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Parmi les vertus du Calédonien, 3 en est une qui est presque négative , puisqu'elle a pour base rintérét personnel et Tamour-propre , mais qui évite, à celui qui la possède, beaucoup d'embarras , de difficultés et de dépenses : c'est la discrétion ; nom qu'il ne faut pourtant pas prendre dans le sens littéral ,, car, de la manière dont rEcossais l'entend , cette vertu ne consiste pas uniquement à sav^oir garder un secret fidèlement, et user de la prospérité avec modération, et l'on emploie ce terme dans une infinité d'autres circonstances.
Le mot discrétion emporte avec lui , en Ecosse, une idée de prudence , et même de quelque chose de plus que la prudence. Par exemple, on recommandera à une jeune fille un jeune homme
pour amant , parce que c'est un garçon discret On ne veut pas, dire qu'elle peut avoir toute confiance en lui , et ne pas le traiter avec trop de sévérité, parce qn'il saura garder le secret; la Calédonienne est elle-même trop discrète pour agir ainsi. On lui tient ce langage , parce qu'on croit qu'un garçon discret fera un mari discret^ et qui saura bien conduire sus affaires, il aura de la discrétion en tout ce qui pourra concerner leurs intérêts communs. S'ils ont quelque différend dans l'intérieur de leur ménage, il sera assea^ discret pour ,que le bruit ne s'en répande pas au dehors. S'il a quelque erreur k se reprocher , il y mettra trop de discrétion pour que sa femme puisse l'appi^ndre , et le cœur ne peut s'affliger de ce que l'œil n'aperçoit pas, ou, comme le disent les Italiens : Peccato celato è mezzo perdonaio.
Sandy et sa femme sont des êtres fragiles^, comme tous les hommes ; mais ils sont trop discrets pour le laisser voir à leurs voisins, et ils se gardent bien d'afficher leurs folies , comme k font les gens du beau monde en Angleterre et en Irlande. En général, ils sont heureux et contens en ménage; mais s'il arrive qu'ils ne
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le soient pas , eh bien, comme disent les enfans , ils font croire qu'ils le sont.
Le Calédonien est ami de la bouteille , quoique avec modération, et, s'il le pouvait, il aimerait k domier et à recevoir un bon diner :
mais il est trop disent pour se mettre dans rembarras comme nos gens à la mode, S^il dine à la taverne avec des amis, il se retire discrètement , sans se disputer à qui paiera Tëcot , comme Pat a quelquefois Vmdiscfétian de \e (aire. Il est trop raisonnable pour chercher querelie à personne à ce sujet ; trop discret pour Courir après un constable pour le battre , et trop prudent pour mettre un constable à $es trousses. Il a trop de modération pour boire au point de servir de risée aux autres , et trop d'honnêteté pour vouloir payer son dtner avec des coups de bâton, ce qui arrive encore de tems en tems à Pat.
Le mot de discrétion s'applique même à sa loyauté, car il est trop discret pour exposer rhonneur de son paps. Dans quelque contrée qu'il se trouve , il ne voudrait ni déshonorer la Galédonie , ni manquer à ce qu'il se doit à lui> même, pour rien au monde. U est rare que
DISCRÉTION BCOS6AIS&. 267
Sandy fasse rire à ses dépens, ou, si cela arrive, c'est qu'il y trouve son intérêt. Le Gailais , le lourdaud campagnard des provinces d'Angleterre, étalent à Londres leur ignorance ; mais lorsque Sandy laisse entrevoir celle qu'il affecte , c'est pour en retirer quelque avantage ; s'il montre de la simplicité , c'est parce qu^il sait qu'elle lui sera utile ; et tout cela est le fruit de sa discrétion.
L'amour que Sandy a pour son pays le rend quelquefois muet , de peur de le déshonorer par ce qu'il pourrait dm ou par son accent ; mais il se dédommage de ce silence en écoutant et en observant avec soin ; ce dont il sait ensuite faire son profit, soit pour son avantage personnel, soit pour l'honneur de son pays natal. S'il donne des éloges, il ne les épargne pas, car alors il ne court aucun risque ; mais s'il blâme , s'il raille , il y mettra beaucoup de discrétion. Il en sera de même s'il donne un avis, car c'est en ce cas surtout qu'elle est nécessaire , et il ne s'avancera jamais sur ce terrain glissant sans être sûr d'y trouver un éloge ou une récompense.
La discrétion de Sandy fait qu'il se livre ra-
remcnt à la satire. Il a plus d'aplomb que de légèreté , et il a le bon sens de savoir que Cesprit n'est quum plume. Il a assez de jugement pour comprendre qu'un railleur n'a que peu d'amis et ne mérite peut-être pas d'en avoir; car, dans sa rage de persifler les autres, pour faire briller son esprit , il n'épargne ni amis , ni ennemis.
