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Ib sont chrëlieiu et esclaves ! quelle déplorable alliance de mots !
GLAftCK, yojre^ enMussU.
J'âi passe quelques jours dans la teire d'un seigneur russe , à cent werstes de Pétersbourg. Le lendemain de mon arrivée était un dimanche. Après la messe , que nous entendîmes dans mie chapelle du propriétaire, ce àernierme proposa une promenade au village situé tout près de la maîsoiv Noiis fîmes le trajet en côtoyant la rivière, bordée d'une allée de tilleuls. A notre entrée dans le village , nous visitâmes plusieurs habitations où régnait un air d'aisance et de propreté; les paysans recevaient leur seigneur, avec un respectpélé d'af&ction. Leur physio-
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aomie ouverte et franche n'cxpriindt an^ciuie crainte ; ils semblaient heureux et câlines'.
Les femmes étaient endimanchées ; plusieurs me parurent richement costumées, « Vous voyez,
me dit M. S , que mes paysans ne portent
pomt la livrée de la misère. Beaucoup d'écrivains moroses ou de mauvaise foi nous représentent comme des^ tyrans qui abusent de leur pouvoir et du droit .de propriété pour désoler et appauvrir leurs vassaux; la plupart de ces accusateurs n'ont rien vu -m rijn observé. Ce n'est point sur les grandes routes , ni^ seulement dans les grandes villes , qu'on peut approfondir nos mœurs ; mais les mensonges imprimés exerceront toujours une grande influence sur la cré- 'dulité d;es hommes. »
Ces observations furent interrompues par la rencontre de trois vieillards à barbe blanche. Us saluèrent respectueusement , eicontinuèrent leur entretien. Je fus frappéde leur bonne mine. Le maître me dit : « Ces hommes sont membres du conseil de village { en se rendant à la séance, ils discutent les objets qu'on doit y traiter. Ce conseil est présidé par un siarois (ancien) ; il est chef du village. Sa probité et ^on intelligence
LES PATSAHS. iSq
loi TâlureBl les suffrages unanimes de mes pay<sans. Nous avons le. droit de 'rejeter ces nomi^ nations; mais il est rare que nous en usions, car, généralement, le choix tombe sur les meilleurs sujets. Quoique je sois propriétaire du village, en réalité, le starots y est plus chef que moi. Presque toujours absent, je le rends dépositaire de mes droits, et il n'en abuse ja«mais. Assisté de quelques anciens, chaque dimanche il préside le conseil. Le but de ces assemblées, dans la maison communale, est d^arranger les différends à Tamiable , pour prévenir les procès ; de désigner à chaque famille le lieu et la nature des travaux de la semaine ; d'arrêter, d'après la mercuriale, le prix de vente des dçnlrées et leur transport dans les marchés. On y fait aussi la désignation des recrues démandés par le gouvernement. Dans les cas importans, le pope est appelé à ce conseil. Un secrétaire inscrit sur un registre toutes les décisions ; ce registre est parafé par mon intendant.
» L'autorité du starots se subdivise dans les villages populeux, comme celui-ci. Cent maisons ont un sotsky^ ou cenienier; dix maisons, un
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ddciaiskfy ou dixaire. Ce detnier rapporte les affaires au sotsky , qui , lui-même , les soumet au starots. Ce maire, ou clief de village, jugeles causes avec ses assesseurs, qui sout aussi élus par les p4)«ans, ets^appellent çibomi^ choisis. Il est presque iuoui que, dans ces assises champêtres, on commette une injustice, tant ces hommes simples sont guidésj>ar un l)dn sens naturel et des intentions pures. C'est une sorte de gouvernement patriarcal rappelant les premiers âges du monde.
» Le capitaine du district , ou ispravnik , n'a point le droit de s'immiscer dans les opérations du conseil , toutes dirigées vers la prospérité du village et les avantages du maître. Le pouvoir de cet officier public ne s'adresse qu'aux délits qui provoquent la répression d^s lois générales de l'empire ; /fiors ce cas , l'autorité du starots suffit à la bonne police du lieu j dont il est autant le juge de paix que le maire.
