PETE&HOFF
pitië , et notre cocher, très-innocent des charmes de la solitude , nous disait que Strelua n'est point Pëterhoff.
Les jardins 'de cette résidence impériale sont beaux et majestueux; ils présentent des points de vue et des accidens de terrain qui augmentent leur charme; mais tout s'y ressent de Tabsence du maître. Eh bien! cette négligence ne m^est pas déplaisante. J'aime ces allées un pei; sauragest qui se reposent de la serpette, et de la ratissoire du jardinier. La nature , livrée ainsi à elk-méme , m'offre l'image d'une jolie femme .qui , dans un accès de paresse, a renvoyé son coiffeur.
De la terrasse , nous descendîmes, par d'immenses escaliers , dans la partie du parc qui borde le golfe.* Arrivés près d'un grand canal « nous vîmes de là le château couronner pompeusement les jar£ns ; la façade est percée de trois arceaux gigantesques, au dessus desquels est placé un rideau d'orangers couvrant la terrasse ; ces: arbres semblent suspendus dans les airs.
De détours en détours, nous nous trouvâmes sur les bords de la mer; on y arrive à travers un bois de bouleaux et de sapins. C'est une senr
7^2 piètérhoff;
sation toujours neuve que l'aspect de cette vaste étendue des^eaux. Au fond de Thorizon , sur la droite , nous crûmes voir une forêt flottante au milieu des mers : c'étaient les vaisseaux de Cronstadt. A gauche, et à une distance plus rapprochée, st déployaient les frégates et yacts de l'empereur. A peine fômes-nous assis sur un bloc de granit, que cette flotte pavoisée fit une salve générale. Il ne tenait qu'à nous de nous attribuer l'honneur de ces coups de canon; mais chacun eut la modestie de les regarder comme le signal des jeux de la soirée.
Cependant , nos plaisirs étaient menacés. Des nuages livides et noirs se balançaient sur nos têtes; en les regardant, nous fîmes gaîment un peu de philosophie. Une des dames s'écria qne toiites les jouissances humaines ont leur épée de Damoclès. Bientôt une brise de l'est dispersa ces vapeurs menaçantes , le soleil reparut , et les destinées de la fête furent fixées.
Après une profeenade ravissante , nous regagnâmes le château , dont je ne décrirai pas Tintérienr. Trop de plaisir nous attendait ; le moyen de parcourir froidement de grandes pièces dont on c4)nnait d'avancé les décorations! Rien de
bMxerhoff. 43
plus arrête que la niagnificeAce des palais; M sait qu'on y trouvera des lambris dores , des ti»'bleaux, des vases de toutes façons, des moE^aïques , des draperies et tentures de toutes couleurs, etc» , etc. i'ëprôuve toujqurs un grand fonds d'indifférence pour ce genre d'admiration.
Avant d'arriver à la région des enchantemens , nous ftmes huit werstes , et traversâmes plusieurs villages d'une désespérante syrôétrie. On serait tenté de croire qu'il n'y en a qu'un en Russie , et qu'il a la politesse de se placer de dlstaiice en distance sur votre chemin:
Enfin, nous arrivons dans le vaste bivouac dont.parle Y Anikoîogîe russe: (Cherchons un abri commode^ Ma petite colonie ne demande à ce lieu pittoresque que trois thosés, pelouse, eau et ombrage ; ce n*est pas se montrer trop difficile à vivre. Très- heureusement nous ne comptons sur le diner de personne , mais sur le nôtre qui voyage avec nous ; ainsi, parfaite indépendance.
