‹ L'hermite en Russie, ou observations sur les moeurs et les usages russes au commencement du XIXe siècleChapitre 27 sur 37 · N° XXI · texte numérisé non relu

N° XXI

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LE DÉGEL

Quelquefois l’un se brise où l’aulre s’est sauvé.

P. Corneille, Cinna , act.il , sc. if

Quanto parentes sanguinis vincto fenes ,

Natura !

Sknèqub, Hippolyte, act.IV,$c.

Presque toujours le dégel s’opère lentement; on voit suinter et s’amollir l’épaisse glace qui couvre la Neva; dès que le péril s’annonce, la police interdit le passage sur la rivière; mais, maigre toute sa surveillance , chaque année il arrive nombre d’accidens : il en est de même en France, où quelquefois l’hiver moissonne aussi desimprudens. On n’a*pas oublié ce pauvre chien qui n’abandonnait point la place ou il vit son maître s’abîmer sous les eaux de la Seine ( en i 799 ) : il refusait le boire et le manger. Pendant

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trois jours, tout le monde allait admirer l’héroïque douleur de ce bon animal ; le quatrième on ne le revit point : une débâcle soudaine l’engloutit comme son malheureux maître.

Rien n’est plus terrible ici qu’un dégel brusque et inattendu; la durée des glaces est si lon- . gue qu’on fait sur les rivières des espèces d’établissemens, pour lesquels l’habitude inspire une grande confiance. Cependant la révolution peut s’opérer en quelques heures : elle est produite par un vent d’ouest soutenu et, violent ; si malheureusemsnt il souffle pendant la nuit* chacun en s’éveillant reprend les allures de la veille sans se méfier d’une glace perfide, qui offre encore une solidité apparente; c’est alors qu’oRt lieu beaucoup d’événemens sinistres.

Quand le traînage est établi , le golfe , dérobé à la navigation , devient un grand chemin sans ornière , où les voitures et les marchandises se croisent pour faire le service de Pétersbourg à Cronstadt , dans un trajet d’environ trente werstes. Sur le point qui partage les distances on trouve une auberge construite en planches où peuvent s’abriter une quarantaine de chevaux, et un bon nombre de voyageurs. Au

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mois de mars dernier ,1e vent d’ouest souffla violemment pendant plusieurs heures; sans doute l’hôte et les voyageurs se disposaient au départ, lorsque la baraque s’ébranla et disparut sous les glaçons. Hommes , chevaux, bâtiment, tout périt; la catastrophe fut plus prompte que l’éclair. Cette soudaineté du dégel amena d’autres scènes affligeantes.

I ne paysanne d’un village situé sur la côte finlandaise lavait du linge près d’une ouverture pratiquée dans la glacent cinq ou six pieds du rivage; tout à coup le glaçon qui la porte s éloigne de la terre; l’immense surface du golfe s’est divisée en des milliers de fractions; tous ces débris épars se meuvent, se pressent, s’entrechoquent au sein des eaux délivrées. L’infortunée villageoise est emportée parle courant sur son frêle appui. Déjà la fumée du poêle, autour duquel jouent ses enfans , disparaît à ses regards; elle ne distingue plus le clocher du village. Placée entre le ciel et la mer, q„i s jr nte et frémit sous les masses qui l’encombrent , elle recommande son ame à Dieu , et fait le sacrifice de sa vie. Mais une lutte s’engage entre un enorme glaçon et celui qui la sépare de la

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mort; l’imminence du péril ranime son courage. Adroite et douée d’un grand sang froid , elle s’élance du débris fracassé sur le vainqueur, qui la reçoit à son bord , où elle va courir de nouveaux dangers. Cependant lassurée d’une prolongation d’existence sur cette ile mouvante , elle désirerait voir encore une dernière fois la terre dont chaque flot l’éloigne davantage. A genoux pour que la mort la surprenne dans une attitude religieuse, elle élève son ame à Dieu ou pense à sa petite 'famille.

