‹ L'hermite en Russie, ou observations sur les moeurs et les usages russes au commencement du XIXe siècleChapitre 23 sur 37 · IO · texte numérisé non relu

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sa conversation était aussi lourde que prétentieuse ; il improvisait , mais il ne causait point. Gâté par les salons de Paris , où il érigeait sa chaise en fauteuil académique, il n’eut pas le tact (le laisser en France ces longs discours , où le bon sens et la raison étaient étouffés sous le poids d’une philosophie délirante. Il fallait , pour être digue du coin du feu impérial, se montrer aimable et simple ; le nouvel hermite ne fut ni l’un ni l’autre. Confondant l’aisance et le naturel avec la familiarité , il avait pris la singulière habitude , en terminant chaque période , d’appuyer fortement son pouce sur le genou de l’impératrice, qui tolérait avec bonté ce singulier mouvement oratoire , comme Alexandre-le- Grand supporta quelques impertinences de Diogène.

« Voici, dit Catherine, une dépêche qui n’est pas pour moi; Messieurs, écoutez 1 adresse, elle est d’un style peu ordinaire : à madame l’impératrice Catherine , en son Louvre , à Saint-Pétersbourg ; et plus bas : pour remettre à Mme Toupet. » Rire universel! « Messieurs, c'est assez s'amuser de la personne qui m'honore de sa confiance ; sans doute ses précédentes lettres

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n’arrivèrent [joint à leur adresse ; demain , celleci sera remise à Mme Toupet. Mais il fallut obtenir de M. le directeur des postes plus d’exactitude dans le service , j’ai fort heureusement auprès de lui quelqu’un qui pourra me servir. »

„ — Madame , dit la princesse d’Àschkoff, vous m’avez recommandé de vous rappeler l’ode à Fétide. — Oui , j’ai lu cette pièce de vers , et je veux protéger notre jeune muse. Derjadn m’appelle Fétide! hélas, c’est un nom que je ne mérite pas toujours : le bonheur et moi ne saurions être constamment d’accord ; mais ces deux choses se concilient très-bien autour de ce foyer ; ma réponse à l’auteur sera laconique, écrivons : « Fétide à Derjavin. » Bon ! donnons à cette lettre très -simple de style une brillante enveloppe. » Catherine dépose alors sur la table une boite enrichie de diamans , l’ouvre , et y jette son billet. « La remettrai- je au ministre, dit la princesse? — Non, ma chère amie , je me charge de l’envoyer moi-même ; une grâce perd sa fleur en passant par la filière des chancelleries. Je ne veux point de ces intermédiaires entre moi et les cnfans d’Apollon ; nos muses sont jeunes et peu sauvages ; elles redoutent

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la poussière des bureaux, et l’air malsain des antichambres. Il faut que cette faveur arrive par le chemin des beaux arts, et que l’encouragement suive une ligne directe ; .il en devient plus flatteur *. »

Le prince de Ligne , profitant de ce moment, dit à 1 impératrice : « Madame, puisqu’il est question de faveurs, oserais-je vous parler de ce brave officier , qui , depuis un an , désire entrer au service de la Russie ? il mérite toutes vos bontés ; je vous en conjure , recommandez sa demande à l’impératrice, vous en faites tout ce que vous voulez. — Il est vrai , prince , que je suis assez en crédit cette semaine, comptez donc sur mon désir de vous obliger; cependant, je vous conseille de courtiser un peu le ministre de la guerre, cela ne gâtera pas l’affaire.

» A présent, mesdames, nous allons traiter une grande question : souvent MM. les gouverneurs de province me demandent un nom pour une ville nouvelle ; aujourd'hui encore , il vient de m’en être désigné une dont la première plan-

* Il ne faut pas s’étonner que, à l’Hermitage, l’impératrice se montrât un peu anti-ministérielle.

