‹ L'hermite en Russie, ou observations sur les moeurs et les usages russes au commencement du XIXe siècleChapitre 9 sur 37 · N° IV · texte numérisé non relu

N° IV

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En entrant dans le monde , on en est enivré.

Au plus frivole accueil on se croit adoré.

On prend pour des amis de simples connaissances ; Eh ! que de repentirs suivent ces imprudences! Grkssst, le Méchant , acte IV, sc. 4-

Souvent, au Tliéâtre-Français , le jour d une première représentation, on voit s’insinuer moelleusement dans les banquettes un retardataire qui cherche une moitié de place, où, s’il le peut , il s’asseoiera tout entier. Chacun redoute ce nouveau venu; on affecte d’élargir les rangs pour lui ôter tout espoir; le pauvre diable, après mille efforts inutiles , se décourage et regagne tristement la porte au bruit des éclats de rire et des huées du parterre : tant il est vrai

que les heureux sont sans pi lié pour les délaissés

de la fortune.

Le parterre, c’est une colonie française dans l’étranger; celui qui < herche un bout de banquetle , c’est un Français nouveau débarqué; chacun voit en lui un rival, un concuirent, un usurpateur. On s’entend comme au théâtre ; on fait tout au monde pour lui donner du découragement et des préventions contre le pays ; on veut deviner le but de son voyage, et rien n’est plus comique que toutes ces curiosités s’agitant autour de lui.

J’ai suivi rigoureusement mon plan de campagne ; ma sauvagerie a duré trente jours ; ce n’est pas trop. Mais après avoir beaucoup vu , j’éprouvai enfin le besoin de questionner . de lire les journaux , de louer des livres, enfin, de rentrer dans les rapports habituels : je secouai légèrement l’incognito." En attendant les relations avec le grand monde , fallait-il bien préluder à la connaissance du pays.

Mes premières galeries furent les cafés , les magasins de librairie et les restaurateurs. Chez nous, rarement on aborde un visage inconnu; mais dans une colonie placée à huit cents lieues

débuts et rencontre. 3g

de France , il règne une sorte de fausse fraternité qui autorise le ton familier et les questions indiscrètes. Si le compatriote qu’on place sur la sellette ne dit pas franchement : « Je fais dans les vins , dans les objets de fantaisie ou autres, » tous les colons sont en rumeur. Chacun se demande avec inquiétude quel est ce fantôme enveloppé de mystère? que fera-t-il? que demande-t-il ? Notre nation est encore si peu voyageuse , qu’on ne suppose jamais qu un Français vienne ici uniquement pour admiier Pétersbourg. Très-contrarié d'être à mon tour le but de tant de commérages , je résolus de tirer parti de cette position pour égayer mon début. Je me prêtai avec bonhomie à toutes les insinuations qui provoquaient une confidence; j’avais peu de méiite à garder mon secret , sachant moins que personne ce que je venais faire dans cette ville.

» Eh bien! vous voilà donc des nôtres ? me dit très-cavalièrement un tailleur assezrenommé. — Oui , Monsieur, je suis à Pétersbourg. — Il fait encore assez doux ; mais patience, vous en verrez de grises ; trente degrés au dessous de glace! pas davantage. Ah! c’est un diable de

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pays pour le froid et pour bien d’autres choses. Dans six semaines les fourrures; mais ayec trois mille roubles vous en serez quitte ; c’est une bagatelle. — A propos, répliqua un lourd marchand de nouveautés , si vous avez la poitrine délicate, pascaré* , décampez; c’est un conseil d’ami. Nous enterrâmes plus de quinze Français l’hiver dernier; ici on est expédié en vingtquatre heures : la mort ne fait pas de façons dans cet impitoyable climat. — Monsieur , vous êtes bien honnête , je prendrai mes précautions. — Monsieur, me dit un parfumeur très-bavard, vous vous donnerez sans doute la voiture à quatre chevaux ? — Moi! je me propose d’aller à pied. — A pied! tiens , il est bon là , on voit bien que vous ne connaissez pas le terrain ; les quatre chevaux sont de rigueur pour être bien reçu chez les excellences du Nord. — Vous m’étonnez; est-ce qu’on monte dans les salons avec sa voiture? L’égalité ne commencet-elle pas au pied de l’escalier? — Bon! l’égalité! vous parlez comme un homme revenant d’un pays à Charte. Vous ignorez donc qu’ici ils

* Mol russe qui veut dire rite.

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ont une constitution absolue absolument ? Raison de plus pour ne pas redouter les grands.

— Monsieur ne sait peut-être pas , répliqua d’un ton fort doux un jeune commis de bureau, qu’en Russie les rangs se composent de quatorze classes ? Je puis en parler avec certitude, puisque j’ai l’honneur d’appartenir à la treizième. — Eh bien! moi , Monsieur , je ne serai d’aucune, et voilà justement pourquoi les premières me rechercheront. — Monsieur , reprit un pédant qui avalait sa tasse de café , je ne cherche point à pénétrer vos projets; Dieu me garde de cette indiscrétion; mais je dois vous apprendre que les places de gouverneurs ne sont pas si brillantes ni si lucratives qu’autrefois ; d ailleurs , on ne veut plus que des Suisses, et\ou$ n’avez pas l’air d’un Suisse. Il y a trente ans qu on donnait trois mille roubles d’appointement ( ce qui faisait douze mille francs de notre monnaie); on pouvait vivre, et encore n’exigeait-on pas le latin, science inutile , puisque c’est une langue morte. — Monsieur, j’ai l’honneur de vous assurer qu’ici je ne veux gouverner que moimême. — Ah! vous êtes peut-être un maître d’armes? ma foi je vous plains; le dernier venu

a beau s’escrimer, il ne fait rien. » Mon discret gouverneur devenant trop pressant, je le tirai à part, et affectant on ton mystérieux : « On ne peut rien vous cacher, Monsieur; sachez donc ![ue je vais ouvrir une chaire de langue iroquoise. Quoique tres-vivanfe , cette langue , peu connue , me met à l’abri des concurrens. » A ces mots, je payai le garçon , et je fus chez un libraire. Là , je m’informai de l’état actuel de la librairie; j’ouvris quelques volumes, et fis des observations sur les caractères, le papier, etc. , etc. Mon homme pâlit de crainte en m’écoutant.

