N" XLII
Des arbres*r<sinea« la robuste verdare , Les moassc», les. lichens qai bravent lafroidure-^ Des Russes , presque seuls , paren^t les loogs'hÎTers Msi^rart subjugue tout; le fer, ▼ainqnrur de» airs , De Flore dans ces lieux entretient la conronne , Et Yulcain y présente on hospice à Pomone. DstiiLB , hs JardUks.
Quel bonheur d'échapper à ces neiges éternelles, à ces danses que je.ne danse pins, à ce - contlédiens si peu 'comi(fues , à Tennui dés gran- 'des soirées^ à l'existence symëtrique des bîensëance$ et des devoirs , enfin , à c^ qui n'est point le bonheur ni seulement le plaisir !
Oui , j'ëtais plus léger que le zéphyr en mon-*tant ce .matin dans la calèche qui m'enlevait à la ville que j'aime peif , pour me transporter à la oampagne que j'aime beattcoug. Ces instans
- . V^% EiCURSION, 207
de félicité sont fort rares ; s^ils derenaient com— muns, persoime. ne vaudrait mourir, ou du moins personne ne' mourrait avec boime grâce.
La petite colonie voyageiise est animée de ma' joie ; les chevaux eux-mêmes semblent lavis que la giace-ne {(émisse plus sous leurs pMs. Les barrières sont fi;anchies. J/ai. décliné âu^ldat questionneur nos noms et qualités; j'avais 6nvie .d'ajouter que nous étions fort contens de quitter la ville; mais cela aurait peut-être co'ntrafié le grand- maître de police qui n'en sort j,amais *.
La 'route de Tsarskoè-Séio a une physionomie^ différente de celle de Péterhoff ; ce «e sont plus ce^ magnifiques jardins, ces élég;antes maisons , ces riches eaux, ni ce golfe', sa plus brillante parurç ; Tagrémënt disps^alt e^ l'utile se mon-r ^tre. Des deux côtés de la route, nos' regards se prolongent sur des plaines couvertes de moissons , et sur de riantes prairies. Il y ^ peu d'années que Uagriciilture dispute à la fougère ce terrain dont celle ci jouissait depuis la création.
J'aperçois des maisons simples et unif(^é-
* Le général grand-mdîlre de police ne peut jamais s^éloîgner de la ville , mèrne pour quelques heures « sans un ordre ou une permission de l'empereur* *'
2o8 UNE EXCpRSIOH.
ment bâties ; ime belle avenue les piëc^d^ : un je ne sais quoi m'avertît que c'est la demeure d*un quaker. Bientôt passe près de nous un homme en cabriolet '; les larges bords de son chapeau, l'ampleur du vêtement, et la gra?îté de sa figure, me disent : « Tu ne te trompes point, je suis quaker. » L'empereur lui concéda V pour dix ans, un grand terrain qui sera vierge de contributions jusqu'à l'expiration du terîné; alors fl deviendra fermier de la couronne, s'il ne préfère s'en aller tranquillement ayet ses bénéfices. En fait-il ? comment deviner cela sur cette impassible figure ? on ne sait jamais si ces messieurs sont heureux pu mécontensi
Ce village, que nous traversons, est une colonie allemande. Cette borne de marbre, taillée en pysami^f marque la onzième werste par^^ tagèant le chemin. Déjà la plaine fuit derrière nous; le, terrain s'élève; une chaîne de coteaux embellit lliorizon. Nous voilà! près «d'une fon-* taine d'eau vive et d'un bois planté en amphithéâtre ; nous gravissons une montagne ; la course des chevaux se ralIentitV c'est un acddent heureux dans les enyirc^s île Pétersbourg eii l'on va*t(Hijours comme le vsent.
^ TJNBf EXCURSION. ' 209
Déjà nous respirons un air plus viC, plus pur. Arrivés sut le plateau, nous voyons" un village de la Couronne; toutes les maisons, tous les jardins se ressemblent; cliaque habitant n*a pas un pouce ^e terre à envier à son voisin; c'est fé système d'égalité la plus parfaite ; c'est la loi agraire. Dès lors point de jalousie , point d'ambition. Si le bonheur se trouve qfuelque part', ce doit être là. Cependant-, je ne frapperai à aucune porte, je ne hasarderai aucune. question, dans la jcrainte de perdre quelque chose de ma bonne opinion sur ces félicités symétriques.
