‹ L'hermite en Russie, ou observations sur les moeurs et les usages russes au commencement du XIXe siècleChapitre 2 sur 37 · E. DU PRÉ DE SAINT-MAURE · texte numérisé non relu

E. DU PRÉ DE SAINT-MAURE

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Cet ouvrage est moins un voyage en Russie, que le compte fidèle de mes impressions durant un séjour de cinq ans dans la capitale de cet empire. En le soumettant au public , je ne me suis nullement attaché à l’ordre des dates ; toutefois , je dois dire qu’il fut écrit depuis le mois d’août 1819 , jusqu’au mois de juillet 1824, époque de mon retour en France sur la con ette la Salamandre.

Je me suis particulièrement appliqué à ne point faire un livre avec des livres. On a publié une multitude de descriptions minutieuses des palais et des monumens publics russes ; à quoi bon les reproduire ? J^es grands édifices sont toujours les mé-

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mes; mais les coutumes , les institutions d’un peuple se modifient sans cesse , surtout chez celui dont*la civilisation est ascendante. J’ai donc moins voyagé parmi les colonnes , les pilastres , les obélisques et les quais en granit , qu à travers les mœurs , les caractères et les usages ; c’était l’unique moyen de se donner au moins le mérite d’un peu de nouveauté , et de dut ce que beaucoup de voyageurs n’ont pas dit. D’ailleurs, en général, les écrivains qui abandonnèrent le terrain scientifique et descriptif, pour exploiter le domaine moral , se montrèrent trop souvent dénigrans et injurieux pour les Russes : ils les traitèrent sans indulgence , comme si on pouvait tout exiger d’un peuple qui n'est entré dans la grande famille européenne que depuis cent vingt-cinq ans.

D’autres, faisant imprimer leurs livres sur les lieux mêmes , composèrent des apothéoses ridicules : ainsi , il est permis de dire que la tâche d’impartialité et de jus.

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tice ne fui point remplie : c’est celle que je me suis imposée.

Par exemple , on serait tenté de croire que M. Edouard-Daniel Clark s’est enrhumé le jour même où il toucha terre en Russie, et que, forcé de garder la chambre , il puisa avec humeur toutes ses remarques dans des relations surannées, telles que le Vt oyage en Moscovie du baron de Mayerhurg, publié en 1688, ou celui d’ Olearius. M. Clark termine son portrait par ce coup de pinceau : « Enfin les Russes ont tous les vices qui caractérisaient leurs ancêtres au dix-septième siècle. »

Puffendort , dans son Introduction à i Histoire moderne , s’exprime ainsi * :

« On se tromperait beaucoup si, pour connaître les Russes d’aujourd’hui , on s arrêtait aux portraits qui ont été faits de cette nation au commencement de ce siè-

* Tom. IV, page a8i , aditiou de Paris;

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cle. » Certes, cet écrivain , aussi judicieux qu’impartial, ne soupçonnait pas qu’en l 8o4 M. Clark accuserait les Russes d’être encore ce qu’ils étaient il y a deux cents ans. Probablement ils sont restés Russes, comme nous sommes restés Gaulois : chaque nation conserve toujours quelque chose de son origine.

Je pourrais citer bien d autres voyageurs qui ne furent ni plus justes , ni plus polis que M. Clark ; mais ce serait une fastidieuse nomenclature. J ai parcouru leurs ouvrages, avec d’autant plus d’impatience , que le soir, à chaque pas , je trouvais un démenti de ce que j avais lu le matin. Le lecteur devient un juge pour l’écrivain , dès qu il est transplante sur son théâtre , et au milieu de ses personnages ; alors il ne saurait être sa dupe , ni conserver la bénévole crédulité des lecteurs de

Londres et de Paris.

L’art de plier une connaissance générale des hommes à celle des hommes

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nouveaux qu’on vient observer , est plus difficile que ne le pensent les voyageurs ; il ne faut pas classer légèrement et sur de simples soupçons. Une sage lenteur, une salutaire défiance de ses propres jugemens, cette droiture de cœur qui porte à ne pas saisir exclusivement le côté faible d’une nation , enfin , un peu de charité chrétienne et de modération , telles sont les qualités désirables dans un écrivain : exiger une perfection idéale d’un pays, c’est oublier qu’on laissa le sien sous le poids des imperfectious.

Trop de gens aussi s’obstinent à ne considérer les objets qu’avec la Irompeuse lunette de leurs caprices , de leurs' goûts et même de leurs passions; il faudrait, pour ainsi dire, lors du départ, laisser chez soi son caractère. Si le voyageur est misanthrope , il appliquera son mépris général des hommes au peuple nouveau qu’il observe , et qui devient aussitôt 1 objet de sa haine et de son dénigrement.

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