« Ah! Monsieur, dit-il, d’un ton pénétré, on ne lit plus en Russie depuis cette maudite année 1812. Je ne fais venir les nouveaux ouvrages que par cinq exemplaires , et encore ! .... Le croiriez-vous ? depuis trois jours je n’ai rien vendu, et la boutique de mon voisin , qui fait des pâtés et des brioches, ne désemplit point. » Pendant que nous causions , un Monsieur , que je connaissais pour dentiste , m’examinait avec anxiété ; tant mieux , me dis-je , le charme opère. Je l’aborde avec le ton familier d’un confrère r « Monsieur, dis- je à demi- voix, l’état va-t-il rondement sur les bords de la Néva ? le

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vent de mer n’y gâte rien sans doute ? et j’accompagnai cette question d’un geste qui le fit tressaillir; il répondit aussitôt : — Ah ! Monsieur, c’est le plus vilain petit coin du monde pour les dents; personne n’en a, et personne n’en demande. — Je croyais cependant que..,. — Vous avez tort de croire. Sous les règnes précédens, c’était autre chose ; un dentiste célèbre marchait de pair avec ce qu’il y avait de grands; mais aujourd’hui on ne songe à nous que lorsqu’on souffre; les égards disparaissent avec la douleur. Sous l’immortelle Catherine , une dent arrachée se payait vingt-cinq roubles, synonyme de cent francs ; c était paifait. On nous donne bien toujours le billet blanc , mais il ne vaut plus que le quart; quelle mesquinerie ! Seriez-vous? — Monsieur, franche-

ment , je ne le suis point , et croyez qu’à la première rage. . . . — Ah! Monsieur, je reste bien parfaitement votre serviteur; comme compatriote vous ne paierez que moitié; ce sont de ces égards qu’on se doit. Au surplus, il ne faut rien outrer; ce pays a du bon. Je ne suis point de ces gens qui se plaignent sans cesse ; je ne vais jamais à pied , je déjeune et dîne très-con

44 DÉBUTS ET RENCONTRE venablement , et, avec cela, je mets chaque année vingt mille roubles chez mon banquier : ce n est pas une forte somme; mais il faut s’accommoder au tems. Encore cinq ou six hivers, et je salue la compagnie'pour me retirer dans ma province, qui est la Touraine. Une fois là , je n arracherai des dents que pour faire plaisir à mes amis. »

Tels furent mes premiers essais dans les rapports sociaux; ils ont leur côté burlesque. Des voyageurs susceptibles s’en offenseraient; je leur conseille donc, s’ils viennent en ce pays, de décliner leurs titres et qualités, et surtout d’indiquer à demi le but de leur course ; autrement l’on risque de mettre toutes les têtes en émoi. Etes-vous diplomate, officier des voies et communications*', banquier, marchand de participes, coiffeur ou cuisinier, dites-le de prime abord, ou résignez-vous à payer, par les questions et les railleries importunes dont vous serez victime, les frais de la bienvenue.

J étais à moitié satisfait de cet apprentissage.

* C’est le nom qu’on donne en Russie à l’administration desponts-et-chaussées, qui est militaire.

La patience toute philosophique avec laquelle je l’avais supporté fut de nouveau mise à l’épreuve, mais sur un théâtre plus pompeux. Le comte de Laval venait de m’adresser une invitation pour aller dîner à sa campagne , située dans une des îles de la petite Néva. J’y fus mené avec d’autres conviés, par deux rameurs vigoureux qui mirent une heure à faire le trajet. Néanmoins cette campagne est dans l’enclave de Pétersbourg; cette particularité doit donner une idée de l’étendue de la ville.

À six heures on se mit à table; nous étions , je crois , une vingtaine de convives. Après le potage, je voulus examiner les figures qui m’entouraient , lorsque , à mon grand étonnement , je me vis en face d’un personnage qui attachait sur moi de sombres regards avec une affectation très-marquée. Croyant me tromper , je repris tranquillement mes fonctions gastronomiques. Quelques instans après , je jetai sur lui un coupd’oeil furtif, et je trouvai l’expression de sa figure encore plus hostile. Cela ne fit que croître durant tout le dîner, et, au dessert, il me parut avoir les yeux hors de la tête. « Allons, me dis je, voilà un charmant début, cela promet. Que *ne

veut cet homme que je n'ai jamais vu ? Sans doute ma figure lui déplaît; ma foi, nous serons à deux de jeu, car la sienne me paraît souverainement impertinente. On sait où peut mener une antipathie aussi prononcée; peut-être cet original vat-il m’adresser sa déclaration en sortant de table ; je suis tout prêt à lui répondre. » Cela ne manqua point, et, par politesse, je crus devoir faire la moitié du chemin : nous voilà en présence. « Monsieur, vous arrivez de Paris? — Oui , Monsieur. — Ah! Monsieur, permettez que je serre votre main dans les miennes; s’il n’y avait pas tant de monde ici , je voudrais vous embrasser, vous presser contre mon sein ; tout ce qui vient de France me fait bondir le cœur de joie et de doulèur : vous ne me connaissez donc pas, Monsieur? — Non, Monsieur. — Farbleu! je le vois bien; je suis Sleibelt. — Ah ! vraiment, Monsieur, vous me voyez à mon tour charmé de vous connaître; votre célébrité. ...

— Eh! qu'est-ce que ma célébrité? je suis

venu l’étouffer sous les glaces <îe ce pays; mon camarade Ségur* me le disait bien, que je ne

* Sleibelt voulait désigner M. le vicomte de Ségur, son collaborateur dans Topera de Romeo ci Juliette-

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ferais rien à l’étranger; dès que mes pieds ne touchèrent plus le sol français, adieu mongénie. Maintenant, le croiriez-vous, Monsieur? maintenant... je cours le cachet. » A .ces mots, voilà le pauvre Steibelt dont les yeux se remplissent de grosses larmes. Mon embarras fut extrême; mais il suspendit bientôt ses pleurs pour continuer ses doléances. « Monsieur, quelle déplorable existence pour un compositeur! Le moyen d’avoir une seule idée musicale, un moment de fougue et de verve lorsque , pendant tout le jour, je m’escrime à faire marcher une quarantaine de petits doigts bien roides sur un davier (ici un grand éclat de rire) ! Eh bien ! j’oublie tout cela quand je trouve quelqu’un qui vient de là-bas ; cela me rafraîchit le sang. Je n’ai pas ôté" les yeux de dessus vous pendant tout le dîner. — Mais, je m’en suis aperçu, et je

croyais — Quant à mon feu de composition,

il est complètement éteint ; maintenant, je ferais chanter ma belle Juliette comme une couturière , et Roméo, le tendre, le jaloux Roméo, comme un Savoyard ! Ces gens-ci me paient très-bien, et me donnent de bons dîners; mais à nous autres artistes , il nous faut de la gloire ,

et ce n’est pas chez eux qu’on en obtient ; ils sont d’un froid plus mortel que celui des glaces de la Neva ; ils n’ont aucun soupçon du feu sacré ! Et le génie musical ne veut-il pas quelque chose de mieux que l’argent ? Trois mille personnes faisant résonner leurs battoirs dans une salle immense , et trépignant de plaisir à la première représentation d’un opéra, voilà la monnaie qui paie un musicien. Mais des leçons ! un Steibelt des leçons ! ! ! c’est une honte. Ségur me l’avait annoncé; j’irai bientôt le rejoindre, et sans trop de délai. » Je rends ici mot à mot cette singulière conversation, dans laquelle l’artiste m’offrait un contraste inexplicable. Sa gaîté , presque insensée, ne pouvait dissiper la noirceur de ses idées. Ce mélange de sensations qui semblaient se combattre ajoutait à mon étonnement. J’allais même risquer cette demande : « De quel œil, aurais-je dit au malheureux Steibelt, de quel œil envisagez-vous donc les gens que vous n’aimez pas, lorsque vos regards sont si farouches pour ceux qui vous plaisent ? mais des flots de visites nous séparèrent. Bientôtj entendis une de tes élèves , dont le talent sur le piano et les brillantes improvisations sont des plus remar-