Deuxboufeilles devin de Bôi'déàux son! mises au frais dans miTuisseau qui coule à nos pieds. Rieji n^èst plus aiinâble qu'un bivouac en pleine paix. Dîner su? ITierlie a bien aussi sdn'prix ;
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on dtne si souvent dans les salles à manger! Quoi de dIus appétissant qu'une fricassée de pottlet encaissée dans un pain (irais, un pâté garni d'une boime gelée , un omelette tournée sur un feu improvisé , une salade d'une fraîcheur ravissante, le tout parfumé d'un melon à larges tranchas ! Les convives d'Horace , ctmronnés de rosés , et buvant^ le Fsdeme , n' étaient pas plus heureux que nous. II est encore plus certain que l'empereur , avec toute sa puissance^ n'^obtiendra jamais > de ses chefs d'office , un café aiissi exquis que celui fait sous nos yeux sur le petit réchaud yà T^prit de vin. Les gourmets vous diront que ce nectar est pitoyable dans les palais et dans les grandes maisons. Un jour, à Paris , l'avais l'hoimeur de posséder à ma table un auguste personnage; il se récria sur l'excellence du café. La maîtresse de maison répondit, comme le bon Michaud : « Dam , monseigneur , c'est que je le faisons nous-mème. » Faut-il bien que la ^nédiocrité tire parti de tout pour ne point regarder avec chagrin au dessus d'elle ! Son génie inventif, et mille petites recherches, lui procurent des jouissances que ne se donner^ [amab l'opulence avec tout son ox^
P^TERHOFF. 4^
Maintenant^ mesdames \ quittons ce chêne et ces gazons hospitaliers. Grâce au flacon de Malaga plein de tide , et aux mets qui ont disr paru, je me seUs une force surnaturelle pour vous protéger contre la foule. Une des grilles se présente; nous voilà grossissant la troupe des élus.
Boa Dieu! que de costumes différens ! tout Tunlvers est donc ici! Que de visages singuliers! que de tournures grotesques! mais aussi quelle élégance! quelle grâce se mêle parfois à ce panorama ambulant! Voyez la princesse S
avec «es trois filles; ne dirait-on pas que ces dames ont fait un petit détour, en quittant les Tuileries , pour passer une heure à Péterhoff? Regardez ce mardiand ; il cop^erve religieusement la barbe de ses ancftres; son cafetan balaie les allées du parc, tandis que sa jeune femme, moins dévouée aux traditions , étale vaniteusement les modes de la rué Yiyiemie.
Voyez ces officiers an sabre traînant, à Puniforme serré et écourté , au plumet ondoyant , à l'écharpe flottante ; ^ur tournure est martiale , et leur physionomie spiritaelle. Je les trouve infiniment mijeuxsur leur terrain qu^au Carrotisel ;
46 p.iTJsuROTlr..
c\st que les Français n'eur«&t Jamais aucun goût pour les armées exotiques.
Regardez ce courtisau, contémpcMrain de Catherine; lécoutons-le; il fait l'éloge du tems passé aux dépens, du présent; c^est tout simple. La vieillesse eist parfois chagrine; elle ne pardonne guèfre de ne plus voir les objets avec des yeux de vingt ans. « Oui^ M. le cxmite, dit le vieillard à son voisin^ de mon tems, on était plus gai) cette fête rae semblait plus .vivante^ plus animée. .Il y avait plus de variété dans les costumes/, plus de monde ; la cour déployait aussi plus de magnificence. Ce jet d'eau s'élevait à dix pieds de plus; enfin ^ je crois qu'alors le cid était plus beau. »
Allons voir ce iCameux Samson et son lion. Le jet d'eau placé au centre de la cascade est d'un effet admirable.
A la droite de ce pont, sous de vastes ombrages-^ voilà plusicTurs t^t^s :.c!est toi caférestaurant:;, il usurpe l'appareil militaire. Allons , Mesdames ; point de timidit(é, faitos comme si vous étic» à .Paiis , usez, 4e. rheuiteux privilège de n'être point damas' •du palais ^ .et rvenes bourgeoisom^ii prendre des glaces sous
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ces toiles modestes. Regardons d'abord les cuisines et Toffice de ce café nomade; tout y est colossal : ces samo-vrars» hauts de six pieds ^ ces vastes marmites où les tranches de bceuf se per- -dent sous les volailles, ces immenses poêles remplies d'une friture bouillante, ces montagnes de pains , ces barriques de sucre , ces tonnes d'hydromel, ces charmantes pyramides de citrons et d'oranges, tout est grandiose, tout est en rapport avec TaiBuence des amateurs. Ce n'est pas peu de chose que de servir le diner, le thé, la limonade, le punch, les glaces et le café , à cent mille personnes *.
