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Et le people, mécontent des patriciens , se retira sur le Mont sacré.
Histoire romaine.
On doit tout quelquefois au dernier dei humains Voltaire, Tancredt.
« Qui va là? dis-je une nuit que je fus réveillé par des pas qui annonçaieut une marche craintive etpleinede précaution; qui va là? » répétai-je encore. Personne ne répondit, et le bruit continua •- il paraissait même s’approc lier , de plus en plus , de ma chambre. Alors, malgré le froid et l'obscurité qui m’environne , je me lève; j’ouvre ma porte avec brusquerie. A la faible lueur d'une lanterne posée à terre, j’aperçois une de ces noires figures que l’on prendrait pour celles de. quelques agens infernaux. Plus de doute, c’est un voleur qui ne
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veut pas être reconnu. Me précipiter sur lui, le saisir au collet, le terrasser, fut l’affaire d’un instant. Le pauvre diable sur qui je remportais une victoire si facile et si peu noble m’adressait, dans son langage barbare, des mots mal articulés, et moi je lui disais , en très-bon français, qu’il était un coquin , un voleur. Nous pouvions parler ainsi deux heures sans nous comprendre. Bientôt une porte s’ouvre dans le corridor voisin; je cours là où je vois briller la lumière. Le désordre où je suis jette l’épouvante , et mon hôtesse, sa tante , sa cousine et ses deux filles, prennent la fuite. Je les poursuis, je leur parle; ma voix seule, qu’elles reconnaissent, arrête leur marche rapide, et un grand éclat de rire succède à leur frayeur. On me conduisit devant un miroir; je fus effrayé moimême de mon visage, on eût dit celui d’un Africain.
Cependant j’annonce qu’un homme est enfermé; le cortège féminin me suit en tremblant. Lorsque nous fûmes parvenus à l’antichambre , j’apprends que mon voleur est un honnête ramoneur , qui se plaint d’avoir été assommé par un des locataires. L’hôtesse, Anglaise des plus ai-
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grès, me reproche, en termes peu mesurés, ce qu’elle appelle mon emportement : « Madame, lui dis-je , je paie cher la connaissance des usages de ce pays; chez nous, les ramoneurs font leur service en plein jour. Que n’aviez-vous la charité de me prévenir? Il y a de la mauvaise grâce et de l’ingratitude à vous plaindre, lorsque je me dévouais pour la sûreté de votre maison. Au surplus, Madame, l'offense ne vous a pas atteinte, mais bien ce brave jeune homme, que je dois indemniser; ce qui fût fait^aussitôt . Alors tout se pacifia , tout s’éclaircit , hors la figure barbouillée des deux combattans. Le pauvre Finlandais, touché de ma généreuse réparation, me pria même de l’excuser d’avoir été battu et renversé. Quelques instans après, tout le monde était retiré.
Au déjeuner, l’on rit beaucoup de mon aventure; j’en ris moi-mème , et me livrai de bonne grâce aux petites épi grammes dont elle fut l'occasion. Mais je recueillis des dorumens curieux sur les ramoneurs, qui, en Russie plus eu ailleurs forment une véritable corporation.
En France, l’utilité des ramoneurs se borne à une visite annuelle; nous n’entendons qu’une
fois par an le cliam mélancolique du petit Savoyard ; ici , le ramoneur est l’homme de tous les huit jours. Si cet industrial manquait une seule fois à son indispensable devoir, il y aurait péril à la demeure. Ses travaux sont nocturnes, et cela doit être ; car si, pendant le jour, on ouvrait les conduits des poêles , on enlèverait -aux
appartemens la chaleur qui leur est nécessaire : ainsi , tous les foyers sont construits de manière à se fermer hermétiquement. Les poêles se ferment ln malin, dès qu’ils sont chauffés, et les cheminées le soir , lorsqu’on éteint le feu. Ce n’est que dans nos contrées méridionales, où nous gelons passablement l’hiver , qu’on est assez peu frileux pour joindre à l’air froid des chambres les zéphirs glacés qui descendent de nos grandes cheminées. On conçoit que dans un pays où la suppression de nos poêles seulement pendant quarante-huit heures, serait un nrrêt de mort pour une bonne partie de la population , les ramoneurs sont des personnages très-importans. Ici , le feu , c’est la vie, et je m’étonne que le christianisme , en pénétrant dans ces contrées, n’ait pas surpris les Russes adorant cet élément plutôt qu’un tas de petites divinités fort insignifiantes.
