N° XVII
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Je plains l’homme accablé du poids de son loisir. Voltaire, Discours IV.
Bene ferre magrtam
Disce fortunam.
Horace, Odes.
Apprenez a soutenir la grandeur de voire fortune.
Il n est pas aisé de bien connaître et de bien définir les hautes classes de ce pays. Voilà tout au plus vingt ans qu’on les observe avec une attention suivie ; c’est peu de chose pour obtenir une juste appréciation , puisque rien n’est moins explicable que le cœur de l’homme.
Le fond du caractère me semble un composé d extremes et de contrastes qui étonne et déroute 1 esprit d’observation. Les Russes sont
très- religieux , sans avoir la sévérité de la mo-
ig/j. LES GRANDS SEIGNEURS.
raie; ils ont de la bonté sans être sensibles , de ]a générosité sans obligeance , et de la politesse tout en négligeant une foule de convenances sociales et sociables. Très -susceptibles d’engoûment , ils connaissent peu le charme des solides amitiés; vous pouvez être nécessaire à leur besoin de distraction, vous ne le serez guère aux besoins de leur cœur.
Je ne sais quel terme il faudrait créer pour peindre leur esprit de légèreté ; cette exprebsibn n’est point à la hauteur du modèle : depuis l’enfance, j’étais accoutumé à entendre citer ma nation comme la plus légère de ce globe , cette idée me donnait de l'humeur. En venant ici , je me suis guéri d’un préjugé: nous devons baisser pavillon : les Russes l’emportent sur les Français, c'est une chose incontestable.
Amoureux de tout ce qui est nouveau , ils sont encore plus dominés que nous par les exigences de la inode. Leur imprévoyance est sans bornes; ils ne songent à demain que pour lu. renvoyer ce qu’il faudrait faire aujourd hm, et ce lendemain n’arrive point. Ils traitent gravement un intérêt futile , et superficiellement une chose grave : la jouissance présente est une af-
LES GRANDS SEIGNEURS. ï g5 iaire si importante à leurs yeux , qu’ils vendraient une année pour un jour.
Leur amour du changement est un éternel principe de ruine ; on aliène ses diamans pour des robes de gaze, et l’homme, changeant de marote comme d’habit, vend son cabinet d’antiques pour une galerie de tableaux , ses tableaux pour une bibliothèque , et ses livres pour faire de nouveaux embeilissemens à sa campagne. C est une succession , une cascade de fantaisies et de besoins sous le poids desquels les plus immenses fortunes s’engloutissent *. Un jour, j entendais le comte Grégoire se plaindre sérieusement de n’avoir pas de quoi vivre; mon voisin me dit : « Comment le trouvez-vous ? il
n’a que cent cinquante mille roubles de rente.
Oui , reprit un de ses amis , mais il doit six millions ! »
I.a passion qui règne en ce moment est celle des campagnes : rien n’égale le bon goût et la recherche des casws disséminés sur les sept branches de la Néva , ou sur la route de Péte-
* On peut dire que , chez les Russes , les colifichet* fragiles ont tué la magnificence durable.
rhoff ; il en est qui se louent, pour quatre mois, huit , dix et jusqu'à douze ou quinze mille roubles ; peut-être bientôt aurai -je à signaler une autre marote. Les Piusses ne peuvent plus comme autrefois suffire à plusieurs fantaisies -, ainsi , une fièvre remplace 1 aulre ; il faudrait succomber si la maladie se compliquait. INos vins subirent le même sort : en i i o , ceux de Bourgogne faisaient fureur ; les voyageurs de la Côte-d’Or encombraient de leurs bouteilles cachetées tous les celliers russes. Maintenant le Clos-Vougeot est disgracié , et les faveurs de la mode sont pour les crus de Bordeaux.
Cette rage de nouveauté s’étend aux meubles. Après le dégoût du mobilier, vient le dégoût de la maison; elle est belle, vaste commode, bien située, mais elle a le tort de rester en place : il faut en louer ou en acheter une autre. Elle ne la vaudra point, qu'importe ? on aura changé de rue , de salon , de voisins : cette pensée rafraîchit l’imagination. Nous avons encore à Paris des hôtels qui se transmettent de générations en générations; je ne crois pas que la jeune ville de Tétersbourg puisse uiontrei une belle maison occupée par les descendans de
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celui qui la fit élever ; il n’y a que la cour qui soit fidèle à son palais d’hiver.
Souvent des idées superstitieuses encouragent ce goût de déménagement; beaucoup de gens ne veulent point rester dans le lieu où mourut leur père ou leur femme ; on croit que cela porte malheur aux vivans. Ainsi, bien rarement on habite le toit qui vous vit naître , et très-certainement on ne se propose point de mourir sous celui qu on occupe. On peut donc dire que la vie de la plupart des seigneurs russes est un voyage continuel, meme lorsqu’ils ne voyagent point.
Le prince Dmitri m'invitait à dîner dernièrement pour le 1 5 du mois ; « Mon prince , lui disje , vous aurez la bonté de me faire savoir où nous dînerons. » Il me comprit, et se mit à rire; dans un an, il avait changé de logement trois fois *.
* Généralement, les Russes vendent aussi facilement leurs maisons que nous nous défaisons d’un landau ou d’un bel attelage. Si , à Vienne et à Berlin, les premières familles mettaient en vente leurs hôtels , on les croirait ruinées ; ici c’est une chose toute simple , une foule de grands etablissemcns de la couronne sont d’anciennes maisons vendues par les propriétaires.
Î9& les grands seigneurs.