Les terres cultivées disparaissent.' Ces ombrage ^, ces obélisques , .ces routes qui se croisent, annoncent la chaumière du souverain. ^ ^ La beauté du site deTsarskoë-Sélo n'avait point échappé à Pierre-le*Grand, lorsqu'il venait boire do lait-tfvec sa femme chez la vieille Hollandaise Sara. Un jour, il donne ce terrain à Catherine r* , en llwigagearit à y faire construhre une ferme, L'impératrice , pour suivre cette insl^ration, profité d'une absence de Pierre ; mais l'architecte , homme fort distrait , bâtit qn château au lieu d'une ferme ; le jardin et la ménagerie s'ensuivirent. Au retour de l'empereur ,
cette rapide inétamor|ibose fut Vpbjet d'une agréable surprise ; il aima beaucoup te lieu , et se plut à Tembellir; peut-être mourut-il avec Tidëeque ses successeurs s'honoreraient d'une demeure que ses goûts de simplicité lui faisaient trouver magnifique^ mais sa 'fille Elisabeth en décida autrement. L'amour du faste grandit avec Tempire russe. «Ë}ie fit bâtir un somptueux palais , d'après les dessins' du comte Bastrély. Louis XIV, et son architecte Mansard , réservèrent modestement l'éclat de l'or pour l'inté- Meur du château de Versailles. Elisabeth , voulant renchérir sur la somptuosité du roi des rois, fit couvrir d'une brillanje dorure tous les toits , corniches, moulures, trophées, cariatides et bas-reliefs extérietirs du palais. Lorsqu'elle se transporta-, avec toute sa cour et les ambassadeurs ,.pour voir son éblouissant pied -à-terre , chacun fit de son mieux pour peindre rétonnement et l'extase. M. le marquis de La Ch^ardie^ ambassadeur.de France, ne disait mot ^, et avait Tair assez indifférent. L'impératrice , un peu piquée , lui demanda à quoi il pensait. « Pardon, Madame, répondit le marquis, je cherchais r étui de ce superbe bijou. « Ce mot valut à
Û^¥ EXCURSiON. ; 211
Tambassâd^ur uire petite iinmortâlité , comme" un^seul quatrain immortalisa Sailit - Âutaire ; toàis le mot fut encore pro|Aétique ; tant d'éclat ne pouvait lutter avçc la puissance des hivers qui bravent les czars et leurs oukases. Chaque {)rintems , il fallait réparer & grands frais ces malencontreuses dorure?. Dans la suite , en résolut d'être moins brillant et plus durable. Un vernis jaune remp][aça le riche métal ; on peignit la-toiture en vert tendre ; dès lors , ce châ- . teau cessa d'être une féerie pour devenir une belle maison royale. Lorsque Catherine II or-'' danifa ce changement , une compagnie d'entre-, preneurs offrit soixante mille roubles (alors deux cent qiiarantemiHe livres),pour qu'il lui fût permis de recueillir l'or extéHeur. L'impératrice fit répondre qu'elle ne vendait pas ses vieilles bardes ; ce mot déjoua 1^ cupidité de la bande noire. Cette prinoesse railolaitjde Tsarsko§-Sélo, et lui donna de riches témoignages déson attachement. L'empereur Alexandre en fait ses délices. Ainsi, cette résidence fut aimée, caressée et embellie par trois soaverains , qui n'épargné* rent aucun soin pour ajouter à sa ma^Aîfîcence, L'empereur Paul ne l'aima point, parce que sa
mèb r^umait beaucoup; il affectait de passer devant le château sans le regarder. Cependant un jour il s'arrêta , exafnina long*tems la façafe, puis , s'adressant aux personnes qui raccompagnaient, a dit : if Messieurs , soyons justes, aucuii voyageur, en voyant cettd*maison , ne sera * • tenté de demander à qui elle appartient. » On prétend que le soir même., quelques courtisans ne craignirent* pas d'avancée que Tsarskoë-Silo était une belle résidence.
