‹ L'hermite en RussieChapitre 80 sur 91 · L AFFRANC0ISSI&M£NT · texte numérisé non relu

L AFFRANC0ISSI&M£NT

ses; la principale est celle du recrutement. Er supposant que cet hnpât fût porte annuellem^Dit Jk cent mille bonijnes , prélevés sur la pM^riété territoriale, puisque le paysan y est attaché; voilà cent mille personnes enlerées à la glèbe , déclarées libres, elles et leurs enfans à na{tre. Le joug militaire succède à celui 4u seigneiir : dès que le soldat est inscrit sur les rôles de l'armée, son maitre le perd à jamais, et n'exerce plus aucun droit sur.lui. L'émancipation s'ét^cd à la femme, et s'il la laisse euceipte lorsqu'il li^joint les drapeaux , cet enfant appartiendra à la juridiction militairep Les enfans nés anténeurement restent sur le sol où ils reçurent k jour.

Non- seulement l'entrée dans un régiment constitue le don de la liberté; mais elle est encore un acheminement à celui de la noblesse. Si un paysan f bon sujet et brave militaire, s'élève au grade d'ens^gue , dès cet instant il est noble.

Mais, .il faut en convenir, cette libei;té et l'expectative de ces honneurs sont trop chèrement achetés par l'étroite dépendance de l'état militaire et la longueur désespérante d'un engagement de vingt- cinq années, il n'est ^nère de

' l'àffRangbissement. ^ . ig3

ipaysan que cet immensre avenir ne décourage. La nouvelle d'un enrélem'ent jette la*cl)iAterfl^i« (ion»dabs les villages. 'Le départ' est amer et** douloureux, comme lors de nos conscriptions du bon tem. Oh ne le reverra plus ce champ ^'oA a cultivé , et ce boiî'père dont on voulait * aider la vieillesse. L' obéissance au seigneur parait alors mille fois plus douce aue celle du joug militaire. Cetté'répiigaance ,- prescpe ^én^yrfe , est certainement un hommage rendu à l'humaiiité des seieneurs russes et à la douceur de leur Coitimandement.

Tout seigneur peut accorder la liberté à un serf dont il vîBut récqpipenser les services et le dévouement. Pes affraniAisseniens 'partiels se font aussi , au moyen dMnë somme qui devient le prix di^rachat« La valeur es^déteinfînée par le maître , d'après la fortune mobSiaire ft celui qui veut se racheter. Si ce demief la trouve trop-onéreuse, il retire sa^ demande fusqu'au jour où les prétentions pourront s^affaibKr. Dans tous les cas , un proprté taire reste toujours mat- ^ tred^accorder ofi de refuser faffranchissement : on eii a Vu résister aux oflres^es plus brillantes, soit par originalité, soit par ffe désintéressement II. Q

ig4 , l'affranchissement.

qu'inspire la possession' d'une grande fortuné. Oit m'a cdté un nj^rchaiid , uUra-mHlionnaire ,

'qui ppeposa la moitié de ;$es biens pcAr flonner à l^autre moitié les^chaimes de la liberté. Lc4seigneur lui répondit : « iSlon enfant ^ garde

* tes roubles, je n^en ai que faire ; maiSaje ra'bcihnore d^êtae ton maître ;^,je suis fier de pouvoir dire que mon va^al est presque ^ussî riche que mdli^Si^tu rfes^pas libre plir le drc^jt, tu Tes par le fait; ne fai$-tu pas tout ce qui le jlaît ; ne vas-tu pas où lu yeux? Apçès nous , nos enfans s'arrangeront conimé' ils Tentendront »•

'Ea effet, ce marchand, sorti depuis trente^ans de son village, testait paisiblement à Pétersbourg; môjennant une. redevance annuelle pour robrok,'iî n'ayait "rfen *'à clémêlcr aVec son mî^tre.^ • .*.'

Le contrai de rachat , eçlre le ^propriétaire et Tdlclave, ei^Jt soumis à de sages jèglemeirs, qui assurent sa validité et préviennent 'toute surprise de part^et d'autre. Quant i la IÇî sur

^les affrapchîssemens cgllectifs, qui est d'une bien autre gravlte* , on la \r6\iye aussi $age , aussi' prévoyànle que peuvent Têtrè les institutions humaines. B serait trop fastidteux d'en

