N° IX
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L’étiquette de la grandeur,
Quand rien n’oecupe et n'inléresse ,
Laisse un vide affreux dans le cœur.
Voltaire, Lettre a ht princesse de ***
Il y a quelques jours, j’assistai à une soirée chez la princesse Nathalie. Un échec inattendu signala mon ignorance de certains détails d’étiquette. En attendant un célèbre harpiste, qui était le but de cette réunion , on causait çà et là dans les deux salons ; j’étais debout près d une table ronde, entourée de femmes, et j’avais en face de moi la belle et jeune comtesse
S- P Elle cherchait le nom d’un opéra de
Berton , et semblait désirer qu’on vint au secours de sa mémoire. « C’est peut-être, lui dis-je, 1 opéra de Monlano ci Stéphanie , dont
quelques salons.
mademoiselle veut perler. Tarais rencontré juste ; mais la comtesse leva le tête , et me regarda d’un air étonné sans me répondre. Beaucoup plus étonné qu’elle, je m’approchai d’un jeune officier des gardes pour lui demander si
j’avais dit involontairement une sottise?— « Non.
répliqua— t— il ; mais sans vous en douter vous avez commis une inconvenance ; chez nous on n’adresse jamais la parole à une femme si on ne lui est point présenté. - Mais comme probablement je fus présenté à la maîtresse de maison , cette garantie me paraît suffisante ? — Pas du tout ; nos dames sont très-sévères sur ce point, et la plus polie, en pareil cas, répondra toujours sèchement , ou ne répondra pas du tout. — Dites-moi , si on soupaif chez la princesse , et que je me trouvasse à table entre deux dames auxquelles je u’aurais point l’honneur d’être présenté , devrais- je garder un rigoureux silence , ne pas même me permettre ces mots innocens : Madame veut-elle de l’eau ? — C’est bien presser la maxime ; cependant il ne faudrait pas al- Ici beaucoup plus loin. — C’est bon , vous pouvez compter sur moi ; permettez encore une question ? \ a-t-il réciprocité? et si, par hasard , une
femme m’adresse la parole, dois-je lui faire observer qu’elle ne me fut pas présentée ? — Ah ! voilà de la raillerie, toujours le bout d’oreille français. — Mais, cher comte , en fait d’oreilles, celles des Russes ressemblent prodigieusement aux nôtres ; vous entendez aussi bien que nous l’art de plaisanter , et nos deux nations se touchent par plus d’un point. Cependant je ne suis pas de ceux qui vont critiquant les usages de leurs hôtes; après le premier moment de surprise je me conforme aux bienséances d’un pays , comme si j’en étais. »
La harpe interrompit notre conversation ; après les bravos d’usage nous la reprîmes, et je demandai à mon aimable officier s il connaissait Venise ? — « Pas encore ( car un Russe qui a de la fortune est presque toujours arrivant ou à la veille de partir ). — Eh bien, j’y ai séjourné quelque tems en 1806: cette ville avait alors perdu son éclat ; mais , dans ses infortunes toutes récentes, elle conservait encore de l’attrait , semblable à une jeune femme qui reste jolie quelques heures après sa mort ; ce n’est plus maintenant, dit-on, que le squelette de la belle Venise. Je veux vous citer quelques traits de
quelques salons.
mœurs, vous jugerez mieux de l’étonnement qu’a dû me causer le silence de la comtesse
S< P Le lendemain de mon arrivée , j’entrai
dans un des cafés les plus distingués de la place Saint-Marc ; une quarantaine de personnes, hommes et femmes, prenaient des rafraîchissemens; ce café faisait salon ; point de table dans le milieu de la pièce : personne ne se tournait le dos , on causait à demi-voix ; je m’emparai d’une place vacante , et je me trouvai près d’une femme fort belle encore, quoique n’étant plus jeune ; je venais de prendre une glace lorsque ma voisine me dit en souriant : « Vous êtes Français , Monsieur: Oui, Madame ; mais oserais-je vous
demander ce qui peut vous le faire deviner ?