Les ramoneurs se hissent sur le toit, et font descendre dans les tuyaux de cheminée une grosse pierre à laquelle est attaché un balai ; ce bruit produit l’effet du roulement du tonnerre , et pendant sept à huit mois , chaque semaine, il faut s’attendre à être réveillé en sursaut par ces Jupiter terrestres , lorsqu'ils lancent leurs foudres innocentes tout près de votre oreiller. Bientôt on s’accoutume à ces bruyantes visites, comme, à Paris, le provincial s’habitue au fracas des voitures qui ébranlent sa chambre et sa couche.
Ces ouvriers nocturnes , qui entrent souvent dans la pièce où vous dormez pour nettoyer la partie basse des conduits , ont toute la probité désirable dans des fonctions aussi délicates; il est inoui qu’aucun ait abusé de la conbauce obligée qu’on leur accorde , pour dérober même un objet de la moindre valeur. Les chefs de cette nombreuse compagnie sont extrêmement sévères ; s’ils démêlaient un homme équivoque dans leur noir bataillon , il serait chassé des rangs sans miséricorde ; ce qui est une preuve évidente du danger des corporations et des nombreux inconvéniens de l’esprit de corps, n est-ce pas ?
En Russie les ramoneurs sont Finlandais , comme les nôtres sont Savoyards. Sous 1 empereur Paul , la Finlande était Suédoise. Un grand maître de police voulut , je crois, porter atteinte aux privilèges des ramoneurs, et les maltraiter; je ne saurais préciser la cause de cette mésintelligence ; mais, enfin, ils se crurent outragés , persécutés , et crièrent à l’oppression. La corporation se nettoya et quitta l’habit de travail pour présenter ses réclamations , qui furent rejetées. Les choses s’envenimèrent ; bref , le fier régiment déserta en masse , et se retira dans son pays , comme autrefois le peuple romain sur le Mont-Sacré. Voilà Pétersbourg sans ramoneurs ; la position était critique ; la police improvisa des nettoyeurs de cheminées, lesquels improvisèrent des incendies ; dans l’espace de quinze jours ces sinistres événemens se multiplièrent de manière à menacer toute la ville. Alors on sentit l’urgence du retour des Finlandais. Piqués au vif, ceux-ci firent d’abord sourde oreille ; le péril s’augmentant , on ouvrit des négociations; on fit plus, on nomma des espèces de ministres plénipotentiaires , quand il s’agissait de sauver la jeune ville de Pierre-le-Grand, tout
orgueil devait s’humaniser. Ce fut un spectacle assez extraordinaire, que de voirie formidable empire russe obligé de traiter , par ambassade , avec des ramoneurs. Un commis de la chancellerie des affaires étrangères m’avait offert de me nommer le lieu où s’a?semblèrent les ministres des deux puissances , et de me donner communication des articles du traité ; mais il paraît que cet employé a craint de se compromettre , car je n’ai pu obtenir cette pièce curieuse. Quelqu’un m’a assuré qu’on proposa à l’empereur Paul de créer l’ordre de la Cheminée , pour récompenser les diplomates qui avaient réuss1 dans leur négociation ; mais ce prince trouva la proposition trop bizarre. Les Finlandais revinrent en triomphe : néanmoins ils reprirent modestement leurs fonctions en conservant tous les privilèges du corps. Depuis ce moment aucun orage n’a troublé l’exercice de leur charge : ce sont les hommes qu’on rencontre le plus son vent dans les rues ; l’hiver, ils sont d’un effet pittoresque sur la neige ; leur grand nombre sert à varier et à reproduire sans cesse les accidens du tableau.