» Si l'un de nos paysans tombe malade, il est sdgi^é à nos frais , et sa femme et ses enfans n'ont jamais à redouter la misère. Le conseil diminue la portion des travaux de la famille, et assure sa subsistance. Lorsqu'il faut des soldats,
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il désigne les jeunes gens, et choisit les pins turbulens, ceux dont le caractère inquiet est plus propre à la vie des camps et des garnisons qu'aux travaux champêtres. Souvent cette r^ quisition d^hommes, si redoutëe, est un btmhenr pour le village qu'elle purge des mauvais sujets.
» Bf algrë le sentiment de paternité qui règne gàiéralement dans nos institutions villageoises , il s'élève quelquefois de» orages ; quelle société humaine en est exempte ? Alors , nous voyons arriver dans la capitale, et souvent dç fort loin , une députation des anciens ; ils viennent pour obtenir le redressement d'un tort, la suppression d'un ordre injuste donné par nos intendans, qui' abusent quelquefois de leur pouvoir. Je voudrais que vous fussiez témoin d'une de ces scènes , que vous entendissiez le langage de ces hommes, rien ne peut vous rendre T énergie de leurs discours; il est presque impossible de repousser leurs réclamations, tant elles émanent du senti-* ment intime de la justice , tant leur éloquence -part de l'ame.
« Il existe plusieurs manières d'administrer ses biens. Charmé de m'affiranchir de la vente
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de mes denrëes et de la chance des marchés , j'ai proposé à mes paysans de prendre l'exploitation générale, moyennant une somme payée après la vente des récoltes; le contrat leur sembla avantageux, je ne les ai point forcés; ils acceptèrent librement Par les stipulations, ils sont chargés des semences , récoltes , ventes , eortretien de bestiaux, coupe de bois, réparations de leurs bàtimens, subsistances des familles , etc. On peut en quelque sorte assimiler ce mode aux fermages de France , avec la différence que tout le village est fermier du seigneur. Les fonds sont versés dans une caisse à trois clefs ; l'une est entre les mains du starots , et les autres daas celles de deux assesseurs. »
Tïous allions rejoindre la maison , lorsqn^un des anciens s'approcha du mattre , et le pria de vouloir bien assister à la séance du conseil : « Non, mon ami, répondit M. S***, vous faites de la très-bonne besogne sans moi ; je vous laisse parfaitement libre , décidez tout, selon le bon droit »
Sur notre chemin , nous trouvâmes une balançoire en exercice, et une danse de jeunes filles ; ainsi , pendant que les Nesiors réglaient la
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partie sérieuse de la vie , leurs enfans oubliaient dans les jeux folâtres le travail de la semaine *. On voudrait jen vain se le dissimuler, la pensée qu'il existe encore en Europe des chrétiens attachés à la glèbe, est aussi fatigant^ pour Timagination que pour le cœur, et la triste conviction de tous les bons esprits, que cet état de choses peut durer long-tems faute de moyens pour en abréger le terme , est encore plus pénible. Sous aucun rapport ce pays n'est assez mûr pour soutenir de grands changemens dans son organisa* tion sociale. On ne doit marcher que pas à pas , et avec une excessive prudence , dans le champ épineux-des réformes et des modifications.
* J*ai remarqué que, sauf quelques rares exceptions , les femmes du peuple ne vendent point dans les rues ; elles ne s*ëgosiIlcnt point comme les nôtres pour aver*^ tir la pratique sur le chemin et dans les marchés. Les femmes de marchands ne paraissent jamais à la boutique ni au comptoir. Pendant que le mari tient péniblement Taune ou la balance , tandis qu*il sue ou qu'îl grelotte , suivant la saison , sa compagpe s'occupe tranquillement des soins de l'intérieur; presque toujoura elle a une , deux et même trois servantes. C'est le régime oriental , avec cette différence que les femmes ne sont point séquestrées, et que le mari n'en a qu'une.