^^AFFRANCHISSEMENT. igSi

détailler ici toutes les uonibinaisons ; . la piremière,. comme je l'aï dit, est le consentemeht authentique des paysans; lorsqu'ils sont parfiûtement d'accord avec leur seigneur,' et*que toutes les formalités voulues par l'oukase sont ^ remplies, l'acleest^prêsentéàrbomologation du maréch^ de Ta noblesse, .qui l'adresse au gbu* vemeur-général^ de la province ; Celui-ci^l'envoie au sénat qui fait son rapport à l'eiftpereur ', et sa ma j esté confirme Taffranchissement. -^ / Dàs lois ),- les paysafis qui Sf'absenteirt pour exercer une industrie ne sont plus obliges "^u paiement de l'obrok^ et ceux qui' oAstant sttr les terres jouissent, en travaillant, des mêmes avantages*de[Wpriété qui assurei^t leur existence, sans être désorn^is'{)as6ib!es*des peines corpo-* reHes.J^af ce don de la. liberté, ils acquièrent les moyeps de faire entendfe'inimédiàtement leur plaintes en cas de vexations ; le capitaine de police du district est autorisé par la lokà^eiller an maintien de- leurs nouveau? droits, et à l'exécution rigoureuse des articles de l'acte d'affranchissemenf. /

" Parmi les grands propriétaires ^yi donnèrent la libartë à leurs serfs , on cite le comté Serge

196 l'apfrànchismment.

Rmnantzoff^ fcère du chancelier.' 6r4ce*è beaucoup de prudence, raf&9ochissement 4e saa village s'est opéré saps secousses, sans que Tordre et ta tranquillité aient éprouVé la pluslé-

- gère atteinte.

Cette absence de ftiouvemènr orageux bo^

•' nore à la fois le gouvernement , la noblçsse et le

peuple. De "" tels exemples fonûespérer qu'à la

' longue c^tte grande œuvre sera menée à bien,

- sans que les; libérateurs siHent les victimes de

leurs bienfaits.

pè mérite d'one modération réciproqtie éclata surtout dRSS les opérations qui préludèrent à r affranchissement général ^e detoi grandes provinces, TEsthcçiie et la tîvonie. Avant Tamnée *i8f7 ,' tous les cultivateors i^e' ces gouvememens étâiient esclaves comme- dans les autres provinces russes , lor^ue Alexandre i:onçut la généreuse pensée de les at&anchir. On *eut la sagesse d'4adapfer un «système de . gradation , seul moyen de conjurer les temgétes;

L'oukase portait qii'ùn paysan pourrait poi^ser d'une paroisse h l'autre après avoir- restitue au maître 'tonales usytensiles et instrumens aratoire^ qui lui étaient confiés pour la culture des' terres.

l'affeanchissement. 197

Une conduite sage étail Funa des conditioifs imposées au- candidat^ à la lîbeif é ; ;âisposition morale dont on ressentit'les effets salutaires;- - Après un se jour déterminé dans le nQuvçau domicile i ces mêmes, paysans obtenaient |lèrm!s- ^on de changer de di^rict, s'il nes'^élevaît au- ' cane plainte contre eux. Dans le .cas où^'lê seigneur mcfttait des entraves ^ ce changfmeirt , sans motiver sa résistance au libre exercice ae.. l^oukase impérial, une commission, composée* du marécbal de la noblesse , du gouverneùl: et antres fonctionnaires, jugeait de la\.vaUdité des plaintes réciproques , et surveillait-sévèremeat Texécution de la loi et dès règlemens • organi- ^ues* * ♦ * ^ j^.

Ces premiers essais ayant réussi au |ré 9ix souverain et des parties înf éressées*î*il fut rtay . tué qne, le jour de Saint-Georges, li ^vril . 1823 , une liberté pleine et iSitîêre iseraît^accordéé à la moitié des pères de famille ayant ménage; le même jour, en 18:^4 ? .^ '^ oioitié des hommes non mariés ; enfin v en iSsS*, à l'autre moitié de ces deux classes. D'après cett«Popération,ran 1826, le soleiln'éclairera, dans les deux \ j^bvinces de Livonie et d^Estbpnie, que des •

ig8 . l\FFAâNCHISSSM£NT.

IbiDnies libres et arrachés à la glèbe. Ce sera ' um beau ttipinphe , puisçu îl seça obtenu sans

• €{)nvut$ions , et ^eWn le ban vouloir de tous,..

Lepl9s riche* marcljaiïd russe, fût-il aflran-

ch{, n^pas le droit, d'acbeter des ten^s à

* paysatis' La léçislatïou ôst tïès-sévère à cet

égard*; la possession de's biens rujàux de cette

nature "^st le pfîvUige cxdusir de- la noblesse.