C'est encore sa discrétion qui fait qu'il sonde toujours le terrain avant de hasarder une opinion, ou de parler d'un sujet sur lequel les avis peuvent différer dans une compagnie nombreuse. Il a tant de prudence , tant de tranquillité , tant de sang-froid, tant de modestie dans ses remarques, que, s'il voyait votre maison en feu , il soupçonnerait fortement qu'il se trouvait dans l'édifice quelques matériaux combustibles. Si quelqu'un , en compagnie , se conduit en vrai fou , et dit des choses offensantes pour tout ce qui l'entoure, Sandy se bornera encore à soupçonnerait l'orateur commet quelque méprise.
Cette discrétion ne doit pas sa naissance à la timidité , mais à la circonspection; car un bon général évite toujours d'être pris par surprise. Sandy a la main et le cœur ouverts ; mais quoi
que vous lui demandiez, il prend toujours le tems de réfléchir avant de vous répondre; et comme TËcossais est doué de seconde vue, il aime à avoir le loisir de faire une seconde réflexion.
Il est bien rare , ou plutôt il n^ arrive jamais que Sandy se montre sévère à Tégard d'un de ses compatriotes ; et c'est plutôt par crainte d'insulter TEcosse que par égards pour celui qu'il ménage. D'ailleurs ce serait 'manquer de discrétion; car tourner un Ecossais en ridicule, ce serait presque mettre le feu à sa propre maison , et le trait qu'il aurait indiscrètement lâché pourrait retomber sur lui-même. D'ailleurs une telle attaque serait pour lui contre nature, car il prend à ses concitoyens autant d'intérêt qu'à lui-même. Néanmoins, quand il entend d'autres personnes se donner cette liberté , quand il voit que le courant est trop fort pour qu'il lui soit possible de soutenir son frère sur l'eau, ce qu'il désire par-dessus tout « il se charge lui-même de l'y enfoncer, afin d'y mettre plus de ménagement qu'un étranger.
^70 tn FAt EN ECOSSE.
J^Ai tdnt de partialité pour TEcosse, que je lis toujours ayec grand plaisir le plus humble tribut d'éloges qui lui est rendu. Une couple de lettres relatives à ce sujet m'étant tombées , par hasard, entre les mains, je vais les communiquer à mes lecteurs , afin qu'ils puissent partager tous les plaisirs que goûta un jeune fat , échappé au tapage et à la boue de Cheapside , en arrivant sur la terre des bruyères.
PEEMIÈHB I.ETTRE DE PIERRE PRI6 ,
CoMiaifoToyagtiir de la maison Clvmpli et oomp. de Londref »
J[ son ami John Ijump.
« Mon cher John ,
» Quelle supériorité les voyages ne donnentils pas à un homme sur les autres! Un sot, qui
UN FAT £N jécOSSE. 271
iéste planté comme im piquet derrière son comptoir, n'a aucune chance d'agrandir son esprit; tandis que le commis-voyageur, en secouant la poussière de Londres , se débarrasse de tous ses préjugés et derient citoyen, non d'une TÎIle, inais de Tunivers. Jamais je n'ai été si bien convaincu de cette vérité qu'après avoir séjourné quelques jours dans la métropole de la Galédonie , cet emporium des sciences, ce gruid marché du Nord , comme nous l'appelons. Vous autres , cockneys de Londres * , qui n*avez jamais quitté cette ville, comme vous connaissez peu l'Ecossais^! Vous le croyez lourd, gauche, sans éducation , rusé ; il n'est rien de tout cefa. Vous vous imaginez que le marchand d^Âherdeen est un gaillard malin , astucieux , adroit , intéressé ; Vous vous trompez encore. Il peut avoir dans sa composition quelque chose de tous ces ingrédiens, mais, au bout du compte, il est précisément aussi honnête que nous le sommes , et l'on peut traiter avec lui plus facilement et plus agréablement. — Maïs ce n'est pas ce dont il s'agit ; au diable la boutique !
* Gockney de Londres est la même chose que badaud de Paris.
7,n^ tJN f AT EN ECOSSE.
» En arrivant sur les frontières dTcosse , j'avais la tét^ remplie de préjugés, et j'étais bien résolu à persifler Sandy de toutes manières , afin de lui faire sentir la supériorité prononcée que nous avons sur lui. Comme mon cœur et ma raison me reprochent cette indigne pensée ! Leur bonté hospitalière s'est complètement vengée de moi à cet égard.
» Le premier son sauvage qui assaillit mes oreilles fut corne ben *. Cette familiarité me déplut , et je pris la liberté de faire observer que je n'aimais pas les sobriquets , et que je ne me nommais ni ben > ni diek. La chambrière ouvrit de grands yeux; c'était une jolie fille, et elle rougit avec une modestie qui m'enchanta. — J'espère que je ne vous ai pas offensé , Monsieur, dit-elle toujours en écossais; voulez-vous vous approcher du feu? — Non , ma chère , répondisje ; comment pourrai-je y résister? Un excellait feu de charbon d'un c6té , et celui de vos grands yeux noirs de l'autre. — Que voulez-vous?. me demanda- t-elle. — Je ne sais que vous répondre f.