Mon Dieu, Monsieur, rien de si facile ; j’ai vu que vous regardiez beaucoup les femmes. — Madame.... — Oh! ne vous en défendez point , ce n est pas un crime ; tenez, voyez ce visage si frais , lisant une feuille publique, étayant un bol de punch devant lui , il ne quitte les colonnes du journal que pour remplir son verre ; c’est un Anglais ; et son voisin , qui se noie de thé en écoutant attentivement la musique extérieure . il resterait ici jusqu’à demain sans avoir l’idée
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de me regarder une seule fois; comment ne pas reconnaître un Allemand; ce sont de ces choses c|u’on devine d’abord. »
La vivacité d’esprit de cette dame me charmait ; nous parlâmes de Venise. « Ah! me ditelle , que n’étes vous venu quinze ans plus tôt, vous eussiez trouvé notre ville bien plus belle. » (fit elle avait presque l’envie d’ajouter: « Et moi aussi. »)
Elle s’informa des personnes que j’avais déjà vues; je lui nommai la marquise Panizzoni et le banquier Simonetti ; enfin, elle me demanda ou je passais la nuit, question qu’une dame ne peut adresser à un homme dans toute autre ville que Venise. Sur ma réponse , que je n’avais pas d’engagement , elle m’invita à sa conversation. « En sortant à minuit du théâtre de la Phénice, me dit-elle, j’irai faire quelques visites ; mais vers les deux heures je serai chez moi ; vos gondoliers vous conduiront chez la signora Contarini, au grand canal; je serai charmée de vous recevoir. •< Là-dessus elle me salua gracieusement , et quitta le café , suivie de deux domestiques qui l’attendaient à la porte.
Je dînai ce jour môme chez la marquise Pa -
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nizzoni , et je lui parlai de l’invitation que j'avais reçue. « Je le savais, me dit-elle , la Contarini sort d’ici; elle m’a annoncé, enrianl, qu’elle vous avait recruté : c’est une de nos plus grandes dames ; vous trouverez chez elle deux cents personnes , tout ce qu’il y a de mieux ici ; nous irons ensemble; mais je veux que vous entendiez ce soir Roffane.lli et la Balsamini. »
Ces détails intéressaient beaucoup mon jeune officier: « Vous voyez, lui dis-je, que chaque pays a ses usages. En Angleterre , une Française célèbre s’avisa de demander à une lady enceinte quelle serait l’époque de sa délivrance; cette question consterna tout le monde ; la dame grosse était au supplice , et faillit se trouver mal. Qu’on s’avise , dans un cercle chez lord Lirerpool , d’appeler une culotte par son nom, le lendemain la porte vous sera fermée. L’inconvenance dont je me rendis coupable avec la comtesse S. P..., n'était rien auprès de cellelà. Remarquez que les passions sont partout les mêmes; un avare de Paris et de Saint-Pétersbourg , un ambitieux de Vienne ou de IMadrid : un joueur de Londres ou de Naples, tous res genslà se ressemblent comme deux gouttes d'eau :
mais fort heureusement les nations diffèrent encore par leurs habitudes et leurs ridicules; rien de plus amusant pour le voyageur; si ces nuances n’existaient point , ce ne serait guère la peine de se constituer en frais de poste ; mieux vaudrait rester chez soi. A présent , choisissez entre les usages vénitiens , et ceux des bords de la belle Neva ; que vous en semble? — Ma foi, je ne sais si je ne dois pas la préférence au pays où une jolie femme vous demande où vous passez la nuit. — Dans ce cas, partez pour Venise, mais je crains bien que vous n’arriviez trop tard; probablement les nuits vénitiennes ressemblent à toutes les autres. La conquête altère terriblement les choses; il peut se faire qu’à présent on ne vous demande pas même où vous devez passer la journée. »
Ici les salons offrent , comme à Paris , des scènes diverses , dont un observateur doit faire son profit. Il y a plusieurs plans dans ces tableaux animés: là, quelques parties dewisth; ici , une grande table ovale autour de laquelle hommes et femmes causent assez gaimeni; plus loin, un petit cercle, espèce d’académie impromptu, où l’on agite les questions d’bis—
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toire , d’économie politique et de philosophie. Je me glisse toujours parmi les membres de ces aréopages volans, et mon album s’enrichit de leurs observations critiques. Cette avidité d’instruction ne m’empêche pas de saisir au passage les traits qui peignent si bien la société de Pétersbourg. Souvent même aux dissertations scientifiques je préfère ces causeries du coin du feu, où, libre quelques instans des entraves de l’étiquette, la physionomie des salons se montre avec plus de franchise, et étale ses importantes bagatelles.
