‹ L'hermite en Russie, ou observations sur les moeurs et les usages russes au commencement du XIXe siècleChapitre 10 sur 37 · N° VII · texte numérisé non relu

N° VII

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Qu'un monarque est heureux, quand, parmi ses sujets, Ses yeux n’ont point à voir de plus nobles objets !

T. CooNEir.LE, Surena, acl. III, sc. i.

Dites-moi, vous qui poursuivez l’étude de la « sagesse , dites-rnoi quelles seraient vos impressions , si tout à coup , à dix heures du soir, vous étiez transporté dans un palais de cristal resplendissant de 1 éclat du jour , où des milliers de petites cascades rouleraient leurs ondes argentées sur des lits de mousse et de fleurs; où ces cristaux emprunteraient les formes variées de colonnes , de pilastres , d arceaux , de lyres et de guirlandes ; ou I air , se jouant autour de ces verres radieux, les balancerait mollement comme il agite le feuillage mobile, tandis que derrière

ce voile transparent vos regards se perdraient dans la profondeur d’un bocage d’où s’échapperait la ravissante mélodie d’instrumens qui vous seraient inconnus? Si ce tableau frappait subitement vos sens, ne penseriez- vous pas qu’une baguette magique vous arrache à la région monotone des réalités pour vous lancer au milieu des prodiges d'un monde idéal? J’en demande pardon à votre esprit, mais tout mûr qu’il est, il rebrousserait vers le Magasin des En/ans ; vous vous croiriez dans les bonnes grâces d’une fée bienfaisante ou d’un puissant géni».

Mais il n’y a plus de fées , et malheureusement très-peu de génies. Dans cet univers, si souvent attristé , à de rares intervalles une enchanteresse vient l'animer , l’embellir et le désennuyer. La Russie â perdu celle qui créa le palais merveilleux où récemment j’étais en extase. Cependant quelques-uns de ses enchantemens se perpétuent : le privilège des femmes aimables qui occupent le trône est de mourir sans cesser de régner.

" A présent , faut-il bien dire que le premier jour de l’an russe, qui est pour nous le i3 janvier , la salle du théâtre de l’ Hermitage

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est tendue, plafonnée et lambrissée en tubes de verre de la grosseur des tuyaux de baromètre. Ils sont liés les uns aux autres par des fils d’argent très-minces; ces tubes empruntent mille formes diverses. Les ceintres et les corniches, les murs, les lustres, tout est artistement figuré , et huit mille lampions , masqués par ces nattes transparentes , inondent de lumières l’étonnante décoration. Les cascades et nappes d’eau sont représentées par des franges d’argent , au dessus desquelles les tubes de verre se balancent et ondulent sans cesse. L’illusion n’est pas moins parfaite pour les paysages placés derrière ces murs diaphanes : un vert éclatant et les nuances de mille fleurs ressortent à travers le voile lumineux qui les enveloppe ; c’est de ces bosquets que partent les sons de la musique des cors. Les lustres, formés de ces mêmes tubes, ressemblent à des glaçons suspendus aux parois d’un rocher que frappent les rayons du soleil. Le seul posage de cette innombrable verrerie coûte dix m Ile roubles , et dure six semaines.

Il est bizarre de débuter par le tableau qui termine la soirée; mais j’étais si plein de lumières , qu’il m’a semblé impossible de ne point commencer par la fm.

Cette fête, peut-être unique dans le monde, est originale , extraordinaire, merveilleuse. Si \ous pensez que ce soit trop dire, vous aurez tort ; toutes ces expressions restent au dessous de la vérité.

Le souverain et sa famille commencent l’année au milieu du peuple ; vingt-cinq mille billets sont distribués. A sept heures du soir les portes du Palais d’Hiver s’ouvrent à la foule ; nul n’est exclus : la richesse et la pauvreté , le feld-maréchal et. l’invalide, la princesse et la lingère, le maître des cérémonies et le maître de danse , la dame d honneur et la demoiselle de compagnie , le chambellan et le valet de chambre , l’académicien et 1 homme qui ne sait pas lire , le reine de Géorgie et la modiste française , tous les rangs, toutes les classes viennent se confondre aux pieds du trône ; tout le monde peut espérer un regard, un sourire, un mot obligeant du monarque. Si les hasards de la foule placent un mougik près de l’empereur, le grand seigneur , debout, derrière ce paysan, le laisse jouir de sa bonne fortune sans songera la lui ravir.

