N° XVIII
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L’HERMITA GE.
Dux femina facti.
Virgile, 'Enéide ,
C’est au génie d’une femrae que l’on doit cette merveille.
La retraite pèse à qui ne sait rien faire.
Mais l’esprit qui s’occupe y goûte un vrai bonheur.
Voltaire, Epître d Horace.
Il est onze heures , un magnifique soleil réjouit les climats du Nord ; Pétersbourg est inondé de lumière; c’est avec un ciel sans nuages qu’il faut voiries prodiges des arts. Je vais à l’Hermitage ; le nom de cette demeure réveille les plus aimables souvenirs; il est un hommage rendu par la puissance aux douceurs de la vie privée.
L’impératrice Catherine éprouva le besoin de se créer un refuge où elle pût s’alléger du poids de l’étiquette; elle dicta le plan à l’artiste qui
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travailla sous l’influence d ’un génie plus gracieux que le sien. Cet auguste et riant asile, dédié à l’amitié, aux arts et aux lettres , communique, par une grande arcade, à l’immense palais d’Iiiver, construit sous le règne d’Elisabeth. Trois minutes suffisaient à Catherine pour passer du siège impérial au salon privilégié, où son esprit et ses grâces tenaient leurs assises.
En entrant dans ce sanctuaire, une seule pensée m’occupe; je parcours rapidement les longues galeries; Raphaël, Rubens, Le Corrége , Morillo, ne sauraient m’arrêter; je ne vois rien; je n’admire rien; je suis l’homme en visite, traversant la foule sans jeter un regard sur les plus jolies femmes, et qui va droit à la maîtresse de la maison.
La voilà! un demi-jour éclaire sa noble figure ; un sourire anime ses traits; le peintre nous rend , avec tout le prisme de l’illusion , ce front auguste où sont empreints le génie , la puissance et l’amabilité ; on voit que l’amour et la gloire ont passé par là ; c’est Catherine , c’est cette femme qui , du haut du trône , sut inspirer à ses courtisans , à ses peuples , à ses soldats , un attachement passionné. Ce livre est entr ouvert
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à la page que parcouraient ses yeux à demi -fermés par la mort. La dernière plume dont elle se servit , l’écri toire , le papier, sa table, son fauteuil , les sièges des élus , tout est là, tout semble attendre sa présence ; et je cherche involon- ' tairement autour de moi le chambellan qui doit me présenter.
La gaîté de cette salle contraste avec le pinceau sévère du Rembrant , dont les tableaux décorent les murs; le plafond offre des peintures plus gracieuses ; une galerie circulaire règne dans le haut de la pièce; c’est de là que descendaient sur les convives les sons d’une ravissante musique. Quels sont ces bustes ? Chaque figure est empreinte de ce courage, de cette énergie à l’épreuve de vingt batailles. J’approche et lis les noms des maréchaux Romantzoff , Souwaroff, Chèrèmètejf , et de l’amiral Tchischakoff. Ils semblent dire encore à leur souveraine :
“ Rien n’est plus aisé que de vaincre lorsqu’on se bat pour vous. »
Comment peindrai - je le prodigieux effet qu’exerce sur moi la magie des souvenirs? Pour la première fois je deviens visionnaire ; mon imagination méridionale s’égare dans le passé ;
l’h ermitage.
le tems présent s’efface; je ne tiens aucun compte de quelques ombres errantes qui portent çà et là leur froide curiosité ; je suis seul , le jour disparaît, et le salon s’éclaire de la douce lumière des bougies. Les affaires de l’empire sont terininéés , les ordres signés , les courriers expédiés , et les Turcs seront battus; c’est la coutume sous le règne de Catherine.
Mais voici l’heure où elle abdique ; déjà on introduit les familiers sans les annoncer ; tous sont remarquables par l’esprit, le naturel et l’enjouement; c’est la langue de l’Hermitage ; tout le monde ne l’entendrait point. Les statuts de ce lieu sont impitoyables dans leurs exclusions. Aussi, un ennuyeux , un sot , quel que soit son rang, et même son utilité, na point ses entrées; le recevoir est une corvée du trône; l’impératrice le voit au palais ; mais dans les soirées de l’Hermitage , la femme aimable n'a rien à lui dire.