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che * est posée ; c’est sur les bords de la mer Noire ; je suis à bout de mon latin ; aidez-moi : comment la nommerons-nous? » Chacun propose un nom : « C’est à merveille , dit Catherine , nous voilà dans l’embarras du choix ; mais il me vient une idée , la nouvelle ville est construite sur un terrain célèbre par l’exil d’Ovide ; c’est le pays où ce malheureux poète s’ennuya beaucoup , et où l’on s’est ennuyé après lui. Consolons son ombre souffrante par un hommage digne de cet ingénieux auteur, donnons de l’éclat à ce séjour en lui faisant porter le nom de celui qui gémit autrefois sur ses bords ; appelons cette ville Ovidopol: qu’en dites -vous? mettrai-je aux voix la proposition? — Non, non! s’écrièrent tous les hermites ! Ovidopol passe à l’unanimité. »

Mais la lune éclaire la flèche d’or de la forteresse et les magnificences de la Néva ; Catherine se lève ; suivie de son joyeux cortège , elle se dirige vers le grand balcon. On aperçoit un navire ; il s’avance majestueusement sur le

* Allusion aux constructions de maisons en bois très-usitées en Russie.

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fleuve ; il touche au bout de sa glorieuse destination ; l’ancre est jetée devant l’Hermitage. Le capitaine salue de son pavillon l’impératrice, qui lui donne rendez-vous à minuit. « Messieurs, dit-elle , ce bâtiment qui nous salue ne renferme ni les richesses de l’Inde ni les brillantes frivolités dont Paris inonde l’Europe; pas une bouffante, pas un chapeau de gaze ne déshonore cette sublime cargaison. Grâce à la toutepuissante magie des roubles , j’ai commandé à plusieurs chefs-d’œuvre des écoles italienne et flamande de venir dans ce lieu; les voilà qui se rendent à mon appel. Nos galeries offrent encore des vides, ils seront remplis par des tableaux de premier ordre ; je me fais une fête de vous montrer tout cela: mais il est tard , bonne nuit , mesdames; Messieurs , je suis charmé de ce que nous avons fait pour ce pauvre Ovide , certainement il nous en saura gré ; bonsoir , bonsoir ! »

A ces mots, Catherine disparut , et je retombai dans le champ des réalités. Mais son image, son aimable causerie , ses paroles gracieuses se représentaient encore à mon esprit ; c’est vainement que je voulus me livrer à l'exa-

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men des tableaux. Toujours préoccupé de la supérieure des hermites, je plaçais sa tête charmante sur le corps d’un héros, d’une bergère , d’un sage. Enfin , ne pouvant réussir à maîtriser mes idées, je quittai brusquement ces immenses galeries. En descendant l’escalier, je me disais :

« Voilà un riche musée, une magnifique collection de chefs-d’œuvre; mais , hélas! il n’y a plus d’Hermitage! » Le lendemain je revins dans ce lieu , non pour rêver, mais pour regarder.

Je sais gré à Gaspar Bcccara de nous donner l’idée d’une beauté espagnole ; je suis moins sé- ' duit par la régularité des traits que par la suave expression de son regard. Ce portrait n’est point un jeu de l’imagination ; la fantaisie n’y est pour rien : cette femme a existé; elle a connu l’amour dans toutes ses douleurs et dans toutes ses délices. Plus on la regarde et plus on pardonne la préférence tranchante que lord Byron accorde aux Espagnoles sur toutes les femmes de la terrer

Plus loin , je suis attiré par les chefs-d’œuvre de Ribalta , Velasquez, Morillo ; je contemple, avec vénération la naissance de notre Seigneur, par ce dernier, et le même sujet par Callot.

Voilà un portrait auquel je rends hommage, malgré mon dévouement au genre classique : c’est celui de Lopez Fega Carpi; il est peint par Tristan.

Treize armoires vitrées et placées dans une même pièce font diversion à la peinture; elles sont remplies de bijoux et de choses rares appartenant à toutes les époques : bouquets de dianians, souvenirs, bracelets, vases, miroirs, coffres de métal, pièces d’argenterie en filagramme du travail le plus délicat, tous ces objets, remarquables de richesse ou de singularité, sont sans doute placés là pour attester ce que peuvent l’industrie et la patience humaine. Près de ces armoires , on distingue une foule de Petitot réunis dans un seul cadre.