Je reviens à l'extrémité de la grande ave nue. Li'apgareil militaire se mêle pittoresquement aux •beautés de la nature. Un corps-de-garde est placé en avant de la porte voùfée qui contient le mont Pausiiippe; ce i^onticule est bien nommé, car' il forme la communication du parc avec les jardins du palais Alexandre ; il est cduronné par un joli kiosque dont le dôme s'appuie sur des colonnes d'ordre ionique. Un banc circulaire offre un point de repos à ceux qui traversent la frontière des deux jardins. La porte de la voâte est d'une épaisseur d'environ trois toises. Les revêtemens de k montagne sont hérissés des débris de rochefe de forme conique. Sur la droite de l'avenue , les pieds du Pausiiippe sont baignés
UNE EXCURSIOK. ' M 3
par un large canal formant la limkc du parc , et encaisse entre des talus de la pins belle yerdure. . Me voilà dans le village chinois; oh ! ceci est charmant 9 et tout-à-feit nouveau pour un voyageur ; on ne trouveraifpas mieux dans les faubourgs de Pëkin. Je reste long-tems Sevant ce merveilleux effet de Chhie : c'est un joli village de forme circulaire ; il fut ëlevë par la baguette magique ^ la plus gracieuse des fëés sur un plan dféssë d'après nature , et dans des proportions* toutes chinoises. Ces maisonnettes, ail nombre de quinze , sont jolinent et simplement meublées. Chaque été ,' Tempereùr lejs assigne' pour logement à ses aides-de-campi généraux ou autres officiers du palais. Une immensje salie ronde ^ formée par le contour dès pavillons , sert 41e rendez-vous aux habitans de (fe séjçur.
Plus loin , sur la- même ligne , aux quatre
coins d'une s^le de verdute , sont placées quatre
statues dejgrandeur naturelle représentant âés
* mandarms gravement assis et fumant' leurs pipes.
Qans ces t^ms de joyeuse mémoire , où le crêpe
'tricolore n'avait point encore assombri le monde^
' on 'riait en Russie comme on riait dans I^eau-
coup d'autres pays* Quatre seigiietii» de là coiu
2l4 * tJNE EXCURSION.
eurent l'idée de se costumer en itiandarins , et de se mettre à la place des statues. Catherine , ayani dirigé sa promenade de*ce côté /ni elle,
> ni sa cour ne s'aperçurent du changement opéré, . grâce^à'Ia fidélité du cqstume et à Timmobilité des poseJ. Tout à <^uj , 6n voit les lèvres et
. les moustaches^ des magistrats chinois s'agiter, et une épaisse fumée sortir de leurs pipes. A cet aspect, quelques -curieux prennent la faife.en icriant au miracle ; mais la cour, moins crédule ^ S'^approche du prodige ; alors les quatre manda-
• rins s'avancèrent sikncieusQtoent vers l'impé^ ratrice , et se prosternèffent à ses pi^daTavëc toute
• l'exactitude'du cérémonial chinois. On a remarqué que Catherine euK.le souverain bonheur d'êti^e constamment entourée d'aimables et spi-
,rituelSiCOurtÎ!îans; ils fournissaient aux plaisirs de la cour tes îdéi leà plus, ingénieuses ; c'est bien à eux qu'on pouvait appliqueir ce pfoverbe :
* «*'DiS'moi qui tu hantés, je te dirài^ui tu es. «
Je suis en.fece.du pàiais. Paul V^ avait Vai-' son, je ne demanderai pas le nom du locataire.
• La musicpie'des hussards de la garde se fait entendfe ; elle réjouit les airs et ]eï cœars ; c'était * venir*à projKfe :il y.a des jours marqués au coin
* •* \JWK*EXCURSI0N/ .2l5
cfè mille ^titft Isônheurs qui font un bonheur toyt entier. Je fus moins naïf que la reine Christine , qui disait assez au jet d'eau éternel de la* placé Saint- Pierre ; iijais , quand les chants eujnentceisé, j'aurais ydonfiers dit encore, sans « la crainte d^ passer aux yeux fl^ l'empereur pour un mélomame trSj^famiKer. . . • ' - "^ '
On dit que .toutes ^les résidences royales se . ressemblent ; je sûig- de cet' avis , quant à TiBtërieur des cMif eaux; mais les jardins, les parcs, présentent de relnarquàBles différences, tci , |tu • milieu de laglus profonde rêyerie ,. je ne me croi- * •rai jamais à^jVersaîUes jOÙ à Chantilly. Tsarskoë- Séb porte un autre cachet , nft autre caractère. - Certes , il n'est pas rtiieûx que îe;nagnifique parc de r^in^ et tes rians jarduis dé l'autre; maisiU poâfsède utf chasnte original , une beauté qui lui est propre. •
Al* Bush , dessinant ^es jardins pour ux^e si^veraine essen^ellement créatrice , ne voulut * jrîen imiter : ici onj>e (i^uve point VUe de Fénus^^ Xfi'sdlbn d^*'Flore\ \eiempie de f Amour, Catherine s^affrânchitde tout le cnjrtége mjthQlogîquf . Une seule dresse jrègQe aveïî ses souvenirs sous ' ^s beaux ombrages : c'est ^ Vittcjjire. Au dé-
2l6 . UNE "EXCURSION? *