Les llusscs , en général , apprécient les ser-
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vices.de ces braves gens, comme ceux des étrangers qui viennent s’établir sous leur climat. Mais quelques esprits à préjugés blâment le système exceptionnel adopté en faveur des Finlandais; ils en prennent occasion de se fâcher contre leur pays. « N’est- il pas indigne, me disait un Russe que je fus tenté d’envoyer à Antic y ré? n’est-il pas indigne que la nation ne sache pas ramoner ses cheminées? — Mais, Monsieur, il me semble que les Finlandais sont à peu près Russes , puisqu’ils font partie de l’empire.— Monsieur! c’est une affaire de conquête ; il n’en est pas moins vrai que les Russes, proprement dits, ne sont point ramoneurs! — Eh bien! Monsieur, je ne trouve pas du tout que cela soit une indignité ; à ce compte les Français seraient aussi très-indignes , puisqu’ils livrent le ramonage aux enfans de la Savoie. — Eh bien ! passons sur cela; mais comment justifierez-vous les Fiusses de ne pas savoir faire le pain blanc? Vous conviendrez que cette ignorance est un indice d’anti-civilisation ; vous savez , aussi bien que moi , que les boulangers de cette ville et de Moscou sont Allemands. — C’est vrai , mais cela ue prouve encore rien contre les Russes ;
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depuis une centaine d’années les Allemands soutiennent cette industrie de père en fils, les naturels du pays les laissent faire ; mais, s’il arrivait que dans la nuit tous ces boulangers disparussent, soyez persuadé que le surlendemain on mangerait du pain très-blanc. — TSTon, Monsieur , je n’en suis pas persuadé , et nous verrions se renouveler l’aventure des ramoneurs. » Il allait me la raconter lorsque je lui dis que je la connaissais. « Eb bien! Monsieur, je reprends mon dire : le gouvernement serait forcé d envoyer des recruteurs de boulangers dans toute l’Allemagne, ah! ah! ah!... » Quand mon homme , étonné de l’accouchement d’une saillie, eut payé son esprit d’un long rire approbatif: « Monsieur, lui dis-je , j’ai l’honneur d’être à peu de chose près du même âge que vous ; et , en faisant un appel à mes souvenirs , je puis vous certifier qu’à ma sortie du collège c’étaient les Suisses qui tenaient en France le sceptre de la pâtisserie ; les indigènes n’osaient leur contester l’empire du rouleau ; maintenant nous avons égalé, et peut être surpassé nos modèles.
« Remontons plus avant : sous les dernières années de Louis XV , les Français n’étaient pas
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encore peintres en bâtimens : les Italiens avaient le privilège exclusif de peindre nos volets , nos persiennes, de badigeonner et de colorer nos murs; peu à peu les nations finissent par naturaliser toutes les industries sur leur sol ; mais ce n’est point l’affaire d'un jour. Ayez donc patience, Monsieur, les Russes sont géomètres, sculpteurs, mécaniciens, musiciens, comédiens, médecins , officiers de génie et d’artillerie , poètes , orateurs de la chaire chrétienne, historiens, architectes, permettez-moi de croire qu’ils deviendront boulangers quand ils le voudront*. « Ainsi, quelquefois avec les naturels, et souvent avec les étrangers, je romps des lances pour l’honneur du pays. Ces derniers trouvent tout mal sur une terre où l’homme impartial admire une foule de choses grandes et utiles. Je causais dernièrement avec un frondeur trèsspirituel ; il se plaignait de ce que le traînage ne fût point encore établi, quoique nous fussions au milieu de l’hiver. Comme il faisait l’énumé-
* Ceci mérite explication ; il ne s’agit que de la tab'rication du pain blanc. Le pain bis et le pain noir sont pétris, cuits et vendus par des boulangers russes.
ration de ce qui manque aux Russes, tout à coup, ouvrant son vassislas , et me montrant les toits , il me dit d’un ton plein d’amertume : « Enfin , Monsieur , ils n’ont pas même de la neige! — Ah! pour le coup répartis-je en éclatant de rire , ce mot est le sublime de la mauvaise humeur; d’ailleurs , le trait est charmant, et je vous promets d’en prendre note : c’est la première fois, je pense, qu’on reproche à la Russie son indigence en fait de neige. Je vois que, si vous étiez à Cayenne , vous reprocheriez au climat de manquer de chaleur. »
LE DÉGEL
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