SECONDE LETTRE
« Mon cher John ,
» J^apprends chaque jour à mieux connaître les Ecossais, et chaque jour ils font des progrès dans mon estime ; ce que j'attribue à ce que mes vues s'agrandissent et deviennent plus libérales. Le docteur en herbe m'a fait voir tout Edimbourg, et m'a procuré des connaissances dans le grand inonde et dans les classes inférieures , car vous croirez aisément que la population y est mélangée comme partout. Mais , me croirezvous, quand je vous dirai que j'ai déjeuné chez un savant docteur , au premier étage d'une maison en descendant du ciel , et que , le même jour, j'ai soupe et dansé des réels dans la même
maison , sept étages au dessous du docteur ?
Quel déjeuner , John ; du thé , du café , des œufs, du jambon, du poisson, du mieU des marmelades , du gibier froid , des fruits secs , du pain de cent espèces différentes! Je crois qu'il faudrait être bien difikile pour ne pas se contenter d'un pareil déjeûner , accompagné d'un accueil cordial.
» Au bal , je m'attendais à fixer sur moi tous les yeux ; mais je vis bientôt que je n'y brillais pas plus que dans une conversation scientifique , car chacun sait danser, comme chacun sait lire. On s'instruit à si bon marché dans cette métropole d'Ecosse , qu'il n'est pas étonnant qu'on l'appelle Y Athènes moderne. On y trouve de l'instruction à tout prix. A propos , en parlant d'Athènes, je vous dirai que je n'ai pas rencontré un seul Grec en Ecosse ; peut-être n'y a-t-il pas de pigeons à y plumer. Mais , pour en revenir à la danse , l'Ecossaise est tout ame en dansant. Quelle agilité! quels pas! quelle fidélité à la mesure! C'est admirable, en vérité. Entre nous, j'ai pris un maître à danser qui me donne des leçons particulières , et vous pouvez compter qu'à mon retour je serai le phénix de
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notre club. Les maîtres à danser doimcnt des bals le soir , et , pour une bagatelle , tous pouvez y voir danser aussi bien que sur le théâtre. On y à ce qn^on appelle la hauit daase^ qui est inimitable.
» Mais ce qui est le plus intéressant , c'est le caractère de maternité qui semble imprimé sur les dames écossaises d'une manière toute particulière. On voit de vieilles grands-mères et des mamans d'nn certain âge amener leurs enfans au bal par demi douzaines. Le regard de tendresse / d'intérêt , d'inquiétude , de désir quMls réussissent fait bomieur au cœur de toutes les femmes , et prouve qu'elles en ont un. Vous voyez même les maris et les femmes se jeter un coup d'œil d'intelligence, comme pour se féliciter mutuellement des succès qu'obtiennent leurs enfans.
» A propos , les Ecossaises appellent leurs maris mon homme; ce qui vous fera rire , vous autres nigauds du sud; mais perraettez--moi de vous dire quMI y a dans cette expression quelque chose de tendre , de convenable , qui marque la possession, et je connais, à Londres, bien des maris qui ne méritent ^ dans aucun sens,
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qu^on l^emplçie pour eux. Heureux le mari qui est pour sa femme mon homme! c'est un noble titre.
» Du bal) passons au spectacle ; la salle est fort belle , mais elle est peu fréquentée. Je velïmagînais que la canaille devait y être d'une tranquillité exemplaire, mais je me trompais; les dieux * y sont aussi bruyans qu'à Londres.
» Quant aux professions savantes , on vous fabrique ici une grosse de docteurs en une matinée. J'ai été voir cette cérémonie, et j'en ai vu de toutes les nations et de toutes les couleurs. Il faut qu'ils aient inventé quelque machine pour leur donner la science infuse en un moment. Il y en avait une telle quantité, que je crus , en les voyant passer pour se présenter à l'examen , que la file ne finirait jamais. Que Dieu prenne en pitié les pauvres malades , et les malheureux plaideurs ! II y a des cours de législation, de médecine, de chimie, de théologie, en un mot, de toutes les sciences possibles. Ce qu'il y a de plus singulier, c'est qu'il existe dans la chaire du professeur une sorte de vertu
* Les spectateurs places au paradis.
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qui fait que celui qui la remplit ne peut manquer d'être savant, car du moment qu'il s'y est assis, on l'appelle toujours ie savant professeur. Cette chaire , de même que la science , est même une sorte de domaine substitué , car on la voit souvent passer régulièrement du père au fils. Comment tout cela peut-il se faire? Peutêtre y a-t-il quelque qualité secrète attachée au vieux bonnet doctoral qu'on met sur la tête du candidat lor3 de sa réception ; et si Ton peut ainsi mettre une vieille tête sur de jeunes épaules , c'est un miracle du génie.