DEBUTS ET RENCONTRE. fa

quables. Steibelt s’éclipsa après le morceau charmant, comme pour échapper à la gloire du cachet.

Trois ans après cette rencontre , la mort réalisa les pressentimens de Steibelt ; cet artiste célèbre succomba sous le poids d’un découragement moral et sous celui de passions trop vives qu’il ne sut point réprimer. Un physique robuste ne put résister à ces deux causes de dépérissement. Il avait, comme compositeur, un beau point de départ ; mais le regret de ne pas suivre une carrière brillante , et son éloignement de la France, le firent tomber dans un genre d’existence qui devait hâter sa fin. Lors de sa sépulture des musiciens, cachés derrière un fourré d’arbres , exécutèrent les morceaux les plus tendres de Roméo et Juliette et du Jugement de Midas , opéra non terminé , où Steibelt avait refait Grétry. Je ne sais ; mais , quelle que soit la religion qu’on professe , des chants d’amour sur une tombe me paraissent une dissonance aussi affligeante pour l’oreille que pour la morale publique.

, , rime l’hiver- sa tète est couverte de cheveux Lianes , des vapeurs congelées forment son offre l’aspect d’une montagne de diamans ,

paraiu.n. in.nW.l Pair .’«■ " — U

1 'a, R de ce pays est très-sain, il dédommage ,1e sa dureté par sa pureté ; la preuve en est dans l’absence des maladies contagieuses et eudémunies , même de celles qui , sans être dangereuses pour la vie , attaquent toute une population : comme la grippe, etc. , etc. a san e lles étrangers se soutien, peut-être mieux sa que dans des latitudes plus tempérées, mais

Li leurs traits s’altèrent plus vite , les cheveux se conservent moins et blanchissent plus

Wt ; enfin leur figure vieillit avant la vieillesse ; les femmes particulièrement sont plus sujettes que les hommes aux influences de la grande ourse.

Un diplomate me disait : « Dans les cours méridionales, nous remarquions que les ministres qui avaient séjourné long-tems en Russie paraissaient plus vieux que leur âge. « Cette décomposition hâtée vient de la sévérité du climat, de la chaleur extrême des appartenons , du manque d’exercice et, faut-il bien Je dire des regrets de la patrie ; que de gens transplantes dans le Nord frémiraient de douleur sds entendaient subitement leur ranz national ' J ai vu un jeune homme , absent de France depuis huit années, pleurer tout à coup en revoyant des échaudés sur une table.

J' C0"venir’ c’est "" terrible ennemi q 1 nn froid sontenu de quinae à vingt dt,grës

et cependant s’élevât-il à vingt-cinq et trente

comme cela arrive dans les hivers rigoureux, ii

ne peut vaincre les personnes armées de pied en

cap contre ses hostilités; mais il a beau jeu avec

les imprudens et les gens distraits. Rien de plus

21 ',UC SK eX,!™,i0m ; me transpiration ar- 'ee est „„e sentence de mort: vainement on

appelle au tribunal de la faculté, elle reste impuissante. La semaine dernière , un jeune homme de virigt-deux ans, d’une robuste complexion , se rendit; firo p précipitament à l’église catholique ; il était en moiteur , le service fut long ; le malheureux se sentit saisi ; le surlendemain on le porta mort dans cette même église. Les immenses poêles , placés au quatre coins de chaque paroisse , sont d’un effet presque insensible dans les trop grands froids.

L’ivresse suivie du sommeil devient mortelle. Un cocher conduit ses maîtres au théâtre ; ennuyé d’une longue attente , il va boire sa chère vodka ( eau-de-vie ) ; revenu à son poste , il s’endort ; le valet de pied donne bientôt le signal du départ, mais les rênes ne s’agitent point; on veut réveiller le cocher , il est mort.

Une ordonnance de police défend les sp ectacles lorsque le froid s’élève à vingt degrés , mais souvent il est difficile de la suivre ; on arrive au théâtre avec dix ou douze degrés , et au bout d’une heure le thermomètre en marque vingt ou

yingt-cinq.

On allume des feux sur la place du Grand- Théâtre dans des enceintes couvertes du haut ,

ouvertes sur les côtés, et garnies de bancs circulaires; c’est le refuge des domestiques pendant la représentation ; semblable précaution est prise sur la place du palais d Hiver pour les jours de cour. Ce sont probablement ces feux extérieurs qui donnèrent lieu à un écrivain distrait de dire avec assurance qu il y avait des poêles dans toutes les lues de la capitale. Il semble que le dessein de plaire aux dépens de la vérité soit un terrible attrait pour les voyageurs; cependant ce pays est assez curieux pour que la fiction soit moins piquante que la réalité.

L immobilité en plein afr offre aussi des dan-^ gers ; je connais un seigneur russe dont le cocher eut les jambes gelées sans s’être ni enivre, ni endormi , mais il resta sur son siège depuis dix heures jusqu’à deux heures du matin. Dans les grands froids, quelques maîtres ne sortent point; beaucoup d’autres ont l’humanité de renvoyer leurs voitures, qu’on ramène plus tard.

Il est aisé de concevoir à quel point les grands hivers sont redoutables pour les sentinelles , lorsque même dans nos citadelles de France , il arrive souvent des malheurs; en 1820, on en

54 le thermomètre.

perdait ici, et à Cronstadt, plusieurs chaque nuit.

Les atteintes du froid s’adressent d’abord aux parties saillantes du visage ; ceux qui ont les mains libres peuvent les garantir en ramenant la fourrure du collet jusqu’au bout du nez ; mais les marchands portant fardeau, les domestiques derrière les voitures , comment font-ils? Iis souffrent , et leur nez gèle souvent.

