‹ L'hermite en Russie, ou observations sur les moeurs et les usages russes au commencement du XIXe siècleChapitre 11 sur 37 · N° VIII · texte numérisé non relu

N° VIII

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CATHERINE II

Elève d’Apollon , de Thémis et de Mars ,

Qui, sur ton trône assis, fais fleurir les beaux-arts,

Qui penses en grand homme , et qui permets qu’on pense , Toi qu’on voit triompher des tyrans de Byiance ,

Et des sots préjugés, tyrans plus odieux

Voltaire , Epî'rt a Catherin^,

L’impératrice Catherine règne encore ici ; te grand seigneur , le marchand , le gentilhomme campagnard , le paysan , le vieux soldat , le manœuvre , tous parlent de cette souveraine avec enthonsiasrac , tous la bénissent. Il y a plus que de l’admiration et du respect dans ce concert de louanges , où 1 on ne croit entendre que la même voix , tant les âmes sont dominées par le même sentiment. Et qu’on ne pense point qu’un suffrage si parfaitement unanime soit l’écho des chants de triomphe qui vibrèrent si

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souvent aux oreilles de cette impératrice ; le souvenir des plus beaux faits d’armes aurait-il le pouvoir de remuer encore les coeurs et d’en tirer ces tendres accens qui ne s’adressent qu’au mérite réel ? Je ne crois pas qu’il soit donné à aucune femme de porter plus loin que Catherine la grâce du pouvoir; la bonté , la munificence, le désir de répandre la joie et la sécurité autour d’elle, en un mot , tout ce qui attache et subjugue , elle le possédait. Le peuple se trompe sur beaucoup de choses , mais il lit avec une meneilleuse sagacité dans le cœur des princes. Les Russes étaient convaincus que l’impératrice les aimait ; voilà ce qui explique cette sorte d adoration , qui, en lui survivant, honore tant sa mémoire.

Paraissait-elle en public , le peuple manifestait sa joie par des acclamations, des transports ; bientôt un silence profond leur succédait; leshourusse taisaient devant les larmes; plusieurs fois cette scène s’est renouvelée. Quelques anciens m’ont dit: « L’impératrice semblait alors embarrassée ; sa sensibilité était follement émue par un hommage offert sous

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deux formes si diverses et toutes deux si touchantes. »

De cyniques écrivains présentèrent le règne de Catherine sous de honteux aspects; c’est avilir sa plume et manquer le but qu’on se propose. La gloire de l’illustre souveraine est à l’abri de ces vaines atteintes ; tout écrivain qui aurait la monstrueuse pensée , en parlant de Périclès , d’Auguste , d’Adrien , de Trajan , de Gustave, de Frédéric, d’isoler de leur vie les faits mémorables et les grandes qualités qui font honorer leur mémoire , pour ne retracer que leurs faiblesses , ne serait point un historien, ni même un faiseur de mémoires , mais un libelliste. Les hommes tels qu’Antonin , Marc- Aurèle et Louis IX , forment exception dans les fastes du monde ; ce sont des sages couronnés. Pourrait-on ajouter beaucoup de noms à ceux-là P

Si jamais M. le comte de Ségur publie des mémoires sur la Russie , ce que tout le monde doit vivement désirer , comme il a été parfaitement à même d’interroger les opinions et les consciences , je ne doute point qu'il ne démente

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la participation de Catherine à la scène horrible qui précéda l’avènement de cette princesse à la souveraineté sans partage. Quant à moi , je puis certifier que, sur les lieux , je n’ai trouvé cette accusation dans aucune bouche ni dans aucun souvenir ; cependant toutes les opinions, toutes les maladies politiques sont représentées à Pétersbourg* .

* M. de Se'gur vient de justifier nos prévisions dans ses Mémoires. Il a plus fait encore; il cite un grand témoignage, celui de Frédéric, qui nous parait irrécusable. Lorsque cet ambassadeur dit au roi qu’il était fâcheux qu’un règne, éclatant à beaucoup d’égards, eût commencé par une catastrophe si tragique: « Ah ! répondit le roi, sur ce point, quoique nous soyons à présent un peu brouillés, je dois lui rendre justice. On esl a ce sujet dans l’erreur; on ne peut imputer justement à l’impératrice ni l'honneur ni le crime de cette révolution; elle était jeune, isolée, étrangère, à la veille d’ètre répudiée, enfeimée. Les Orloffonl tout fait; la princesse d Asrhkoffa été la mouche vaniteuse du coche. Rulhière s’est trompé. »

Ce témoignage est un acte éclatant de probité de Ja part du roi , puisqu a l’époque du passage de M. de Ségur à Berlin , la Russie et la Prusse étaient en délicatesse. D’ailleurs, en 1762, année où mourut Pierre III, Frédéric avait un ambassadeur à Pétersbourg , et peutêtre mieux que cela ; il fut donc parfaitement au cou-

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Tout le monde , je le répète, s’entretient de la bonté de Chilienne et bénit sa mémoire.

