‹ L'hermite en Russie, ou observations sur les moeurs et les usages russes au commencement du XIXe siècleChapitre 14 sur 37 · DE STAËL · texte numérisé non relu

DE STAËL

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vit le jour ; cet ouvrage est agréable , mais il n a qu une corde et qu’un son. La lecture devint monotone, et endormit Mme de Staël : l'auteur s’en aperçut , ce qui nuisit beaucoup au charme de la soirée.

Ici la baronne rencontra quelques résistances de société qui l’avertirent qu’elle n’était ni en France ni en Italie. Les Russes, tout en aimant le génie et les grandes renommées , connaissent fort peu l’enthousiasme, tandis que les Italiens s’y abandonnent si aisément , qu’ils laissent passer sans mot dire les saillies et les écarts d’imagination lors même qu’ils sont à leur désavantage. Corinne définit parfaitement cette facilité de mœurs, et l’absence de tout amourpropre personnel ou national. Les vives attaques que se permet le misanthrope Ostvald sont toujours prises en bonne part ou relevées sans aigreur par le prince Caslelforle. Les Russes surent apprécier l’esprit de leur hôte illustre ; mais ils n’ont point cette aménité et cette souplesse de forme qui fait tout pardonner au talent : un jour , la baronne entra dans un salon en disant , d’un air pénétré : « Je viens de voir une chose bien touchante , c’est un homme ef-

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frayant par la longueur de sa harbe, qui caressait avec beaucoup de tendresse un petit enfant. » Tout le monde se regarda d’un air moqueur , et la princesse Barbe Dolgorouky répondit brusquement: « Madame, vous avez donc cru que nous mangions nos enfans? »

Avant de partir , Mme de Staël témoigna assez vivement le désir qu’elle avait de faire connaître son talent de déclamation; tout le monde parut charmé , et l’on prit jour; la séance eut lieu à Yélaguin , maison de campagne que possédait alors le comte Orloff. L’assemblée était nombreuse ; je ne puis encore m’expliquer le choix bizarre que fit Mme de Staël ; on ne dirait jamais quelle tragédie française fut imposée à

l’auditoire la Calisle de Colardeau, pièce

abandonnée et mauvaise. Malheureusement la déclamation n’était pas mieux que la pièce, cette lecture devint assommante ; l’impression glaciale qu’elje répandit reflua vers la lectrice ; après les premières scènes, elle posa son livre en prétextant un malaise.

La nature se plaît souvent à refuser les petits succès aux fronts chargés de lauriers. Voltaire, connaissant parfaitement l’art tragique,

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jouait assez mal la tragédie, quoiqu’il nous vante beaucoup son talent.

Hélas! il y a des soirées fâcheuses même pour les illustres; c’est moins la faute de la société que celle des êtres supérieurs, toujours trop possédés du désir de faire effet , quel que soit le prestige qui les entoure ; le monde , généralement impitoyable pour les plaisirs offerts , ne se montre indulgent que pour ceux qu’il sollicite. Les grands écrivains devraient donc attacher peu de prix aux applaudissemens de salon: il faut que l’amour-propre se repose comme toute chose; il existe pour eux une gloire moins éphémère et plus enivrante. Les auteurs du grand siècle se livraient sobrement à la société , et lorsqu’ils s’y montraient, c’était dans une attitude modeste; on pouvait croire qu’ils demandaient excuse de leur célébrité.

INTÉRIEUR DES FAMILLES. i ^.3

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