* Ces deux mois sont une invitation à quitter le vestibule d*une maison pour entrer dans une salle de Tintérieur.
répliquai-je ; je ne pais avoir de volonté près
d'une si charmante créature. -—Tut! tut! s'écria-t-elle; je n'ai pas le tems de vous écouter; vous parlez trop bon anglais pour moi ; je vais vous, envoyer ma maltresse. » La maltresse vint; et, au lieu d'une aubergiste, je vis une véritable dame, s'il en (ut jamais, et elle me traita avec tant de respect et d'attention , que je me trouvais déjà à demi réconcilié avec l'Ecosse.
» Je résolus , par plaisanterie , d'avoir un 4iner tout-à-fait écossais , et je demandai une tête de mouton et un haggis * , afin de connaître les manières du pays autant que possible , laissant le troisième plat au choix de mon hôtesse. La tête de mouton arriva; mais imaginez- vous, John , qu'elle était grillée et entourée de navets, de sorte qu'elle avait l'air d'une tête de nègre entourée de boules de neige. Ma foi , le dégoût l'emporta sur mon savoir-vivre , et je criai , en jurant, qu'on me débarrassât d'un tel mqnstre. — Oh! oh! dit la gentille chambrière; vous n'aimez pas la tête de mouton! Peut-être en
^ Espèce de hachis.
2iyec-yous une tous les jours chez vous. -— Diablement malin , pensai') e.
» Elle m'apporta alors un plat d'excellent poisson et une bouteille de vin de Porto, aussi bon que celui qui est dans la cave du lord-maire de Londres. Cela me mit plus à mon aise, et je regardai avec plus d'attention la jolie Jeannie qui m'avait donné dans l'ceil. Je n'avais encore considéré que sa figure , et , en descendant par gradation , je vis qu'elle avait les pieds nus. Cette vue me donna des nausées ; mais , comme j'avais pris la résolution de m'armer de patience et de me rendre agréable aux naturels du pays , je lui dis , en souriant : « Il me semble , la belle , que vous avez mis les bas du jour de votre naissance? — Et je crois, répliqua -t-elle sur le même ton , que vous avez mis votre corset de bal? » Faisant allusion à mon corset à la Cumberland. « Oh! oh! pensai-je , la raillerie ne me réussira pas ici. » Et je changeai de ton.
» Vint alors le haggis, O Jupiter! quelle horreur. Il ressemblait au sac gonflé d'une cornemuse ; et quand j^y fis entrer le couteau , il en sortit un tel déluge d'abominations, que je sentis mon cœur se soulever. Je me hâtai de le
faire disparaître ; et Ton y substitua un poulet bouilli, que je trouvai là là , beaucoup trop cuit. Je finis ma bouteille de vin , et , ayant fait seller et brider mon cheval , je me remis en route , après avoir payé un écot fort modère.
» Eh bien, me dis- je à 'moi-même en partant , les premières impressions sont favorables ; je n^ai encore fait que quelques milles en Ecosse , et j'y trouve un bon traitement , des prix raisonnables et de jolies filles; il est possible de vivre dans un pareil pays.
» En arrivant à Edimbourg, je pris un appartement garni, et je me mis en pension cbe£ une veuve Mac-Clarty , dans la nouvelle ville , qui est infiniment au dessus de Bath. Je la pris d'abord pour une pauvre femme mal à son aise ; mais quelle fut ma surprise en voyant qu'elle avait une vaisselle d'argent , comme si elle eût été une duchesse , et portant les armoiries de la famille Mac-CIarty ; du linge de table de quoi remplir une boutique de mercier , et une Bible , la plus magnifique que j'aie vue de ma vie, et qu'elle aime beaucoup à citer, soit dit en passant ! Tout son mobilier est fort propre , et elle a une bonne bibliothèque. Elle dit que , vivant
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seule, elle prend des locataires pour avoir de la compagnie , mais voilà tout , mon garçon ; car c'est une digne et respectable femme.
>» Â table , je m'attendais à faire sensation , car j'avais pour toute compagnie notre hôtesse , deux ministres et deux étudians , Tun en droit , l'autre en médecine ; mais à peineme laissaientils le tems de placer un mot dans la conversation. J'avab commencé à parler de l'état politique de l'Europe , quand le plus âgé des deux ministres, qui , par ses connaissances , pourrait être ministre d'état, fit feu de toutes s«s batteries, et me renversa comme mort , ou du moins me rendit muet. Il sait l'histoire , comme je saisies prix courans , et il connaît le continent comme vous connaissez le comptoir de M. Clumph, quoiqu'il ait l'air gauche , et un costume misérable. Le plus jeune citait tous les auteurs anglais , en vers ou en prose , avec une facilité qui m' étonnait; mais son accent barbare prouvait qu'il n'avait jamais passé les frontières^. L'étudiant en droit semblait ne vouloir parler que de grec, de latin, des mathématiques, des arts et des sciences; mais l'apprenti médecin, Aé en Irlande , était aussi gai et aussi léger que
tîN FAT EN £GOSS£. 277
VOUS et moi, et, voyant que je faisais une assez pauvre figure dans cette çociëté , il me prit sous ses ailes, pour m 'apprendre comme on peut vivre à Edimbourg. C'est une ville rare pour les sciences , comme je pourrai vous le démontrer une autre fois. En attendant, je suis, mon cher
John , votre affectionné
» Pierre Prig. »