tour d'une allée ^ Il Tai&pect d^un lac, on est frappé paf la reacontre imprévue d^un fait d'armes, d'un triomphe. Ce fut une inspiration à la fois noble^ et gracieuse de' Catherine que d^aasocier aux enchantcmens de Ta nature f» gk>tae de ses généraux. Quoi de plus ingénieux qne de ^ grayer les plus illustres pages*^^ son règne an milieu des berceaux de fleurs! Jamais on ne rédigea rhistoiredan^ un styl^'plus pittoresque. Cette colonne , qui s'élève majestueusement,
., est ccfnsacrée^au vainqueur àeiTchesmà; un aigle d'or, aux serres armées de fgndres , eonronne le sommet de Tob^lisque ; l'^endie des vaisseaux turcs est représenté en bas-reliefs aux
'^ Quatre faces du piédestal. Tout près s'élève encore un monument gueririer en mémpîre de la bataille de Kqjboul^ commandée^Tar Roman(io£f. €eize mille B#sses défirent cent cinquante mille Tu]:fs; la fortune q^ii ,* souvent , secoue -du
[ nombre, se rangea du côté de;la disciplinent - de l'art militaire. . , ^
Ce kiosque est un sotfvenîr de F^mbassade
du prince Kûpuine à eonstanti^|opleï les des-
, sins , les étoffes qui le tapissjnt , tout.est copié
d'après na^^uré : ^ dirai| qu'il ^irrive du sérâik
En 1 77 1 , la sagesse et la prévoyance de Grégoire Orloff arrêtèrent les ravages de la peste qui dévorait Moscou : un arc de triomplie rappelle son dévouement patriotique. Je salue avec iiespectce monument de reconnaissance. Vaincre ses ennemis en bataille rangée a du bon ; mais triompher d'un fléau djestructeur me parait encore mieux. ..
Voilà une sombre allée ; une tour gothique est bâtie au dessus d'une grande voûte ; les murs sont crevassés , tes créneaux éboulés : on dirait que tout vieçt d'être battu en brèche par les coups pressés du bélier. Cette énorme pierre est pendante ; je suis tenté de crier gare ! à celui qui passe ; mais elle menace depuis soixante ans sans faire de mal à personne. Jamais ruines ne < firent plus d'inusion ; elles furent construites d'après les dessins de JFelter^ en'commémoration de la guerre de 1 762. Sur le haut de la tour végètent quelques bouleaux semés par le vent; son souffle impétueux jeta peut-être sur cette cime les graines de Tarbre déraciné par sa fureur.
Je me sépare de$ images guerrières pour admirer les conquêtes de Catherine dans le do- II. 10
2l8 UNE EXCURSION.
maine des arts. Qui n'a pas eatendu parler de la belle colonnade de Canurone? c^est un des triomphes de Tarchitecture; sa prodigieuse ëlévatiQn f rélégance du pavillon \yitré placé an centre , et conservant les formes aériennes des deux galeries parallèles , tout respire rencham- 'tement dans cette belle création; elle pré^ sente Tassemblage du gracieux et du Âublirae; Tart ne saurait aller plus loin. Je fr^mchis les larges degrés conduisant à cette demeure ; les habitàns de TOlympe et les grands hommes de tous les pays s'y dpmlèrent. rendez* vous. Une Vénus , sœur cadette de celle de M^dicis , regarde assez tendrement Solon et Lycurge. Fox est placé entre Démostfaène et Cicéron; au bas de son baste on lit : année 1791 ^ comme si ce ministre fôt né alors. Un ambassadeur étranger demanda à l'ifnpératrice la cause de cette singularité : « C'est que , pour nous, répondit-«lle, Fox n'existe que de ce moment* » En effet , dans les discussions parlementaires de 1 79 1 , il s'était montré favorable aux intérêts de la Russie. Une tête colossale de Junon , celle de Jupiter , de Bacchus et d' AcUlle , le. groupe dé Niobé , les deux Fauslôies , l'impératrice Livie ^ THer-
cale de Farnèse , la statue de Flore , celles des Muses et des Satyres, plusieurs bustes en bronze, fondus à racadéiaie de P^^tersbourg , forment la noble société du pavillon Camerone ; ce beau séjour était la succursale de l'Hermitage* Des que le printems du Nord faisait sa rentrée , les hermites s'acheminaient vers cette résidence, et les douces habitudes de Thiver , les causeries intarissables , les correspondances scientifiques et littéraires , les nouvelles frivoles , enfin, tout le riaBt bagage des petites soirées suivait raimable colonie dans ses quartiers d'ét^. On se réunissait au pavillon vitré pour y jouir de k beauté des nuits sans ombres, des brises embaumées de l'oranger et du myrte, enfin, de la mélodie de plusieurs musiques , les unes lointaines , d'autres rapprochées et dialoguant comme des ros-r
Puis venait la douce familiarité dit banquet , car on soupait alors , et o^^ %e s'en tiffligeait pokit; mais ce plaisir, un peu physique, était ennobli par l'esprit vif et enjoué des convives. On se séparait avec le grand jour, et aussi avec le regret d'aller dormir , et de cesser de vivre pendant quelques heures.