C’est ici qu’il faudrait que les dames se servissent du masque vénitien ; cette précaution conserverait leur teint et les garantirait delà tourmente : loin de là , efles ne mettent pas même de capuchon ; je vois continuellement des femmes monter et descendre de voiture , entrer à un bal, et en sortir la tête défendue par une guirlande de fleurs, par des rangs de perles ou de diamans ; les étrangères sont plus sages.

J’allais un jour , en nombreuse société , entendre les chants de la cour ; j’étais dans la voiture du ministre de Suède ; le froid s’élevait à vingt -cinq degrés; dans le court trajet d un quart de werste, le chasseur du ministre eut les joues gelées: au moyen d’une friction faite

avec un morceau d’étoffe, et même en frottant de neige la partie souffrante , on remet promptement le sang en circulation, et la peau reprend sa couleur naturelle; le mal s'annonce par une blancheur livide; on s’avertit réciproquement du danger avec ce seul cri : noss (nez). Il n’est pas rare de voir deux personnes s’aborder l’une disant à l’autre : « Je vous préviens que votre nez se gèle. — J’allais vous dire que que le vôtre est gelé. » Alors on s’arrête, on se frotte et l’on se quitte en s’adressant de grandes salutations ; car si le peuple russe n’est pas le plus policé, il est très-certainement le plus poli et le plus doux de l’Europe. Dans les premiers jours de décembre , un Italien arrive ici ; à sa première sortie, il a le nez gelé ; un bon paysan s’en aperçoit ^saisit une poignée de neige, et, sans autre explication , le voilà barbouillant le visage du nouveau venu. Celui-ci prend ce service pour une insulte, se fâche , et repousse à grands coups de poing son généreux médecin ; on s’attroupe, un exempt de police se présente , le mougik se disculpe ; l’officier parlait français , tout s’explique. L’Italien se confond en excuses ; il fait mieux , il donne le billet

bleu (cinq francs) au frotteur , qui, enhardi par ce bienfait , reprend son opération. Bientôt l’Italien se retire tenant étroitement son nez , et en disant : « Bon Dieu ! qui se douterait de cela à Florence.*? »

* Un soldat de Riga avertit officieusement un passant dont le nez était gelé ; celui-ci lui donna le sotok copch (huit sous de notre monnaie). Le soldat, encouragé, rendit ce service à plusieurs autres passans ; et , comme il obtint le même succès, il finit par avertir tout le monde, même ceux dont le nez n’avait pas éprouve' les atteintes du froid : on ne voyait que gens occupés à se barbouiller de neige.

La plupart des étés sont pluvieux. Catherine appelait l’été de Pétersbourg l'hiver vert. Ce froid de la belle saison parait d’autant plus insoutenable , que les précautions ne sont plus là pour le conjurer. « H fait bien froid aujourd'hui , disais-je à un Russe. — C est que nous allons vers l’été , >> -çiè répondil-il.

La même impératrice'disait aussi : « ?Sous avons huit mois d’hiver et quatre mois de mauvais tcms. u Le from est un grand sujet de conversation. En novembre , c est tout simple ; mais quand la belle saison est humide, ce qui arrive fort souvent , on s’adresse beaucoup celte question: « Soutirez- vous dans votre campagne. »

Jamais les poètes russes ne chômèrent les délices du roin du feu , parce que les auteurs n ont point de cheminée ; cette recherche ne se trouve guère que dans les grandes maisons : le poêle règne partout ailleurs.

Les atteintes do froid sont beaucoup plus dangereuses pour les parties du corps recouvertes par l’habit, car l’avis officieux devient impossible ; il arrive souvent qu’on prend l’annonce du mal pour un engourdissement que la chaleur de la chambre ou eu lit fera disparaître. La fin déplorable de M. Pierson , commis de la maison ***** , en est un terrible exemple.

Il avait ete chargé de conduire ici une somme en or complétant l’emprunt fait parle gouvernement. Sorti de France , avec un tems superbe, il négligea les précautions ; quand il traversa la Courlande et le pays de Riga , i! trouva la tempe ta tare encore assez douce, et probablement n’acheta ni fourrures, ni bottes doublées de laine. Après avoir dépassé Rémi, la neige tomba si abondamment que les postillons perdirent la route, et versèrent dans un fossé : cet accident eut lieu aux approches de la nuit et à une grande distance de la station. M. Pierson , ne voulant point abandonner le trésor dont il répondait, dépêcha les postillons pour obtenir du secours ; la neige cessa , mais le froid s’éleva subitement à vingt degrés. Après trois heures d’une horri-

ble attente, les pastillons revinrent avec des hommes et des chevaux ; la voiture fut relevée et arriva lestement à la poste. L’hôte demanda avec inquiétude à M. Pierson si aucune des parties du corps n’était gelée ; il répondit que , grâce au mouvement qu’il s’était donné en gardant la vo iture, le froid n’avait pu l’atteindre. L aubergiste le crut d’autant mieux que le visage et les mains étaient intacts ; le voyageur se coucha rempli de sécurité. Son réveil fut affreux ; plus de mouvement ; il appelle , on découvre ses jambes , elles étaient livides et tachetées de noir. Pour éviter la gangrène, l’amputation devient indispensable ; le malade s’y résout ; I opérateur arrive. On faisait déjà les cruels préparatifs, lorsque la victime s’aperçoit que sa vue s affaiblit ; le chirurgien commence à désespérer ; il fait un nouvel examen du malade , et découvre avec effroi au entre les deux épaules les chairs commencent à s ouvrir. C’était un homme perdu, on lui évita les souffrances inutiles de l’amputation, et l’infortuné voyageur mourut bientôt. Si, en arrivant, il eût appelé le médecin, rien n’était plus facile que de le sauver ; mais expo-

LE THERMOMÈTRE. Sg

ser immédiatement à l’action du chaud des chairs gelées, est une imprudence qui devien^ mortelle.

Quoique affligeans, ces détails ne doivent pas toutefois prévenir conlre la Russie les curieux qui ont la manie de voyager. Si jamais la fantaisie d’y venir leur prend , qu’ils partent sans hésiter ; la prudence déjoue les rigueurs de j’hiver. Avec des précautions et une salutaire défiance , on va sans danger jusqu’à P Océan- Oriental.

de suis tenté de croire que le climat subjugue les animaux et adoucit les plus féroces. Jamais on n’entend parler, comme dans nos zones plus traitables, de loups-cerviers égarés dans les forêts, et remplissant d’effroi toute une province ; cependant on se demande comment peuvent exister tant de bêtes fauves lorsque les troupeaux ne quittent plus les étables et que le sol se cache sous plusieurs pieds de neige pen-7 dant six à sept mois.