* Les frais de cette fête sont immenses > le corps diplomatique et toutes les personnes de la cour sont loges €^ défrayes pendant trois jours avec un grand luxe de table. Un piaitre d'hôtel me disait que , d'ordinaire , il se' cq/Dsomme dix-huit mille poulets : on peut juger du reste par ce seul aperçu. Les cerisières de Roichu , appartenant à i*erapeceury fournissent leurs fruits pour la fête. Le premier jour, le jardinier en chef envoya vingt-huit mille cerises ; la vallée de Montmorency ne ferait guère mieux. ^
Le concours des yoitures s'élève de huit à ifeuf mille : le nombre diminue un' peu depuis rétablissement des bateaux à vapeur. On dit que Tentrepreneur a gagné cinquante. mille roubles cette anqiée. Le prà du trajet
48 PIÉTERHOFF.
Voilà une table vacante , asseyons - nous ; mais Ton des thtfs du camp gastronomique s'a-^ yance avec respect; il paraît s'indigner de notre modestie. Nous èédons à ses instances, et le suivons sous une fente ëlëgante, éclairée de bougies. Elle est formée d'une toile peinte et à jour, elle est garnie de franges gothiques ;x^te$ cette tente date de la' fête inaugurale de Péterhoff; elle est contemporaine de Piecre-le- Grànd : c'est une antiquité de la très-jeune ville de Pétersboujig^
Mais rjiorloge. sonne huit heures ; une fusée donne le signal de Tillumination ; courons voir cette manœuvre ; elle ti^it de la magie. Je veux, montre en main, en suivre tous les progrès. Avec quelle adresse, quelle agilité , cesphébus
est de cinq roubles pour alier et cmq pour retenir ; cinq mille personnes se sont donc embarquées.
L'ambassadeur de Perse près la cour d^ Angleterre fut invité à cette fête avec toute sa suite , ainsi que l*état— major du brick le Jaspes ; tous ont été splendidement traités cbez le grand maître de la cour.
V Antiologiâ russe renferme (page aia) une description de cette fête ; on'y trouve des détails qui manquent à celle-ci ; entre autres , Texplication des voitures appelées Ijgàes , 'dans lesquelles la coiiir se promène*
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artificiels escaladent les châssis , et se suspendent à Ta ciipe des arbres ; des écAirepils xhar-^ gës de nilumination ne feraient pas mieux. A peine le quart d'heure expire, et déjà tout est en feu; la nature est déjouée; cette nuit, il ne fera pas nuit à PéterhofF. Je ne m'étonne plus de I9 naïveté 'de ce provincial de Simbirsk , auquel on fit croire qu'il y avait un allumeur par iaoïpion ; mais on ne l'aurait point trompé en kii disant que le nombre se'^monte à trois mille.
Tout prendmn nouvel aspect, les eafix et la verdure se mutent en harmonie avec ces guirr landes de feu; les nuances des fleurs et des feuilles , adoucies par If^rs reflets, empruntent un nouveau charme. Montons sur la terrasse ; à chaque marche nous serons arrêtés par la foule ; mais enfin nous arriverons. Eh ! nous y voilà : . quel coup-d'œil ravissant! de toutes parts les eaux jaillissent avec abondance autour d^unc assemblée de statues dorées; le canal roule paisiblement sous des arceaux lumineux, tandis que les cascades précipitent leurs flots sur des foyers de lumière. Ce spectacle est certainement unique en Europe ; il doit sa magie à la position
5o . PÉTERHOFF.
très-élevée du cliâteau couroniiant majestueasèment le Aëâtre des prodiges. -
Voulez-vous du silence et des eaux plus tranquilles , allons sur les bords du lac," nn temple ra4ieux s'élève du milieu de cette plaine liquide; ses rives sont bordées de lampions, ils scintillent sur les eaux -, ce sont lies colonncis de feu , mollement balancées par les ondulations du lac.