Je ne veux point oublier la statue de Voltaire ; il est assis dans ttn fauteuil , vêtu d'une robe de chambre , et coiffé d*un bonnet de nuit; je ne sais qui lui joua le tour de le placer en si bonne compagnie avec un costume aussi négligé. Lorsqu'il courtisait les rois , il était fort recberché dans sa mise. Quelquefois sa plume osa les traiter assez lestement ; mais en face des majestés ses manières furent toujours convenables et respectueuses; il s'est plaint, dans une de ses lettres, que Pigal l'eût représenté en Vénus ; il aurait pu se plaindre davantage de l'étrange costume dont on TaSiiblait sous les yeux de l'impératrice.
En descendant je rencontrai plusieurs valets du château, portant des assiettes de fruits; ce sont des cadeaux fait^ par l'empereur aux femmes des officiers de sa cour. Le village chinois en est abondamment pourvu. Ce tribut du souverain ali sujet ^lyt une ligne directe , il ne prend point ces circuits d'office qui allégeraient son poids, il arrive intact; les fruits sont étiquetés par Alexandre lui-même. Cette distribution me rappela celle du gibier des chasses, que Louis XV présidait en personne. •
Les allées des jardins seraient parquetées en acajou et cirées tous les jours , qu'elles ne paraîtraient ni plus unies , ni plus propres ; de nomhTexLX' bosiangis guettent, je crois, le souffle du zéphyr pour enlever la feuille ou le brin d^herbe qu'il fait voltiger. Les balais sont en permanence. L'hiver, mêmes soins , même recherche; la neige a beau faire, défense à elle d'envahir les promenades. Cette police est d'autant plus rigoureuse que l'empereur la surveille en personne. L'ordre et l'extrême propreté sont deux de ses innocentes passions. Le comte Capù'd^Istria comparait ces jardins à un promis^ qui ferait cinq à six toilettes par jour pour plaire il sa promise.
La personne qu'on rencontre le plus souvent ici , c'est le souverain , tantôt seul , quelquefois avpc l'impératrice. Il salue les promeneurs. Parfois il aime à s'entretenir avec les dames qui se trouvent sur son passage; mais, ce qui lui plaît beaucoup moins, c'est la présentation d'une supplique. En effet, le plaisir de la promenade serait gâté pour ce souverain, si, à chaque détour d'une allée, il trouvait une figure suppliante ', aus$i n*ai-je vu personne se permettre cette licence.
222 UKE EXCURSION.
En ma qualité de don Quiclwik des Cardias , je pouvais craindre que mon visage , vu trois en quatre fois, ne fatigsât le regard nnpërial ; aussi, après deux entrevues, je mettais tous mes soins à l'éviter; sHI m'avait fait Thonneur de s^en plaindre , ma réponse était toute prèle ; je lui aurais dit : « Sire , si je çoks haïssais, je ne iwms fuirais pas, >•
Alexandre aime ce lieu avec passion; il fut pour ainsi dire son berceau ; il courut sur ces gazons ; il apprît Téquitation dans ces belles allées ; il marnait la rame et voguait sur ces eaux, entouré d'un peuple de cygnes familiarisés avec leur jeune maître. La jeunesse de celui que le trône attend est mille fois plus heureuse que le moment où il est grevé de toutes les amertumes du pouvoir. Ce prince, pénétré de la plus tendre vénération pour la mémoire de Timpératrice Catherine , se plaît dans une résidence où son ame religieuse est entourée des brillans souvenirs d'une grand'mère qui Tadorait.
