SAINT-PÉTERSBOURG
"I^fiiprime mon^^nie à cei tr*raa« htarvui^ £l mon règne éclatant se réfléchit sur eax. Thomas, PrV/'/iVf.
Le noble étranger qui, en entrant à Pëtersbourg, lui adressa brosquement ces mots ^ Ville superbe , que fais-tu là^ » arriva certainement dans rhiver, le jour d'une tourmente, d'un chasse-neige, loi laideur de la saison iait c<mtraste ayec la beauté de cette capitale. En été , où le climat du nord ressemble prodigieusement à celui du midi, il ne viendra point à Tidée de faire cette question ; et même , pour peu qu'un voyageur ait le sentiment du beau, il s'écriera avec transport : « Je te salue , ô la plus belle des cités ! » ^oin de s'indigner du choix de Tem-
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placement, il admirera la convenance de I9 ftosîtîon , et cette admiration se prolongera presque jusqu'à la fin d'octobre ; mais si, alors, le froid s'élève de vingt à trente degrés, il est trèspossible qu'il ressente un mouvement d'hameur contre le fondateur, et qùHl dise aussi : « Pétersbourg, que fais -tu là? et qu y fais-je moimême? » Cependant je ne vqux pas m'^pouvanter d'avance : le nord jouit c^ttç année du climat d'Italie ; conservons nos illusions et notre ravissement jusqu'au premier flocon de neige.
Cette ville est jeune , belle , propre , élégante , bâtie sur un plan régulier, et symétrique sans monotonie; les rues sont très-larges^ les maisons ift)4t point cette hauteur démesurée qui intercepte^l'air et le jow. Un Russe de boime compagnie ne consent pas à monter plus de deux étages. Les façades.sont bien décorées. On peut appeler cette ville la ville aux colonaes. Peutêtre en a-t-on abusé , mais enfin c'est un bril^ lant défaut; il contribue à la majgnificence du
coup-d'œil. "
Il est un point d'où Pétersbourg étale ^ux yeux l'ensemble de son immense panorama : c'est le j)ont du jardin d'éle. Un ,soir , par un
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beau coacher 4u soleil , j'y rencontrai le comte Amëdëe. Voulant me faire partager son admiration pour les objets qui variaien): cette perspec^ thre, il me les nommait tous, comme Hélène dësigita jadis à Priam les béros de Tarmëe grecque.
' M Voyez, me disait-4, sur la rive droite du fleuve, la fortenesse renfermant dans sa vaste enceinte T église de Saint-Pierre etfiaint-Pau) dont la baute flècbe d^or domine les remparts ; cette gerbe de feu , brillant au milieu d'épaisses vapeurs , au dessus d'une toiture verte , nous indique TbAtel des Monnaies , situé aussi dans rintériesur de la citadelle.
» Plus loin, à droite, au fond de Tborizon, ces arbres majestueuit inclinent leur feuillage devant les rives de la petite Neva. Comment vous nommer cette multitude de clocbers éclatans dont s'enorgueillissent les régions de l'air? Voilà, dans le Vassiliostroff, le d6me d'une égfise que j'ai vu commencer, finir et inaugurer dans l'espace de deux ans; elle est surmontée d une statue de cuivre argenté. Voilà la Boiur^e et ses deux colonnes rostrales ; la ligne immense des douze collèges, autrefois renfermant I. a
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les divers ministères; les édifices de la Douane ^ r Académie des Sciences , celle des Beaux- Arts , et , au bout de cette imposante perspective, rÉcoIe des Mines, assise à 1- extrémité de la courbe décrite par le fleuve..
» Sur lai-ive gauche se déroule la belle griUe du Jardin -d'Été; au fond de ce jardin s'élève le Palais- Michel, construit sous Paul 1*% et dans lequel il monrut. Franchissez de rœille Chanoip* de-Mars, théâtre des belles revues dé la garde impériale , et au dessus, des arbres , dans la ligne diagonale , vous apercevez le palais éjévé pour son altesse le grand-duc Michel et sa spirituelle compagne ; enfin le dÀme de l'église catholique, et celui de Kasan, église métropolitaine jusqu'à nouvel ordrfe.