Deux salles sont consacrées à Rubens et à Vundïk , Quel est ce tableau qui attire tous les regards? c’est celui de notre Seigneur chez les pharisiens.

Certainement ce lion et sa femelle posèrent avec une sorte de complaisance quand Rubens peignit les jeux de ce terrible ménage. La lionne est sur un bloc ; sa tête est un peu renversée; elle regarde avec coquetterie le roi des forêts

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placé à ses pieds : tous deux sont d’une effrayante vérité.

Comme cette tête de Silène respire la satisfaction, la quiétude et le repos du plaisir! qu’il y a de mollesse et d’abandon dans ces formes grotesques et dans cette pose! Toutefois, le peintre a conservé je ne sais quoi de divin au caractère de la figure ; Silène semble vous dire: « Je chante, je bois, j’aime , et, grâce à mon brevet de dieu, cela durera toujours. »

Le pinceâu de Tènières décore à lui seul tout un salon. L'artiste voulut se reposer des fêtes naïves de son pays pour peindre les magnificences de l’Océan : ce caprice lui a réussi.

Mais je respire la fraîcheur des forêts, j’entends le murmure des cascades; je dois cette

illusion aux paysages de Rysdale dont je suis entouré.

Voilà une famille de Darius par Mignard; je ne pense qu’à celle de Lebrun.

J’arrive au château de la Malmaison; des bords de la Seine sa galerie fut entraînée vers ceux de la Néva. Je retrouve un chien que j’aimais beaucoup • c’est celui de Paul Pofter ; il

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est près de la porte : c’est le triomphe de 1 art;

si l’on frappe , ce chien va japper.

Tout près sont les quatre Tartres du Jour de Claude Lorrain , et deux paysages de Fonder Hyden.

Ce tableau me charme par le contraste de l’adolescence et de la vieillesse. Le petit garçon regarde , avec une timidité reconnaissante , sa grand’mère , qui lui donne un poisson. Les deux caractères de tête sont étonnans de vérité.

Je fais une longue station devant les troupeaux de Paul Potter, on ne se trouve jamais seul près de ce chef-d'œuvre. L’artiste saisit si habilement la nature sur le fait , que Ton donna à ce paysage une dénomination un peu triviale ;

c’est la vache qui

Je salue en passant la Maîtresse du Titien

Tènières , sortant encore une (ois de son genre . nous représente la Cérémonie des magistrats d’Anvers prêtant serment sur la place publique.

Qui ne demeure immobile devant la Descente de croix de Rembruni? Quelle composition! quel groupe ! quelle admirable lumière jetée sur le sacrifice consommé par le Dieu sauveur. Le cœur chrétien s’émeut à l’aspect de cette scène

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toute divine, et ce n’est que lentement qu’on s’en éloigne.

Là mes regards aperçoivent les Loges de Raphaël ; une galerie toute entière est consacrée à cette heureuse et fidèle imitation. Les fresques du plafond , la copie exacte des arabesques , les dimensions de la galerie, fout vous retrace le célèbre monument des arts dont s’honore la ville éternelle.

Maintenant je rentre en pays de connaissance , je suis entouré des chefs-d’œuvre de mes compatriotes. La Lapidation de saint Etienne, le Jugement dernier par Jean Cousin , les Marines de remet, plusieurs tableaux du Poussin , de Le Sueur, de Bourdon , de Greuze , reçoivent tour à four mes hommages; je reconnais aussi , avec plaisir, plusieurs ouvrages d’artistes contemporains , de Marne , Boquet , Swébuk , Tannay et Mmf Chodei; ces tableaux sont dans une galerie construite par Quaringhi , célèbre artiste italien.

Dans un salon voisin , au moment où je regardais en riant des Chiens savans qui s’amusent a pendre un de leurs camarades, je ne saispoV quel délit, un homme d’une tournure et d’un costume bizarres, s’arrêta devant l’Hébé de

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