» Les étudians écossais travaillent comme des chevaux de charrue; mais les autres, Anglais, Gallais, Irlandais, Américains, etc., etc., ne songent qu'à se réjouir ; de sorte qu'il faut qu'ils aient le don d'inspiration, s'ils passent avant les premiers , ce qui arrive pourtant quelquefois. Mon ami l'étudiant me dit pourtant que la mode a beaucoup d'influence en médecine ; de sorte que , pour réussir , il ne faut qu'avoir un peu de confiance en soi-même. Je voudrais presque que mes pareils m'eussent fait étudier la médecine au lieu de me planter derrière un comptoir; car je sais que j^ai des manières pré-
yenantes , et Ton m'assure que c'est la grande moitié de ce qu'il faut à un médecin.
>» Mon hètesse est une excellente femme. Elle m'a présenté à un procureur qui demeure au même étage qu'elle , ou ^ comme on le dit en Ecosse, sur k mime palier, M. Muckleweim voulut me faire voir sa maison de campagne , son îardin et son. parc ; mais, à mon grand désappointement, son jardin ne contenait que quelques planches de kails ^, et son parc consistait en deux acres de prairie , sans un seul arbre. Quant à la maison, elle était bien meublée, et il y avait une bibliothèque et une cave dignes d'un lord. Je jetai un coup d'œil sur Tune , mais il me fit examiner Tautre plus à fond ; de sorte que, en sortant de chez lui, j'étais à peu près ce que les Ecossais appellent >i>« ^*.
» Après le souper , il me fit boire un breuvage délectable , qu'on appelle plotty ♦*♦, et qui est fort bien nommé , car il complote contre le cerveau. Ce fut ce qui m^acheVa.
» Le lendemain matin , ^'eiis une petite mor-
* Elspèc'c de chou.
** A demî-îvre.
♦#* Espèce àt punch au genièvre.
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tification. J'avais emprunté, d'un jeune officier, un costume complet de montagnard , et je m'en étais revêtu^ espérant donner dans l'œil d'une nièce de mon hôtesse , brunette fort gentille , qui était arrivée chez sa tante depuis quelques jours. Mais dès qu'elle m'aperçut , elle partit d'un grand éclat de rire , et un étranger , présent à cette scène, me dit en souriant : « N'est pas montagnard qui veut. »
» A cette petite malencontre près , je suis toujours accablé d^ attentions hospitalières , ,et ma mémoire paiera un tribut de reconnaissance à Edimbourg toutes les fois que je songerai à cette ville. Mais l'heure de la poste apj^oche , et il faut que je finisse ma lettre.
» Adieu donc , et croyez-moi toujours
>r Fofre affectionné
» PiERaE Prig.
>* P. 5. Ayez bien soin de ma levrette , et n'oubliez pas de payer ma souscription au club. »
— N** xxxn. — ^
Belyidéra n'a jamais dit à Jaffier : « Souve-^ nez-vous de minnit ! >» d^un ton plus passionné que la jeune Ecossaise qui engage son amant à ne pas oublier cette heure le 3i décembre.
A minuit , le cercle des mois de Tannée précédente est accompli , et une nouvelle ère commence. Le moraliste fait des réflexions sur ce fragment de. siècle qui vient de s'écouler, et il le compare au sable de sa vie , qui tiré aussi à sa fin. Combien de fois le soleil s^est-il levé et couché pour lui! combien de saisons lui ont vu faire le voyage de la vie! combien d'étés et d^hivers ont sillonné son front , flétri ses joues , et argenté ses cheveux! combien ses forces physiques et morales ont-elles décliné ! combien d'avantages qu'il possédait ont disparu sans laisser aucune trace !
Les jeunes gens , quel que soit leur luxe , qui viennent seulement de lancer en mer leur petite barque , et dont le printems pousse à peine ses premiers boutons , ne jettent pas leurs regards en arrière , mais vivent dans Tattente de longues années de plaisirs. Le tems ne leur parait mar^ cber qu^en boitant ; la faux dont il est armé leur semble une béquille , et ils croient que le sable de Tborloge qu'il tient en main ne s'écoulera jamais. Dans Tardeur de leur impatience , ils s'atteleraient volontiers au cbar du soleil poui; le faire marcher plus vite.
Le 3 f décembre , chaque famille , à laquelle se joignent quelques amis particuliers et des parens nombreux (car Tarbre généalogique n'étend nulle part ses rameaux plus loin qu'en Ecosse) , se rassemble pour souper. Onze heures sonnent ; la gaité circule avec la coupe ; Tœil de la vigilance devient moins sévère ; c'est la fleur dont le calice se ferme aux approches de la nuit. L'heure suivante va appeler de nouveaux gages d'amour et d'amitié , de nouvelles assurances de respect et de dévoueinent.
C'est un moment d'inquiétude pour bi^n des îeunes cœurs , dont les battemens , semblables
au mouvement d'mie montre , marquent lés înstass qui s'écoulent , ^t passent akernatWeflMnt de la crainte à Tespér^ftce ; car il est possible qu'un intrus vienne s'emparer de cette offrande d'aSection qu'on voudrait réserver pour Tobjet qu'en préfère.
