'y laisser que le désespoir. L'inquisition , dont vous faites lant àe bruit, offre-t-elle rien de pire? Le pénitenciaire de Milbank , les prisons de Clerkenwdl et de Coldbath-Fields, tant d'autres charniers ouverts pour les vivans, ne sont- ils pas autant de Bastilles? A*t-îl jamais été dans les principes de la constitution britannique de punir

ayant qoi^il ait ëté d^daré coupable? Ettrependant, combien d'accusés ont été absous-après slvw: subi le martyre d'une lengse et mjnste détentÎMiP et Bk'eatrce pas de ces actes arbi*^ traîceSjv deces;abas>d'astoriêë, que $'ettgrats>sflu^! y^é espiia», iros-dëlateiin ^ toales vos sang^r âiet-fBdtdaires?

ji J'ai, comitt un effieier aurais q«t fat ai^ rétévOndiiiiaBcbe, par les officiers de sa pa^ rïHsse,^ jeté dam un donjon infect avec l'éeama des [dus vilsmisâsables, et à qui L'on refosa kAg-ieins papier , plume et encpe. Scmi< crime était d'avoir augmenté la population de l'état d'une, maiôère illégitime. ' Voilà comme inous com&âtteZi' pour la légitimité. (Ici le colonel prit un air triomphant^, et le- baëli baissa Ja tète. ) Vous avez des esclaves noirs dans vos colonies 9 mais n'en avea**votts pas de blancs dansuQ des tr<ns royaumes soumis au même monarque? La pauvreté ne les réduit-elle pas .à faire leur nourriture des racines des champs? , » — Vous voulez dire de*pommfô de terre ^ sans doute, » dit le bailli avec un air malin.

« Oui , de pommes de terre, encore n'en ont-ils pas suffissopin^ent. Et ne ks periitécute«,votts pas à cause de leur religion F

igo LA LIB£aT£ ANGLAISE.

» — Je n^aime pas les papistes , » marmiira M. Carvey, à demi-voix.

« Nie privez-vous pas de leurs droits légitimes plusieurs millions de stijets de votre roi; des hommes qui combattent pour vous ; qui ver-* sent leur sang pour vous ; qui contribuent comme vous au soutien de IVtat? Ne leur fermez-vous pas la porte des emplois les plus importans? ne les soumettez-vous pas à des restrictions humiliantes? (Ici les Espagnols donnèrent des si^ gnes d^approbation. ) Souffirez-vous que le pau*vrc vive et meure en paix? ne les renvoyez-vous pas de ville en ville , de village en village , au risque de leur vie , de peur qu'une malheureuse femme n'accouche hors de son domicile légal , pu que les insolens magistrats d'une autre paroisse n'aient à prendre sur les fonds qui leur servent k faire ripaille , de quoi donner la së^ pulture chrétienne à un de leurs frères , errant et dénué de tout *? Etes-vous légalement et raisonnablement représentés dans votre parlement ? Enfin , ne soumettez-vous pas à la peine des

* Les pauvres n'ont ciroit à des secours en Angleterre que dans le lieu de leur domicile légal. Si un ouvrier , après avoir travaillé des années entières dans une pa^ roisse qui n'est pas (a sienne , y détient iif firme ou^ombc

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Terges vos braves soldats, comme s'ils étaient ks bétes de somme de vos armées? »

Chacun garda le silence.

N Maintenant, je vous dirai qu'en France les verges sont inconnues au soldat ; qu'on n'y voit plus de Bastilles ; qu'on n'y traite pas une amonrelte comme un crime capital ; qu'on n'y arrête personne pour dettes le dimanche, ni après-le coucher 4n soleil, les autres jours de la semaine; qu'on ik'y fait aucune différence entre l'Alsacien et le Parisien, et s'il y existe un système d'espionnage et de censure , de quel droit le condamnez-vous , .vous qui en êtes les imitateurs? Je me rappelle une caricature qui m'a paru mfinimcnt juste. Elle représentait le Fronçais garrotté par le pouvoir absolu , et conduit par une grosse corde , visible et palpable , mais ayant l'air joyeux, ayant sa cigarre dans la bouche, et tenant en main sa bouteille de vin. À côté de lui John BuH, assis sur un baril de bière , sur lequel on lisait : droits d'excisé ,

malade, on t'y. renvoie , à quelque distance qu'elle soit située. Tous les ans on cite des exen^ples de malheureiix qui sont morts en route , et l'on de'pense quelquefois pour ce renvoi plus que la guerison n*auraît coûte.

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portait sur soa lias an lourd l^trdeaB 4e taxes-; le pouvoir cxécntifle meuaitpar le aez avec ■■ fil presque invisible, et Jolm, enivré d'orgaeil uaUoaal, criait : « Liberté! égBlH^I.MMnrcTai- ■eté du peuple! ■

X^es £s[Hgvols rirent de bi» cmur ; au j'étais nécostent du tableau et de celui qn Tenait de le tracer. J'essayai en vain deiconbattie ce nécontent ; à chaque raisoBoement que je lui «pfiouîs, il avait un •■ pas du twit, moa cber Sfoosieur, » à loe cépondrei, etide nouveaiH fait» à allégiw. Je ne îasà^HK. pas du ^mI Ackâ quand La compagaie ^^ sépara; et en £ii«ut.ines adieux à l'ex-colonel Gallo-Ecossais , je lui âonbaitai mentalement , mai» de tout mon cœur, ua prompt et heureux vt^age snr le contin^t.

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