Chose singulière ! la liberté , octrojëe brusquement, rencontrerait peut-être plus d'opposition dans les paysans que dans la noblesse. Au premier abord , cette assertion semble fausse , ou du moins très- exagérée , mais elle s^appuie sur l'expérience et sur de nombreux refus très-nettement exprimés par des paysans à leurs seigneurs. On a vu des villages envers se prononcer d'une yoix unanime contre le bienfait de l'afKrancbissement ; ils n'envisageaient qu'avec effroi une existence sans patronage^ et sans appui ; tous disaient : « Que deviendrons* nous dans les années noires^ lorsque la disette nous surprendra? qui assurera notre nourritnre, celle de nos enfans ? oh. irons-nous couper du bois pour nous chauffer et pour bâtir nos demeures? enfin, à quoi nous servira cette liberté, si ce n'est à manquer de tout ? Un étranger, k l'aspect d'une multitude de villageois implorant une grâce, eût été bien surpris d'apprendre que cette grâce consistait à rester dépendans.
Je puis citer un éclatant exemple de cette répugnance pour l'émancipation. Ouvrez les fastes de 1812 : Bonaparte fit un appel aux paysans; il offrait de les rendre libres ^ propriétaires , et
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maîtres chez eux ; U employa tout Tëtalage de promesses que commandait une position critique en face d'un peuple dont il avait besoin , et qu'il fallait se concilier à tout prix. Les Russes restèrent sourds à cet appel; Tamour de la patrie domina ces âmes simples ; ce sentiment exclut ions les autres; ils méprisèrent les dons de rëtranger , et la cause du pays , celle d^un sourverain adoré , ne compta point, comme il arrive •trop spuventt ses traîtres et ses transfuges. Un villageois , arrêté dans sa fuite, était-il forc^, la baïonnette sur le cœur, à servir de guide , il conduisait les soldats vers le côté où n'étaient point les siens , il lés égarait préférant la mort à l'ignominie ; il n'y a pas d'exemple contraire à ce noble dévouement. •
Lorsque le territoire russe devint libre , et -qu'il fut permis à chacun de retourner chez soi ( si Ton peut employer cette expression pour de pauvres gens qui devinaient à peine la place l]u'avaient occupée leurs chaumières brâlées) , il était permis de craindre que les idées de liberté, dont le nom sonore avait retenti fur «ne ligne immense, eussent germé dans les esprits et anjenassent des troubles ; il n'y eut pas même
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une étincelle d'insurrection, ni la mdindre tentative contre l'autorité des maîtres. Certes, l'occasion était belle, tous les soldats avaient quitté la Russie, et cependant les paysans reprirent leurs chères habitudes , et le premier jour où ils promenèrent la charrue sur un champ de bataille, , fut pour eux un triomphe ; car le laboureur a aussi ses victoires.
Enfin, j'achèverai de motiyer Téloignement du plus grand nombre pour un cBangemènt de position, en ajoutant que la couronne, dans les dispositions réglementaires qu'elle publia sur les émancipations partielles , a été forcée d'exiger comme condition sine quà non , le consentement des paysans.
Maintenant , si on me demande les moti& de cette répugnance , il ne me sera pas difficile de répondre. J'^i déjà eu occasion de dire que le peuple russe est bon et humain ; ces qualités générales établissent de l'harmonie entre la classe qtii commande et la classe qui obéit: bons traitemens, générosité, sentimens paternels, d'une part, eh de Pautre , soumission , obéissance et amour de son état , cela suffirait pour expliquer rimmobilité des institutions, et la paix dont jpnit
cet empire sous un 4lgime en opposition avec toutes les idées dominantes. Mais pour ne laisser aucun doute , faut-il bien , en afiinnant que Timmense majorité est satisfaite de son sort, exposer les causes de ce bien-être. Le cultivateur russe est moins sujet aux anxiétés et aux craintes de la misère que ceux des autres pays , il ne les connaît même point. Le' propriétaire a toute la responsabilité de l'existence de celui qili cultive ses champs. Lors même qu'un sentiment djiumanité ne serait point le mobile de ce patronage, rintérêt est là, veillant à la conservation du paysan , et certes on peut s'en rapporter à lui.
Quelque accident , la sécheresse par exemple, ou la surabondance des pluies, vient-ik, tromper les espérances du laboureur^ celui-ci n'a point à s'inquiéter de son hiver, le maître pourvoit à tous ses besoins. Quand les récoltes manquent , non-seulement le seigneur renonce à ses revenus , mais il envoie aux intendans de ses domaines vingt-cinq, trente, quarante et cinquante mille roubles , suivant la population, pour assurer la subsistance des villages; Ce cas s'est présenté durant mon séjour ici; tous les proprié*'
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taires de plusieurs provijftés firent plus ou moins de sacrifices ; j'en connais qui empruntèrent à chers deniers jpour remplir ce devoir impérieux.