Hier, chez le comte *** , on parlait de la naissance de cette ville. J’écoutais avec plaisir deux vieux Russes qui connurent des contemporains et des amis de Pierre Ier. Tout à coup , par une transition trop brusque , la conversation prit une face nouvelle; de Pierre-le- Grand , l’on passa à un corset. L’interlocuteur qui aborda cette matière ne prétendait sans doute établir aucune analogie... Pierre I" disparut entièrement de la soirée. Les hommes gardèrent le silence , et l’apologie des corsets commença. Je la rapporte fidèlement, d'autant plus qu’elle sortait de la bouche d’une dame, et qui
plus est d’une compatriote: on devine que l'aimable Française était très-vive et bien pénétrée de son sujet.
«Oui, mesdames, disait-elle, chez vous, les jolies tailles , les poses gracieuses et nobles, sont rares ; je n’en accuse pas la nature , vous naissez tout aussi bien faites que les Françaises ; mais je m’en prends à la déplorable manière dont vous habillez vos petites filles. Leurs vêtemens ne tiennent point sur elles ; ils dépouillent indignement les épaules , ils ne sont pas fixés sur le haut du bras. Quel effet cela doit-il produire sur de jeunes corps qui se développent, et qui, n’étant ni dirigés, ni contenus, s’abandonnent à la nonchalance qui nous est naturelle? De là, rondeur du dos , saillie des épaules, disgrâce de maintien, et je dirai plus , santé débile; car si la poitrine n’est ni ouverte ni bien placée , l’air ne saurait y circuler librement. Nos philosophes prétendirent qu’il ne fallait point contraindre la nature dans son essor; cela est vrai pour l’enfant au berceau, mais cela ne l’est plus pour 1 adolescent. Vos filles n’ont point de corsets, ou ceux qu’elles portent sont si mesquins, si
mal faits, que , loin d’étayer leurs grâces nais sautes , ils les détruisent.
» Je ne suis point assez de l’autre siècle pour redemander les corps dans lesquelles on étouffait ; mais je voudrais voir à vos enfans ces corsets sans baleines derrière , et n’ayant qu’un petit buse devant ; ils emboitent la taille . fixent les épaulettes de la robe , placent bien les épaules; ils tiennent le buste d’aplomb sur les hanches, et préservent le maintien de foute mauvaise habitude. Vous admirez la bonne grâce et l’excellente tenue de nos petites filles : cela tient au soin qu’on prend desvêtemens du jeune âge. Ce vêtement est uniforme d'un bout de la France à l’autre ; on ne se contente pas toujours du corset , on y ajoute une ceinture : elle appuie sur l’épaulette , croise derrière , et vient se nouer devant : c’est à ces précautions qu’on doit tant de gentils corsages; la France est le pays des jolies tailles. — Il est vrai, dit le prince Yoldemar , qu’à Paris toutes les femmes s’arrangent pour paraître bien faites. — Pourquoi , ajouta la dame aux corsets , laisser toujours nus le cou, la poitrine et les épaules des petites filles? c’est
nuire à l’avenir , c’est altérer la beauté et la blancheur de leur peau ; un fichu serait plus conservateur et plus convenable.