En 1821 , une troupe de loups affamés vint en ville et se répandit dans plusieurs quartiers de la Lilaine \ ils avaient la mine effarée, mais l’attitude peu menaçante ; on les tua le plus ai*'

sèment du monde, avant qu’ils eussent fait de mal à personne.

Les ours même sont bonnes gens ; quand le froid devient trop vif, ils accourent du nord pour établir leurs quartiers d’hiver dans les grands bois voisins de cette ville.

Les hivers très-rigoureux deviennent rares. Les vieillards observent que depuis soixante ans la température s’est adoucie d’une manière remarquable. J’ai déjà vu deux hivers démens : c’est une sorte d’armistice avec l’ennemi commun; alors il n’est plus question d’événemens sinistres, d’oreilles pâlissantes. Mais tandis qu’on triomphe dans les grandes villes, on enrage sur les grandes routes ; les paysans et les voyageurs se désespèrent. Le traînage étant de première nécessité pour la facilité des communications , le commerce l’attend avec impatience ; s’il ne s’établit qu’en janvier, les marchés sont vides, les spéculations déjouées, le prix des grains s’avilit ; tout reste suspendu : c’est une vraie calamité. La neige est le plus habile piqueur des routes ; il ne lui faut que quelques heuies pour les réparer. Le terrain prend le poli d'une glace; c’est alors que les chevaux semblent vo-

LE THERMOMÈTRE. 6t

1er. Excités parla vivacité de l’air, ils sentent à peine le poids de leur charge; leur vitesse tient du prodige ; elle a même quelque chose d’effrayant. L’empereur fait le trajet d'ici à Moscou en quarante heures; la distance est de sept cent vingt werstes (cent quatre-vingts lieues). Quatre ou cinq degrés au dessous de .glace suffisent pour créer et soutenir le traînage, qui est certainement ' une des voluptés de ce monde. Ainsi , quand la saison se passe sans trop de rigueur, on peut dire que l’hiver russe est une chose délicieuse; je ne lui souhaiterais que de l’être moins long-tems.

On peut donc s’apprivoiser avec toutes les latitudes; mais cette facilité de transitions n’est pas l’affaire d’un jour. Le duc de Serra Capriola m’a raconté qu’à l’époque où il fut envoyé ici comme ambassadeur, il y a, je crois, quarante ans , plusieurs de ses gens le suivirent. Arrivés dans cette résidence par un beau jour d’automne, ils furent charmés du climat , et se croyaient encore en Italie. Malheureusement la neige survint , comme à l’improyiste , et tomba avec abondance. Quand les Napolitains se réveillèrent, la ville avait pris son habit blanc: conster-

nation générale chez les gens du duc. A neuf heures , il vit entrer dans sa chambre ses domestiques fondant en larmes ; l’orateur s’écria : « Ah! excellence, où nous avez- vous menés? Il n’y a plus de terre; jamais nous ne la reverrons! Estil possible qu’un si bon maître ait voulu tromper ses fidèles serviteurs? Un pays sauvage devenu tout blanc dans une seule nuit , et habité par des barbus ! Cospelto di bacho ! nous aimerions mieux brûler sur les bords de notre cher Vésuve que de vivre ici. » L’ambassadeur essaya vainement de calmer ces imaginations sulfureuses ; il n’y eut pas moyen : on les fit repartir le troisième jour de leur arrivée.

Par une coïncidence bizarre, un Lapon, conduit ici ce même hiver, se plaignait amèrement de la chaleur , et demanda en grâce qu’on le ramenât chez lui, disant qu’il mourrait de chaud s’il restait plus long-tems dans ce qu'il appelait les contrées méridionales.

Aujourd’hui, Siciliens, Napolitains, Florentins, abondent dans les deux capitales, et, chose inconcevable, il arrive souvent qu'un habitant de la belle Ausonie se naturalise tellement et adopte si bien les coutumes russes , que ,

LE THERMOMETRE.

retournant chez lui poury jouir des fruits de son travail, il s’y déplaît bientôt, au point de revenir ici. Ces exemples se reproduisent souvent. Cela me rappelle un mot du célèbre docteur Banthès. On lui disait un jour :« L’habitude est une seconde nature. — Dites donc une première , » répliqua-t-il.

Il faut être juste, j’ai trouvé sur mon chemin un récalcitrant: il était Vénitien; le climat le terrifiait. En m’adressant ses doléances, il disait: « Ohi me! mio carissimo paese , quando ti rivedero ? » Dans ce moment on nous an-, nonça qu’un étranger venait de se tuer aux bains Poltarasky ; le nouvelliste ajouta: « C’est affreux! Quand on se donne la mort, que peuton espérer de la miséricorde divine? — Je vous demande pardon , Monsieur, répondit le Vénitien, Dieu est trop juste pour ne pas tolérer les suicides commis à Pétersbourg. »

b4 PHYSIONOMIE NATIONALE.

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Tout peuple c t redoutable et tout so dal heureux, Quand il aime ses droits en combattant pour eux.

Liir a \nc , Didon , act . i I F , sc. 4-

M. de Balk me disait, en parlant des paysans russes: « Ils ont le génie du bon sens; je ne leur connais qu’un défaut capital , c’est celui de l’intempérapce. » Ce premier trait est d'un peintre habile, d’un observateur profond qui tonnait bien son pays: tous les renseignemens recueillis m'ont convaincu de la justesse de cette définition. Le paysan fait éclater ce génie du bon sens, le plus désirable de tous, dans les assises champêtres où se règlent les intérêts de communauté , dans la distribution des travaux , dans ses plaintes, et jusque dans ses résistances ; enfin , il semble constammnent guidé par cette

raison naturelle et cet instinct primitif du juste et de l’injuste , qui , trop souvent , tombe en désuétude chez les peuples vieux de civilisasation.

Chose étonnante ! le paysan joint à cette rectitude d’idées un esprit téméraire et entreprenant: le mougik qui , au moyen d’un obrok * , s’isole de son village pour courir les chances de l'industrie , devient hasardeux , et souvent imprudent. Il ne croit point au danger , il le brave, et quelquefois il est victime de son dédain ; il se confie trop dans sa dextérité et dans la justesse de son coup-d’œil , qui , en général , le sert admirablement. J’ai vu des hommes traverser une rivière à moitié dégelée , et sauter d’un glaçon à l’autre avec une incroyable adresse; le plus léger sentiment de frayeur les eût perdus ; c’étai I un jeu dont le péril semblait augmenter le charme. Un bon vieux Français de la colonie me disait : « Ces gens-là sont si hardis que la peur me gagne dès qu’il prononcent leur nèbos ( n’ayez pas peur ) . Cependant il faut leur ren-

* Passeport accordé à un paysan par son seigneur.