Une maladie frappe-t-elie le paysan , il ne s'effraie pas dayantage de la cherté des remèdes ni du médecin. Tous les secours lui sont prodigués gratuitement; mais le bain de yapenr, plus habile que la facultévestle guérisseur banal de presque tous les maiix ; une cure s'opère souvent du soir au lendemain , et chaque viQage possède au moins un établissement de ce genre.
Les travaux sont généralement moins pénibles que les nôtres. Rien de si léger que la terre de ces contrées ; le sillon s'obtient sans efforts. Dans la plupart des gouvememens , on peut se passer de fumier v le sol étant couvert pendant six mois d'une neige qui le féconde.
Le nombre des bras excède souvent les besoins. L'ouvrier n^est jamais accablé de fatigue ; il remplit doucement sa tâche, tel qu'en France nos ouvriers à la journée qui en prennent à leur aise. On ne voit point comme chez nous les femmes travailler péniblement aux vignes , ou manier la bêche , ni les enfans user leurs forces naissantes dans des travaux prématurés.
Les-' Rnsses qui n'ont .pas voyagé] ne sauraient comprendre comment nos fermiers peuvent exploiter un grand domaine avec^une douzaine de valets de ferme,. et trouver leur avantagé après avoir payé le maître, m Là ^hose est toute, simple , lenr disais-je , le fermier est présent aux travaux, et tandis qu'onJève- les bras pour vous , vous mangez tranquillement vos xe^ vemis dans Tone des deux capitales: seriez-vous donc les seals absens qui n^eussént pas tort ? -«- Mais nos intand;ins ? — Belle garantie ! dans quel pays deJa terre leur» yeux* ^uv^enttilè:remplacer Toeildu maitrè? Le fermier, qui*, avant de faire des bénéfices^ doit payer au propriétaire qmixe à vkgt nulle francs, est toujours le dernier couché et le premier levé de la maison, p ' '\ . *[ , .
ki, le payfitah n'est pas dominé par l'avarice ni Tambition d'acquérir; aussi est-il gai et peu soucieux ; s'il thésaurise quelquefois^ c'est moins par ambition que par prévoyance. On m'en a fait YDÎr d»$ les marchésqui , après la venfè/dftkurs léigumes ou de leurs CiMirrages, mettaient. dans un pli de mouchoir quelques monnaies blanches ; c'est, disent-ils, la part des jours fwirs Gétar- II. 8
gent esfe presque toujours enterré et souvent perdu.
. On voit , en France, nos ouvriers de terre , àTheuni où les femmes portent les repas, se grouper près d^un^ fontaine, Teau étant leur unique boisson dans la plupart de nos provinces. On dirait quUls n^out pas ass^z d'industrie pour se créer un breuvage moins coûteux que le vin, et plus fortifiant que Tean , qui est toujours nuisible après d'abondantes transpirations. C'est bien le cas de le dire 9 plus la aatnre fait pour nous, et moins nom faisons pour elle. Les Russes, auxquels elle refuse beaucoup, sont mille fois plus ingàiieux que nos paysans ; pas un ne se résignerait k cette sobriété; Ss composent à très peu de frais des boissons fermentées , telles que le kwas , rfaydrpmel et autres. Hs tirent partie de toutes les bai^s de buissons et de forêts , et donnent à ces breuvages un goAt et une couleur agréables. La' aanté, la force et la gaité s'en trouvent bien.