■Quel est ce jeune homme pl^cé tout près de nous ; on luL parle , et il n écoute point; il a les bras croisés, le regard m'élancolique ; ses cheveux sont rejetés en désordre sur son front, et sa noble figure exprime ila fois le dépit et Yauàmîration : c'est un paète, c'est un Français. <€ Que cette fête est belle! lui dit son anal. -^ Oui , répoi^d le métromane ; c'est certainement . le tableau le phis imposant que Ton puisse voir ; mais je ne sais pourquoi les réjouissances publiques brisent mon ame;. ces feux éclatans, cette foule curieuse me rappellent plus vivement mon pays , ma douce France! Mes yeux se remplissent de larmes, et l'œil pèse conune un plomb sur mon cœur. Hélas ! parmi ces hommes qui s'agitent autour èe nous , je suis peut-
éti^e le pltts malheureux de tous. A eette idée je me surprends le désir de me précipiter dan» ce lac. — N'en faites rien, mon cher ami; il vaut cent fois mieux se noyer dans le /vîn de Champagne. -— Qui , fait à Pëtershourg , n'est- 4^e pas ? Allons , j's^^^ume la pièce d'ean. » A ces mots, )e vis mes deux Français prendre le chemin 4^un café , et je fas cassure sur les projets du métromane. .
Ne pérdQ.n& pas un moment , allons voir la ilotte dans^on costume de nuit : c^estla toilede fond de ce brillant théitre. Dix-huit frégates sont stationnées sur une ligne d'une demi^lieue. Les agrès, les hauts-bancs, les huniers y les mits , les signaux se dessinent par des cordons enflammés; ces lanternes de mille couleurs éclairent-au' loin le golfe. Tout à coup une musique se fait entendre du vaisseau amiral ; l'harmonie, rendue plus douce par l'éloignement , vient charmer ceux qui couvrent la plage. Oui, l'ame de Pierre P^ plane autour de nous , elle préside enoore aux enchantemens créés par sa grandeur ; }e ne m'étonne plus de sa prédilection pour Pé*. terhoff.
Nous voici près de la gracieuse maison qu'on
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nomme Marly ; ce nom retentit doucement à des oreilles françaises. Mais voici le mométit d« regagner le château., où se rend la mascarade; nous avons des billets ; qui n'en a pas? Permettez-moi de m'affubler de ce manteau, de taffetas noir que T étiquette m'impose. D^ grâce , point de distraction, ne nons séparons pas, ou nous courons le risque de ne nous retrouver que demain sur la perspécim, ,
Ici, comme à la fête du i^'^ janvier^ le souverain se montre entouré de sa grande famille. Un Anglais , officier du brick le Jasper^ s'écrie tout près de moi : «^ Voilà une demir-heure que je suis ici, et je n'ai pas encore vu Tempereur , cela me contrarie beaucoup fort. « Alexandre , qui Tentend, se retourne, et lui répond en anglais. <« Monsieur, me voici; ne soyez plusi^on-' trarié. »
Après le souper de la cour , qui finit à onze heures, elle monte dans les ligues pour parcimrir les illuminations ; nous voilà parfaitement placés. Tout le cortège défilera devant nous ; près de mille personnes le composent; il fait plein jour; je puis attacher le tiom à presque tous les visages. Les voitures vont au pas, c'est
. PIÉTERHOFF; 53
très^commode pour les curieux* Ces houras annoncdent l'empereur et les impératrices; voilà aiijâles grandes duchessyes et les grands ducs» les demoiselles d'honneur, les ambassadeurs et ambassadrices, les ministres, les grands officiers, les lieutenans-génëraux , les aîdes-decamp de sa majesté , les ct)lonels , les sénateurs, enfin toutes les persipanes présentées , et cela ne finit point. Vous voyez cependant que peu d'entre elles nous sont étrangères, tout le monde se connait à Pétersbourg. La promenade se prolongera jn^squ^à minuit, et lorsque: la coiir sera rentrée, tous les curieux de bonne compagnie obtiendront facilement là permission de se promener à leur tour dans les ligues.