» Lon Dieu ! dit nonchalamment la princesse Marie , mère de six petites filles, pourquoi voulez-vous qu’on busqué ces pauvres enfans et qu’on rejette leurs épaules en arrière? elles n’auront que trop le tems d’être gênées dans leurs habits ; c est si ennuyeux. — Oui , princesse , répliqua l’orateur, mais il est encore plus ennuyeux de présenter dans .le monde de grandes filles bien gauches et bien mal faites ; c’est une vraie douleur pour une mère, surtout lorsque vient la crise des établissemens.
" ^a*s ’ s* Ie passe des enfans aux grandes personnes , je vois la jeunesse de la taille s’évaporer comme l’éclair; une femme, au bout de quelques années de mariage , prend en aversion tout ce qui nuit à son indolence. Le corset est rejete , on ne le met plus que pour aller dans le monde; cependant la nature, en donnant aux femmes des formes si délicates , entend qu’elles soient protégées; le corset est une cuirasse contre les outrages de Lucine et du teins • pourquoi travailler soi-même à sa propre démo- J‘ 6
lition ? Pourquoi se priver d’un attrait qui donne de la grâce à toutes les autres? Il y a de la folie à vouloir créer ce qui n’existe point , mais il y a du bon sens à conserver ce qu’on possède.
« Ecoutez , Mesdames , la plus âgée de vous n’a pas trente ans , je puis donc parler sans me compromettre ; presque toutes les dames russes qni passent la quarantaine sont vieilles , non de visage , mais de corps ; leur taille est lourde , épaisse ou courbée. Chez elles la noblesse du port et la dignité du maintien succèdent rarement au charme de la jeunesse : quelle que soit la richesse du- costume, elle ne dissimule ni la disgrâce des formes, ni celle de la tournure ; peut-être les fait-elle ressortir davantage. Par suite de cette indolence dans 1 intérieur de leurs maisons , beaucoup de femmes ont un négligé qu’elles négligent trop. Cette paresse influe bien plus qu’on ne pense sur le moral ; on abandonne son esprit comme son corps, le déshabillé s’empare de toute la personne , et on a l’air d’un siècle avant d'avoir cinquante ans. Il est incontestable que les habitudes physiques exercent uue véritable influence sur celles de
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Pâme ; j’ai presque toujours vu les personnes soigneuses de plaire par une bonne tenue et une élégante propreté, conserver la vivacité de l’imagination jusqu’au dernier terme ; le moral et la santé gagnent à ce respect de soi-même ; on vieillit moins vite et de meilleure grâce. Vous allez vous récrier sur mon amour-propre national ; cependant je ne puis m’empêcher de dire qu’en France, on trouve plus souvent qu’ailleurs ce que nous appelons d’aimables vieilles femmes ; eiles ont un genre de séduction qui leur est propre ; on les aime, on recherche leur société ; de plus , on ambitionne leurs suffrages; pourquoi P c’est que, même dans les glaces de l’âge , elles conservent avec une juste mesure la double coquetterie du corps -et de l’esprit. ».
L avocat avait achevé sa plaidoirie sur les gentils corsages. J’admirai avec quelle adresse mon aimable compatriote avait su éviter les expressions scabreuses tout en rasant la borne.
EI,C aV3it tro,lvé Ie m°ye" de ne jamais nommer ce dont elle parla le plus; cet art est le privi-
ege des femmes. Nous autres profanes, nous resterons toujours étrangers à ces délicatesses de conversations.
