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renverse son maître ; voilà le comte gisant et jouant parfaitement la douleur. On s’attroupe autour de lui, mais à distance respectueuse, et pas un bras ne vient s’offrir pour l’aider à se relever. 11 avait résolu d’accorder deux minutes à cette épreuve ; lorsqu’il les crut écoulées , il se releva, rejoignit son traîneau, et salua les curieux d un grand blndasti , je vous remercie. Foute 1 assemblée se prit a rire. Le comte rentra chez lui fort satisfait de son expérience , et dit à son secrétaire : « Ecrivez que ce peuple observe une scrupuleuse neutralité avec les gens auxquels il arrive un accident en pleine rue. »
J ignore si 1 auteur des Soirées de Pétersbourg parvint à trouver la solution du problème propose par son collègue. Quelques mois après mon arrivée, on me raconta cette anecdote. Je ne fus point tenté de renouveler l'épreuve du ministre sarde , la tenant pour très-bien faite : mais, impatient de m’éclairer sur cette disparate du caractère russe , je questionnai beaucoup sans obtenir de résultat. Je fus témoin de plusieurs accidens sans découvrir aucune variation dans le sang-froid des spectateurs. Enfin, M. de Saint-Florent, libraire de la cour, et l’un des
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Français les plus distingués de la colonie , dont il fait partie depuis trente ans , me donna une explication d’autant plus satisfaisante qu’elle réhabilitait les mougihs dans mon opinion.
« Ce que vous désirez savoir , me dit-il, je l’ai appris à mes dépens ; je ne veux pas que la science vous coule aussi cher. Un soir je revenais du Vassiliostrof * ; la nuit était obscure. Au bas du pont , je foulai le corps d’un homme étendu sur la voie publique ; je lui tâtai le pouls; il était vivant , mais dans un état d’ivresse complète : la première voiture pouvait l’écraser en passant. Je le secoue , je l’interroge et parviens, non sans peine, à le redresser sur ses jambes. Tout à coup l'ivrogne me saisit fortement au collet en criant : Kraoul ! kraoulf ( au secours ). Une patrouille se présente ; elle nous trouve luttant. On nous sépare, on nous arrête , et je suis conduit au poste voisin. Là , j’expose les faits à l’officier commandant , et je le prie de constater l’ivresse du mougik : rien n’était si aisé. L’officier répond que l’affaire doit être soumise au major du quartier ; j’insiste , on n’en tient compte ; on nous mène au siège , ce qui
* L’un des faubourgs de la capitale.
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veut dire au violon. Etendu sur des planches , mon paysan continue de cuver son eau-de-vie, tandis que, moins heureux , je passai une nuit détestable. Le lendemain , nous comparûmes chez le major ; je me fis connaître , et il me renvoya en me disant que j’aurais trop à faire si je passais mon tems à relever tous les sujets ivres de sa majesté.
» Je pourrais vous citer, ajouta M. de Saint- Florent, mille traits de cette force ; je me borne à un seul dont je fus témoin un matin. Une marchande à la toilette traversait le canal de la Moïka. Le carton qu’elle portait l’empêchant de voir son chemin , elle tomba dans l’un des trous pratiqué pour puiser l’eau sous la glace. Heureusement elle se retint aux bords de l'ouverture. Elle appelait au secours : on ne lui voyait que la tête et les mains. Des gens venant puiser de l’eau la regardaient sans la secourir. Enfin . le boutchuik , placé sur l’autre rive , vint à pas comptés , armé de sa hallebarde ; mais avant de lui tendre la main, il lui fit subir un interrogatoire. Cette femme aurait pu lui dire:
Eh! mon ami, tire-moi du danger, Tu feras après la harangue. »
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Mon aimable compatriote terminait à peine son récit , que je fus soudainement éclairé. « Àh ! je comprends enfin, et grâce à vous je puis résoudre la question. Ici , la police se réserve le droit de porter secours dans tous les accidens ; c’est un privilège exclusif. — Précisément ; comme elle est très-active, elle croit pouvoir suffire à tout : c’est un grand travers ; l’expérience prouve chaque jour que ses yeux et ses bras ne peuvent assister à tous les malheurs. Bien des gens sont victimes de cette présomption ; mais si quelques âmes généreuses s’avisent d aller sur ses brisés , on mène en prison le secouru et le secourant. C’est nourrir l’égoïsme et glacer tous les courages , surtout celui des gens du peuple , qui ont moins que nous la facilite de se defendre, de se faire connaître, et d’obtenir le pardon d’un trait d’humanité. On doit espérer que la police , si parfaite sous les autres rapports, finira par renoncer à ce monopole des bonnes actions.
» J admire avec quelle sage modération vous suspendez votre jugement, lorsque vos observations sont si justes, ajouta M. de Saint-Florent; c’est ce que tout voyageur devrait faire.
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Si vous parcourez l’intérieur de la Russie , vous verrez avec quel empressement le paysan répond au moindre appel fait à son assistance ; nul pouvoir répressif n’est là pour neutraliser le caractère national, qui se livre à toute sa bonté naturelle. »
Sans transition , je reviens au comte de Maistre. 11 était ici dans le tems que Mme de Staël y fit un voyage : tous deux se rencontrèrent plusieurs fois dans les mêmes salons. Un soir, ils discutaient sur la religion; le comte, profondément pénétré de ses vérités, les soutint avec éloquence , et dans des termes qui contrarièrent les idees philosophiques de la baronne. Elle écouta jusqu’à la fin avec une patience qui édifia tout le monde ; mais bientôt, en véritable Corinne , elle improvisa une profession de foi avec tout le coloris que son imagination brillante savait prêter à ses discours quand elle était fortement émue. L’interlocuteur ne répondait rien, elle le croyait battu , lorsqu’un léger ronflement vint l’avertir que M. de Maistre dormait d'un profond sommeil. Vivement piquée de la fausse position où ce sommeil la plaçait , elle sortit fort mécontente. Le lendemain , on voulut la
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calmer en lui disant que l’usage invariable du ministre était de dormir en société lorsqu’il ne parlait point. Elle répondit que , quand cela serait vrai pour le passé , elle méritait d’échapper à la loi commune. Depuis ce moment les deux puissances ne s’adressèrent plus la parole. Cette scène m’a été racontée par plusieurs témoins qui riaient encore de l’indignation de Mmc de Staël , et du sommeil plein d’innocence de M. de Maistre.
Le prince Jean dit, le lendemain, à Mme de Staël : « M. de Maistre vous a donné de l’humeur, mais ne croirait-on pas qu'il a voulu venger notre pauvre comte Fodou ? — Ah ! prince ! répliqua-t- elle , vous réveillez un de mes désespoirs ; c’est me rappeler combien nous avons tous besoin d’indulgence. »
Pour l’intelligence de ce dialogue , il faut savoir que Mme de Staël , étant à Berlin, le comte Fodou Golowkin lut devant elle et quelques autres personnes un petit roman qu’il composa à la suite d’un défi ; on avait parié qu’il était impossible de donner de l’intérêt h un ouvrage en lettres qui n’offrirait qu’un correspondant; le comte ramassa le gant, et la Princesse Ainalfi