Nos villageois conduisent péniblement une voiture attelée de trois ou quatre cbevaax dans des routes de traverse, souvent niontaenses, et ^fmt le mauvais état est la honte de notre civi-
iîs^tion^ tandis que le R»m mèiif avçç facilité son petit ehar à-qnatceroues, tratiié fiaïc uuse^ i^beval , dont la eharge n\^h. janMiii en disp^opoctien avec ce simple att<dl^g^V Si Ton jugefiil ce pays et la France, ««r lës> cheini^^ yjcii^aiix ^ Microifiait trèjs-certainemeiitque le premier iiou^ lUvmitçà de plnsiÊuni-i&iècles. dans Vi^t de$ com^ nwlcations ^ qufirique nous aytns maintenant sac lui l'avantage d'une e^tambre élective, qui dftignaiiiDus doiiner une Im s^t ces méjxms plipr
Dans la canpftgM , oé rencoûtt e fort raT/e** iment des gona k pied ; chaque mougik a son «heval» sa Yoitiif e ^'hîyer ^t d'été* Le.iJw^*' iiii «oûte cinquante k s^îxaiite rM^Us; ^ w»Vr riture, celle de6 ya^hé» eftft«teesb^tia^iix^n',eiir traîne pour lui aucuoiîi dépense , ïml l^ p^" ragescôont atwHMians; tditl eela mangr survies terres du m^tfe. Si la voilure. est chvgiii^jM conducteur munie sur^ bAte; isL jeUe est vîdi^ t H se grise, psai, «'ëtenA,4iir i4 char* ^li^mn dort jusqu'au Ipgis. JUe chev^l^^uî c^ma^ttonc tes^ses habitudes , se charge de la^ r«fifWifi^iliM du retour et s'en acquitte Iiirl.bien< .
L'eau-de-vie dt^ giat» est tc^-favorîibU à
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l'ivresse; cette suprême consolation du pauvre dans toiis les pays. Avec quinze kopeks , qui font trois de nos sous , un Russe peut voir tout en beau, tout couleur de rose : on ne saurait perdre la raison à meilleur marché. Ainsi , Ton voit combien lè mécanisme de la vie rustique est peu compliqué. Personne m s'eiténue de travail et ne se nourrit de privations, pas plus à la ville qu'à la campagne. Jamais il n'arrivera de rencontrer, dans les rues des deux capitales , un pauvre diable accablé sous le poids d'un piano huche Sut des crochets; quatre hommes aiment 1>eaucoup mieux se partager le sa- \^i^<. Ap la course que de se tuer de fatigue. Le piano ne se démonte point; chacun s'empare d'un pied, et l'instrument arrive à sa destination sans perdre son accord.^
Les attelages d'hommes à une petite voiture, les énormes charges des forts de la halle et du port au charbon, tout cela est inconnu ici. Le pouvjoir des seigneurs stir leur» gens est fort étenda àans doute dans le droit ; mais , dans le feit , ce pouvoir est limité par les usages. Par une certaine facilité dèmooiirs d'un nété et de Tautre, par tme sorte de roideftr natiohale qui ne s'efface
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point dans les liens d'une étroite dépendance , un maître n obtiendrait pas de soà^sclaye une chose contraire à la routine des usages du service , et même aux attributions qui lui sont assignées dans les $oin% domestiques; A Moscou et à Pétersbourg, on a dix ou douze fois plus de serviteurs qu'il n'en faut ; c'est une affaire d'habitude et de bon air ; on y gagne d'être moins bi^i servi que partout ailleurs. Cependant, comme l'oisi-^ veté d'un tas de valets présente toujours de grands inconvéniens , on tâche de diviser le travail , afin qu'il y en ait pour tout le monde : l'argentier fera nettoyer h Ivran les fourchettes , et Daniel aura les cuillers. Eh bien! si l'un des deux est malade , on aura grand. peine à^i forcer le camarade de se charger du nettoyage double. Le prince Jean arriva nn jour avec une botte luisante et l'autre presque sale; on le lui fit apercevoir comme le bas reioumi de La Fontaine, it Je le savais, dit-il en riant, le décrotteur de la botte gauche étant sorti, celui de la botte droite a négligé la besogne ; mais il aura affaire, à moi. »
On me pardonnera cette digression; j^e m'empresse de revenir aux champs , ee qui est tou^
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j^rs tfil bonheur pour moi. Jbm sait combien le sol tiiise est'râpi4e dans ses déyeloppemens ; une fois qnll est échanfië pat les râyonsdn soleil, cè qui n'^otive gnère qu'à la fin d'avril , c'est 'Uri ^vrai phénomène qne \i végétation. CâMver, ensemencer et emmagasiner, sont l'af* faire de quatre mois, sauf qiiel^aes variations ^ ëUivailt le climat de chaque province. .Le pa^an n'a point ÀVocciqper des trayaux de vendange^ [misque les raisins sont, absens. Au mob d'c»ctobré , quelquefois ibôme dans là dermère qmn- «aine de septemlnre, Thorizon se rembrunit , et la température devient menaçante.