Les hommes surtout décernaient à l’orateur de justes applaudissemens ; le concert en fut interrompu tout-à-coup par une singulière visite: par une de ces physionomies qui font sentir davantage combien est nécessaire le courage de société , aujourd’hui si rare : c’était Mrae Araminte. Son air altier , sa démarche brusque et hardie , sa figure commune, tout la rendait remarquable au milieu d un cercle choisi ; jamais changement de scène ne fut plus prompt ; sa présence pétrifia notre petite assemblée , le silence succéda à la causerie ; tout le monde lut mal à l’aise. Araminte parle , et n obtient que des monosyllabes ; son orgueil semble jouir de cette contrainte ; elle attribue à la supériorité de son esprit l’éloignement et l’effroi qu’elle inspire ; elle voit du respect là où il n'y a que de la crainte ou une insurmontable déplaisance; enfin , au bout d’une heure , elle se lève et nous quitte pour aller consterner un autre salon.
Aussitôt le cercle reprend son enjouement et son caquet ; les épigrarames, les allusions malignes pleuvent sur Araminte. « Mesdames , dit le prince Grégoire, permettez- moi de vous paire observer que vous passez d’un extrême a
l’autre ; tout à l’heure je vous voyais glacées de crainte , et maintenant vous vous livrez à la médisance. Or , elle ne corrige personne , puisqu’elle np s’exerce que sur les absens. La causticité, plus courageuse , attaque en face les travers qu’elle doit punir ; cette arme est plus franche ; osez l’employer sans crainte ! osez tenir tête à Mme Araminte. Elle est ivre d’orgueil; essayez de la dégriser par quelques-uns de ces traits qui rabaisseront sa vanité, et lui feront perdre son assurance.Il est plus aisé qu’on ne pense de réduire ces sortes de caractères ; elle n’est forte que de \otre faiblssse ; allons, Mesdames, entrez en lice , à la première occasion je vous soutiendrai. — Je n oserai jamais , s’écria la maîtresse de maison ; cette femme me fait peur, et la peur me neutralise. — Ma foi, je ne suis pas plus brave que Madame, répliqua un gros général , haut oe six pieds ; il y a trente ans que je fais la guéri e , mais Araminte m impose plus qu’une batterie. J avoue aussi ma frayeur devant les ennemis en jupes, ajouta le prince Pierre, jeune officier de Cosaques ; il y a plus d’audace dans cette femme que dans tout un escadron de houzards français. — Tirons donc à la courte
paille, dit un jeune secrétaire de légation, le sort nous donnera peut-être un bon champion pour combattre cette terrible femme. » Personne ne vouluttenterl’épreuve ni descendre en champ clos , tellement la dame est un rude chevalier.
En général , les soirées à Pétersbourg n’offrent guère cette franchise, cette morbidezza qui fait le charme de la conversation. Jeune encore de civilisation , et ne pouvant marcher sans guide, la Russie a choisi un type hors de son vaste territoire ; elle s est modelée sur les salons de la France. Notre bon ton a importé sur les rives de la Néva la sécheresse et une excessive contrainte ; à Petersbourg comme à Paris la conversation s’est appauvrie par excès de raffinement. Le bon ton a bien son mérite , maison lui sacrifia trop ; il devint un tyran devant lequel il a fallu proscrire tout éclair de gaité un peu vive , toute expression forte et véhémente , tout sentiment exalté. Cette espèce d’embargo sur les aines énergiques et les imaginations ardentes resserra beaucoup le champ des plaisirs sociaux: tout homme tant soit peu original qui voudra dépasser cette étroite mesure 'sera signalé comme extravagant , ou, ce qui est bien
pire , comme un intrus dans la bonne compagnie ; cette crainte abat les plus fiers courages , on se renferme en soi, et on devient un homme comme un autre; c’est ce qu’il fallait éviter dans l’intérêt de tous. On se plaint généralement de la disparition des caractères sailiaos, des personnes d une amabilité piquante : à quoi s’en prendre , sinon à ces bienséances notées qui , en bannissant la rondeur , la franchise et la bonhomie, nous privèrent du premier charme de la conversation.