« Je suis resté vingt ans auprès d’elle , me disait une vieille dame delà cour : jamais je ne vis un caprice ni meme ces légers mouvemens d’injustice et d’impatience dont ne se défendent pas toujours les meilleurs princes. Les personnes de 1 entourage étaient si parfaitement heureuses [très d’elle que, dans la crainte de la quitter , elles ne sollicitaient point d’avancement ; l’amour qu’on lui portait tuait l’ambition. »

La comtesse Braniski passait sa vie près de Catherine : un jour elle la vit très-occupée d’un écrit; tout à coup Catherine interrompt sa lecture , ouvre un tiroir , et y jette brusquement le papier; la comtesse regardait avec surprise :

rant des moindres details de la révolution. Si l’on ajoute a cela que Frédéric était naturellement malin, peu disposé à I indulgence pour les femmes , et surtout pour les femmes rois, regrettant Pierre III, qui avait pour lui un engouement fanatique ; si l’on se dit enfin que le roi s’entretenait avec un diplomate qui allait représenter le roi de France à la cour de Catherine, on restera convaincu que cet hommage rendu à l’impératrice fut commandé à Frédéric par un sentiment impérieux de justice et de vérité.

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« Ce mouvement vous étonne, lui dit l'impératrice, je vais vous l’expliquer : le procureurgénéral m’a adressé ce matin l’état des arrêts de justice , je dois y apposer ma signature , mais je suis morose aujourd’hui , je me sens mal disposée , je remets donc ce travail à un autre moment. L’examen de questions aussi graves , et qui intéressent la fortune , l’honneur ou la liberté des hommes , demande une parfaite sérénité d’esprit. Cette situation morale porte à l’indulgence ; qui sait si demain je ne trouverai pas de bonnes raisons pour gracier quelques coupables? cette prérogative me console souvent des amertumes de mon mèiier. Mes conseillers trouvent quelquefois que j’en abuse mais je crois que c’est un bon défaut. »

Tout en jouissant d’une puissance absolue, elle chérissait la vérité. Le comte Panin , dans une séance du sénat, s’éleva courageusement contre une loi que proposait la couronne ; il la fit envisager comme pernicieuse pour l’état. Cette forte opposition , assez inusitée , causa d’abord un sentiment pénible à l’impératrice ; mais elle laissa un libre cours aux débats. Le lendemain , le comte , retenu chez lui par une

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indisposition , écrivit une lettre qui débutait par ces mots : « Madame , je n’écris point à votre majesté par intérêt pour elle ; c’est l’unique intérêt de la patrie qui me fait agir. » Après eet exorde, il développait son opinion avec une noble franchise. Catherine, frappée de la vérité des remontrances , fit assembler son conseil piive ; la loi fut discutée et reconnue mauvaise. Aussitôt , montant en voiture , elle se rend chez le malade , et lui dit en l’abordant : « Comte Panin , je ne viens point vous remercier pour moi , mais pour la patrie. »

Au milieu de l’éclat imposant des représentations de cour, son affabilité rassura souvent des diplomates qu’intimidait ce pompeux grandiose, et surtout la dignité de la souveraine. Le marquis de Vérac en fit l’expérience. Arrivé à Pétersbourg comme ambassadeur du gouvernement irançais, il reçut du comte Panin les notions nécessaires sur l’étiquette du palais. Néanmoins ces notions semblèrent le trahir le jour de l’audience. Catherine était debout près du trône ; le marquis fit trois révérences ; mais, lorsqu’il eut prononcé ces mots : Le roi , mon maître ceux qui devaient suivre n’arrivèrent

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point. L’ambassadeur n’avait pas compté sur autant de dignité et de grâce; il resta interdit , et, pour rattrappcr le fil de ses idées, il répéta : « Le roi , mon maître. . . — Est le meilleur de mes amis, répliqua l’impératrice; » et , prenant le marquis à part dans l’embrasure d’une croisée, elle inspira une telle confiance à M. de Vérac , qu il retrouva tout son esprit et son à-plomb. L’homme aimable vengea l’homme officiel ; la conversation fut gaie et même familière. L’impératrice, en quittant l’ambassadeur, put se dire : Mous avons un bermite de plus. »

Au premier coup de canon d’une guerre trèsimprévue avec les Suédois, on croyait généralement l’impératrice sans ressources suffisantes pour soutenir la campagne; un seigneur livonien , partageant cette opinion , lui écrivit ce peu de mots: <* Madame, que peut offrir un » petit gentilhomme de campagne ? Malheureu- J* sement ma fortune n’égale point mon dévoue- » ment; cependant votre majesté comblerait " tous mes vœux si elle daignait m’autoriser à » mettre à la disposition de son armée cinq » mille sacs de farine. » L’impératrice répondit : « Je n accepte point votre don ; grâce à Dieu ,

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je n ai pas besoin des sacrifices de mes sujets

pour soutenir la gloire de nos armes; mais je » veux faire connaître vos offres généreuses, » les beaux et nobles scntimens ne doivent point » lester ignores ; j ordonne que votre lettre soit » rendue publique, en espérant que mon refus » ne vous désobligera pas. »

