UN MOIS DE MISANTHROPIE
On peut rester seul au ntilieu de afx ceat mille personnes.
J. S. ROVSSIAV.
Peut-être me trouvera- t-on maniërë, si je db que les voyages ont leur printems. Cependant, c'çst ainst que je caractérise le premier mois passé dans un pays nouveau , dans une grande ville qui nous est inconnue, et où Ton n'est connu de personne. Cette fraîcheur de sensations a quelque chose de printannier. Rien de ^ si voluptueux qu'une totale exemption de «oins , d^affaires et de devoirs. Quoi! pas même une carte à déposer chez le suisse, pas une révérence ni un coup de chapeau , pas une demande à faire ni un refus à essuyer , pas un enuuyeux à
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stibîr; c'est divin i C'est le nuage couvrant Enée lorsqu'il entra à Carthage. Rien de plus suave que cette souveraine indépendance. !NuI n'a le droit de m'arrêter pour m' assommer de lieux communs sur ma santé , sur le tems , sur mes craintes ou mes espérances , auxquelles souvent il ne prend pas le moindre intérêt. Personne ne me dît : « On ne vous voit- plus chez M"® de... elle se plaint beaucoup de vous. On vous reçoit si bien dans cette maison; Totre négligence est de Tingratitudc. >» Un autre: « Je vous l'avais bien dit ; vous n'avez pas renouvelé vos instances en faveur de ce pauvre jeune homme , et un de §es*concurrehs vient d'obtenir la place. Vous n'entendez rien aux sollicitations : à présent ,*il faut monter k l'assaut posr obtenir le moindre succès. » Celui-ci s'approchant d'un air de mystère m'attaque en ce$ mots : <e On lut dimanche votre Hier et Aujourd'hui* àdins le salon de M"* Farville ; cette lecture produisit un mauvais effet ; on s'obstina à y voir des personnalités , .et on s'en est permis quelques-unes centre vous. » Puis un autre :" « Ma foi je vous rencontre bien à propos. Je n'ai rien à feire; nous ne nous quitterons pas de la journée. »
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Ainsi , grâce à mon absence , j'ai évite un remords, un regret, une blessure et un ennuyeux.
Quand je rentre chez moi , je ne trouve point de billet conçu en ces termes i « J'étais sûr qu'on mésinterpréterait. vos intentions. Que ne parliez- vous plus clairement? votre maudite dé- ' licatesse a tout gâté. Yentz chez moi ce soir ; il n'y ^ pas un moment à perdre ; nous nous concerterons pour mettre fin à cette tracasserie qui me donne de vives inquiétudes. » Autre billet : « Ces messieurs partent demain dans la soirée. J'ai mille affaires, et je'suis obligé de vous réunir dès Taube du jour. Je vous attends donc , dans mon cabinet ^ à six heures précises. >« Et encore un».: « Mob cher ami , nos trois provinciales exigent que nous les conduisions .demain au Vaudeville. Ainsi nous dînerons ensemble. Soyez chez moi à cinq heures ; nous partagerons une corvée dont il n'y a pas moyen de se dispenser. » Si je reste au logis, j'y trouve encmre une sécurité parfaite. On frappe à ma porte , et je réponds d'une voix pleine : « Entrez, » sans ressentir le moindre effroi; car ce ne sera ni un emprunteur, ni un fâcheux , ni un
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arëaiu:kr, m une invitation. « Monsieur, me dit un talet de l'auberge, la voiture est avancée... le dîner est >ervi... voilà les billets de loge , » ou bien : * Monsieur proidra-t-il du thé ce soir ? » J'aime assez ces soites de dérangemens , parce qu'ils sont. tous prévus.
Ainsi , je vas , je viens , savourant les délices du désœuvrement ; ce mot répond mal à ma pensée. Un flanenr qui observe le matin, et qui écrit le soir, est moins désceuvré que bien des gens dont Tesprit sommeille tandis que leurs jambes sont très-actives. Mon cours de misan* thropie durera nn mois; c'est bien peu. Craignant de violer cet engagement, presque toujours je me fais servir dans ma chambre pour éviter les connaissances d^ table ^d'hôte. Cependant , lorsque par hasard j'y dine , si je m'aperçois que mon ^r d'étrangeté ou de bonhomie m'attire les tendres regards d'un convive, j'étouffe aussitôt ce germe de sympathie en rembrunissant ma figure; eels^me réussit; le charme s'évapore et r,on me néglige.
Le matin , je me lance dans lés quartiers populeux^ les places, les marchés, les bazars; je m'insinue a;u plus épais de la foule avec l'as-* surance d'un Russe né dans la grande Wllionne;
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je cherche à démêler le caractère natioHal sQits ces moustaches , ces barbes épaisses jet ce haut bomiet qui ombrage des traits souvent mâles et doux. Un fond de gaité , de malice et d'inseu-^ ciance, caractérise ce peuple ; en Texaminapt, on comprend les miraclefi de civilisation que les grands princes peuvent t)btenir de lui. Je regarde les costumes, les marchandises, les chevaux, la forme des chars, des harnais, des fouets, celle d€s voitures de campagne ; j^écoute le cri des vendeurs , les complaintes des acheteurs ; rien n'est perdu pour moi. La signification des motsm'échappe , maïs je devine kà sentimens , et mon oreille prend plaisir à la mélodie du dialecte national , même dans ces bouches, vulgaires. . .
Après diner, je change le théâtre de mes; amusemens. Mon domestique me sert de cice^ rone ; il sait lé russe , le français et l'allemand t de plus, il connaît tout le monde; c'est trèscommode. Il m^ suit dans les réunions champêtres de la haute volée. Je puis me croire à * mille lieues du pays où je me promenais ce matin ; nouveau langage , nouveaux costumes , mentons rasés , bonne compagnie. Krestowshy est la région des grâces ; on y parle français