‹ L'hermite en Russie, ou observations sur les moeurs et les usages russes au commencement du XIXe siècleChapitre 28 sur 37 · N° XXII · texte numérisé non relu

N° XXII

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...... Pie tas pro dioite grata esf

Munere .

Ovide, Fastes , liv. II.

ta pi^té tient lieu des plus riches offrandes.

Probablement on ne verra plus la fameuse cérémonie des épousailles du doge de Venise avec la mer , le veuvage de V Adriatique peut se prolonger jusqu’à la fin des siècles. Pour le bonheur des peuples, la Providence restaure les monarchies; mais elle opère rarement ce prodige en faveur des gouvernemens oligarchiques ; une fois tombés, ils ne se relèvent plus. La cérémonie vénitienne avait lieu dans le plus beau mois de l’année ; l’église russe bénit les grandes eaux dans la saison la plus sévère. Ce choix me paraît d’autant plus inexplicable , qu’à cette

époque la rivière est invisible , et qu'il faut casser la glace jusqu’à une profondeur de trois à quatre pieds pour retrouver l’eau ; mais cet usage remonte au dixième siècle; il faut respecter les coutumes antiques et religieuses : cette bénédiction est une des cérémonies les plus remarquables de la chrétienté.

Quinze jours avant le 6 janvier russe , on construit sur la Néva, en face de l’Hermitage . un grand pavillon déformé circulaire, en treillage losange et bois peint ; ce pavillon a huit ouvertures. Quatre grands tableaux décorent les quatre faces du dôme couronné d’une croix ; le tableau qui regarde le palais représente le Baptême de Jésus-Christ dans les eaux du Jourdain. Une jetée sur pilotis , d'environ vingt cinq pieds de long, conduit à ce pieux édifice , au milieu duquel on fait une large ouverture dans la glace.

Le jour des Rois , une grande partie du clergé de la capitale se rend à la chapelle du palais ; l’empereur, l’impératrice et toute la cour assistent à l’office célébré par l'archevêque métropolitain : £c service dure depuis dix heures et demie jusqu’à midi ; une foule prodigieuse

garnit les quais et le fleuve, mais à une certaine distance du pavillon.

A midi , le cortège défile par un des portiques du palais; les bannières et les saintes images, les chantres de la chapelle précèdent le clergé ; viennent ensuite les pages, les drapeaux de tous les régimens de la garde portés par des sousofficiers. L’empereur termine la marche : il s’avance, suivi des grands ducs, et escorté des maîtres de la cour, des aides-de-camp généraux, des grands officiers de la couronne, des chambellans, maîtres de cérémonie, etc.

Dès que sa majesté s’est placée à l’entrée d’une des portes du pavillon, le métropolitain entonne les prières auxquelles répondent les voix harmonieuses du cœur. A la suite du Te Deum , le pontile bénit les eaux qui sont à ses pieds, avec une croix d’argent qu’il plonge dans le fleuve, en appelant les bienfaits du ciel sur la navigation ; on remplit de cette eau un grand vase que le pontife présente à sa majesté. Ensuite, il procède à la bénédiction des drapeaux. Une fusée lancée donne le signal aux canons de la forteresse située sur la rive droite, et au même instant tous les remparts sont en feu. Les

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prières durent vingt-cinq minutes : c’est bien long quand il fait vingt-cinq degrés de froid. Cette cérémonie est encore plus majestueuse, lorsque l'armée , qu’on appelle modestement la garde, y assiste. Cinquante mille hommes rangés en bataille, sur une immense esplanade de glace , inclinant leurs fronts et leurs armes au moment de la bénédiction , chacun des régimens défilant devant le pavillon pour recevoir les drapeaux sanctifiés , cent mille spectateurs de cette scène , les superbes édifices bordant les deux rives , le bruit du canon , une multitude de bannières et d’étendards, deux à trois cents prêtres richement vêtus , la céleste musique des chantres de la cour, la foule d’officiers supérieurs et de dignitaires occupant la jetée, tout cet ensemble n’offre-t-il pas un incomparable tableau dont on ne peut jouir qu’ici?

Moins humain pour lui-même que pour ses soldats , Alexandre n’avait point appelé la garde à cette cérémonie. Obligé de rester sans fourrures , la tête découverte et les mains nues, condamné par son rang à la sévérité du décorum , il n’avait point, comme ses officiers, la ressource de quelques mouvemens du corps et de

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l’agitation des pieds qui les aidaient à conjurer le froid. J’avoue que je ne pouvais me défendre d’une sorte de terreur à l’aspect de ce souverain bravant , avec une attitude calme , un climat encore plus puissant que lui : on sait qu’il est presque chauve. Moi je me sentais tout saisi pour avoir découvert quelques minutes ma tête languedocienne pendant le passage de la procession. Après la cérémonie, j’appris que l’empereur avait eu seulement trois doigts gelés, ce qui est une faible atteinte lorsqu’en rentrant onuse des précautions d’usage. J’en fus quitte a moins bon marché , je gagnai un gros rhume , qui s’annonça par une toux solennelle. Mais, hélas! plusieurs personnes ont été bien autrement victimes : un jeune officier des gardes , le fils du général en chef, comte de Wittgenslein , faisant partie du cortège , fut frappé par le froid , et le lendemain il a succombé, emportant les regrets de sa famille, de ses amis, et l’estime de son souverain.