Un jour que par la négligence d’un valet subalterne, qui oublia de retirer un siège peu solide, l’impératrice fit une chute et se blessa légèrement ; la vivacité de la douleur lui arracha un cri : on l’entoure, et on exprime une vive indignation contre le valet , cause de cet accident. Catherine regrette alors de s’être plainte, et décidé qu on n infligera aucune peine au pauvre serviteur. Mais le grand-maître de la cour était absent ; il pouvait apprendre ce qui venait d’arriver, tout en ignorant la défense de sa majesté. Cette idée la tourmentait ; pour s'en affranchir, elle fait appeler le valet, qui arriva d’un air consterné. « Tu es un brave homme, lui dit-elle; ta faute n est qu'une étourderie ; j’entends qu’il ne te soit rien fait ; si par hasard on voulait te punir, viens me trouver, dis que c'est par mon ordre, et si la

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porte est fermée, enfonce-là. « Est-il rien de plus admirable que cette bonté prévoyante ?

Un adjudant-général, arrivant des frontières moldaves, fut présenté à l’impératrice, qu’il voyait pour la première fois ; celle-ci lui demanda comment se portait l’armée. « Majesté , répondit le vieux militaire un peu embarrassé , l’année jouit d’une très-bonne santé , et m’a chargé de vous dire bien des choses de sa part *. »

Veut-on de la czarine descendre à la maîtresse de maison , on la trouvera indulgente et bonne dans les petites choses comme dans les grandes. La façade du palais d’Hiver donne sur une immense place; quelquefois l’impératrice aimait à respirer l’air du matin sur un grand balcon; depuis plusieurs jours elle voyait un

* On m’a raconté qu’une des grandes duchesses ayant reçu le sénat, après la cérémonie du mariage de cette princesse avec un grand duc, la conversation ne fut pas du tout animée. Le lendemain, on lui parla de cette réception. « Malheureusement, répondit-elle, aucun de ces messieurs n'était enrhumé; il ne faisait ni chaud ni froid; la pluie ne tombait point; moi et le sénat ne nous étions jamais vus; que pouvait-on se dire? »

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traîneau sortir de la cour des cuisines , transportant un homme ivre ; elle finit par s’étonner de la quantité de gens, au service du palais, qui se giisaient si régulièrement. Le lendemain, la même voiture , ainsi chargée , s’offrit encore à ses regards; elle examine avec plus d’atteniion, et entend un belement s’échapper de dessous la fourrure dont on enveloppait le prétendu buceur ; c était un mouton volé dans les oflices. Le soir , à PHermitage , sa majesté raconta l’anecdote ; mais elle dit au maître de la cour : « Je vous demande grâce pour le coupable ;

1 originalité du vol prouve beaucoup d imagination ; il ne s’agit que de mieux la diriger. »

Un jour elle rencontra , dans un corridor du palais , un mougik chargé d’un énorme poisson, ce morceau de roi était expédié chez quelque protégée de la ville; Catherine , devinant sa destination , dit au porteur: « Mon enfant, passe par là , prends sur la gauche , car de ce côté tu pourrais rencontrer l’inspecteur. >. Le mougik, un peu troublé, ne reconnut pas l’impératrice, et lui dit : « Grand merci , mademoiselle , mais chut! ne dites rien de cela à notre mère ; elle est si bonne , il ne faut pas l’affliger. »

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La vie politique et privée de Catherine est, pour les historiens et les panégyristes , unemine inépuisable. Ma lâche n’est point de l'exploiter entièrement. M. le comte de Ségur , qui n’est pas mon chancelier , complétera ce tableau , dont à peine ai-je ébauché quelques traits. Cet aimable écrivain a toute qualité pour parler de Catherine-la-Grande ; il nous doit le tribut de ses souvenirs. Ambassadeur près la cour de Russie, il était admis dans le comité de ITIermitage , et par conséquent dans l’intimité de la czarine. Je puis en citer un exemple. On était au mois de juillet, et on devait chanter un Te Deuin à Tscirskosélo , pour une victoire remportée sur les Turcs; les ministres étrangers fu rent invités ; la chaleur était suffoquante ; l’im- * pératrice s’excusa sur la fatigue qu’allait donner le trajet de vingt-quatre werstes; le comte de Ségur répondit : « Madame , je ne doute point que cela nedevienne insoutenable. «Allusion à la fréquence des victoires; Catherine, feignant de ne point comprendre cette flatterie délicate, répondit en riant; « Voilà bien messieurs les français, ils ne peuvent s’accoutumer à nous

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voir battre les Turcs* . ,» Certes , un diplomate écrivain qui a vu de si près cette figure imposante , ne peut manquer de la reproduire fidèlement. Il y a dans cette seule idée une garantie puissante pour le succès du livre de M. de Ségur. Ses souvenirs seront lus avec avidité.

* Les courtisans s’étonnaient de la nomination que impératrice venait de faire d’un chambellan. « Messieurs, leur dit-elle , songez donc que c’est Souva.off <|ui m’a demandé cette grâce : le moyen de refuser un

solliciteur qu. s’appuie sur une douzaine de victoires? Il m aurait demandé de faire M. *** demoiselle d’bon rieur, que j’y aurais consenti. »

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