‹ L'hermite en Écosse, ou, Observations sur les moeurs et usages des ecossais au commencement duChapitre 40 sur 56 · N** XXIII · texte numérisé non relu

N** XXIII

« Quelle espèce, de fou ayons-nous donc vu Tantre jour? » me dit le bailli Tosspot, qui était arrivé chez son confrère Carvey, au mi-^ lieu de la diatribe du colonel contre le gouyernement.

« Ce n'est pas tant un fou , lui répondis-je , 4pi'un homme mécontent et dangereux.

» — Bon, bon! s'écria- t-il, donnez-lui une pension ou une place; faites-le lieutenant-général, et yous Tentendrez parler tout différemment. Chacun de nous a son prix , et , quant à moi , je m'embarrasse fort peu de quelle manière on nous gouyeme, pouryu que j'aie mon écuelle pleine : c^est yanité et yexation d'esprit que d'y songer. Que m'importe la dette nationale? c'est bien assez d'ayoir à payer les siennes. Sur ma foi , I- 9

194 l'E SANS-SOUCIS.

î'ai vu assez de ces déclamateurs ; les trois quarts Au tems , ils ue connaissent rien à ce dont ils veulent parler; ils sont comme le cbien qui aboie jusqu^à ce qu'pn lui jette un os pour lui fermer la gueule. Le vrai bonheur consiste à ne pas se jsièlex des affaires de Tétat. De quelque manière qu^elles aillent , en serons-nous plus grss, voos et moi? Tout ce qui me fâche, c'est que le vin et l'eau-de-vie se vendent si cher; mais je remercie le ciel de m'avoir donné le moyen d'ëa acheter autant que j'en ai besoin, et je vous assure que ce n'est pas peu ; car je ne suis pas de ces avares qui vivent misérablement pour le plaisir de laisser une fortune considérable à des héritiers qui se moquent d'eux, et qui jettent l'argent par les fenêtres comme si c'était de la houe. Je n'ai pas d'enfans , et il iaudra que mes neveux travaillent pour gagner leur pain, commç je l'ai fait moi-même , car je m'inquiète peu dt ce qu'ils trouveront après moi. Faut^il qu'un homme se rende esclave toute sa vie pour la pos^ térité? Qu'est ce que la postérité ? Je voudrais bien /savoir quand elle fera quelque chose pomr nous . » Le hailli me quitta sur la montagne du château ^ il j allait voir un officier de s^ parens^

LE SANS-SOUCIS. igS

qui y était en quartier , et passer la soirée à boire avec lui.

Ce caractère d^homme sans soucis est assez commun en Ecosse ; mais il ne faut pas le regarder comme un trait national. Les Irlandais le possèdent à un plus haut degré , et les Français encore davantage. Après moi le déluge , est une phrase commune en France ; mais le caractère du Français est tout différent de celui du Calédonien. Le Français est un voluptueux achevé : une folie ou une passion ne lui suffit pas ; et ., au miliett d^ ses jouissances , il sacrifie à Tégoïsme plus qu^au plaisir. L^amour, le vin et la table Toccupent en même tems , eX toujours sous un rapport qui lui est personnel. Il aime les belles, par amour pour lui-même ; la table , pour satisfaire sa gourmandise ; le vin, pour s'égayer l'esprit. Il fréquente les lieux publics , pour se montrer ; danse , pour se faire admirer , et cause pour qu'on rende justice à son talent pour la

conversation.

:Au contraire , quand Sandy se livre au plaisir du vin, cette jouissance exclut toutes les autres ; caries chansons de table et les propos grivois ne sont chez loi que le fruit de l'égarement d'un cer-

ig6 LE SANS-SOUCIS-

veau ëchauGTé. Cependant la prudence est le sentiment qui domine en lui le plus constamment. lia beau aimer le vin , il aime encore davantage son intérêt , et jamais la bouteille ne lui fera négliger une a£Eaire. Quand un individu fait e^eption à cette règle , il commence p2ur le vin , passe ensuite au whisk , puis au tabac ; commet des extravagances , et finit par s'abrutir. Un tel homme est bientôt évité par toutes ses anciennes connaissances, dopt le nombre s'éclaircit comme celui des soldats d'un régiment , que la mort ou la Bésertion diminuent pendant une campagne.

Le bailli Tosspot est d'un caractère tout différent. Sa compagnie ne se compose que de quelques amis, qu'il appelle le petit nombre d'élus; et Baccbus a beau amasser un brouillard autour de sa tête , il a toujours un ixil assez ouvert pour calculer chaque soir la carte de l'aubergiste , et pour faire que la dépense, au bout de l'année, n'excède jamais la recette. Il n'économise pas un schelling, mais il ne doit pas un farthing. Jamais il ne touche une carte ni un dé. U n'a pas l'esprit tapageur et pétulant des enfans de la verte Erin ; on ne l'entend ni chanter à haute ypi? , ni se quereller dans les rues ; on ne 1^ voit

fti briser les lampes , ni battre les gardiens de là tranquillité publique. L'horlogte et lui marchent parfaitement ensemble à minuit; et dès que le dernier des douze coups cesse de yibrer à son oreille , il se lève pour retourner chez lui, et regagne sa couche sans accident. Jamais on ne Ta vu hors d^ëtat de prendre soin de luimême ; et , dans tout le cours de sa vie , il n^a pas eu une seule dispute. Ses jambes paraissant un soir un peu moins fermes que de coutume, un de ses amis lui demanda le lendemain comment il était arrité à son logis, « Comme à Tordinaire , répondit le bailli. — Mais le chemin ne vous a-til pas paru bien long? reprit son ami. — Non , dit Tosspot ; je Tai seulement trouvé un peu large. » Dès rage de quarante ans , Bacchus tui avait peint les joues de couleurs très-vives. Quelqu'un lui en ayant fait l'observation : « Eh bien, répondit-il , c'est que je suis du nombre des illuminés ; » car il n'était pas homme à s'offenser d'une bagatelle ,. et il était tellement aimé dans toute la ville , que personne n'aurait voulu rien dire qui pût Foffenser sérieusement. Ses plus grands ennemis étaient ses héritiers , qui prévoyaient qu'il ne leur laisserait pas une succès-

ig8 LE SANS-SOUCIS.

sion considérable ; et il disait à ce sujet qu^il était du maias sûr qu'ils n'avaient aucune raison pour désirer la mort de leur oncle , afin d'en hériter.

Parmi ses bonnes qualités, il possédait au plus haut degré T esprit de conciliation ; aussi avait -on toujours recours à lui pour apaber une querelle , calmer des esprits irrités , ramener la concorde, et même pour prononcer sur une {;ageure douteuse. Il ne manquait jamais de s^en acquitter à la satisfaction de toutes les parties ; mais il avait toujours soin que la récQQciliatîoB fût scellée le verre à la main , et que les gageures se payassent autour d'une tablé. Possédant une fortune raisonnable et assurée, il ne songeait jamais au lendemain , et dépensait chaque année son revenu tout entier, sans jamais- Texcéder, Doué d'une force de constitution peu ordinaire, il avait coutume de se lever de bonne heure , et 4e faire une promenade an grand air pour dissiper le reste des fumées de la veille. II avait In dans sa jeunesse ; mais alors les journaux étaient une lecture suffisante pour lui , quoique la polî-^ tique lui parût l'étude la plus sotte et la plus inutile du monde , disant des deux partis qui se

Page 1