<A) physionomie nationale.

dre justice; je me suis vu cent fois tout près d’un accident qui n’arrivait point; ma vie et la leur tenait à une seconde, à l’épaisseur d’un kopek * , leur adresse et leur présence d’esprit nous sauvaientau moment oùje me croyais dans les Ilots ou sous les roues d’une voiture. Maintenant que je suis vieux, je m’y lie le moins possible ; ils méprisent souverainement la mort, et moi j’aime prodigieusement la vie ; il y a défaut d’harmonie entre nous; aussi , tant que je peux je me promène à pied ; mes jambes en souffrent mais mon corps s’en trouve bien. D’ailleurs j’ai pris avec moi-même l’engagement de mourir de vieillesse, et dans mon lit ; comme j’ai soixanteseize ans, tout me fait espérer que j’y serai fidèle. »

Au milieu du tumulte des fêtes nationales , lorsque toute la population est sur pied , quand des milliers de voitures volent sur les ponts et dans les rues , et que d’autres milliers de gondoles se croisent en tous sens sur le bras du fleuve , je me suis souvent étonné que les acci-

* Monnaie russe représentant un centime.

dens fussent aussi rares, surtout lorsque j’étais témoin d’une foule d’imprudences; c’est ici la région des heureuses témérités!

Ce mépris de la mort , source de bonnes et de mauvaises choses , commence pour ainsi dire avec la vie. M. Olénine , officier aux gardes, revenait , par eau , d’une chasse qui avait eu lieu en Finlande ; on approchait de l’embouchure de la Néva , il entendit un batelier dire aux autres: « La barque est trouée, allons, camarades, à la pelle! » M. Olénine, à moitié endormi , murmura quelques reproches sur leur imprévoyance. « Eh bien? Monsieur, s’écria un enfant de onze à douze ans, si telle est la volonté de Dieu , nous périrons, ce n’est point un grand mal ; on ne meurt pas deux fois. » Voulez-vous un exemple de haute résignation: le fabuliste Kriloff, faisant l’aumône à un pauvre, le questionnait sur la cause de sa misère ; ce malheureux lui répondit : « Far la grâce de Dieu, nous avons été incendiés. »

Voici encore un trait caractéristique : deux hommes traversent l’Occa , encore captif sous la glace. Cette glace se brise subitement ; les voilà voguant sur le même débris; un choc vio-

08 PHYSIONOMIE NRTIONALE.

lent le partage en deux portions inégales ; l'une prend la route du rivage ; l’autre , moins forte, est emportée par. le courant. Les deux jeunes gens sont séparés; le premier sera sauvé, le second va périr; il a mesuré tout le danger; son premier mouvement est de lancer aux pieds de son ami un portefeuille contenant deux assignations de vingt-cinq roubles, en disant: ■< Pour mon père! comme il va pleurer! adieu ,

prie pour moi » Deux minutes après son

compagnon le vit s’abîmer sous les eaux*. Quel admirable oubli de soi-même dans ces deux premiers sentimens , que la mort lui laisse le teins d exprimer!! le troisième est pour lui ; et c’est une pensée religieuse!

Je ne crains point d’accumuler les anecdotes,

* Lors d un prompt dégel , un homme venait de se noyer. Sa femme se lamentait sur la rive ; un officier de police se présente : il donne des ordres pour faire retirer le corps de ce malheureux ; toutes les recherches sont inutiles. Les pleurs de la pauvre femme redoublent. L officier, presque attendri, quoique de la police , cherche à la calmer: « Monsieur, lui dit cette épouse désolée, au nom du ciel , faites chercher encore ; songez donc que, si le corps de mon mari ne se retrouve point , je ne puis plus me remarier. »

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lorsque chacune d’elles aide à démêlerle caractère national. Le paysan russe est naturellement généreux , puisqu’il est hospitalier ; mais s’il est riche , sa générosité se manifeste souvent par une munificence qui le place au niveau des plus grands seigneurs de l’empire. 11 n’est pas rare de voir un mougik millionnaire offrir cinquante , et jusqu’à cent mille roubles pour la construction d’une église , d’un hôpital ou de tout autre édifice public ; i! fait ce don de sonN propre mouvement, sans y être excité , et sans ostentation ; c’est un hommage de reconnaissance à la Providence, qui bénit ses travaux ; c’est la dette d’une ame pieuse et forte, qui songe à ce monde inconnu, où les millions ne suivent personne, mais où les bonnes actions peuvent se retrouver.

Je ne puis me défendre d’un certain malaise lorsque je vois des oiseaux emprisonnés ; ce sentiment est poussé jusqu’à l’enfantillage; ainsi, on pourra jrgerde la douceur de mes sensations lorsque, me trouvant sur le marché des oiseaux, je fus témoin de la scène suivante.

Un gros Monsieur , dont je voudrais bien sa- \oirle nom, était très-occupé à recruter pour sa volière ; il allait de cage en cage, marchan-

dant et faisant son choix; il donnait une préférence exclusive aux oiseaux du pays, ce que j’attribuais à un sentiment de patriotisme , qui s’étendait aux plus petites choses. 11 nota au crayon la valeur des achats , et compta au marchand trois billets de cinquante roubles , sur lesquels on lui rendit quelques pièces de monnaie. Sans doute il allait faire porter chez lui ce peuple chantant ? Point du tout : notre gros Monsieur, ouvrant les cages, donne la volée aux jolis captifs, qui s’élancent dans les régions de l’air et regagnent avec transport les beaux ombrages dont la ville est entourée. Comme il restait encore dans les piisons quelques petits paresseux , moins friand de liberté que leurs camarades , l’acheteur les prenait doucement pour aider leur essor. Je m’approchai de lui en le complimentant sur cette bonne œuvre, que je taxais de bienfaisante originalité. « Vous avez tort, Monsieur, de mettre sur le compte de l’originalité ce que je viens de faire , me répondit il ; si vous veniez plus souvent ici, vous verriez beaucoup de Russes n’acheter des oiseaux que pour les délivrer ; c’est une action qui nous plaît et qui nous porte bonheur. »

On connaît la tendre vénération de ce peuple pour les pigeons , et la familiarité avec laquelle ces oiseaux , se perchant sur la tête et les épaules du marchand , viennent prendre leur nourriture jusque dans la main ; les gens quinteux , les voyageurs, pour lesquels le moindre suffrage est une fatigue , vous affirment que cette haute protection est le résultat d’une idée superstitieuse *.

* Le peuple russe, disent quelques voyageurs, ve'nère dans le pigeon l’image du Saint-Esprit ; il est vrai qu’il ne les mange point, et que très-rarement on en voif sur la table des grands. Les corbeaux se partagent les maisons, ils descendent des toits dans la cour pour y manger , avec une confiance dont on n’abuse jamais. Ainsi , après un siècle et demi de la vie la moins orageuse, un corbeau s’éteint tranquillement sous les ailes de ses parens et de ses amis : c'est le soir d'un beau jour.