Un murmure flatteur 1 annonce; elle paraît suivie de la princesse d’Aschkoff et de la comtesse Schouvaloff : on se place , Catherine prend le premier siège venu ; les formalités cérémonieuses sont supprimées; sa majesté est restée
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dans le palais. Déjà les bons mots , les anecdotes circulent ; on lit une petite comédie , qui tombe comme elle tomba , il y a deux mois , à Paris. Le Mercure de France lui succède ; une charade est proposée : allons , Messieurs , cherchez , ou plutôt ne chercher pas , le mot est parti comme un trait de la bouche de Catherine. » Encore une victoire , madame , s’écria un membre du gai aréopage! — Celle-là ne retentira pas jusqu’à Constantinople, répond Catherine ; on n’y aime point les logogryphes. » On ouvre une dépêche : ne vous effrayez pas, c’est une lettre du baron Grimm , le fidèle écho des chroniques parisiennes. Les nouvelles plaisantes, les contes familiers venant de tous les coins d.e l’univers sont seuls admis dans ce petit comité. L’empereur de la Chine lui-même est mis sur le tapis; la cour de l’Hermitage connaît parfaitement les habitudes et les ridicules de celle de Pékin. Après s’être amusé des chinoiseries, on rit de Mustapha, de ses janissaires, de son harem et de la sultane Validé. Pétersbourg et Moscou ne sont point oubliés. « Allons, messieurs de l’étranger , dit la maîtresse de maison aux ambassadeurs, quelques bonnes malices;
l’ HER MITAGE.
ne nous épargnez point, I’Hermitage n’est pas Russe , il appartient à tous les pays. »
Trois lettres sont placées entre ces flambeaux; on a reconnu l’écriture de Voltaire: que dit-il? C’est une épître poétique; chacunprête une vive attention. Les vers sont beaux , les pensées ingénieuses ; mais en voici une qui ne passera pas :
C’est du Nord aujourd’hui que nous vient la lumière.
L’impératrice donne le signal d’un rire moqueur: « Voilà, dit-elle, du gros encens de paroisse, il ne m’entêtera pas : qu’en pensez-vous, prince de Ligne? Princesse d Aschkoff, remerciez Monsieur de Ferney ; dites-lui pourtant qu’en notre qualité de souveraine nous aimons assez la louange, mais sans hyperbole. La pensée est fausse; le Nord fit un appel aux lumières de l’Europe , il les accueillit avec reconnaissance; mais le pauvre reçoit et ne donne point : peut-être serons-nous généreux à notre tour. Rien de si mobile que le foyer des connaissances humaines : ces voyageuses illustres, mais volages, se plaisent à laisser dans l’obscurité le pays qu'elles inondèrent de lumières. Les Gaules, jadis bar-
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haies , rendent maintenant à la Grèce ses mépris et sa pitié; tel est le sort des nations. On dirait qu’il entre dans les vues de Dieu que tous les points du globe soient tour-à-tour empreints d’un éclat passager, comme pour donner à chaque peuple le sentiment de sa force , comme pour le doter de grands souvenirs. Qui nous dit que le centre de l’univers, glorieux et brillant aujourd’hui , ne sera pas replongé dans les ténèbres par le torrent des âges ? Alors peut-être il viendra mendier la science et les beaux-arts aux deux extrémités de la terre. Alors , ajouta Catherine en riant , le vers de Voltaire se bonifiera, et nous aurons beau jeu; mais, en attendant, soyons modestes si nous pouvons.
» Ouvrons cette lettre ; ah ! elle est de Diderot : sa prose est peu louangeuse, voyons
Grand Dieu! quel verbiage! quel pathos? assez, assez. Louis XIV disait : « J’ai failli attendre. » Moi , je dirai : « J’ai failli in’enuuyer, et l’ennui est sévèrement prohibé par nos règlemens. >*
Alors chacun se rappela le tems où le philosophe de Langres était membre du comité; on se souvint surtout avec plaisir du jour où l’on en fut délivré. Diderot faisait tache dans ce lieu ;