CHARITÉ DES RUSSES
U9 icortcl bienfafsant approche de DIen mint. L. Racihk, ia Reiigiù».
Le peuple russe est Irès-charitable ; depuis qu'il s'est mis en contact avec les nations policées, ses mœurs ont subi de grands changemens , mais son antique bienfaisance est immuable ; la civilisation aura beau faire , elh ne parviendra point à déraciner cette opiniâtre vertu ; le peuple restera bon comme il reste barbu. L^égoïsme fera encore moins de prosélytes que le rasoir.
Jamais la main do pauvre ne s^ouvre sans que celle du passant n'y dépose une modeste offrande; Jamais vous n'entendez prononcer ces mots : « Que Dieu vous assiste; » ce qui veut dire : li Laissez*moi , vous m'ennuyez; » eu bien
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ces paroles plus dures encore : « Bonhomme , passez votre chemin , fl n'y a rien pour vous. » Chez les Russes , ces phrases sont inconnues ; le pauvre mougîl ne se dispense point de donner à plus paul\:e que lui.
Nos aniis de Paris ra'onf soavent comparé à M. Musard; je soutiens cette réputation dans .les rues de cette capitale , où je prends plaisir i m'arrôter , parce que très-souvent le tableaa de la charité publique me vaut de douces émotions,
Eencontre-t-on sur les trottoirs des soldats conduisant une troupe de prisonniers , aussitôt Touvrier, le marchand sortent de leur boutique et poursuivent le cortège pour offrir la pièce de monnaie; Testafetté arrête son cheval, Pisvotchik son traîneau, le vendeur retient son cri, le conteur interrompt son discours, efaacon saisit l'occasion de donner; nul ne consentirait à rentrer chez lui avec le remords d'un refus. X!\m des captifs reçoit le tout en silence , et te bienfaiteur, ôtant son bonnet, s^incline devant Tobligé; c'est un hommage au malheur, e'est r expression de cette pensée : <c Je te remercie d'accepter mon tribut; je suis le.plu^ heureux, pu&que je donner » Un tronc est placé à la porte
de chdque prison , 00 1« vide ctuique jour; les pasiians ne k voient jamais sans y jeter leur aitmène.
La mendicité n'abonde pas; on venconlre çà et là quelques panvres sans haillons ; leurs tMrenées sont knr signal de détresse; ptusienrs d'entre eux, et surtout les gens de campagne, entrent dans les vastes cours des mai^ns en cbantant des cantiques. Dès le premier verset, le froid s*ëlevât-il à vingt-cîrtq degré? , o» voit s'ouvrii" trente ^fossistas, d'où se précifMte »»e pluie de kopéks enveloppés de papier^ L'^^nlation és\ générale. Le eantique est inlierroni)^ par le soin àt tpamasser les dons épars sur ta neige ^ mais bientôt il recommence avee pins d'éclat dans la voix ; la reconnaii^sance anime le musicien. Les aveugles n'ont ni lyre , ni violon ; il s'écoulçra encore bien dés aimées avant, que la misère ait une gnité assess française pour implorer la compassion SLyee ies ponts-nftifi.
La gratitndé de celui qnl donne pour celui qui reçoit , se retrouve dans le palais des grands comme dana les rues. Quand, après avoit diné cbess un seigneur rasse , vous prenes congé de lui, il vous remercie d*un ton naturel et gra*
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cLeux du plaisir que vous avez bien voulu lui faire ; cette coutume traditionelle me parait le sublime de l'hospitalité; ainsi que les arts, les sentimens ont leur beau antique.
En Russie , Tadieu s 'exprime par le moi praitchi^ il veut iXit pardonnez-moi ; cette locution est employée dans le cas où , involontairement y on aurait dit une parole blessante, ou abusé de la patience de l'interlocuteur. Prévoyance admirable! Ce serait un bon usage à introduire chez nous : combien d'orateurs de l'une et l'autre chambre , combien d'avocats, combien d'ennuyeux de salons , que de poëmes , que de mémoires , que de tragédies et comédies devraient finir par le mot prait- chif
Quant à la vieille et franche hospitalité , plus la Russie se police et moins cette vertu a de quoi s'exercer avec les voyageurs. C'est naturel v rindustfie des maisons où Ton paie fait tort aux maisons où l'on donne; l'étranger préfère les auberges, parce qu'il y est plus libre. Un officier, arrivant du Kamtchaka, me disait 4 « A mesure que j'avançais vers la civilisation, je voyais décroître l'hospitalité. Mais la première auberge qui s'éleva, entre Tpbolsk et Irkoutske»
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fut regardée par les naturels du pays comnie une calamité ; les mougiks s^attroupaient autour de cette maison : « Eh quoi! disaient-ils à l'hôte , n'auras-tu pas honte de demander de Targent à ceux qui voudront bien te faire le jplaisir d'entrer chez toi? Malheureux! tu déshonores notre village ! depuis la création du monde, on ne vit jamais chez nous pareille indignité. » L'aubergiste était Italien; jamais homme du pays n'aurait pu consentir à prendre un état considéré cotnme la plus honteuse profession. Ces mœurs étaient un débris du règne d'Astrée! peu à peu cette rigidité de principes s'est adoucie; l'exemple est un torrent qui finit par entraîner les âmes les plus généreuses. '
J'ai recueilli dans une nouvelle russe, qui se rattache au célèbre maréchal Razoumovsky , des détails sur la manière dont les seigneurs, du tems de Catherine amphytrionisaieni leurs hôtes. Tenir table ouverte et réunir chaque jour trente à quarante convives, était une des premières douceurs de Topulence; aujourd'hui, les salles à manger se sont rétrécies ; les dîners priés ont anéanti le libre arbitre qui vous portait indistinctement vers toutes les tables; le choix dépendait du
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quartier où Ton se trouvait. Moshou la grande se ressent encore des vieilles habitudes^, c^estla ville de rEurope où l'on est le plus sûr de ne pas contrarier les maîtres de maison en venant s'asseoir au banquet de famille.
