‹ L'hermite en Russie, ou observations sur les moeurs et les usages russes au commencement du XIXe siècleChapitre 25 sur 37 · N° XIX · texte numérisé non relu

N° XIX

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L’importunité du parler ôte toute la gloire do bien faire.

Plutarque , trad. d’Amyot.

Voici des rabâcheurs Insupportable engeance.

Dklillx, Conversation,

Mes lettres de Paris m’arrivent à l’instant ; l’une d’elles porte la suscription suivante : Un herrnile en France , à l’Hermite en Russie. Je l’ouvre de préférence, et je lis :

« Mon cher ami , je rentre chez moi avec humeur parce que je viens d’être la victime d’un sot. Ce soir, chez madame de Volnac , il m’a fallu subir l’insupportable verbiage de Morval , qui se croit un politique subtil ; ce qu’il y a de désespérant, c’est que beaucoup de gens le croient avec lui. Un beau jour Morval se mit

en fête d’obtenir une petite célébrité de coterie, et Morval l’obtint. Jadis, n’était pas homme d’esprit qui voulait , et passer pour homme aimable devenait encore plus difficile; la société, exigente en raison de ses droits , n’accordait ce brevet qu’après de mûres délibérations; le candidat était tenu de faire ses preuves ; on refusait sans pitié les prétentions illusoires. Je me rappelle qu’en 1788, me trouvant dans une ville de garnison où était l’un de nos plus beaux régimens, je demandais à trois femmes très-spirituelles s’il y avait beaucoup d’hommes aimables parmi les officiers. « Quatre, répondirentelles sans hésiter, et à peu près autant d’aspirans dans les jeunes sous-lieutenans. »

» Vous voyez que ces dames s’exprimaient comme s’il se fût agi d’un rang ou d’une distinction. J’étais extrêmement jeune alors ; je me récriai sur la rigueur de cette cour souveraine ; à seize ans, tout le monde nous semble aimable, par une raison assez simple , c’est qu’on l’est fort peu soi-même. Mais bientôt ce privilège moral fut entraîné dans le grand naufrage, et le monde ne l’a pas rétabli. En revanche, les bavards pullulent. Sauf très-peu d’exceptions, les

français ont maintenant une grande facilite de bien dire; c’est tout simple, il y eut débordement de paroles ; on finit par faire assez bien ce qu’on fait toujours. Voilà quarante ans qu’on parle plus en France que l’on n’avait parlé depuis l’origine de la monarchie. Nous sommes devenus un peuple d’orateurs, de discoureurs, d’analyseurs , d’ergoteurs ; on a péroré dans les assemblées nationales, électorales, départementales , municipales , préfectorales ; dans les clubs, dans les loges maçoniques, dans les quarante mille comités de surveillance ; dans les sociétés de bienfaisance, les compagnies d’assurance, enfin dans les camps et dans presque toutes les capitales de l’Europe ; ainsi nous avons parlé sur tout et partout. Aux premières années de nos malheurs, cette causerie permanente eut quelquefois de fâcheux résultats ; on ne plaisantait point alors avec les contradicteurs : l’échafaud et la déportation interrompirent brusquement d’intrépides athlètes. Mais Bonaparte vint , et la conversation cessa d'être générale ; le héros s’écria d’une voix rauque : « Silence ! Messieurs; » et la France se tut. Il devint de mauvais ton de parler au sénat, au corps-légis-

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latif , aux conseils électoraux , dans les salons et dans les places publiques; les poissardes mêmes étaient plus silencieuses, quoique privées de leur café au lait par le système continental (qu’elles appelaient faminental en 1812, époque où l’on fut menacé d’une disette) ; le conseild’état restait seul doué de la parole , parce qu’il causait au château , sous l’oreille du maître.

»> Chose remarquable , telle est la souplesse nationale, que nul n’osa se plaindre du silence imposé par une volonté forte , pas même ceux qui se plaignent aigrement aujourd’hui qu’on ne parle pas assez. Bonaparte tomba , et grâce à l’élégante facilité de nos transitions , tout le inonde s'est remis à jaser, hélas! comine jamais on ne bavarda plus impunément -, vit-on jamais loquacité pareille? Nous causons tous à la fois, ce qui est le vrai moyen de 11e plus s’entendre ; les idées deviennent aussi confuses que les mots; cet immense et unanime commérage est l’écueil où viennent échouer la raison , la loyauté , la sagesse et la modération , enfin , toutes les vertus qui n’ont pas la voix assez forte pour se faire entendre dans les grandes réunions d’hommes.

» Si je me renferme dans l’enceinte des sa-

Ions , vous conviendrez que cette déplorable intempérance de langue nuit à l’agrément, et ruine à jamais l’esprit de conversation. Faites un jour l’épreuve d ecouter aux portes, vous croirez que dans chaque maison on joue aux propos interrompus; le silence et l’attention étant tenus comme un aveu de médiocrité, personne ne veut le faire, et tel homme se décide à être un sot, dans la seule crainte de passer pour un homme médiocre.

» S’il survenait un autre Rivarol , je le défierais d’improviser pendant une heure; un homme lourd et ennuyeux se chargerait bientôt d’interrompre sa phrase par quelques lieux communs; chacun veut être acteur ; l’envie ridicule qu’excitent toutes les supériorités sociales s’étend à l'esprit et aux grâces du langage; le plus fade discoureur veut sa part ; c’est un bonheur s'il n’en prend qu’une.

» Voyez les assemblées délibérantes depuis i 789; très-peu de membres se sont résignés au silence; chacun a voulu retourner dans son chef-lieu , au moins avec la célébrité de fame.ndeme.ht , ou l’imperceptible gloire d'un rapport sur les pétitions.

bavardage général. 227

» Avez-vous remarqué qu'on ne dit plus bavard comme une femme ? Ce dicton impertinent a vieilli; les hommes qui conservent un fond de justice l’ont supprimé; depuis trente-six ans, nous parlons dix fois plus que les femmes.

» Observez ce coin du feu où sont réunies quatres personnes; le cercle est bien étroit; le tour de chacun doit revenir à chaque minute, et cependant l’entretien va cesser d’être général ; je vois déjà M. *** trépigner sur sa chaise ; enfin il s’empare des oreilles voisines; l’autre causeur poursuit son dire; le colloque se divise en duos pour finir en quatuor. Non , mon cher ami, un moderne saint Bruno n’obliendrait plus le silence de ses néophytes , il serait «bligé à beaucoup de concessions.

» Cette soif de fournir son contingent, sans que personne le réclame , date des beaux jours de notre philosophie; je ne sais quel est l’académicien qui , dans une réunion des quarante , dit : « Messieurs, si nous ne parlions que quatre à la fois...» Enfin, Mirabeau disait avec ironie que le silence de l'abbé Syeyes était une calamité publique ; disons maintenant que le silence de beaucoup de gens serait un grand bonheur particulier. »

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