Rassassiés d'admiration, nous regagnâmes au plus tôt notre calèche; elle fut trouvée et (attelée très-promptement; mais quel tumulte, quelle affluence! Chacun veut partir avant -le voisin; c4 n'est pas une retraite, c'f st une fuite. Voilà les hommes , ils recherchent la foule , et cette foule les fatigue bientôt. J'aime à les voir mon- ^trer encore plus d'ardeur pour quitter les plaisirs qu'ils n'en mirent avenir les chercher.
Euta nous partons; arrivés sur la grande
S4 PÉlTERHOrrt ^
route 9 IWdre scTetaMit, les Yokures courent SUT trois files avec une incooicevable rapid^ë»^ Le chemin, dans un espabe d& six lieiies , ose îappeHe lés mes adjacentes de TOpiéra , on }our de grande iceprësentation, avec cette dipérence que la file n'est jamais arrêtée^
Mais Taorore éclaire nos figtires blasëes ; dëjà les clochers de h ville laissent voir leurs l^Hantes flèches à travers les vapeurs, matinales. Nous arrivons; nous trouvons enfin le repos . Le repos! ne faut-il pas le mettre en première ligne de nos* jouissances! n'est- il pas ce Bahneudi tant charché par tes pauvres humains et toujours 3i peu trouve! En m^endonnanj , je me disais : « Le Ut est à une journée fatigante ce quÊ la tombe est à une vie agitée. »»
l&NE ^MBA6SAB£ AtORTEE. 5S
— N® JDtXIV. — •
UNE AMB^tSSADE AVORTÉE.
J^«an $*cn alli comme il ëuit ▼«Ihi.
La FoHTAtHt.
Dans le nombre des ambassades avortées , on peut dter avec distiilction celle de Russie à la Chine , dont le chef fut le camte de Golowkin^ et qui eut lieu en 1807. Elle passarpar Moscou j Kasan^ Tobolsk et Irts^ouisk. Après trois semaines de séjour d^ps cette dernière ville, elle s'achemina vers la Mongolie , province gouvernée par un vice- roi, et située en deçà de la grande muraille , à une distance d'environ huit cents werstes (deux cents lieues) de Pékig^. Un ^art de lieue séparait le dernier poste russe du premier post|^ chinois. L'ambassadeur fit annoncer S.011 arrivée air vice-roi; déjà la suile
56 0M£ AMBASSADE ÀVO^TJÉK.
tressaillait de plaisir en se disant : « Dans dix ou doize }our;$, nous entrerons à Pékin. » On cwiçuit la vivacité des impatiences diplomatiques. Cette ville est la plus osneuse du mond«., parce qu'elle est celle qu'on voit le moins. 4.a Mponse du vice-roi ne se fit point at^pdre. Le jour fixé pour la réception, on monte à cheval et on part, escorté d'un froid de vingt degrés , car on est au mois de janvier , et dans une contrée montagneuse.