M. Nariscbkin , grand éeuyer de Timpératriee Catherine , et père du grand chambellan actuel *, passait Tétë dans une dëticieose demeure qu^il avait sur la route de Pëterhoff. U« )Our , se voyant menacé de dîner en famille , ce ^u'il redoutait beadcoup, il prend sa, lunette, un graiid porte-voix, et monte an belvédère. Ce porte-voix faisait Toffice de billets d'invitation à ceux qui passaient sur la route; souvent il éprouvait un refus , la voiture continuait son chemin , et le grand éeuyer s^t désolait. Ce jourlà , une jolie calèche se présente au bout de sa lunette ; il voit dans l'intérieur un homme fort bien vêtu ^ et un domestique derrière ; il est enchanté , et le voilà soufflant ces paroles dans le tube hospitalier : « Monsieur, voulez-vous bien me faire l'honneur de venir dîner chez moi ,
* M. de Nariichkîn , grand chambellan de la cour de Russie , est mort à Puris il y a environ deux ans.
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TOUS m'obligerez beaucoup. » Ce fat avec ra> vissêment qâ'il vit ia èalèche se détourner èl prendre la route de sa demeure : rinconTiu , en MTivant, remercia M. Nariscbkin , le porfe-voix et toute la famille ; on se mit à table; Des questions^ pas une! on né voulait point gêner im convive ^par une vaine curiosité. Celui-ci était Français, et sous ce bienheureux règne on raffolait de nous. Le repas fut gai ; en sortant de table, OH alla s'asseoir sur la terrasse. BSehtAt on voit arriver une voiture k srjt chevaux; le Français l'examine , témoigne quelque embarras, s'excuse et disparaît. Quelques momens après on introduit le prinde Bariatinsky, «« Ah! prince , que n'êtes- vous venu deux heures plus tôt, dît M. de Narîschkin. — Plût iau ciel, répliqua le prince, car j'ai dîné détestablement. — Comment donc ? -^ Oui, j'avais envoyé ce matin mon coqiiin de cuisliniet à la ville , et ce drôl^-là n'est pas encore revenu; ces Français
sont indisciplinables Mais quoi! je ne me
trompe pas^ le voilà dans cçtte calèche fuyant comme si le diable l'emportait ; que faisiez- vous donc ici de ce maroufie-là! — Ma foi, cher' prince, que vous dirai- je, il a dtqé avec nous;
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c'est un très-aimable homme , causant à meryeille ; je lui pardonne de bon couir. La profondeur de ses remarques sur Part des entremets m'étonnait bien un peu; mais j'y ai gagne la certitude que mon cuisinier est excellent : il a tout loué en profond connaisseur. -^ Allons , je devine , c'est le malencontreux porte-yoix qui vous procura ce noble convive ;.icoutez, mon cher, si vous conservez cette marotte, vous
finirez par dîner avec le -^ Je vous arrête,
cher prince; pour moi , le pire de tous les maux, c'est Tennui; j'ai donc résolu de faire mon possible pour ne point m'ennuyer, et jusqu'à ce jour, cela ne m'a pas trop mal réussi. »
Ces amphytrions prodigues, qui naguère se trouvaient en grand nombre , sont devenus assez rares; mais ils conservent encore un certainluxe de convives. Le prince S donne deux
fois par semaine un diner de trente couverts, sans invitations. Lorsqu'il partit dernièrement pour ses terres, il se dit.que, sur trente personnes, quinze habitués éprouveraient une incertitude pénible k l'heure du diner le jeudi et le dimanche ; alors , faisant appeler son maître d'hôtel , il lui ordonna de ne rien déranger aux usages de