Je le vois quelquefois causer long-tems avec son jardinier ; sa physionomie offre alors une grande quiétude ; ces légers intérêts de fruits et de fleurs le délassent des grandes affaires. Paime à découvrir ces rapports familiers du maître d*un
grand empire , avec un mailre jardinier ; ii nous rend quelque chose des mœurs antiques ; on croit retrouver le bon roi Alcinoiis , commandant une GueiU« des plus beaux fruits et des meilleurs légumes du jardin, pour régaler son hâte Ulysse. Il y a je ne sais quoi de piquant dans tout ce qui rapproche un souverain de la nature et des coutumes bourgeoises de la vie.
Le jardinier me pirs^ jovial et facétieux; ce brave homme conserve en face du maître, qull {ait sourii:e, une liberté de réplique et d'esprit que pourraient lui envier beaucoup dVxeellences russes. Hélas! peut-être le souverain lui*même enyie-t-il quelquefois le sort de ce ouinistre des fleurs.
Je ne sais si je me trompa, mais je démêle souvent dans les traits d?Alexandre une empreinte de tristesse et de pénible préoccupation ; si je le rencontre en calèche, surla grande route, dans ces momens où , seul avec soi-même , ou ne cherche point k se composer un visage , je retrouve cette même expression. Combien de fois ne m*est-il pas arrivé de dire à ma femme : « J^ viens de voir l'empereur; mou Dieu! qu'il y a de nuages et d'inquiétudes sur cet auguste
front! » Rien n'est pénible ccrnime de pouvoir soupçonner, dans celui dont tout le monde envie la gloire et le bonheur, une cause secrète d'amertume. Entrevoir des souffrances morales dans rétre puissant qui ne fait souffrir personne étonne et attriste Timagination *.
Le genre de vie qu'adopta ce prince , depuis quelques années , est si for4: en opposition -avec les premiers tems de son règne , qu'il atteste un fond réel de mélancolie. A- peine au milieu de sa carrière , et dans la force de Tâge , on lui voit mener une existence triste et solitaire. Levé à six heures dans toutes les saisons, il travaille jusqu'à huit ; ensuite , il se promène , et rentre pour déjeuner. A midi, accompagné d'un domestique, il monte en calèche et va à Pawloky, p€(ur y voir les princesses. Au retour il dixte seul ou avec l'impératrice , et se promène quelque tems ; puis il rentre chez lui , et on ne le voit plus. Il consacre au travail ou aux courses t€-
* Cette cause de préoccupation n*est plus un mystère. Alexandre n*ignorait point les projets parricides doi^t rexécution éclata quelques jours après sa mort; il avait la trîstp convfrtion que le moment était venu , de frapper ou d*ètre frappé.
UNE EXCURSION. aaS
yeuses toutes les heures qu'un souverain livre si volontiers aux douceurs des causeries intimes avec un petit nombre de familiers: voilà pour Texisteçce champêtre ! Quant à celle du palais d'Hiver, sauf quelques légers changemens, elle est la même. A neuf heures du matin je le vois se rendre très-exactement à la salle d'exercice (située sur la place du Palais) , pour faire parader la garde montante. Ce^ devoir, qu'ils'est imposé, semble être pour lui un plaisir, quoique d'une nature assez monotone. Vers midi, il monte en calèche ou en traîneau , avec un seul cheval ; souvenf même il va à pied , et toujours sans suite, chez les grandes duchesses ; vers les deux heures, ilxentre, dîne, et tout est fini comme à Tsarskoë-Sélo. Je ne l'ai vu qu'une seule fois au théâtre public. Les représentations de THermitage sont tout- à-fait abandonnées ; il ne va plus que très-rarenient dans quelques nuisons particulières pour y causer librement ; autrefois, c'était une des choses qui lui plaisaient le plus.
On remarque en lui une exagération de simplicité qui dénote sa répugnance pour le cérémonial du tràne ; on dirait que , sous ce rap-
port, ii veat être empereur le moins possible. Lés fours de grande revne, il se montre entouré d'un nombreux cortège d'aides-de-camp ; mais, bors ces rares occasions , il ya toujours seul et sans escorte ; il n'assiste qu'aux grandes solennités oà les traditions du rang suprême commandent sa présence ; enfin, on peut dire que c'est Tbomme de la cour qui ya le moins à la cour. Bien qu'écriyant et parlaiit très-purement plusieurs langues , on le dit très-indifférent pour les littératures de tous les pays , en commençant par la sienne; excepté M. Karamzih, qui, en sa qua^ Eté d'bistoriograpbe , peut quelquefois causer ayec lui , jamais on ne cite un entretien de ce monarque avec aucun littérateur; on ne dit rien non plus de son amour jpour les lettres, et il n'a point, comme ses prédécesseurs, de correspondant littéraire à Paris.