La terre se fennant , durant un long hiver, à Mudustrie du cultivatenr, les prertnères neiges sont pour lui le signal des vacances ; alors, il s'occupe de la réparation des harnais , des voitures , des outils , de la cabane , tous ouvrages intérieurs et pen pénibles ; puis il s'endort , étendu sur son poêle ( rien de plus dormeur que le peuple russe). Pour peu qu'il soit aisé, le paysan a ches lui provision de thé, de sucre et de café; car on consomme plus de ces trois excellentes choses dans un gros village russe que dans beaucoup de nos petites
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villes it province. La ménagère , en cnisant son pain , fait de la pâtisserie. On mange le jambon, la choucroute , le lard ^ le bœuf salé , la volaille , qui est abondante et presque pour rien pendant Thivîer ; on en a six bien grasses et excellentes , quoique gelées , pour sept roubles et demi. A Pétérsbourg, on assaisonne tout cela de concombres confits dans le sel ; on les appelle agûulsL Oii a force provisions de légumes , qu'on s'entend parfaitement à conserver *. Enfin, chez le plus gqyid nombre des papans/il y a une rare aisance ga5trohoraiquew;Le proverbe: Tout ce qui est au fout metiei-le sur la table , peint k merveille leur généreuse bospitalité.
On me demandera peut-être comment il eidste deâ nuances de fortune ebez ceux dont la position est semblable ; mais ces inégalités sont de Vessence de Thumaine nature ; elles ont droit de bourgeoisie dans toutes les sociétés. Supposons qu'tffie colonie nouvelle établisse la loi d'une égalité parfaite à six heures du matin ; il est infaillible que cette égaliÉj^era rompue à six heur^ du soir.
^ Chacun' a sa glacière, dans laquelle 3 conserve, Tête', les vîâiûtles el légumes.
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Xep<ii4ant, oB'peut assigRef plusieurs causes moins gëaif^Ies à ces ctisproportiditô de fortune. La manière d'adminiistrer le& terres est ^s-yariëe. Tous, les propriétaires ne sont pomt assez riches pour renoncer aux chances de vente des denrées et des bestiaux. Voici donc un autre régime très-usité. Le maître accorde trois jours de la semaine à ses, paysans pour leurs ti;:a vaux personnels, et prend pour lui les trois autres iours. .La Y^nte des produits se fait par le propriétaire ou ses intendans; de^(m cdté^ le cultivateur vend le superflu des récoltes qu'il fait dans les terres qui hû.^ont assignées pour sa subsistance. £faaqtte famille jouit d'na^ maison, d^un jardin, de terres labourables, de pâturages et de çojupes de bois dans la proportion des. membres qui la composent. Cette habitation , ces champs, ces prés et ces bpîs, passent ordinairement d'une génération à Tautre, et cette jouissance, indéfiniment probngée, d4>nne, en quelque-torte, le charme de la propriété, et devient souvent ToriAne d^une fortune, considérable. Un laboure urmtelligent, aidé de pl|iisieurs fils, et obtenant beaucoup d'une terre facile et généreuse , a plus de chances pour s'en-
richir que son yoisin qui n^a que dQ$ filles. Le commerce des bestiaux prospère entre les mains d'un homme actif, particulièrement dans les domaines oii se trouvent beaucoup .de prairies. II existe un grand nombre de paysans millionnaires dans le gouvernement de la grande Rus-* sie : c'est là que s'opèrent les remontes pour les régimens de la garde. Les beaux chevaux sont fort chers ; leur vente , ainsi que celle dés bétes à. cornes, donnent d'immenses bénéfices.
Le succès prodigieux qu'ils obtiennent dans Tairt de faire des élèves tient-il à l'intelligence extraordinaire des Russes et à la douceur de leurs traitemens pour tous les animaux , ou aux ressources très-étendues qu'offrent leurs immenses pâturages , leurs forêts , et l'abondance extrême des légumes de toute espèce? Il'eàt de fait qu'ils font infiniment plus d'élèves que nous dans tous les genres ; par exemple , la volaille est innombrable , malgré la rigueur de$ hivers. Ils ont une manière de faire éclore les œufs dans les fours ^ et leur secret pour élever les poussins semble surpasser la nature. Ici on mange des poulets nouveaux à une époque oii nos poules ne songent pas seulement à couver.