Malheureusement on ne s^entendit point assez pour le cérémonial, précaution indispensable sur cette terre classiqne de rétiquelle. A rentrée du palais vice-royal, rambassadcur et sa suite, descendant de cheval, remirent aux geiis leurs pelisses .Tremière faute. On seflattait d'entrer immédiatement dans des salons bien chauffés , et il fallut traverser dejix^immehses "cours ; dans la troisième , on trouva les préparatifs d'une cérémonie sur laquelle <p ne comptait pas du tout. Un des officiers du palais déclara à Tambassaéeur, par l'organe de l'interprète, qu'a*vaut d'obtenir l'audience de son altesse le viceroi, l'usage est de se pr0$ierâ£sr deyaat-le portrait de l'ejnpereur chinois. Le oomte Go-
UNE AMBASSADE AVORTEE. Sj
locvirkin oppo^ un refus à cette prétention : on parlementa durant vingt jninutes ; les Russes piétinaient et grelottaient ; les Mongols gardaient tout Taplomb diplomatique, parce que » leuf» habit» étaient doublés de fourrures. Le . comte, persistant dans son refus , on fit entrer la légation dans des chambres très-étroites où étaifent placés des brasiers. Là, on servit du thé, des^confilures sèches, quelques pâtisseries, et on continua la discussion du cérémonial. Le rice^roi s'était glissé incognito dans l'assemblée pour causer familièrement avec les Russes. Il ' disait poliment à Tambassadeur quie sans doute l'interprète expliquait mal les intentions du comtei qu'il ne pouvait croire qu'un envoyé , qui devait être doué^ de hautes^ lumières, pût hésiter à se conformer aux usages consacrés de teras immémorial: "que, si le vice-roi. lui-même avait rhonneur d'être dépiîté par son souverain maitre vers le souverain maître des Russies , il se soumettrait aux coutumes reçues. Ces raisons, qui semhlent assez bonnes , ne purent faire plier la dignité du diplomate russe. On. se sépara, et l'on fut tristement jejoindre le froid, dans les. trois cours qu^'il fallait traverser pour remon-
58 vm kmWi^BkXfE avortec.
fer à cheral; enfin an s^éloigna, ç^ais en tô«pnant souvéïK la téte^ avec Tespoir d'être rappelé, comme il arrive quelquefois en sortant d^uu magasin dont le marchand vous a suiCùt la marchandise! ^
Depuis ce jour, le vice- roi et Tenvoyé nase furent invisibles l'un pour l'autre , et ne traitèrent que par leurs agens. L'altesse clmtthse expédia un courrier à Pékin. L'empereur c«idescendit i la suppression des boaunages rendus à son portrait , et exigea seulement l'envoi d'une lettre, dont on adressa le protocole «an comte Golowkin. Celui-ci, toujours trës-scrupulenx, proposa quelques changemens d'expressions. Les choses trainàrent en longueur; les jeunes seciétraires attachés à l'ambassade frémiss'aîent de crainte. Le vice^roi, lassé de tant d'hésitations, demandait une réponse nette et positive. L'ambassadeur se détcrAiine enfin à Tenvoi de la lettre exigée; on passe la nuit à faire ce travail; mais, aux premiers rayons du jour, on vit de loin un cortège beaucouj) plus considérable que de coutume. Les bons esprits augurèrent mal de ce supplément d'hommages. En effet, le maître des cérémonies du vice-roi venait annoncer
UNE ÀMB^SS^QK AVORTJÉE. Sq
k mphirê des négociations; il y joignit l'invitaûpn pressante de quitter Les lienx 4ans T espace de vingt-quatre heures.
Le lendemain tout le monde partit. Désormais la Ghme promise est le fruit «défendu. On n» yerra ni lâ g][ande muraille , ni les petits pieds des dames chinoises, ni PéMn, ni la charrue impéride,!^ les délicieux jardins , ni la tour de porcelaine : dans un in^nt tout ce riant horizon s^ést évanoui. Est-il riqa de plus piquant qu'un^sem- Uable déceptioii? L'arrêt est prononcé au moquent même oi\ Ton écrivait 4$ette maudite lettre : elie allait partir. C'est. pire qu'un naufrage au port.
' On reprit le chemin d'Irstkoutst. Ce cortège, si brillant et si gai un mois plus tôt , avait alors toute la mine d'un convoi funèbre; il semblait qu'on ramenât uff ambassadeur embaumé d^ms le tombeau de ses pères»
On passa huit mois à Irslkoutsh ; le voyage dura en tout deux ans. La légation était nombreuse : cinquante Cosaques formaient son es^ corte. On portait de fort riches présens pour la majesté chinpise. L'ambassade campait à des stations marquées ; on avait des^ tentes doublées
6o UNE AMBàSSADE ÂiYOBTEE.
de feutre ; on allumait de grands feux. Un des employës eut dans la même nuit une oreille brûlée et le nez gelé.