Quelque nombreuse que soit cette assemblée, personne ne se permet un manque de respect ; pas un désordre , pas une insolence , pas un vol ,

et cependant pas lin soldat, pas une baïonnette; tout appareil militaire est banni de cette enceinte : A quoi bon des armes lorsqu’on est en fa mille ?

Les marchandes russes traversent les flots pressés de la multitude avec des coiffures, des colliers et des pendans d’oreilles en diamans ou perles fines, sans éprouver aucune crainte. Cependant, il est permis de croire que, sur ces vingt-cinq mille individus, quelques-uns furent fripons hier et le seront demain ; mais , dans cette soirée, le respect, la curiosité satisfaite, le plaisir, enchaînent la filouterie : on dirait que ces chevaliers d’industrie déposent leur savoirfaire aux portes du palais , comme ils y laissent leurs pelisses.

A sept heures, le corps diplomatique est introduit dans la salle de Saint-Georges. A la droite du trône, et un peu au dessous des marches , est une enceinte formée de paravcns à hauteur d’appui , sur trois côtés : c’est là que l’empereur, l’impératrice, les grands ducs et les grandes duchesses, se rendent suivis d’une cour nombreuse. On s’asseoit quelques instans dans ce lieu réservé, et, dès ce moment, la

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salle est envahie par le peuple. Bientôt sa majesté donne le signal de la polonaise, en prenant la main d'une des ambassadrices; la cour suit son exemple ; alors il s’établit une longue file qui se rend dans toutes les salles, dont chacune a son orchestre.

Une chose m’étonna prodigieusement. Quand ort parvint à la salle Blanche , la plus spacieuse du palais , elle était remplie au point qu’il semblait impossible d’y admettre même un enfant ; on ne pouvait aller ni en avant ni en arrière ; la cour se présente, les flots se séparent, et un espace de six pieds s’ouvre devant le cortège. Je fus confondu de cette élasticité du public ; je cherchais un physicien qui voulût m’expliquer comment cette immense colonne pouvait circuler librement sans que personne cédât sa placer. Faute d’un savant, je calculai moi-même que beaucoup de curiosité , de soumission et de respect , doivent opérer devant chaque corps une réduction d’un tiers. Enchanté d'avoir résolu le problème , je suivis la polonaise pour profiter de celte libre circulation; je jouis alors du coupd’œil de la diversité des nations. Cosaques, Arméniens , Grecs, Tartares , Géorgiens, Imirc-

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tiens, Caucasiens, et une multitude de femmes russes dont les costumes étaient presque aussi variés que les figures , formaient la haie de droite et de gauche. Je vis une paysanne qui portait, d’un air très-sérieux, un chapeau d’arlequin richement brodé en or ; j’aurais bien voulu lui dire : « Quel est ton nom, ton pays? quels sont tes dieux? » mais la marche était trop rapide. Dans la pièce suivante , le prodige de soumission et de respect se fit attendre plus longtems ; le cortège resta dix minutes à la même place. L’empereur, en voulant protéger sa dame, foula le pied d’un marchand , qui poussa un cri de douleur ; le prince lui témoigna ses regrets , et ajouta : « Tu vois comme nous sommes pressés ; il est possible que tout à l’heure tu m’en fasses autant : mais je ne m’en plaindrai point. » Le marchand , touché de cette auguste politesse, répéta plusieurs fois : « Sire, vous ne m’avez point fait de mal , au contraire. »

Dans d’autres salles que nous traversâmes , il y avait d’immenses buffets où l’on sert des rafraichissemens ; mais l’on juge combien il faut intriguer pour obtenir un verre de limonade. Sur des rayons, posés en amphithéâtre , estéia-

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lee une magnifique argenterie , dont les dessins, plus r,u moins gothiques , indiquent différens âges.

Ici, la foule s’augmente : c’est la région des accidens : un mari a perdu sa femme ; il la cherche, l’appelle, et on rit de son inquiétude; plus loin, une vague sépare la mère de la fille : on s’est amusé du mari , mais on respecte l’anxiété maternelle. ïl est assez singulier que , chez tous les peuples , les vicissitudes du mariage offrent toujours un côté plaisant. Tout près de moi , une dame jette un cri; on lui demande ce qu’elle a : , Hélas! j’ai perdu mon soulier, « dit-elle.