ïl serait ridicule de contester aux salons du dix-septième siècle la perfection du bon goût qui les distinguait; ces jours de la France illustre nous laissèrent des modèles de grâce et d’urbanité, peut-être inimitables; mais alors les hommes se plaisaient mutuellement ; la politesse était plus franche , plus communicative ; l’élégance des formes n’excluait point l’aménité ; enfin tout en se montrant aimable , on savait rester bonnes gens : de là , plus d’expansion et aussi plus de bon accord dans les relations intimes ou mondaines.
Il est assez remarquable qu’à l’époque actuelle, si féconde en émotions terribles, en évé-
neraens etrangers, on se soit imposé une gêne Jeton qui pourrait faire croire que nous n’avons lien vu ni rien senti ; ce mot : « il manque d’usage « fait pâlir le monde ; on craint de se commettre, l’effroi du ridicule peut terrasser jusqu à 1 envie de briller : son pouvoir ne saurait aller plus loin.
Nous sourions, et c’est le ntc plus ultrà de notre gloire. On parle souvent , mais on pense peu , on s’agite , mais on ne s’anime point. La bonne compagnie , ayant découvert qu’elle n’a plus de gaîté , adopta le parti de la proscrire comme une chose de mauvais goût : une conversation formée de toutes les réticences qu’on s’impose serait certainement mille fois plus amusante que tout ce qui se dit. J’ai vu des jeunes femmes charmâmes , toutes confuses à leur entrée dans le monde de l’étonnement que produisait l’expression vive et franche d’un sentiment élevé ou généreux ; on semblait leur dire : « Vous êtes novices, vous ne connaissez pas les manières du jour ; vous parlez une langue morte taisez-vous, sous peine d’être signalées et ridicules. « 11 y a aussi une sorte de pédantisme sardonique dans cette loi rigoureuse, qui veut ni-
QUELQUES SALONS. 1 -^9 veler tous les esprits et refroidir toutes les imaginations ; la médiocrité s’en trouve trop bien pour qu’on ne la soupçonne point d’en être l’inventeur.
Cette réserve imposée aux débutans me semble parfaitement décrite dans un passage du roman intitulé : Marguerite Aimon ; je le cite à l’appui de ces réflexions.
« N’avez-vous pas remarqué, mon ami, que » rien n’est plus déplacé dans le monde actuel;
» rien ne ressort d’une manière plus fâcheuse » qu’une émotion : le ton régulier de la poli- » tesse , celui d’un badinage de convention sem- » blent y être les seules inflexions de la voix ;
» l’éloquence y paraît ridicule , le sentiment in- » convenant, un mot de l'ame, un élan du » cœur , tout ce qui est remarquable y devient ” choquant ; eh bien ! je sens cela , et je me suis » couverte jusqu’à présent de ce masque immo- » bile si nécessaire dans le monde. >,
Par imitation , je le dis encore , la société de Pétersbourg se conforme au goût général ; elle • s’est imposé la contrainte et l’extrême réserve qui glace les salons modernes ; on y est sur le gui me, on y cause artistement , et comme l’exa-
ï3o QUELQUES SALONS.
gération se glisse dans tout, le bon ton y dégénère souvent en rigorisme. Parfois aussi on rencontre quelques collets montés qui conservent très-soigneusement le feu sacré de l’étiquette ; Madame S***, par exemple, est une femme spirituelle, aimable, et ci-devant jolie; lout cela ne la préserve point du travers des hiérarchies de salon : elles les observe dans les moindres choses. Lorsqu’on prend le thé, elle offre , comme de juste , la première tasse à la première notabilité ; mais ensuite elle décrit cette ligne avec une telle présence d'esprit et de mémoire , qu’on serait tenté de croire que sous la théière est placé l’almanach de la cour ; ainsi , elle servira un jeune homme de seize ans attaché à une légation , avant un vieillard de soixante qui ne sera attaché qu’à ses enfans et à sa femme. Eh bien ! madame S*** ne se doute seulement pas qu’en agissant ainsi , non-seulement elle affiche un orgueil, mais encore qu’elle viole le bon goût et le sentiment des véritables convenances : si elle le savait, elle serait au désespoir.