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Le commerce des grains «st aussi très locra-' fif (bm certaines provinces ; mais comment se livrer, dirait-on , à des opérations commerciales , kMrsqa'on est forcé de domier trois jours an mattre ^ et tes trois autres à ses propres travatix ? Le dimanche , et pendant tes trois jours qui loi sont alloués , le paysan peut aller librement dass l^s tieuK circonvoisins ; sa terre ne reste point en souffrance ; ses enfans , son frère , et même ses voisins f font la besogne de l'absent dans les cas d'urgence.
Uuetiutre ressource e^ ouverte m génie industriel. MoyenAant une redevance annueUte , un paysan obtient un obrok de son seignoir. l^cé sous cette ëgide , il peut aller d'une extrémité de Tempire à l'autre , exercer tel état qui lui convient. Cette distribution d'obroks , dans les terres o& la population dépasse les besoins de la culture, est une br^fnche très^mportante deTevenos pour celui qui les accorde. Ainsi, 'les gens de métier, les homuKs de peine, une quantité innombrable d'ouvriers «travaillant aux édifices publics , enfin , tous les marchands , tous les issfoUhik , sont dans les viHes en vertu d'un obrok émané de leurs maitres
La situation des propiiëlaifes $e représente sous une muttitude de formes diverses ; il en est qui , loin de pouvoir donner des oàroks , man-quent de bras pour rexjploitatioii ; Alors ils sont forcés d'en emprunter aux voisins au t^ms des récoltes , sons peine de ne pas recueillir. D^aiitrès , pour enfler ieurs rentes , abusent des obroks, et la culture re^te^n souffrance; mais Tavenîr se venge des trompeuses douceurs du présent par une diminution progressive dans les revenus de la terre.
J'ai dû faire le tablean des compensations qui adoucissent Tétaft d'esclavage (pftisqu\U faut l'appeler par son nom) ; je ^ois «oattre en regard celui des chances défavorables qui rendent la chaîne plus pesante.
En voici une qui se présente quelquefois. Un seigneur possède deux terres à «ne grande distance Tune de l'autre ; la première i&ianque de bras , la seconde en a plus qu il n'en faut ; dans ce cas , on fait Venvoi d'une petite colonie vers le domaine en souffrance ; mais on use sobrement de cette mesure très-chanceuse , en ce que les paysans ne supportent pas toujours le changement de lieux , d'habitudes ou de tempéra-^
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ture; souveat ils gagnent k mal du pays ^. ils souffrent , ils Jaiiguissent , et le propriétaire s'appauvrit par les mortalités.
Autre exemple. Les babitans d'un village n'ont qu'à se louer de leur seigneur, et soDt beureux , à le^ur manière , sous sa tranquille dominalÂon ; demain , il vend sa terre ou il meurt ; voilà jces bonnes gens dévorés d'inquiétudes. Quel homme sera le nouveau maître? quel mode d'administration choisira -t -il? Exigerat'il plus que le prédécesseur ? £t si c'est le fils de ce bon maître regretté , pleuré i ressemblerart-iLà son père? aura-t-il sa douceur, sa bienfaisance, son humanité ?...i Uien de si cruel que ces incertitudes et ces changemens ; c'est alors que l'esclave sent le poids de sa dépenr élance. Cependant , la chance d'h.érédité est la moins redoutable , parce que, généralement, le respect qui s'attache à la-mcmoire du père- s'étend au régime adopté pour l'administration des lûens.