Lorsque le cortège se retire , le pavillon est envahi par la foule. Les mères s’empressent de venir plonger leurs enfans dans la Néva; d’autres remportent des vases remplis d’eau bénite.

La saison a beau être rigoureuse, elle ne refroidit point la piété du peuple.

Sous Catherine, la bénédiction des eaux présentait une pompe en quelque sorte plus imposante; l’impératrice ne s’exemptait jamais d’y assister. O11 dit même qu’alors le cortège faisait un long détour pour donner à la procession plus de solennité. Maintenant l’impératrice et les grandes duchesses y assistent sur des balcons vitrés du palais; le corps diplomatique et les femmes des ministres se placent dans une des salles de l’Hermitage donnant sur les quais.

A pareil jour, le patriarche grec résidant à Constantinople fait la même cérémonie. On dit qu’il jette la croix dans la mer, et que cette croix est saisie parun plongeur avant qu’elle ne gagne le fond de l'eau.

La même cérémonie se répète trois mois après à Saint-Pétersbourg; mais alors le priutems a remplacé la saison des frimats; la Neva xoule ses eaux en toute liberté, et la multitude des gondoles qui bordent le rivage olfrc un coupd’oeil aussi varié qu’enchanteur. Comme au 6 janvier, le peuple se réunit dans un temple où le rit grec déploie tout ce qu’il y a d’imposant

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dans ses solennités. L’étranger qui, à ce moment, se mêle à la foule réunie dans l’église Saint-Pierre et Saint-Paul, éprouve des impressions dont il lui est presque impossible de se rendre compte.

Mille voix font encore entendre, sous les voûtes de la basilique , des chants et des prières ; déjà , sur les remparts , une innombrable multitude attend, avec une religieuse impatience, le moment de la bénédiction. Une heure sonne : les cloches annoncent le départ de la procession ; tout le clergé s’avance. Bientôt le cortège s’arrête au hord du fleuve; là les prières recommencent, et la cérémonie s’opère dans les mêmes formalités qu’au mois de janvier; seulement la cour n’y assiste pas. Une immense population , groupée sur le rivage et aux pieds des glacis , rend grâce au ciel d’avoir ramené le printems et la navigation, source des splendeurs de cette grande cité. La pompe fait ensuite le tour des remparts , en stationnant plusieurs fois devant les saintes images, et redisant de pieux cantiques.

Un peuple se montre à découvert dans ses fêtes nationales et religieuses. En Russie , cette

vérité reçoit son application dans toute son étendue. A peine le cortège religieux était-il de retour au temple , que la nombreuse assistance, qui venait de payer au Tout-Puissant un tribut d’hommages , voulut payer un tribut de bienfaisance aux captifs renfermés dans la forteresse. La pitié semble être le sentiment essentiel de cette fête; stimulée par la religion, elle s’épanche, sans contrainte, au sein des malheureux. C’est parmi les Russes qu’on la retrouve avec sa franchise et sa simplicité naturelle ; ils ont tout prévu, tout préparé pour le jour de la cérémonie printanière. Les souffrances des prisonniers de la forteresse, tel est l’objet de leur sollicitude, et aucun ne se dispense d'apporter son offrande. Ceux-ci ont fait cuire du pain qui renferme des pièces d’or et d’argent; la veuve a déposé son denier au fond d un gâteau ; ceuxlà apportent du linge , des étoffes , de vieux habits, etc. Un côté du rempart domine la cour des prisons ; c’est là que se dirige la charité publique. Pendant plusieurs heures , les kopeks pleuvent avec une telle abondance dans cette cour, que, sans exagération, le pavé disparait sous la multitude des offrandes. 11 est curieux

et encore plus touchant, d’examiner avec quelle ardeur ces bonnes gens se disputent les places ; jamais foule plus avide ne se pressa vers une salle de spectacle ; on brigue la satisfaction de voir tomber sa pièce de cuivre au fond de la cour. J’aperçus un marchand qui déposait dans la poche d’une veste destinée aux prisonniers une assignation de cimjuante roubles : je le vis, quoiqu il se tînt à l’écart pour échapper à tous les yeux. Comme il était joyeux après avoir jeté son présent dans l’immense tronc où s’accumulaient les bienfaits de cette foule charitable!