Les marchands', privés de ce mode de place-

Irnent , se retranchentsur les achats de maisons ;

. ils y consacrent d'immensçs capitaux. On en

cite qui en possèdent quatre ou ciftq. Celles si-'

tuées dftns k^ quartiers populeux et à boktîques

donnent un intérêt de dix pouf cent'; partout les

Joyers sont fort chers: Le gouverneraénf ne de-r-

n^ndc1:ait pas mieux, je pense, que d^anéantir

liétfe restriction d'acTiat de terre , pour lai classe

marchande et bourgeoise-. Une liberté enfîire

dam les acquisitions, en imprimant -un plus

grand mouvement à la roue des affaires, aug-

menteraiWe Jieaucoup les revenus de l'état ;

•mais une grande considération s'oppose encore

à cette la tile innovation. L'empêchement prend

sa source dans les mœurs et dans les habitudes ,

• phis puissantes jque toutes Jes volontés. Ces mê-

L^AFFRANCHISSEMINI*., • 199"

.mes paysans, qui pour la plupart portent 'sans ^ murmurer la chaîne dont ils sont lies , qui^ en obéissant à des propriétaires nobles, chez lesquels leur existence est assurée , envisagent eê\ état de choses comme Tune des* vues de ]% Pçovidence, s'irriteraient contre un de leurs égaux que sa fortune érigerait*'en maître? iUne ^eur- raient souffrir quMl vînt leur dîfcter des Jois ; une" rébellion soudaine le punirait dé sa confiance^ If première tentative de ce genre aurait peut-être im dénouement tragique pour un ^rq^ëtaire • barbu. * * *

Plusieurs paysans affranchis ont profité du " droit qui leur' était laissé* d'a'cheter des termes • sans serfs;* il les exploitent et les (bnti exploiter par des paysans libres. On en compte à peu près vingt mille dans cette catégorie ; ils sont dhiséminés dans les provinces orientales de I exnpire.

Quelles que soient nosidé^ phitosophiqnes . nous ne devons nous étonner ni de la rési^a^^ tion de la masse ^es paysans russes , ni même du goût de la plupart d'entre" eux pour un état de choses qui' nous semble révoltant. Chez tes gens simples et coutumiers, l'habitude tst de-

' 200 .l'affranchissement.

vende une première' nature; d]ailleurs, Us s^ventmal définir le mot liberté , et -encore moins lui assigner sa valeur eXs^s droits. Une dame de la«^rande Russie avait expédié en Livonie Tun dese^'gens, chargé d'une commi^on pour des *parens; au retour du messager, e}le le ques-

• tibnnà sur iaTliterté des paysans de cette province : «La liberté? bah! madame, répondit-il, Im «vous a trompée /ces gens-là ne sont pas plus libre^que nous ; jé les ai tous vus travailler : estce qu*i6 travailleraient s'ils étaient libres ? est-ce qu'on* travaille quand on est maître de &ire

• ce qu'»n veul ? » Cette seule réponse indique ♦avec quel^ esprit*^ de 'temporisation et de prudence onctoTt distribuer les périlleuse^ douceurs de l'affranchissement.

Quelques hommes tûrbulens de la Livonie s'imâginècent qu'en devenant libres ils étaient maîtres de s'empari^r des ferres sur lesquelles ils travaillaient ; U s'ensoiivit le double refus de 'déguerpir et ^e payer le revenu. Le gouverneur de Riga , instrait de l'entorse que les affranchis donnaient à' la loi^ envoya devant les tribunaux dix des plus séditieux;. on les condamnar à l'exil en Sibérie; tout rentra dans l'or-

l'AFFK'ÂVCHISSEMEKT. . 20 1

dre. Cette afTairê était paifaitenient connue ici ,* j' eh savais tons les détails. Dernièremeiit une,. I>rochure parisienne, qui s'était glissée en Russie^ me tomba sous la main; au milieu d'un amas d'assertiona dégoûtantes et mensongères, je distinguai cf^Ue-çi : ^ Lalivonie est en feu; w le gouvernement russe et les nobles livonien^r » ont violé la liberté octroyée aux provinces oc- » cidentales ; les paysans, exaspérés par ce man- » que defoi et les mauvais traîtemens qu'on leut M fait subir, se lèvent )en masse pour (fonquérir » eux-mêmes cette liberté qu'on se repenl déjà » de leur avoir donnée, etc. ,. etc. ». C'est ainsi qu'on écrit l'histoire ; je ne doute point que les -. lecteurs bénévoles de la bonne ville ne se soient appitoyés sur le sort des infortunés paysans livoniens, tout en prenant leur café à ta crème. Si j'étais à Paris, je volerais au recours de leur sensibilité , et mettrais la supporitimi suivanteen regard de l'article qu'ils ont lu : « Si un fei> seuf d| brochures, logé.ch.es un honnête propriétaire de la rue aux Ours , re&sail non-seu- * lement de payer le loyer de* sa «AambrCj^ mais encore prétendait que cette chambre est à lui , ne seraitril pas souverainement ridicule qu'un