Le corps diplomatique si à la ihode, et si fêté du tems de Catherine , sauf les audiences particulières, ne voit sa majesté que trois à quatre fois l'an , lorsqu'il y a ce qu'on appelle grande cour. Dans la saison la plus rigoureuse, l'empereur s'échappe de la ville pour aller passer trois bu quatre jours à Tsarskoe-Sélo ; il n'em-
tTNS EXGURStON. 2^7
mine avec lui que raide-de-^camp de service ; . encore souyent cet officier ne le voit-il que loisqa^il traverse les appartemens pour aller se promener dans les jardins* Enfin, sur un des trônes les plus élevés, Alexandce mène presque la vie d'un anachorète; cela fait supposer qu'il reste parfaitement au courant de sa hesogne. Aussi , lorsqu'un ministre est ajourné, il ne peut s'en prendre aux pjaisirs de s(m maltte, qui n'en goûte aucun.
Il est des genres de travail dans lesquels il se complaît particulièrement ; je sais de trèa* bonne part que celui des relations étrangère» est fait par lui; il s'en occupe constamment, et cette occupation l'amuse autant qu'elle llnti* resse. Les colonies militaires prennent aussi une grande partie de son tems; il en soigne mina-* tieusement tous les détails, et visite très-souvent cette création de son règne , à laquelle il sacrifie beaucoup d'argent.
Chez certains hommes» rien ne ressemble moins à leur jeunesse que leur âge mûr; celle d^Alcjxandre fut marquée par des goûts simples. Cependant ^idrs des premières années de son règne, il épcouvait le besoin du délassement de
228 VN£ EXGUBSION.
la grandeur et des distractions de la société. H aimait beaucoup le théâtre Français , et même nos acteurs ; il les traitait avec une bienveillance dont ils abusèrent quelquefois par une £amiliarité de mauvais goût , qui aurait choqué un monarque moins bon et moins iùdulgent que lui. Un jour, rencontrant un de ces Messieurs j il lui. demanda des nouvelles de sa femme ; celui-ci répondit : % Elle se porte très-bien , sire ^ et la vôtre, comment va-t-elle? » Il faut croire que c'était un jeune comédien « ayant le ton et les manières du jour. Antérieurement à cette époque, M. Froger, excellent comique, ami de Mole, de Fleuri et de Dugazon, avait tout l'esprit qu'il fallait pour divertir l'empereur sans violer les bienséances. Ce prince, le rencontrant au jardin d'Eté, lui dit gracieusement : « Hé bien! Froger, que devenez-vous 4onc? On ne vous voit plus. Vous me négligez beaucoup ; cela n'est pas aimable. » M. Froger témoigna respectueusement sa reconnaissance ; Tempereur s'éloigna en disant : « Allons , c'est bien ; mais venez me voir* » Le comique laissa faire quelques pas à sa majesté , puis , courant après elle, il s'écria: « Pardon, sire, faites-nioi la grâce
de me dire où loge maintenant votre majesté. » Cette saillie amusa fort Alexandre, qui, d^s Tété , change souvent de résidence. La plaisanterie était de bon aloi; M. Froger ne s'en permettait pas d'autre *.
Un jsoir , à la nuit tombante , l'empereur .se rendit chez une actrice française, célèbre en Russie , et même à Paris ; il devait y avoir de la musique. Au milieu de l'escalier, mal éclairé, Alexandre rencontre Boieldieu , qui descendait fort vite ; l'empereur lui dit à demi-voix : Ilbondocani! Ce mot adressé à l'auteur du Calife^ était fort plaisant dans la bouche du souverain.
