L’OURS TRAQUÉ
11 e vu d’ennemis sa demeure entourée.
Saint— Lambert , Us Saisons.
Chaque pays a ses divertissemens ; nos chasseurs français , qui courent le cerf, le sanglier et le chevreuil , sont privés des émotions de la chasse aux ours, à moins qu’ils aillent dans les Pyrénées ou dans les Alpes ; encore achèteraientils chèrement ce bizarre plaisir, puisque ces animaux se plaisent sur les sommets les plus escarpés. Grâce au climat de Pétersbourg et à son terrain plat , les chasseurs russes se trouvent très-promptement aux portes de l’ennemi ; la distance est à peu près celle de Paris aux forêts de Sénart et de Saint-Germain. Les ours viennent complaisamment s’offrir aux coups de
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fusil dans les bois environnans. Pendant un ou deux mois de l’hiver , ces animaux éprouvent une sorte d’engourdissement ; ils font choix , pour cette quarantaine. , d’un fourré bien épais , et à 1 abri de 1 humidité qu’ils redoutent , leurtemsse partage entre le sommeil et la manie de lécher leurs pattes , comme si cette action suppléait à la nourriture dont ils n’éprouvent même pas le besoin. #
L’ours s’appelle , en russe , medvede , mot composé ; med veut dire miel, et vede , c/uisait , ce nom caractérisé le goût de l’animal pour le miel et son adresse à le découvrir.
Cette chasse est très-variée ; les peuplades sauvages de la Sibérie prennent les ours aux piégés , ou bien on enduit de miel une boule couverte de dards en fer , et on la place près des tanières. L animal s en empare ; devenu furieux par les piqûres faites à sa langue , il saisit avec force la boule emmiélée , dont les pointes entrent profondément dans le creux de sa patte ; tandis qu il cherche a se dégager , les Sibériens se précipitent sur lui et le poignardent.
Un voyageur me disait qu’il était très-plaisant de voir un oursin , assis sur sa croupe , mois-
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sonner un champ d avoine verte avec une de ses pattes , et de l’autre porter à sa bouche des tiges dont il suce avidement le lait. Rien n’est plus gracieux que ces jeunes animaux faisant ce frugal repas! L'enfance a de la gentillesse, même dans les espèces qui en sont le plus dépourvues.
Dans la grande Russie , et aux environs des deux capitales , cette chasse présente un aspect plus guerrier et des formes plus loyales. Le chasseur est coiffé d’un bonnet formé d’un triple cuir, et descendant en pèlerine sur les épaules ; sa main est armée d'un gantelet et d un poignard. Il s’avance hardiment vers l’ennemi . qu’il excite par des cris et en lui jetant au nez des plaques de fer blanc ; l’ours se met en fureur et se précipite sur les plaques, qu’il broyé dans ses griffes , puis il se dresse sur ses pattes. Le chasseur choisit ce moment , fond sur lui, et le poignarde ; un seul coup suffit pour 1 étendre à ses pieds , tant l’habitude donne le secret de l’endroit mortel. La victime est portée en triomphe par les chasseurs qui sc couronnent d’une branche de chêne.
En me promenant à Tsarskoe-Solo , j aperçus un de ces vainqueurs horriblement défiguré ;
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moins leste que l’ours, il avait eu la peau du visage enlevée d’un coup de griffes. Ce chasseur héroïque, surmontant sa douleur, conserva assez de force et de présence d’esprit pour tuer la bête , mais il tomba évanoui à côté d’elle. Cet acte d’un courage extraordinaire sauva la vie à ce pauvre homme, mais sa guérison fut trèslongue.
Qui n’a pas entendu parler de la musique nommé en russe rogovaya. L’auteur d’un trèsbon ouvrage intitulé : Coup- d’œil sur Pèlersbourg , qui parut en 1821, définit ainsi cette ravissante musique : « Les musiciens ont chacun une espèce de trompe ou de cor jouant une seule note , de sorte que l’orchestre se multiplie ou se réduit en raison du nombre des notes différentes qui entrent dans la composition du morceau. Cette musique, bien exécutée, est du plus bel effet ; on conçoit la difficulté d’obtenir un ensemble parfait dans les passages rapides, et de donner de l’ expression à une phrase d’harmonie, dont chaque instrument rend une syllabe : les musiciens de la marine passent pour exceller dans ce genre d’exécution ; plusieurs grands seigneurs ont chez eux leur musique de cors. »
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D’après cette définition , il est aisé de concevoir que, lorsqu’un musicien est voué, par exemple , au sol , il reste sol toute sa \ie ou au moins jusqu’à sa retraite. Ces mêmes hommes qui composent l’orchestre sont aussi employés aux chasses, et certainement il n’y a pas de chasseurs plus mélodieux en Europe ; ils remplissent ces deux emplois avec un égal succès. Un jour les bois de Pergola furent cernés par deux cents hommes; depuis long-tems la tanière de l’ours était signalée. Au moment du départ , on ordonna le plus grand silence: 1 usage delà pipe est sévèrement défendu. Les chasseurs avaient à leurs pieds de grands patins pour assourdir le bruit de la marche. Quand tous les postes furent pris , et le blocus organisé , deux éclaireurs s’enfoncèrent dans la foret pour avertir l’ours qu’on n’attendait plus que lui. Dès qu'il vit sa retraite découverte, il parcourut lentement le bois pour aviser au moyen de conjurer le péril; sans se troubler , l’oreille au guet , se portant tour à tour sur les diverses lisières de la forêt , il observait soigneusement la distance qui séparait les ennemis; le désir de s’échapper ne lui fit pas commettre une seule imprudence. Enfin ,
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après de nombreux calculs, il opéra sa sortie par l’endroit où deux chasseurs lui semblèrent ie plus éloignés l’un de l’autre ( car les distances sont souvent inégales ) ; le moment était décisif; son sort dépendait du courage et de l’adresse des deux notes entre lesquelles il s’élancait. On prétend qu un rè eut peur et ne fit point feu ; chose prudente , car l’ours ne combat que lorsqu il est attaqué : le mi , plus courageux, lâcha son coup de fusil ; mais malheureusement il n’effieura que la cuisse ; l’ours courait sur 1 h// lorsque celui-ci , l’ayant traversé d’une balle , l’étendit à ses pieds. Un cri de victoire vola dans l’enceinte ; le triomphe de Y ut fut proclamé, et le vainqueur s’approcha modestement du premier officier des chasses pour recevoir la gratification d usage, au grand déplaisir du mi, du la et du qui, dans un ton mineur , déploraient que cette fortune leur échappât. Pour moi , j’ai
beaucoup déploré que l’ours, si habile général dans l’art des retraites, n’eût pas échappé à tout l orchestre.
On s’accorde généralement à dire que l’ours se venge , et n’attaque point ; on cite un de ces animaux qui , par erreur , poursuivait un in-
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nocent ; celui-ci lui dit naïvement : « Ami , tu te trompes-, ce n’est pas moi qui ai tiré ; regarde plutôt mon fusil, il est encore chargé , tu es trop juste pour me faire du mal. » J ignore si la bête se rendit à ces représentations ; un chasseur d’anecdotes court quelquefois la chance des autres chasseurs, qui ne tuent rien, ou ne tuent qu’à demi.
En voici cependant une tout entière , mais fort courte : on parlait d’un des premiers officiers de la grande vénerie ; quelqu un demanda s’il prenait souvent le plaisir de la c asse . » seule fois dans l’année , répliqua le prince Jean : il chasse les chasseurs qui viennent lui demander l’étrenne le jour de l’an. »
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