. Le jeune comte Schérim^teff^ qui est , j.e crois, le plus.ri^^ particulier de la Russie, se rend digne de sa. fortune psir sa religieuse modération. On cite ses paysans comme les plus heu-
LES PAYSANS.. î&I
reox de l'empire ; lenr redevance est, en quelque sorte , illusoire pour beaucoup d'entre eux, et très-légère pour les moins riches. Cependant le jeune comte a un revenu énorme , parce que le nombre de ses paysans dépasse cent mille ; mais il respecte les intentions de son père ; cette conduite l'honore d'autant plus, qu'il fait beau* coup de bien. Dans tous les appels aux âmes généreuses , il répond noblement par des offranduîs de trente , cinquante et cent mille roubles.- Ce mérite de grandeur bienfii^sante est encore rcr Itvé par le charme d'une parfaite modestie; enfin , on jurerait que l'aveugle déesse y voyait très-clair le jour où elle répandit tous ses dons sur le comte Scbérémeteff^
^oand un père laisse plusieurs fils , un démembrement devient presque toujours indispensable ; il est très-difficile que lès cultivateurs ne soient pas froissés par cette opération. Il faut dire aussi qu'en général ils sont mieux traités par les grands propriétaires que par les petits. Tous les travaux s'allègent par la multitudedes bras; mais la charge s'allourdit quand elle pèse sur un petit nombre. Un demi-seigneur, dévoré du désir d'étendre son étroite domination, se
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montre pins mtautîeux et plus exigeant pour ses quatre «ou cinq douzaines de vassaux <{ue le grand seigneur désarmé par i'aboiidance et le luxe qu^ii doit aux cinq ou six tnille honunes chargés d'organiser ses jouissances.
J'ai entendu beaucoup de gèfts s'appitoya spécialement sur la triste condition des hmnmesemployés dans les fabriques de leurs maîtres ; le cultivateur ^ut s'étourdir sur sa position, il peut même la trouver heureuse; si, aujourd\hoi, il travailla pour un latre, idemainîl fécondera la terre qui doit notfrrir ses enfans^r CtBtte penssée régaie et le soutint ; d'aïileurs , il existe dms la vie champêtre un je ne sais, quoi de paix et d'espérance qui ealme toutes les douiemrs; c^est la récompfensê d'une existence selon ta nature et selott les vue$ de Dieu ; mais le paysan, arraché au gran# air^ tristement fixé devant des mécaniques , et se livrant à des travaux , sans courir les chances des bénéfices particuliers » doit regretter amèrement les sillons et le village.
Enfin, la plupart des ontpraviteis (intendans) ne passent point pour concourir, avec leurs mattres, au bonheur des paysans, tous
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sont- des eselaves; etl'oB sait ce que c'est que d'obéir à des subalternes. Ces agens n^ont pas le éroit , il est vrai , d'augmenter le poids des charges stipulées par le seigneur fmais Ton conçoit à quelle multitude de petites vexaticms p^t se livrer un homme humoriste ^ fripon, ou enflé de sa petite grandeur, lorsqu'il est contrarié par quelques résistances. Cependant malheur k ki, malheur même à son iuattrc , si Tabiis du pouvoir passe eertaiiies limites.
Je dois dire que la redevance exigée par le. propriétaire, pour prix de Tobrok, est facultative ; c'est lui qui la. détermine à son gré ; et voilà positivement un des plus grands abus. Si le seigneur est bon, il la proportionne aux gains que peut faire le paysan libéré temporairememl de la glèbe;, mais souvent aussi elle est portée beaucoup trop haut. En voici un exemple : un paysan russe, muni d'un^obrok, entra en qualité d*ouvrier chez un facteur de pianos ; il était doué d'une adresse si prodigieuse que ses gages s'élevèrent progressivement à deux mille cinq cents roubles. Le maître de la terre à laquelle appartenait le jeune homme, instruit de sa bonne fortune , réclama cinq cents roubles pour
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le reuouveUement annuel de Tphrok i Tesclave y consentit. L^année suivante on exigea sept cents roubles; nouveau consentement. Le jeune homme fit venir sa mSre vieille et infinne ; c'était un service rendu au maître, qu'on délivrait d'une bouche inutile. Cependant le seigneur se prévalut d'une nouvelle permission pour lui demander quinze cents roubles à la troisième année ; c'était plus de la moitié de son gain. Le paysan, indigné de cette injustice et de cette avidité, la déjoua en renonçant à son industrie. Il alla trouver le facteur, et lui déclara qu'il retournait au village avec sa mère. ^ Mon seigneur, dit-il, -n'est ni humain, ni raisonnable; eh bien! il n'aura ^ue mes bras. » IL partit au grand regret du marchand de pianos, qui perdait son meilleur ouvrier.
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