C'est un moment de jouiss^ace pour le vive jovial , qui se lève de tout coeur pour brasser se& amis à la ronde , et pour le père de famille qui sent son pouls s'accélérer en recevant les embrassemens de ses enfans et en leur donnant sa bénédiction.
C'est un moment d'heureux souvenir pour la tendre épouse qui, l'odl humide , et pourtant le sourire sur les lèvres, reçoit le baiâer de son mari d'un ak moitié religieux, moitié voluptueux : et la bonne mère ne sent pas moins le prix de celui que lui donnent des enlans afiEectueux.
L'imagination a consulté la gatté pour veiller aux intérêts du coNir, et pour jouer des tours innocens capables d'exciter l'enjouement. On place un cousin campagnard près d'ime vieîUe tante qui, depuis bien des années , n'a pas reçu i'hoBunage du baiser du joiir de l'an , et le mat-
tre d'école à c6té d'une vieille fille qui, sans cela^ n'aurait rien à espérer; tandis que, de l'autre cdté de la table, de jeunes filles font jouer l'artillerie de leurs yeux. La tante Marguerite et la cousine Tibby s'en sont fort bien aperçues en se mettant à taJaiie ; elles ont essayé de changer de place ; mais les jeunes espiègles s'arrangent si bien , qu'elles ne peuvent avoir pour voisins que ceux qui leur ont été destinés. Minuit sedtfie , il n'y a pas moyen de ce-> culer , et le baiser donné aux deux vieilles est le signal d'un red^bkment de gi^té '
Mais les baisers les plus délicieux doivent se recevoiravec une retenoe modeste, et il faut savoir supporter de bonne grâce les petites mor-. tifications. Quelquefois une beauté maligne se lève de table quelques secondes avant minuit, et cherclie quelque prétexte pour s'avancer vers la porte , le sein doublement agité par la crainte que celui qu'elle attend n'arrivée pas à point n^nmé , et par l'inquiiétude qu'on ne s'aperçoive qu'elle a désiré en recevoir le premier baiser du jour de l'an.^
Conmie on ne doit jamais onblier les faiùnblea .annales du pauvre, transportons-nons en
idée à la porte de la maison ; nous y trouverons Jenny ou Peggy , attendant celui qui est Vobjet de leur préférence, et prêtes à recevoir et à accorder , discrètement et sans bruit , les prémices du jour de Tan. Si, au lieu de Jemmy ou de John, c^est un maître qni arrive, elles seront flattées du baiser qu^elles pourront en recevoir, mais leur cœur sera moins satisfait. Soyez exact à rheure, est alors la devise nationale, et quiconque viole sa promesse est une nymphe sans foi, ou un berger indifférent.
Les délais sont dangereux en amour, et la moindre méprise peut être fatale en cette joyeuse occasion. Quel chagrin pour la pauvre fille dont le cœur est Tasile de la sincérité , et qui ne voit pas arriver son amant en ce moment critique ! Quel accablement succède à la joie qui Taniniait ! Comme le feu de ses yeux s^éteint tout à coup! comme tous ses traits annoncent Tespérance déçue! comme son affection est blessée par cette violation de promesse ! Puisse Tamour préserver d'une pareille épreuve les fils et filles de la Calédonie!
Et vous, stoïciens glacés! vous, âmes engourdies par Tapathie! vous qui n'êtes sensibles
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iqn^à la distance que le hasard peut avoir mise entre vous et vos semblables , que votre présence ne rembrunisse pas Thorlzon des Scandinaves pendant cette époque de plaisir et de galté. La retraite de votre cabinet et la lueur p&le de votre lampe conviennent mieux à vos sombres habitudes que le séjour de Penjouement et de Tinnocence.
Mais vous, joyeux garçons, jeunes filles pleinés de vivacité , enfans des montagnes ou habitans des plaines! vous qui foulez aux pieds la bruyère, et qui' faites des bouquets des plus belles fleurs des champs, puissiez-vous recevoir le premier baiser du jour de Tan de celui ou de celle qui tient le premier rang dans votre affection , ou le lui accorder ! Qu'aucun oubli , qu'aucune méprise ne puisse ternir T éclat de vos yeux , et appeler sur vos joues plus de couleurs qae la nature ne leur en a données ! Puissent les ténèbres de minuit briller pour vous de plus d'éclat que les rayons du soleil levant ! puissent vos plaisirs être toujours accompagnés d'innocence ! puisse la joie qui préside au commencement d'une année n'être que l'heureux présage d'un grand nombre d'autres aussi joyeuses! puisse i« i3
2QO MINUIT,
la jeimesse avoir toujours droit i U tendresse, et la vieillesse an respect! puissutt le myrte de Vtous et U TÎgne de Bacchns s'enIrelaGer avec cette ëconomie de plaisir que prescrivent la sagesse et la modération! et, pendant que vous répandez des flenrs snr le sentier de là vie qui s'ouvre devant vons, puîssiez-vous en recneillir, pour profit, la paix, l'abondance, l'harmonie, le plaisir et le bimlieut.'
HOGMANT.
agi