M. D***, vieillard excellent , mais beaucoup plus superstitieux que ses compatriotes, a fait murer la porte d’une magnifique salle où mourut son père il y a quarante ans ; sa constance pour sa demeure tient à cette précaution puérile. Lorsqu’il réunit beaucoup de monde , il exige que les hommes soient en habit de couleur et en bas blancs; la vue du costume actuel chez lui le mettrait en syncope. Si en sortant il rencontre
Les Enfans- Trouvés , la maison Razoumowsky.
Les Lombards , la maison Bobriusky.
L’Institut des orphelins militaires , la maison Tschernischeff.
Le Cabinet impérial, la maison d’Anischkoff.
Le Corps des pages, la maison Vorontzoff.
La Direction générale des voies de communication, la maison Yousoupoff, etc. , etc.
Mais si ces ventes de maisons ne prouvent que l’in^constance du propriétaire, la manie des locations prouve aussi la décroissance des fortunes et l’altération des vieilles moeurs Autrefois, un grand seigneur , partant pour l’étranger, aurait repoussé comme un outrage I idée de louer son hôtel pour le tems de I absence , ce trafic lui eût semblé une indignité.' Aujourd hui , on n’y regarde plus de si près ; ces marchés sont à la mode . et lorsqu’on va courir l’Europe , on trouve charmant de payer les chevaux de poste avec le produit des locations.
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un enterrement, ou seulement une personne en deuil, il rentre aussitôt, bien persuadé que sa course tournerait mai. Lorsqu’il donne une fête, on s’arrange pour qu’il y ait un cabaret renversé et du lait répandu; quand le vieux amphytrion voit sur le parquet cette liqueur blanche et les débris de porcelaine, il est aux anges , il se pâme de rire , et s’écrie : « Le bonheur s’annonce , ouvrez la porte , il n’est pas loin. »
Ce que je 11e puis m’expliquer chez les Russes, c’est la paresse et la nonchalance , unies à la plus incroyable activité dans la recherche des plaisirs ou des distractions. Cette même femme , qu’on trouve immobile sur son canapé , n’ayant pas même le faible courage de la lecture, vous la rencontrez, une heure après, au magasin anglais, au gostinodvor. Plus tard , elle visite deux ou trois parens ; de là elle court s’habiller pour aller dîner au palais. Le soir , vous la voyez au théâtre, et à minuit, vous la retrouvez au bal, où elle danse ou joue jusqu’à quatre heures du matin. S’il vous arrive de lui dire : « En vérité , vous menez une vie délicieuse, j’ai eu l’honneur de vous rencontrer partout aujourd’hui; » savez-vous ce qu’elle répond? « Eh bien! j’a-
voue que je m’ennuie mortellement. » Et cette dame dit vrai : c’est le résultat infaillible d’une vie agissante, mais inoccupée. Donnons-lui brusquement une direction nouvelle; qu’elle emploie la moitié de cette activité sans but à un travail utile, à l’accomplissement des devoirs de mère et de maîtresse de maison ; que deux heures d’une lecture substantielle et l’exercice d’un de ces talens si chèrement acquis vienne presser la marche du tems, et voilà tout à coup une autre femme. Contente d’elle, des autres et de la vie , vous la verrez jouir franchement des distractions de la soirée. Demander que l’existence soit une fête perpétuelle, un enchaînement de jouissances, c’est tuer le plaisir, c’est n'avoir aucune science du bonheur véritable.
Rien de moins paresseux que les dames russes quand il s’agit de voyager : une Française frémirait d’aller de Paris à Pétersbourg sans se coucher une seule nuit , et les dames du Nord, fort communément, ne s’arrêtent qu’au port; la fatigue leur plaît. La princesse Sophie va de Paris à Odessa , comme nos dames du château se rendent à Compiègne; et le jour ou 1 on sait ici qu’elle a dû quitter la l1 rance, elle sous
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apprend elle même qu’elle arrive de la Crimée.
Mais ces mêmes femmes, sobres et infatigables comme des courriers de cabinet , lorsqu’elles courent la poste, rentrent bien vite dans leur mollesse et leur magnificence, dans leurs recherches et leur soif de plaisirs. Rien n’est assez beau ni assez bon pour satisfaire leur délicà-1 tesse; elles s’entourent d’une douzaine de femmes attentives au moindre signe, au plus léger coup de sonnette. Elles redeviennent exigeantes , inquiètes sur leur santé , et se croyant trèsmalheureuses , si tout ne marche pas aussi vite que leurs désirs.
Ces contrastes sont encore plus sensibles dans les hommes qui passent subitement du sybarisme aux privations du bivouac et des camps. Le magique pinceau de Mme de Staël caractérise parfaitement , dans ses Armées d’exil , cette étonnante faculté de transitions. On doit regretter que cette femme célèbre n’ait pas prolongé sa visite dans le Nord, ou n’ait pas attendu une époque moins orageuse pour la Russie. La haine dont l’honorait le Briarèe impérial , atteignant tout ce qu’il poursuivait, la fit voyager sur les
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ailes de la peur. Elle observa ce pays en courant, et tel est le privilège du génie, que ses aperçus sont encore plus habiles et plus vrais que l’examen réfléchi de tous les voyageurs qui la précédèrent.
Ces observations générales, que je donne ici, fixeront peut-être les idées du lecteur sur le caractère des seigneurs russes ; il est inutile, je pense , de faire ressortir à ses yeux les ombres du tableau ; les deux capitales offrent une multitude de familles où règne l’amour de l’ordre , et où la grandeur de l’existence s’allie à la constance des goûts et aux avantages d’une saine raison. Mais le coup -d’œil de l'observateur se dirige d’abord'sur les masses , pour se reposer ensuite avec plus de charme dans les nombreuses exceptions.
l’hermitage.
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