Dans la salle voisine , un autre événement excite la gaîté de toute la cour : le prince Jacques est en veste et en manches de chemise; on l’entoure, et on apprend qu’il est réduit à ce costume un peu leste , parce que , voulant s’échapper d’un groupe très-épais, son uniforme la quitté; il n’a sauvé que le chapeau : c’est une consolation. Ce qu’il y a d’admirable, c’est qu avant la fin du bal tout s’est retrouvé , depuis la tendre épouse jusqu’au petit soulier. Ce bal se nomme Mascarade , parce que . hors les

marchands et les mougiks, les hommes sont tenus de se présenter en domino ou en vénitienne, mais sans masque : c’est le costume de rigueur.

Enfin la Polonaise revient à son lancé, et la cour dans son enceinte, pour attendre le souper qu’on sert à onze heures. Je vois plusieurs grandes dames vêtues à la russe. Rien de si noble , ni de plus gracieux que ce costume ; non-seulement il relève la beauté des femmes, mais il en donne à celles qui en sont dépourvues ; on s’étonne d’après cela qu’elles l’aient volontairement abandonné pour les modes méridionales.

A dix heures, M. le prince Tufiakin, sachant que l’illumination de I’Hermitage était terminée , vint offrir, avec une extrême politesse, à ma femme de la conduire dans le brillant asile des enehantemens. Douze nègres, richement vêtus à la turque , se tiennent près de la porte à la gauche du trône , pour arrêter le torrent des curieux : on n’est admis à l’Hermitage que par une faveur spéciale ; le trajet de la salle de Saint-Georges à la salle du souper a plus de cinq cents pas. \

Nous fîmes route avec une députation de kuir-

parmi lesquels se trouvaient des princes et des fils de sultans de ces peuplades asiatiques. Je me promettais un vif plaisir de leur surprise , mais ils n’en témoignèrent aucune : MM. les mamamouchis gardèrent une figure immobile ; je fus choqué de cette indifférence ; j’aurais voulu pouvoir leur dire : « Allons , Messieurs , soyez surpris, il y a de quoi. » En général rien ne frappe les gens absurdes ; il faut avoir un peu d esprit pour s’étonner de quelque chose ; la médiocrité regarde tout du même œil. Les bons leu ir guis trouvèrent cette féerie une chose naturelle et toute simple, peut-être même crurentils qu on s était évertué pour eux seuls * ; quant à nous, qui n’avions pas l’honneurd’être kuirguis, nous restâmes une demi -heure en extase devant ce prodige de grâce, de luxe et d’élégance.

Mais l’horloge sonne onze heures ; la cour va défiler dans ces profondes galeries ; la musique des cors annonce l’entrée de l’auguste famille dans le palais de cristal ; elle se place à la table du centre ; les ambassadeurs et ambassadrices,

* Durant tout le stfjour de cette députation asiatique, on fournit pour sa tahle des jeunes chevaux, seule viande qu’ils aiment.

les grands officiers de la couronne et les dames d’honneur , prennent place à cette même table. Deux tables parallèles , chacune de deux cents couverts , occupent les deux côtés de la salle, et deux autres sont dressées dans une longue galerie faisant face à cette salle : il y a en tout six cents couverts.

L’empereur ne s’asseoit jamais; il circule et va causant avec les dames et lesministresétrangers; l’étiquette exige que tous ceux auxquels il parle restent assis ; se lever serait une inconvenance.

Cachés derrière une colonne lumineuse , nous regardions ce festin magique , les femmes éclatantes de diamans , les hommes revêtus de riches uniformes, les tables couvertes de fleurs et de fruits. Joignez à cet enchantement celui d’u^e ravissante musique, et dites-moi si, dans une fête royale , la somptuosité et l’originalité peuvent aller plus loin.

Mais, pendant qu’on soupe , le comité des vingt- cinq mille personnes continue de parcourir les salles du Palais d’Hiver, d’écouter les orchestres , et de postuler les pâtisseries et les rafraîchissemcns. L’attention ne se blase point . parce que l’assemblée se renouvelle pendant les

six heures que dure la fête. Tous ceux qui , en entrant , ne rendent point leurs billets , et c’est la plus grande partie, sortent au bout d’une ou deux heures, et les donnent aux parens ou aux amis qui les attendent sur la place ; d’ailleurs , les sentinelles sont peu rigoureuses, et laissent volontiers entrer les nouveaux venus dans la proportion de ceux qui sortent.