302 l'affranghiss£ment.

folliculaire russe publiât que les propriétaires des maisons de jà me aux Ours attentent à la liberté dci écriyains logés chez eux, et que ces derniers se lèvent en niasse pour conquérir les maisons et pendre les propriétaires? »

Les grandes entreprises ne doivent pas s^exê- ^ter brusquement. En 1789, nos législateurs promulguèrent , en s^ jouant , et sans préparatifs , la trop fameuse déclaration des droits de rhomme ; Vex abrupto est d'un exçelleçt effet à la guerre et dans l'éloquence, mais il devient ftinesfe en législation. Ces droits furent terriblement mésinterprétés ; on fit croire au paysan * français que le premier article du manifeste était ainsi conçu : ^ Brûler les châteaux , tuer les nobles , les prêtres , et tirer des coups de fusil sur les chevaux aristocrates (c'est irdire à conr* , tes queues). Dans plusieurs parovincesjes gens de campagne se conformèrent assez ponctuellement à cts instructions. C'est un grand malheur pour les peuples que ces éducations pc^itiQues faites au milieu du désordre et souillées par des excès^e tout genre: voilà pourquoi la nôtre fut si parfaitement impariaite. . *

Ici, en observait la marche des choses, on

• li'AFFRAKGHISSEMBM** 2g6*

deviae que rafEraBcbisseia^at est une des pensée»- dominantes de rempereur Alexandre ; une grande partie àt& actes de &on gouvernement en porte la noble empreinte. Sous 1^ règneii précédens , la couronne bëritait d'un propnëtaîre ' mort sans ^arens ; le droit dé laisse^ ses biens immeubles à un ami lui ëfait refus^» Aujourd'hui , il peut , en mourant^ affranchir ses serfs , et disposer de ses biens en leur faveiy, à la jobarge par eux de 'quelques redevances à TEglisè bu k des hôpitaux ; le gouvernement n^h^rite que dans^le cas oii le seigneur n'aj^nt pas d?héritier& meurt ab intestat. Ces ^dispositions àont évidemment .prises dans l'intérêt de la Kberté des serfs, de même que les rëglemens quj obligent un maître à affranchii^'le jeûne homme envoyé par lui à Téqole de médecine, à celle des befuxMs, etc. , etc.

D'auM part, l'obligation que simpose Alexandre de ne plus donner de terres de la» coiftonne, comme le faisaient ses prédécesseurs , suppose encore une arrière-pensée pour les destinées futures de Tetopire. Sa prévoyance entrevoit l'époque où le gouvernement sera en mesure d'offrir un honoralife exemptç à la noblesse , en af-

2f^4 l'affranchissement. "

fraoïchissaiit tons (es domaines qui appartiennent au souverain et à sa famille. C- est pent-^tredans cçlte seule vue qne le prince s'interdit rigonreusemeift Xàut ce qui limiterait nn jour Téfendue de , ce^nëmorable bienfait*

Quelle ^eraVëpoque dé cette grandemesnre si

désirée pai^ la philanthropie? C'est un ie^ces

mystères de la grandêume, qui reste fermée à tous les re'g^if as et muette à toutes les questions. On dit que les leçons du malheur né font îamsâfi^forimie dans ce monde ; il semble poiirtsbt quîe les redoutabljcs épreuves .subies par plusieurs états ne sont point perdue$ pour Tempereur ; la Russie repousse, autant qu'il est en eUe, le calice s^glant des brusques^ émancipations , tonjèurs funestes même aux émancipés. Les désastres de SainVDomingue, ceux de Jous les pays où de grands changemens ne furent point ptépa'sés par une longue méditation et de sages lenteurs, doivent prémunir contre le danger des théories. Les sentiméns les plus générenx ont leur écudl ; bouillans de leurOiature, il faut savoir les modifier et en régler l'emploi. Le règUe des JBu- ^ons politiques est ^aslé; înalbeur au souverain qui depuis trei^te ans 9^ point ^pris que rien

l'affeamchissement. 20 5'

ne ressemble au mal comma le bien fait trop^ vite; les meilleures choses deviennent ''fatales, Iorsqu*oa les reçoit par irruption; en un mot , je n'ai jamais ouï dire qu'un torrent ait fertilisé les campagnes. 4; . *

2o6 UNE EXCURSION. '

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