J^ai vu une cellection très* intéressante de dessins faits par un artiste attaché à. FambassadQ. Un médecin vaccina une princesse moi^gole. Elle passait pour une beauté dans son pays. D'après son portrait, elle serait en Europe un monstre de laideuar. Une multitude de Mongols demandaient la vaccine. La petite-vérole fait d'immenses' ravages dans cett^.populatiol^.
Les Russes virent plusieurs spectacle tièsgrotescjues; et purent se convaincre que, malgré l'ancienneté de la civilisation chinoise , leur théâtre reste bien loin de la perfection. Le séjour coïncida avec la fameuse fête des Lanternes; elle fut pour l'ambassade une légère consolation. ^
On doit regretter que la relation de ce long voyage n'ait pas été imprimée. Elle offre une fou^ de détails curieux ; mais je conçois <{u'on (épugne à mettre sous presse une entreprise manquée. Sans doute il y eut un peu de la faute de tout le monde ; la chancellerie des aGbires étrangères devait donner plus de la«-
UNE ÂM9ASSÂDE AVORTÉE. dl
tilude, et peut -^ être f ambassadeur devait- il lui-mênre en prendre dayantage , en se l'elâchant sur quelques poifits du cér<^moniaI : c|da n'était tl'aucnn inconvénient avec des- gens .aussi étranges, qu'on visite^ tous les cent ans. Lés hésitations de Tambassadeur supposaient beaucoup de vague dans «es instructions. La nlorgue chinoise s'en oHensa; quelques salutalîltis de plus ou de moins «m^ d'ui^ faiblei- poids dans la balance diplomatique. Il fallait arm^^er, c'était l'important; o» n'arriva point, ce^ui me ' parait bien plus contrariait que défaire une révérence." . ' * « , I^ut'être lira-t-#B a?vec intérêt une Notice que j'emprunte à un ouvrage publié ici ; elTc est relative à deux autres ambassades russes On y verra que, dans tous les tems, les Chinois, malgré leur sagesse, sont des gens difficiles à vivre , et qu'ils font payer chèrement aui ambassadeurs le rare plaisir de visiter leur pays. Je £^ai parlen l'auteur de la Notice. «
« Le capitaine IsmaïlofT, du régiment des gardes de Préobrajensky , fut envoyé , en 1 7 19, àja Chine pour rétablir les relations commerciales entre les deux empires- Pierre-le7G^and
6â UKE AMBA$SAJ>£!: AyORTÉE.
t'avait chargé d'une lettre de créance zniogdikRahJtan-kHy. L'empereui; île la Chine reçut l'envoyé du czar russe stVec beaucoup d'égards ; mais rien.ne se termina , et les relations ces-* sèrent. ' . .
» ^Au mois 4o décembre. 1 726 , le Conseiller d*é!at actuel , le cd»nte Sawa Vla^islawilch y fut envoyé en, qualité d'ambassadenr extraordinaire âupf ès^du ntu^au bogdikhan-îoun-djy». Il fu^hy'gé d^ rétablir la bonne harmonie en- "tre les^deux empires , ahisi que la liberté du commerce; de fixer, lau moyen d'une, commission spécial? , les iiçiites défimtive»; de satis- • faire ajix différentes prêtai ons élevées au -sujet de4 déserteurs mongoliens ; qpfin de faire cesser toutes les mésintelligences. L'ambassadeur russe arriva à Tobolsk le 1 4 janvier 1726 ; de là, il' se rendit à Irtskoutsk, puis descendit VAf^ara , travei^sala mtv*BaYcal; ^\ arriva enfin, le 2 août, à Selenghin. Le 24 du même mois, il se trouvait/à la frontière de la Chine ^ située à- di:x Meues de Kiachta , sur la petite rivière de Boura.