Après le banquet impérial, on revient à la salle de Saint- Georges , où le bal se termine par une autre polonaise, dont l'empereur profite pour se retirer. Après son départ, les plaisirs n e battent plus que d’une aile; on commence à éteindre quelques bougies, c’est une manière honnête de donner le signal de retraite à celte foule, qui tient d’autantplus à prolonger la fête, qu’elle ne se renouvellera que dans un an. Peu à peu les flots s’écoulent doucement et librement, car on ne fait point la loi de sortir. On n’entend dans ce vaste palais ni une plainte , ni une menace, ni un ordre impératif; tout se passe avec calme et décence. La douceur extrême du peuple , sa civilité et sa raison . dispensent de précautions, d’injonctions et de menaces.

Je laissais sortir les plus pressés, pour m'oc-

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cuper de notre départ; ma prudence n’avait rien négligé; il en faut toujours en Russie, quoique ce soit la chose qui manque le plus aux Russes, qui se jouent avec le climat. Nous n’avions trouvé que brillantes surprises dans le palais, mais la mort était à la porte, guettant les têtes légères, car il lui faut toujours quelques victimes, et certes elle n’a que l’embarras du choix. Tâchons qu elle nous honore de son indifférence; nous sommes en nage., il fait quarante degrés de chaud dans cette demeure impériale , et vingt degrés de froid vont nous assaillir sur la place ; c’est un terrible contraste. J’ai à protéger trois ou quatre cames; retrouver nos gens est le grand point, car s'ils manquaient le rendez-vous assigné , je ne sortirais du palais que par la puissance des baïonnettes. Mais Dieu soit loué, les voilà, et avec eux , les fourrures , les bottes , les schalls; nous sommes couverts, armés de pied en cap; la vie est sauve , il n’y a d’aventure que le nez et les oreilles. Pour éviter les angoisses de 1 attente, nous abandonnons les voitures; notre logement n’est qu’à cent pas; je m’élance, on me suit, et dans l’espace de quelques minutes .

nous voilà près de nos tisons, lorsque des milliers de gens * grelottent encore sous les [ ortiques. Bon Dieu! quelle soirée ! elle comptera dans mes souvenirs; c’est une excellente chose que de beaucoup voir, et de bien voir; mais, en vérité, les peines de ce monde sont peutêtre moins fatigantes que ses plaisirs.

A peine étais-je rentré dans ma chambre , que l’un des nombreux acteurs delà fêle vint me prier d’ajouter à ce tableau le désappointement de l’ambassadeur de Perse. On avait à dessein négligé de mettre son excellence au courant de la soirée impériale; on lui réservait le plaisir de la surprise. Mais cette attention si délicate n’atteignit pas son but, ou plutôt elle le passa. Le diplomate persan fut saisi d'une

* Plusieurs personnes , qui attendaient leurs carrosses attelés de quatre beaux chevaux, prirent de gros rhumes , et nous ne fûmes pas atteints de la plus légère fluxion Généralement la médiocrité n’est point assit appréciée : son chapitre des compensations est immense. Aussi Horace et tous les poètes philosophes l’ont-ils fort bien traitée dans leurs écrits ; je ne sais si elle ne lut pas même déifiée chex les Romains, qui se montraient toujours très faciles pour diviniser les bonn s et les mauvaises choses.

horrible frayeur , lorsqu’il vit le peuple inonder les salles , il crut que la garde était forcée , et qu’il y avait sédition. Ce cas étant imprévu dans ses instructions , le noble étranger songeait à fuir. Alors on chercha à dissiper son effroi , et i on y parvint en lui montrant le visage calme de l’empereur Alexandre , qui , devinant, sous l’épaisse barbe de l’excellence , son extrême émotion , se dirigea vers elle et lui adressa quelques paroles bienveillantes. Au souper,! un des officiers delà cour demanda au diplomate si le roi de Perse avait de semblables réunions dans son palais de Téhéran. L’ambassadeur répondit naïvement que son maître était aussi un excellent père de famille , mais qu’il n aimerait pointa passer ainsi la soirée avec vingt -cinq mille de ses enfans.

CATHERINE II

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