Souvent, au milieu des scènes les plus attendrissantes, quelques accidens bizarres viennent suspendre les douces sensations qui agitent le coeur. Ainsi je fus distrait de mon émotion par deux grandes perches glissées sous une porte de l’hôtel des Monnaies, qui est en face des prisons. Ces perches attiraient leskopeks au profit des ouvriers de l’hôtel; quoique prisonniers volontaires, ils obtiennent rarement la permission de sortir. Dès que le peuple saisit l’intention des vo~ leurs, la pluiede cuivre se dirigea vers les perches friponnes : un moment on oublia les prisonniers, tant la foule est inconstante et se montre fayo-

râble à ceux qui t'amusent. Ce manège dura une demi-heure , malgré l’opposition des officiers de police; enfin, un ordre, parti de l’iiôtel des Monnaies le fit cesser.

En quittant le rempart , je fus frappé de la vue d’une femme à longue barbe blanche; cet insigne descendait jusque sur sa poitrine. Pierre 1er aurait certainement exigé que la matrone se rasât. « Quel est, dis-je à mon cicerone , ce vieillard en chapeau à plumes, en habit amarante galonné, et escorté de trois enfans vêtus comme les pages de la reine Isabelle? — C’est l'ancien gouverneur du palais Michel ; sa tête est un peu dérangée , mais sa folie est douce et jamais nuisible ; on le laisse faire, c’est une médaille en circulation. Les pages sont ses fils ou neveux. »

Jamais de mémoire d’homme un soleil plus beau n’avait éclairé cette fête , presque toujours troublée parle froid ou la pluie. Après avoir payé son tribut à la religion et à la bienfaisance, le peuple veut finir gaîment la journée, rien de plus juste. Il se rend sur l’esplanade, située au nord de la forteresse; ce vaste emplacement devient le théâtre des joies profanes. Les tables sont dressées; on trouve de nombreuses bouti-

ques de pâtisseries, oranges, noisettes et gâteaux farcis de poisson. Les familles se groupent sur l’herbe autour des comestibles, que l’on arrose d’eau-de-vie , dont la consommation est immense ce jour-là

Sous une tente, sont des barriques pleines du jus divin ; la distribution se fait autour d’une table, par les mains d’une vingtaine de garçons très-alertes ; un inspecteur surveille la vente de cette eau-de-vie ; tout le monde en veut, elle se débite dans les écuelles de terre , qu’on donne pardessus le marché; quand elle est bue, l’amateur prend plaisir à casser son écuelle, et la pelouse se jonche de débris.

Au milieu de ce charmant désordre , j’ai remarqué des femmes qui , par un sentiment d’économie , enveloppaient le vase dans le coin d’une serviette , voulant augmenter le mobilier du petit ménage. Mais peu à peu leurs têtes se montaient , et , saisies à leur tour de cette grosse joie qui aime la destruction , elles brisaient aussi leurs écuelles , au grand contentement des époux, qui semblaient charmés de voir leurs douces compagnes partager leur délire. Ainsi, on peut bien appeler cette réunion la fête des pots cas-

ses. Est-il impossible de tirer parti de cette humeur cassante? On se plaint que Pétersbourg, bâti sur un terrain plat, n'offre aucun accident de site ; mais , au moyen des cruches brisées dans cette capitale , ne pourrait-elle pas devenir aussi , dans quelques mille ans , une seconde ville aux sept collines?

A cinq heures , bien fatigué et couvert de poussière, je regagnai mon logis; mais je rapportai chez moi la douce impression que m avait causée la vue de cent mille personnes , luttant de charité et d’humanité ; cela délasse *

* L’année suivante , je revins à la forteresse pour être encore témoin du spectacle qui m’avait vivement ému. Je me rendis de bonne heure à mon poste , mais la bienfaisance publique n’était plus au sien. Une baie de soldats bordait le rempart qui domine la cour des prisons ; les baïonnettes interceptaient les offrandes de la charité. Ce n’est pas le peuple qui avait changé, mais les circonstances. Comme les prisonniers d’état sont enfermés dans la forteresse, on aura découvert quelques abus dans ces communications de la multitude avec les détenus. Dès cette époque, peut-être suivait-on quelques fils de la conspiration qui a éclaté après la mort d’Alexandre. Toujours est-il que je ne vis plus la rosée de kopeks, et d’autres bienfaits féconder le sol aride autour duquel plusieurs malheureux expient une conduite criminelle.

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J’ai pu juger aussi l’ivrognerie en masse , et je dois dire que , chez ce peuple , les scènes bachiques en plein air sont fort amusantes. L’ivresse des Russes n’est pas celle de tout le monde; je ne connais rien de moins offensif:. je n’ai pas vu un seul furieux dans toutes ces têtes détraquées.

l’ours traqué.

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