» Après cette excursion hors des rivages de la Neva, revenons à cette ligne immense de bâtimetis qui forment le quai de la cour. Voilà la maison de madame Ribas , épouse de Tancien amiral; le palais de marbre, Fhôtel du comte Litta , celui du prince Gagarin , l'ambassade de Fr^ce, l'Hermîtage, le Palais -d'Hiver, le vaste édifice de ramîrauté avec ses deux pavillons, se^ descentes en granit et sa floche d'or
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siinnontée d'un vaisseau ; plus loin , la statue de Pierre-le- Grand , le poiit ^'Isaac , le Sénat ; et 9 au fond de Fhorizon, le quai Anglais, dont nos regards atteignent à peine les dernières maisons.
» Voyez ces clialoupes qui fuient sous Yombrage parallMèment aux deux côtés dti Jardind'Été; ces eaux^ prêtées généreusement' à la yiUe par la Neva , forment les canaux de la Foiitanka et de la Moïka ; ils concourent , avec * celui de Smte-Catherine, à baigner les plus beaux q[uartiers, dans la direction de Test à Touest; après un cours de quatre werstes (une lieùe ) , ils rejoigneal le :fleuve à l'endroit où lui-même ie jette dans le golfe.
» Tel est le tdbleau*qui s'offre devant nous, A présent faisons volte-face , et remontons le conrs dû fleuve. A droite nous voyons le faubourg Gagarin , Tégliâe de TArsenal , les clochers du vieux monastère de Smoina , Tlnslitut des demoiselles nobles ^.et la toiture verdoyante du palais dala Tauride; sur la rive opposée , le vieux Pétersbourg , THôpital militaire, l'Académie de médecine, plusieurs églises, et, en* fin , les alentours.du village d'Qbkta. »
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Ajoutez à cette multitade de beaux édifices Timmense étendue de la rivière se divisant en plusieurs branches , les forêts de mits i]ui s'élèvent de plusieurs points , les navires sta*' tionnés devant les ponts , qui^ à deux heures du matin , s^ouvrent pour leur donner passage ; les milliers de gondoles se croisant dans tous les sens , les beaux trottoirs , les parapets et les revétemehs en marbre formant l'enceinte dn ^fleuve. Vous conviendrez avec înoî qu'il est impossible d'embrasser d'un seul coup-d'âeil un tableau plus varié , plus riche et plus imposant; et remarquez que pour en jouir dans toute son étendue Y nous ne changeâmes point de place; nos yeux firent beaucoup de cheij^ii , mais tous nos mouvemens se sont bornés à un demi-tour à droite. ^
La pierre de taille manque ici, mais on ne s'en désole point ; les briques suppléent parfaitement à ces masses énormes que nous entassons péniblement. Plusieurs avantages contrebalancent cett« privation; d'abord, on bâtit plus lestement * ; une maison s'élève avec toute
« En 1820 , la capitale se composait de trois mille
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la solidité possible, et cependant avec nne inconcevable rapidité : on dirait quç les fées s'en mêlent. Les bxjques disparaissent , et une couclie de f>ei]iture blanche, jaunâtre ou café au lait y dans le goût italien, vient réjouir les yeux. Les regards s^accoutument si bien à la Variété et à la fraifcheufr des nuances, que Ton ne 'sait aucun gré au palais de marbre d^ètre .construit en grosses pierres de granit. C'est Tunique maison de ce genre; sa beauté disparate est d'un*
étnï detlz maisons en pierre, et de cinq mille deux cent <{uatre-Tingt-trob en bois , y compris deux cent trente fabriques. Elle a^reote-trois wérstes et demife de circonférence (huit lieues et demie environ) et neuf de diamètre (deux lieues un quart). Elle contient sept Iles formées par les bra« de la Neva, et se divise en douie parties formant cinquante-quatre quartiers et quatre cent trepte-et'-une rues. Dans le nombre des dix branches de la Neva sont compris les trois grands canaux qui arrosent la ville , sur la rive gauche du fleuve. On compte à Pétersbourg cent cinquante-six ponts / dont douse en. fonte , trente-et-un en granit , et les autres en boîs« Il y a cent quinze églises pour le rit grec, sans compter les chapelles. Les saintes images étincel— lent dW, d'argent et de pierreries; le mobilier des églises est de la plus grande magnificence. Les cultes étrangers ont trent^trois églises ou temples.