M. DE MAISTRE ET Mme DE STAËL. l3 I
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M. DE MAISTRE ET M”e DE STAËL.
II faut s’cntr'aitlor, c’est la loi de nature.
La Fontaink, Fables
Hic vivimus ambitiosà
Paupei ta te.
Jüvénal , Sat. V .
Pauvres et vains, voilà notre vrai caractère.
Lorsque le célèbre comte de Maistre*, ministre de Sardaigne près la cour de Russie ,
* On peut juger du plaisir que j’ai éprouvé en me trouvant dans la chambre de l’ingénieux auteur du Voyage autour de ma chambre , M. le comte Xavier de Maistre , frère de celui qui fait le sujet de ce chapitre. Il y a beaucoup de voyageurs autour du monde dont la société est infiniment moins agréable que la sienne. J’examinais curieusement tous les coins et recoins de 1 étroit espace dont le propriétaire sut si bien reculer les limites par la fécondité de son imagination.
l32 Ü. DE MAISTRE ET Mme DE STAËL.
arriva à Saint-Pétersbourg , un de ses collègues , qu’il questionnait sur le caractère national , lui dit : « Mon cher comte, ce pays, que j’habite depuis fort long-tems , est énigmatique pour moi sur un seul point. En général , le peuple est excellent, doux, hospitalier, charitable, rempli de finesse et d’intelligence ; cependant , lorsqu’il survient un accident dans les rues, les spectateurs restent immobiles et regardent sans avoir l’idée de porter du secours : je ne puis m’expliquer cette nuance du caractère ; elle
Le comte Xavier est modeste et simple comme le sujet qu’il choisit. L’auteur et l’ouvrage sont dans une parfaite harmonie. M. de Maistre est aussi heureux par ses goûts que par son caractère ; peintre habile et piquant avec, la plume , il ne l’est pas moins avec le pinceau. La botanique, la chimie, l’histoire naturelle se partagent aussi ses loisirs; on peut dire de lui que son ame et son esprit se prêtent à tous les arts. Cette complication de nobles délassemens nuit peut-être à un plus grand essor de sa gloire littéraire ; mais il n’a pas l’air de le regretter. Dans un homme aussi spirituel , cette indifférence me parait très-louable. Qu’on me fasse la grâce de dire ce que c’est que la gloire par le tems qui court ; elle est au nombre des mille et une choses gâtées et désenchantées par les innombrables harpies du dixneuvième siècle.
M. DE MAISTRE ET Mme DE STAËL. l33
contraste bizarrement avec la bonté russe : bientôt vous ferez la même remarque dans vos promenades. »
M. de Maistre , avide d’observations sur un terrain nouveau pour lui , eut l’idée de faire une expérience à ses risques et périls. Le traînage venait de s’établir; il dit à son cocher; « Iwan, exerce-toi dans ma cour à verser lestement ton traîneau , sans danger pour celui que tu conduiras. •> Cet homme trouva probablement l’ordre du comte un peu singulier ; mais , sans se permettre aucune observation, il répondit slouchi , je comprends.
Après avoir attelé , il fit sortir des cuisines un petit mougik qu’il plaça dans le traîneau comme un mannequin ; et , avec toute l’adresse des cochers russes , il s’exerça à le renverser doucement. L’enfant et toute la gent domestique riaient aux éclats de ce manège. Le lendemain, Iwan vint annoncer respectueusement qu’il pourrait verser son excellence dans la neige comme sur un lit de plume.
A midi , le comte , enveloppé de sa fourrure, se fit mener en face de l’église de Malte , quartier très-populeux. Au signal convenu, le cocher