» Le ministre chinois Lougofou, oncle de Tempeçeur, et Soulé-Ambouna Bey Seky, l'y
TTHE AMBAaSABB AYURXEft: 63
attendaient déjà. Enfi», le 12 octobre, le coiûte Sawa j escorta 4^ sa suite, composée de cent TÎngt pe^onnes , fit son entrée à Péls^au son des tambours et d'une musique militaire. Hiùl mille 'homii|fts de ijir0up«s^ chinoises*^ Unt d'infaptorie que de cavalerie /.formaient la haie , et di$ sardes de pousqueterie furent ttrées en Vhùni neur de l'ambassade. A peine le comte fut -il descendu à son*hôtel , que, deux mandarins , enr voyésde la part du ministre 4:hinojs, vinrenfr-le" féjïciter et lui offrir un repas, du thé études ra^ fraichissemens. Cet accuçil se renouvela pen- 4Ant huit jours , au bout desquels fa maison du comte, fat entourée ée trois cents soldats , sous le commandement' de trois génér^ux.^ Per:j[onne n^osait sortir ; et , pour plus de p|éçautioiis , on ' apposait la nuit des sceaux ^x. portes. |je 4 noveiij^c , audience chez l'empereur, remise des lettre* de créance de Timpératrice CaAerine T®, et demande au bogdikhan de choisir quelques mandarins qjiargés de conférer avec lui sur les moyens les plus sûrs de fixer les lipiites et d'ap- .planir-toutes les difficultés.
» Le souverain des Chmois nomma trois premiers ministres, Ta, Tégouta el^ Toulir
64 t>NE AMBASSADE AVORTISE,
^tne. Dès ce moment, tout devint ridicule et impertinent de la part de cbs déléj;ués , qui enivrent, paipce qu%'.tenaient-en leur puissance l'envoyé russe , qu'ils en auraient bon marché. Vingt traités de paix fwent*inis <t"(emis sur le tapis. Les ministres fNDussèrent Tinsolence^ii»qu'à deniancler la cession d]une« grande partie ite la Sibérie. Conrme l'ambassadeur rejetait ces conditions dérisoires avec une inébranlable fermeté, ils prirent toutes sortes de moyens pour 1% rendre f raitab^. T^ntôt'il% offraient des présens , tantôt ils l'accablaient d'injures , en disant qu'il était un homme fier et intraitable , un inconstjjnt , ^un vaurien. Quelquefois ils le menaçai^t d^ne prison perpétuelle , ou de. le faircf mourir dans vufL désert ; ensuite , ils essayaient de le prendre par ia famine. Pendant un mois entier, on ce«sa les distributions de vivres^ on envoyait une eau salée qui rendit malade la moitié des gens.
» Le comte supporta ces mauvais traitemens avec un courage qui étonnait les Chinois ; ^nfin , désespérant de fléchir ses volontés , Tempereui: ordonna que les arrangemens définitifs auraient lieu sur les frontières des deux empires. Sur .ces
XJNE AMBASSADE AVORTÉE. -65
entrefaites, le comte tomba malade ; le prince^ envoya bait de ses médecins pour le soigner, en leur ordonnant de lui faire tous les jours un rapport surVétat du malade. Le rétablissement d€ l'ambassadeur parut le combler de joie. Enfin , le ig avril , le eon|te eut une audience de congé dans un château de plaisance du bogdikhan , et , I0 28 du même mois , il quitta Pékin pour se rendre sur la frontière. Là , les négociations devinrent interminables , grâce à Tinsigne ma\i~ yaise foi des trois plénipotentiaires. Les ruses .et l«s fourberies les plus grossières furent employées. Après un traité reconnu e} consenti par les parties contractantes, Tambassadeur russe . ne fut pas peu surpris de le voir revenir, signé par Tempereur, tout différent de celui qui avait été enwyé. Le comte tint bon. Enfin, le traité définitif arriva au commencement de juin. L'écbange*se fit en^grande cérémonie, et au grand étonncmcnt des chefs mongols , qui ne pouvaient concevoir que la fierté des Chinois se f&t abaissée ftu point d'accepter toutes les propositions de la légation russe.
» Les neuf articles de ce traité général, qui
donnèrei|^ lieu à tant de débats, de difficultés