L’hiver, ils sentent le besoin de conjurer la rigueur des nuits ; un froid de vingt à vingt-cinq degrés devient le signal des grandes réunions. Elles se forment aux approches du crépuscule : l’assemblée est convoquée au son des croassemens; elle tourbillonne long-tems avant de fixer son choix. La délibération est longue et tumultueuse. Enfin, quand on est d’accord , la troupe s’abat et devient immobile; les rangs se pressent, une douce chaleur vivifie cette innombrable assemblée don t les membres s’élèvent, dit-on, à plus de cent mille. L’air est

Eli bien ! s’ils se refusaient à dire que ces bons traitemens proviennent d un sentiment d humanité , j’appellerais en témoignage les milliers de corbeaux , bourgeois de Pétersbourg , qui vivent grassement dans les rues, avec autant de sécurité que les poules de nos basses-cours, à cela près qu’on laisse aux premiers la faveur de mourir de vieillesse : il ne vient à l’idée de personne d’insulter à ces oiseaux , dont la couleur et les cris n’ont d’ailleurs rien de séduisant. Jamais un enfant ne s’amusera à les poursuivre , ni à leur jeter des pierres. Si l’on traduisait en russe la fable des Deux Pigeons , il faudrait retrancher ce vers :

Lorsqu’un fripon d’enfant, cet âge est sans pitié.

11 ne serait pas en situation , et les lecteurs ne le comprendraient point. C’est le cas de citer ici une fable de Kriloff ; elle se rattache à l'invasion de 1812 : j’ignore si elle est comprise dans le recueil qui a été publié sous les auspices du comte Orloff.

soudainement obscurci dans les quartiers qu’iU favorisent de leur présence.

PHYSIONOMIE NATIONALE. y3

A Moscou, les corbeaux vont aussi de pair et compagnie avec les habitans ; ils se succèdent tranquillement de père en fils depuis trois cents ans, sans que les biographes puissent citer une mort violente ; je dis trois cents ans, parce que c’est l’époque où le soi russe fut purgé des Tatares, qui faisaient aussi la guerre aux corbeaux. Voici une courte analyse de la fable , telle qu’on me l’a dite : « Bonaparte entre à Moscou ; nos oiseaux consternés s’empressent de fuir leur cité envahie ; tandis que la noire colonne quitte d’un vol pesant les murs du Kremlin , un corbeau , sans esprit public , raillait les fuyards en ces termes : Où va donc ce tas d’imbéciles ? qui les oblige à quitter leurs toits ? pourquoi épouser la querelle des hommes? celte cause est-elle la nôtre ? quant à moi , je serai plus sage ; Russes ou Français, que m’importe ? pourvu que je vive doucement et qu’on ne dérange rien à mes chères habitudes. Mais on les dérangea ces habitudes; un soldat, bon tireur, atteignit d’une balle lé philosophe, sans le savoir, qui expia sur la table

de l’étranger son égoïsme et son anti-nationalité. »

Mais je reviens au paysan russe ; il est doux

avec sa femme , avec ses enfans , avec ses supérieurs et scs inférieurs, car qui n’en a pas dans ce monde? Il conserve son amitié jusque dans l’ivrc-sse ; elle n’est jamais ni brutale , ni emportée : un homme pris d’eau-de-vie ( car ce n’est qu’avec cette boisson que le peuple s’enivre ) lève comiquement son bonnet aux passans , et leur cède le haut du pavé ; il chancelle, va par zigzag , et ne tombe presque jamais. Lorsqu’ils sont deux, la scène devient encore plus plaisante : la nature se complaît tellement dans les inégalités, qu’il est fort rare de voir deux hommes également ivres ; celui qui soutient mieux la boisson , soutient aussi son camarade, et, s’érigeant en Mentor, lui adresse de graves remontrances sur le danger de trop boire-, pour le redresser sur ses jambes, il lui fait peur de la police et du sirgc ( prison de quartier ).

Le mougik est plein d'humanité envers les animaux ; il les frappe rarement , parce que son bon sens lui dit qu’ils accordent aux bons traitemens ce qu’ils refusent à la brutalité. 11 les gouverne avec des encouragemens ou des reproches ; ü obtient du bœuf et du cheval tout

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ce qu'il leur demande, parce que l’intelligence de ces excellentes bêtes n’est jamais offusquée par des traite mens barbares, et que leur obéissance est payée par une nourriture abondante. Enfin , les paysans russes pensent comme M. de Buffon ; c est que ce grand écrivain pensait luimême comme la nature; il dit « L’aiguillon , le bâton , la disette , rendent les animaux stupides, réealcifrans et faibles ; en toul nous ne savons point assez que pour nos propres intérêts il faudrait mieux traiter ce qui dépend de

n0US Le chevaî de l’Arabe , les bœufs des

Hottentots sont des domestiques chéris , des compagnons d’exercice , des aides de travail avec lesquels on partage l'habitation, le lit et la table. L’homme, par cette communauté, s’avdit moins que la bête ne s’humanise ; elle devient affectionnée, sensible, intelligente; elle lad la, par amour, tout ce qu’elle ne fait ici que par la crainte : elle fait beaucoup plus; car comme la nature s’est élevée par la douceur de 1 éducation et par la continuité des attentions elle devient capable de choses presque humaines. M 1

Malheureusement nos ronliers , nos postil-

Ions , nos cochers et nos laboureurs* lisent peu l’histoire naturelle : la police pourrait la leur

* Le Journal des Débats du 8 juillet 1827 renferme un quatrième article sur les grandes routes, signé D, dans lequel le sort des chevaux , en F rance , est apprécié de ta manière la plus remarquable. Il est difficile de mieux approfondir cette intéressante question sous le double rapport de l’humanité et de l’intérêt national. Les traitemens qu’on fait subir aux animaux , dans la plupart de nos départemens , y sont qualifiés de brutalité révoltante, même de férocité ; et malheureusement ces expressions n’ont rien d’exagéré. Ces sages doléances , soumises avec le ton pénétrant de la vérité et de l’humanité , serontelles entendues? Il est permis de craindre que non. En France, le bien marche comme la tortue , mais le ma! a des bottes de sept lieues. Serait-il donc si difficile de faire aller le premier plus vite , et le second un peu plus doucement ? Faut-il prêcher dix ans dans le désert avant d’obtenir une amélioration utile , indispensable ? D’une part , le chef suprême des haras sc doune beaucoup de soins pour régénérer la race de nos chevaux ; de I autre, on les laisse torturer , abîmer : c*tst préparer de plus belles victimes aux bourreaux de l’espèce , voilà tout. Tant que la cruauté anti-française, anti-humaine des cochers, des roulier.s, laboureurs et valets de ferme, etc., ne sera pas réprimée, l’administration des haras doit être regardée comme une chose de luxe. Est-ce donc une chose si difficile, que la création d’un règlement calqué sur les lois anglaises, et tendant à rendre les hommes et les cheraux meilleurs ?