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triste aspect. Quand je me trouye en face de ce noir palais, je devfens sérieux, et pour moi c'est nn accident.
On pense bien que la peinture des bâtimens souffre des atteintes de IHiiver ; cela condamne à un badigeonoage fréquent. Cette dépense est peir onéreuse , et la ville gagne ,^ à ces réparations , de conserver un air de jeane$5e ; aus^ , dût*elle exister trois mille ans , on ne lui donnera jamais son âge .
Je ne sais quel est le ministre étranger qui comparait Pétersbourg à une magnifique salle de spectacle dans ses jours de solitude, où les acteurs jouent pour eux et pour Quelques amateurs. Cette comparaison est juste ; la grandeur:
^de la ville excède celle de sa population. J'en faisais la remarque à un Russe, amant passionné de son pays ; il me répliqua , comme le poite Le Mierre pour les représentations de ses tragédies : « Il y a beaucoup de monde , mais ,
-en vérité, je ne sais où il se fourre. — Toujours^ n'est-ce pas sur cette place, lui dis-je {nous traversions celle d'Isaac), car l'herbe y croît assez pour nourrir bonnétement une douzaine de chèvres. »
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Le comte Mil^ëradoyitsch *, gonverneiir général y m'assurait que le dernier dénombrement offire nn total de trois cent soixante-cincfnflle âmes, sans y comprendre la garde impériale; les mes, les quais et les places sont si espaces , qu^un million d'habitans pourraient circuler sans qnMl y eût coudoiement. Beaucoup de gens crment qve la population ne va point à trois cent mille araes : c'est trop juger star les apparences. La domesticité, classe casanière,. est fort nombreuse ; les grandes dames , négligeant un des premiers principes de l'hygiène , sortent fort peu à pied, et les femmes de marchands restent beaucoup chez elles. Les ouvriers, très^ laborieux, ne quittent guère leurs ateliers, et ne font point le lundi , ni même le mardi , comme dans nos vieilles sociétés, méridionales , oii le peuple , affamé de plaisirs , se donne très -souvent les délices dès cafés ou des jeux ensan-^ glantés du mélodrame. Il serait doue difficile de dénombrer les habit ans & vue d'ceil. dans uner ville où les grandes fortunes vont en voittare, et ks demi-fortunes restent chez elles.
♦ C^ général a élé tué dans, l'émeute militaire de i8a5. •
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Le tableau habituel de la circàlation nVrieit d'agréable ; la multitude d^hommes barbus étoime les regards, novices. Cette parure n^est belle et vénërabte que lorsqu'elle est soignée , longue , épaisse , et' accompagnée d^un riche costume r dépourrué de ces avantages , elle rend souveui la physionomie dure ou farouche. Les hommes du peuple la portent fort mal , et n'en .comprennent point la dignité. Bien d'aussi laid eiheore que la taiHe de leurs cheveux; ils sont coupés courts et droits au bas de la nuqoé ; Yun ne passe pas l'autre , ce qui , pour nous autres Français, est d'un aspect sinistre : on en devise facilement là. raison. Le costume d^hivc» est une peau de mouton retournée ; cette peau devient luisante et crasseuse. En été, l'habil n'est guère plus gracieux; les chemises d'étoffe rayée flottent sur les genoux , au Keu d^étre enfermées dan^ le pantalon; les femmes portent des bottes , et se couvrent de pelisses grossières - bu de longues camisoles i gros plis qui descendent à moitié jupe et déguisent les formes. La classe marchande est vêtue très-proprement, mais les jeunes gens adoptent un costume mixte qui n'est plus le caOetan, et qui riest pas can-
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Gore la redingote. La barbe , seul débris de la mise antique , .tranche désagréablement avec tout le reste. Les femmes renoncent ^ je ne sais pourquoi , au costume national pour porter foot gauchement la caricature de nos modes..