« Mais déjà , se dit-elle , mes enfans se sont aperçus de ma longue absence, 1 inquiétude 1 es a portés sur les bords du golfe ! ils crient : où est-elle? qu’est devenue notre mère?» Hélas! l’infortunée croit entendre leurs gémissemens ;

1 elle pleure, et sa vive sollicitude lui fait mime regretter le linge qui devait les couvrir , et quelle vit se perdre sous la glace. Ses angoisses redoublent aux approches de la nuit ; la mort misera plus affreuse au sein des ténèbres ; elle voudrait expirer avec les derniers rayons du jour. Oui , bientôt cessera l’heure ou cette cloche , qu elle n’entendra plus , sonnera la prière ; son man doit rentrer maintenant : que dira-t-il à i aspect

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de ses petits enfans, pressant ses genoux , et s’écriant: « Papinka! elle n’est point revenue , va chercher notre mère. »

Au milieu de ces pensées déchirantes , le froid et la faim viennent augmenter sa détresse ; elle tombe dans une lente agonie , et ferme les yeux. Mais un coup de fusil se fait entendre , le bruit est proche ; la paysanne , étonnée , se lève , elle est auprès du rivage ! Aussitôt elle crie , elle étend les bras , elle agite dans l’air sa fourrure blanche. O Providence! on l’a entendue , on l’aperçoit, envoie à son secours ; une chaloupe, montée par six hommes , se fraie hardiment un passage , et pénètre jusqu’au glaçon quil a sauvée miraculeusement. On lui jette une planche à laquelle est attachée une grosse corde; c lie la saisit , et , a l’aide de ce frêle sentier , arrive au milieu de ses libérateurs. On regagne , non sans grands risques , la côte esthonicnne ; car le glaçon avait fait un trajet de quarante werstes en passant d’une rive à l’autre. Un gentilhomme , dont l’habitation était tout près de la mer, avait vu de sa terrasse les signaux de la pauvre femme. Elle est amenée près de lui , et en arrivant elle tombe évanouie à ses pieds ; on

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lui prodigue des soins ; elle rouvre les yeux et demande ses enfans. Elle se croyait en Finlande; n’étant jamais sortie de son village , elle ne soupçonnait pas que le monde fût aussi grand.

Le golfe charia encore pendant huit jours; mais lorsque les brises printannières eurent entièrement balayé les glaces ; le seigneur esthonien , jugeant qu’une bonne action ne va jamais sans l’autre , ordonna aux rameurs de conduire la paysanne au sein de sa famille. Elle partit , comblée de présens , pénétrée de reconnaissance et ivre de joie: le voyage fut aussi rapide qu’heureux.

Des rives de la Finlande on apercevait un navire qui se dirigeait sur Pétersbourg. La présence du premier vaisseau après le dégel cause toujours un grand ravissement aux Eusses. Ils le saluent comme le précurseur des beaux jours; tous les paysans riverains se plaisent à signaler cette première voile. Ceux du village de la bonne IYIarpha étaient ainsi groupés sur la rive. Son mari et ses enfans , occupés d’une seule pensee, ne partageaient point la joie publique ; ils semblaient redemander aux profondes eaux la victime enlevée à leur tendresse. Mais les gondo-

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liers redoublent d’ardeur, la chaloupe va toucher terre. Un cri perçant s’échappe du sein de la foule , c’est celui de l’aîné des enfans ; il a reconnu sa mère , il veut s’élancer , son frère et sa petite sœur le suivent ; mais déjà Marpha est dans les bras de son mari, déjà elle presse sur son cœur ses chers enfans en les inondant de larmes. Tout le monde les entoure , tout le monde questionne à la fois la tendre mère que le bonheur rend muette ; pour toute réponse f elle montre le ciel et les généreux instrumens dont sa miséricorde se servit. Aussitôt on se presse autour d’eux , on les interroge , iis parlent ; on les bénit, on les caresse; chacun se dispute l’honneur de les conduire sous le toît hospitalier. Mais un tableau religieux succède à cette scène touchante; par un mouvement unanime et spontané , tous, sans rien se dire, prennent le chemin de l’église , tous veulent remercier Dieu du prodige qu’il daigna opérer. Arrivés devant les autels, le silence succède à leurs transports , et le pope entonne le chant des actions de grâces. Au sortir du temple, on reconduit en triomphe la bonne Marpha jusqu’au seuil

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de cette heureuse cabane où elle avait cru ne

jamais rentrer.

Lorsque les bateliers reprirent le chemin de l’Esthonie, ils trouvèrent leur chaloupe garnie de gâteaux , de fruits secs , etc. : chaque paysan avait.voulu faire son cadeau : les voyageurs se trouvaient approvisionnés comme pour une longue traversée.

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