traduire en langue très-expressive. Mais d’utiles règlemens manquent à notre législation champêtre ; nos plus fidèles serviteurs, nos nourriciers, les compagnons, les émules de notre gloire , nos gagne-pain , sont placés hors de la loi ; rien ne les protège contre la cruauté du maître ingrat dont ils assurent l’existence ou le bien-être. Dans Paris , ce foyer de lumières, de politesse et de bon goût, les échos retentissent sans cesse des mauvais traitemens que subissent les chevaux, dont le seul crime est souvent la faim, la soif, ou l’impuissance absolue de faire ce qu on exige d’eux. En France, cette grossière inhumanité reste impunie; on la réprime en Angleterre. Ici, le naturel des habitans a force de loi, et je défie tous les lieutenans de police d en rédiger une aussi claire , plus étendue et mieux obéie. Enfin, je vis au milieu des barbares

du Nord, mais je cherche vainement leur barbarie.

Les isvotchik ( cochers de place ) entendent parfaitement ce compagnonage et cette mutualité de bons services dont parle Buffon. Il y en a de citadins et de rustiques ; ces derniers n’arnvent qu’avec le tramage sur l’humble traîneau

attelé d un cheval ; ils retournent chez eux avec le dégel. Les discours qu’ils font à leurs camarades de fatigue ont peut-être moins d’éloquence que ceux adressés à leurs coursiers par les héros de 1 Iliade , mais ils sont empreints d une naïvete touchante. Mon domestique me traduisit un jour , mot à mot, les consolations qu adressait un de ces Auiomèdons barbus à son cheval fatigué : « Allons, courage, mon pauvre ami , il n’y a plus que patience ; le printems vient , bientôt nous quitterons ces rues si longues; nous rejoindrons 'le village; là tu te reposeras dans la prairie , avec de l’herbe jusqu’au ventre ; le soir , tu auras une bonne litière , et mes filles te porteront de l’orge ; pendant quinze jours je ne te demanderai rien , es-tu content? Allons, va, camarade, aide-moi à gagner encore quelques kopeks. »

Un jour je parcourais la ville avec mon éclaireur russe ; nous prîmes un isvotchik , dont la figure nous sembla très mélancolique ; il était venu en ville, non pas sur la foi des zéphvrs , mais de quelques flocons de neige que le vent d’ouest disputait au pavé ; le traînage à moitié établi rendait les courses très-pénihles , on né-

gligeait cette voiture pour les droschki. Point de traînage , point d’argent ; c’était une position difficile ; le paysan le sentait avec amertume , et disait à son cheval, d’une voix altérée: « Eh bien! bonne bête, nous voilà presque les bras croisés ! pourquoi quitter si tôt le village où nous étions si bien? Arina (c’était le nom de sa femme) nous répétait que nous partions trop tôt, nous la croirons une autre fois : prends courage , doux animal, tu ne manges guère ton soûl, n’est-ce pas ? et pourtant je retranche mon pain noir pour augmenter ta nourriture ; mais regarde, le ciel est noir, la neige va venir, et nous serons dans l’abondance, et les sorok * , qui sont blancs comme neige, pleuvront avec elles sur toi et sur moi ; alors , je doublerai ta ration , tu seras agile et fort , et moi je serai content. »

A la fin de cette harangue plaintive , je dis au Eusse qui me la traduisait : « Ne croyez-vous pas que nous devions prendre notre part du discours de cet homme à son camarade ? n’a-t-il pas aussi l’intention d’émouvoir notre sensibilité ?

* ^'^ce d argent qui représente quarante centimes de notre monnaie.

8o physionomie nationale.

Cela peut bien être , monsieur, et je crois que quelques pièces lui feraient plaisir. — Va donc pour les pièces blanches, répondis -je. » Et nous consolâmes le pauvre paysan avec un peu d’argent, ce grand consolateur de tant de peines, ce réparateur de tant de maux.

Très-malheureusement pour ces cochers campagnards , presque toutes les maisons russes ont deux portes, ce qui donne le moyen à quelques fripons, d’ailleurs très -honnêtes gens, de les frustrer de leur salaire ; tandis que le traîneau attend patiemment à la porte où descendit la pratique , celle-ci s’échappe par l’autre issue. Un officier, ayant une jambe de bois, passait aux yeux des isvotchik pour un fort mauvais payeur; ils le signalèremt, mais pour s’assurer qu’ils ne seraient point leur dupe, ils rendirent la mesnre générale, et toute jambe de bois qui se présentait voyait disparaître les traîneaux au grand galop du cheval ; ce qui donnait beaucoup d’humeur aux estropiés délicats.

L’empereur, dans scs courses, prend quelquefois des voitures de place ; un jour il se fit conduire à son palais; en descendant du traîneau, il dit à l’isvotchik : « Attends une minute,

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je vais t’envoyer ton argent. — C’est-à-dire que vous ne m’enverrez rien, répliqua le cocher, je sais bien comment cela se passe; autant de personnes que je mène devant ce palais, autant de gens que je ne revois plus; cherchez bien, vous trouverez de quoi me payer. — Non , dit l’empereur, mais voilà mon manteau, je te le laisse en gage. — A la bonne heure , je suis tranquille, il est beau et neuf, vous ne voudrez pas le perdre. » L’empereur disparut en riant beaucoup ; le paysan vit bientôt paraître un valet de chambre de la cour , qm venait retirer le manteau de sa majesté , et qui donna cent roubles a I isvotchik pour le venger de ceux qui ne payaient point. Ce pauvre homme fut moins ébloui du billet blanc que consterné d’avoir pu prendre Alexandre pour un banqueroutier.

D’autres chapitres sur les paysans russes prêteront un nouvel appui à l’assertion de M. le général de Balk, qui est un ancien ambassadeur de Russie à la cour du Brésil , et un des hommes les pins distingués de son pays par l’étendue et la variété de ses connaissances, par le charme piquant de son esprit, et par la grâce toute particulière avec laquelle il reçoit les étrangers :

personne ne possède à un plus haut degré l’usage de toutes les langues européennes, et de plusieurs idiomes orientaux; il parle ces dialectes sans le moindre accent , et les écrit dans les divers caractères d’écritures qui leur sont propres ; enfin M. de Balk a toute 1 amabilité qui , quelquefois, manque aux savans , et toute l’instruction qui souvent manque aux personnes les plus aimables .

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