Les soldats , hors du service et des manauvres , sont enveloppés d'un sarrau couleur paim bis , et serré au milieu du corps , ce qui n'a rien d^agréable.
Mais les jours de fête , lorsque toute la yille s^endimànche , le tableau se colore , surtout quand de vieux Russes , fidèles aux traditions , et abaissant un regard dédaigneux sur notre frac étriqué, viennent étaler dJIis les promenades le noble habit de leurs ancêtres *•
* Ce qui m*a skigunèrement frappé dans \t tableau Je la circulation, c*est la sérénité des physjonotnies cfaet les gens du peuple. Les anxiétés de rezistence ne s*y peignent point en traits déchirans comme- dans pJu*siçnrs grandes Tiiics méridionales ; la grossièreté et le bon marché des alimens et .des boissons diverses, Tindifférence des Russes pour le coucher , puisqu*ils dor->. méat sur un poêle , sur une planche , tout leur est bon ; enfin , le patronage , qui est pour eux un iûr abri contre la mifl^e, concourt aussi à leur inspirer tranquillité d*esprit et imprévoyance du lendemain. A Paris, des
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Un autre étranger compara cette ville à niie très-belle femme parfaitement bien mise , mais très-m^l chaussée. Le pavé mérite en effet cette épigramme ; il se compose de cailloux pointus , et fort mal liés entre eux par un sable léger que le vent enlève et fait tourbillonner d^nne façon très-incommode pour les yeux ; mais de beats trottoirs, construits en dalles très^ larges, sont une véritable Providence pour les piétons , qui n'ont presque rien à démêler avecjes voitures , et encore moins avec ces lourdes charrettes qui ébranlent les maisons, épouvantent les passans , et souvent font mieux que de les effrayer. Les trois grands canaux qui traversent la ville dans toute son étendue dispensent de ces voitures .à décombres et à moellons dont notre capitale est
besoins plus multipliés et plus dispendieux rendent ia vie plus difTîcile. Une femme privée de son café au lait , et tourmeiftée pour les frais de location , est très— mal^ heureuse ; si Tabsence du travail vient compHquer ses embarras, elle est réduite au désespoir. Souvent X)n rencontre des figures effrayantes qu^on serait tenté d« suivre pour se mettre entre elles et la rivière , qu'elles semblent chercher. Ici les suicides sont extrêmement rares; tes filets de Saint-Cloud feraient très-màl leurs affaires dans les eaux.de la 'Neva.
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âsscmrdie; les barques fonndsseat tous les ma-, tériauri transportent les bob , approvisionBeBl les marchés, et font tous les déménagemens. Les^gens qui bâtissent sont obligés d'eatotirer l'emplacement des travaux d'un mur en planchcs , et Ton ne voit les ouvrieW^ue lorsqu'ils sont en l'air.
Ainsi 9 au moyen du service des barques, les' rues sont exclusivement laissées aux carrosses ^ aux droscKky et aux voitures de place. De là , point d'accidens , point de chars accrochés , point d'engorgement dé voitures , point de cris , point d'exaspératiott contre les voitures. Pressé ou non pressé , on va toujours comme l'éclair , sans rentrer chez soi avec le remords d'avoir écrasé quelqu'un.
Cela me rappelle la superbe d'ùu cocher de fiacre parisien que j'eus le tort de traiter de gueux; il est vrai qu ilavait eu celui de ce clouer contre un mur avec son timon , et lorsqu'on est à moitié écrasé , on ne songe guère à ménager sts termes. << Qui est le plus gueux de nous deux? me répondit-il d'une voix enrouée ; tu vas toujours à pied comme un chien , et moi je roule toujours carrosse. >» Le mot était heureux , bien
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que répitfaète de chien fût surabondante V et le toujours un peu blessant pour ramour- propre « Mais les hommes d'esprit, quel que soit leur rang, ne savent point s'arrêter : c'est un grand défaut , surtout chez un cocher de fiacre.
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