Maintenant, il ne parle plus aux comédiens, et ne les voit pas même au théâtre. Une révolution totale s'est opérée dans %t% goûts et dans
♦ M. Froger se plaignait un jour à l'empereur du mauvais état des finances de la troupe comique. Alexandre lui dit : « Mais mon cher Froger, vos appointemens courent toujours. — Oui, Sire , ils courent tellement , que nous ne pouvons les atteindre, » répliqua Froger, Alexandre se prit à rire; c'était répondre qu'il ferait droit à' la requête. En effet, le lendemain, on paya l'arriéré. Vivent les bons mots pour tout obtenir^ Ik se gravent bien plus facilement dans la mémoire des hommes puissans que les prières les plus touchantes.
iio ÛNË EXCURSION^
ses habitudes ; depuis Tëpoque des grandes agitations politiques , les affections de famille , le travail particulier, celui qui se fait avec les ministres f les jouissances de la solitude ; enfin , des voyages annuels de quinze à dix-huit cents lieues, sur divers points de son vaste empire, se partagent sa vie.
Son amour de Tordre et d'une propreté recherchée se montre dans les plus petites choses. Toutes les tables , tous les bureaux sur lesquels il écrit sont d'une admirable netteté; il n*y supporterait ni le moindre désordre , ni la plus légère trace de poussière, ni le plus petit morceau de papier étranger à son travail ; il nettoie et remet lui-même en^place chaque chose qui lui servit. On voit sur tous ses bureaux un mouchoir de batiste plié , et dix plumes nouvellement taillées ; ces plumes sont réformées, n^eussent-elles servi qu'à une signature. Le renouvellement journalier se bdi à l'entreprise; ii iailkur reçoit , pour cette fourniture , trois mille roubles par an.
Le croirait-on? toutes les fois qu'il m'arrive d^entrer dans l'un des appartemens de Tempeireur, je n'envie jamais , de toute sa puissance,
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que ces dise plumes, belles et nettes, qui invitent à écrire, et ne donnent jamais à leur maître lesangoisscs du canif. Dernièrement, on montrait à plusieurs dames Tintërieur du château de Ko-' méttiostroff^ charmante résidence à deux pas de la ville ; Tune d'elles dit, en regardant le bureau de sa majesté : « Je ne désire nullement que t' empereur me jette le mouchoir, mais j'avoue que je serais bien tentée de voler celui qui est là. »
Ces détails sont le fruit d'un grand nombre d^observations ; il n'est pas facile de réduire les souverains aux proportions de la vie privée, lorsqu'ils mènent une existence presque toute intérieure et s'affranchissent des pompes de la puissance. Le peintre a bien de la peine à saisir la ressemblance quand le modèle lui échappe sans
• Je sui« Ttsié huit joufs sous le toit hospitalier de Mi le comte Kamarowsky , fitde-de-camp'^ge'néral d'Alexandre. L'habitation est situëe en face des jardins impériaux. Ce sëjour est un de mes plus aimables soo- Tenirs russes ; je le range au nombre des semaines privilégiées où le teros sVcoule sans nuages comme sans inquiétude. La famille du comte est notnbreuse : troii
aSa UNE EXCUBSION.
L'historien d'Alexandre jouira d'un ctiainp plus large, surtout lorsquMl le représentera à la tête d'une grande confédération européenne ; voilà , ce me senible, son plus beau titre d'illustration. Peut-être, dans un ou deux cents ans , la Russie verra-t-elle éclore du cerveau d'un Homère russe , une Alexandriade, Le poète trouvera plus d'étoffe dans l'Âgamemnon du Nord, que le cygne de-Chios n'en trouva dans le chef des Grecs. Le but des alliés modernes présentera un tout autre caractère que la revendication à main armée d'une jolie femme un peu coquette. Quant aux Achilles , ils ne manqueront d'aucun côté ; seulement , le nom-
gënérations. passent doucement leur été dans cette jolie demeurer Depuis la' grand-mère, femme douée d*iine haute raison et de ^amabilité des anciens jours, jusqu'aux plus jeunes enfans , tout ce monde semble s^être donné le mot pour avoir d^s vertus , de i*esprit , beaucoup d'instruction et un goût très-vif pour les 4ettres. Rien de si touchant ^ue le respect des enfans pour leurs parens et l'extréftie tendresse de ceux-ci pour une &' mille qui donne tous les genres d'espérances. Celte réunion fort rare procure de vraies jouissances à L'observateur. Il y a plaisir à prendre des notes sur un pareil terrain.
UHE EXCtTRSIOK.
bre pourra nuire à Teffel. Mais comment remplacer Jupiter et le mont Ida , Vénus et sa ceinture , Mars , et les deux ou trois arpens qu'il couvrait de son corps? Voiià ce qui m'embarrasse, et ce qui très-probablement embarrassera encore plus le chantre du monarque russe.
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