CHARITE DES RUSSES
la maison. Que me^ riches amis prennent exemple sur ce brave seigneur , et restent avertis qu'à mon retour de Russie , j'irai déjeuner chez eux le lendemain de leur départ pour la campagne.
La générosité des Russes vient au secours de' toutes les infortunes-, sans acception de perst>nnesni de pays. Pour eux, tous les hommes sont des hommes ; on dirait même que le malheur des étrangers leur impose des oblîga- , tiens particulières. M. ***, membre de notre académie des inscriptions et belles-lettres , vint à Pétersbourg pour essayer de corriger sa mauvaise fortune ; sa femme et huit enfans le suivirent dans cet exil volontaire; M. *** ouvrit des cours de littérature , d'histoire, et donna des leçons particulières. Pendant plusieurs années' il' soutint hdnorablement sa nombreuse famille •,' mais sans pouvoir faire des économies. La veille ' de sa mort il écrivit une lettre fort touchante,' qui fut insérée dans un journal russe ; elle était adressée aux âmes généreuses , en Russie; c'était presque l'adresser à tout le monde. Le jour même de l'enterrement , les enfans furent enlevés et recueillis par les premières familles, pour
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y être élevés et traités comme les ^âns de lâ maison. Quant à la veuve , elle éprouva rembarras du choix : chacun se disputait le plai'sir de la recevoir et de la consoler.
Un Français , professeur à Tun des instituts de cette ville « se promenant dans les allées de r Amirauté, fut mordu au doigt par un petit c.hien qu'il voulait caresser; cette morsure fut si légère qu'il ne songea seulement pas à raconter eu famille ce petit accident : c^était eir 1 8 1 8. Le 20 du mois de mars 1823, ce professeur, au sortir de la classe, éprouva un état si extraordinaire, que sa pensée se reporta aussitôt vers la morsure du petit chien. Il fut consulter un médecin de ses amis ; ce dernier, après Tavoir attentivement observé , tui conseilla de se reàdre à l'hospice de l'Institut , comme mesure de précaution. Rentré .chez lui, le malade adressa de tendre^ adieux à sa femme et à ses enfans ) mais il eut le courage 'de (a>lorer. son absence et de se taire sur les véritables motifs. Rendu à l'hospice, rhydrophobie se déclara avec une violence qui enleva tout espoir aux médecins ; ce malheureux professeur mourut dans d'horribles convulsions. Il avait treize ans de service ;
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ki, la pension de retraite se ressent de la mesqmnerie des appointemens ; celle de la veuve se rédni^t à cent vingt -cinq roubles... Un jour- . nal f après avoir annoncé la mort tragique du professeur, fit appel à rhumanité de s^s abonnés en faveur de la malheureuse famille. En moins de quarante-huit heures, dix mille roubles furent adressés à la caisse de ce journal ; cette soJDime, placée à la banque, donne à la veuve un petit revenu de cinq cents roubles. De$ Dames ont adopté les petites filles , et le gouvouement a placé trois ''garçons à Técole des cadets; tout cela s'est fait en trois jours;
Je. me trouvai dernièrement chez un des pre^ miers .officiers de la cour, lorsque son valet-dechambre lui remit la lettre d'uneidame qui îm-< plorait la charité d'une des grandes duchesses. Cette dame était dans une voiture de louage attelée de quatre cihevaux; j'ouvris la fen|tre pour me convaincre de 1% singularité du contraste qi^ présentait l'équipage avec Tobjet de la visite : « Cela m se voit qu^én Russie , dis-je à M. ***; quelserait Tétonnement de nos curés de Paris, si une dame descendait d'une voiture à
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quatre chevaux poar imp^lorer leur biea&isance ? » . . ,
Un poète. sMtait élevé jusqu'au traîneau at-:, télé. d'un fort beau cheval; ce train, quoique modeste,. n'est pas fort cH)nimun chez les poètes russes. Tout à coup le cheval meurt ; le. poète s'afflige d'abord en pros^ , puis il tâche de se consoler en vers dans' une épître où il déplore la mort de son cheval : « Mes amis, dit-il, je le regrette parce qu'il me menait rapidement vers vous; maintenant j'arriverai le dernier à nos charmantes réunions;, fe retarderai malgré moi l'heure du diner. Ma femme aimait ce doux ani-.mal, souvent elle le nourrissait de ses mains comme jadis Ândromaque; mes enfans le caressaient, et moi je confiais sans crainte à ce beau courtier des têtes si chères, parce qu'il était bon, prudent, et d'ime adresse admirable , etc. , etc. «Cette jolie épître , offrant un mélange de tristesse et de gaîté^ fut insérée dans un joumsti; un vieux seigneur la lut, et après avoir ri et pleuré, iljenvoya à l'auteur un fort beau cheval de trait estimé deux mille roubles. Remarquons que c'était un pieux seigneur^ con-
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tinuant les vieilles mœurs, agissant avec originalité et munificence; la jeunesse ne s'en avise plus. Les Russes sont restés charitables ; plutôt que de cesser de l'être, ils. cesseraient d'être Husses ; mais ces saillies magnifiques , ces élans de la vraie- grandeur ne sont plus qu'historiques, sauf de très-rares exceptions.
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