‹ L'hermite en Russie, ou observations sur les moeurs et les usages russes au commencement du XIXe siècleChapitre 8 sur 37 · N° III · texte numérisé non relu

N° III

SAINT-PÉTERSBOUPxG.

J’imprime mon génie à ce» Iravaui Ueureui , El mon règne éclatant se réfléchit sur eut.

Tao.nxs, Pctrêidc.

Le noble étranger qui, en entrant à Pétersbourg, lui adressa brusquement ces mots: «< "Ville superbe, que fais-tu là ? » arriva certainement dans l’hiver, le jour d’une tourmente, d’un chasse-neige . La laideur de la saison fait contraste avec la beauté de cette capitale. En été, où le climat du nord ressemble prodigieusement à celui du midi, il ne viendra point à l’idée de faire cette question ; et même , pour peu qu’un voyageur ait le sentiment du beau, il s’écriera avec transport : « Je te salue, ô la plus belle des cilésfc’. » Loin de s’indigner du choix de l’em-

SAINT-PET E Li SBO ÜR & .

placement, il admirera la convenance de la position, et cette admiration se prolongera presque jusqu’à la fin d’octobre ; mais si , alors , le froid s’élève de vingt à ironie degrés, il est trèspossible qu’il ressente un mouvement d'humeur contre le fondateur, et qu’il dise aussi : « Pétersbourg, que fais-tu là P et qu'y fais-je moimême ? » Cependant je ne veux pas m’épouvanter d’avance : le nord jouit cette année du climat d’Italie ; conservons nos illusions et notre ravissement jusqu’au premier flocon de neige.

Cette ville est jeune, belle, propre, élégante, bâtie sur un plan régulier, et symétrique sans monotonie ; les rues sont très-larges, les maisons n’ont point cette hauteur démesurée qui intercepte l’air et le jour. Un Russe de bonne compagnie ne consent pas à monter plus de deuxétages. Les façades sont bien décorées. On peut appeler cette ville la ville aux colonnes. Peutêü*e en a-t- on. abusé , mais enfmc’est un brillant défaut ; il contribue à la magnificence du coup-d’œil.

11 est un point d'où Pélersbourg étale aux yeux l’ensemble de son immense panorama ; c’est le pont du jardin d’été. Un soir., par un

beau coucher du soleil, j’y rencontrai le comte Amédée. Voulant me faire partager scn admiration pour les objets qui variaient cette perspective, il me les nommait tous, comme Hélène désigna jadis à Priant les héros de l’armée grecque.

« Voyez, me disait-il, sur la rive droite dii fleuve , la forteresse renfermant dans sa vaste enceinte l’église de Saint-Pierre et Saint-Paul dont la haute flèche d’or domine les remparts ; cette gerbe de feu , brillant au milieu d’épaisses vapeurs , au dessus d’une toiture verte , nous indique l’hôtel des Monnaies , situé aussi dans l’intérieur de la citadelle.

» Plus loin, à droite, au fond de l’horizon, ces arbres majestueux inclinent leur feuillage devant les rives de la petite Néva. Comment vous nommer cette multitude de clochers éclatans dont s’enorgueillissent les régions de l’air ? Voilà, dans le Vassiliostroff , le dôme d’une église que j’ai vu commencer, finir et inaugurer dans l’espace de deux ans ; elle est surmontée d’une statue de cuivre argenté. Voilà la Bourse et ses deux colonnes rostrales ; la ligne immense des douze collèges , autrefois renfermant

les divers ministères ; les édifices de la Douane , l’Académie des Sciences , celle des Beaux- Arts , et au bout de cette imposante perspective l’École des Mines , assise à l’extrémité de

la courbe décrite par le fleuve.

» Sur la rive gauche se déroule la belle grille du Jardin d’Été ; au fond de ce jardin s’élève

le Palais -Michel, construit sous Paul lLr, et dans lequel il mourut. Franchissez de l’œil le Champ de-Mars , théâtre des belles revues de la garde impériale, et au dessus des arbres, dans la ligne diagonale , vous apercevez le palais élevé pour son altesse le grand-duc Michel et sa spirituelle compagne ; enfin le dôme de l’église catholique, et celui de Kasan , église métropolitaine jusqu’à nouvel ordre.

„ Après cette excursion hors des rivages tic

la INéva , revenons à cette ligne immense de bâ- L„s,ui forment le quai de 1. cou. Voilà la maison de madame ltibas, épouse de 1 anc.en pmiial ; le palais de marbre , l'hélcl I du coude Litta, celui du prince Gagarin, l'ambassade d France, t'Hermitage , le Talars-d H.vcr . e vaste édifice de l'amirauté avec ses devra gaulions, ses descentes en granit et sa flèche d or

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surmontée d un vaisseau ; plus loin , la statue de Pierre-le-Grand , le pont d’Isaac , le Sénat; et, au fond de l’horizon, le quai Anglais, dont nos regards atteignent à peine les dernières maisons.

» Voyez ces chaloupes qui fuient sous l’ombrage parallèlement aux deux côtés du Jardind Été , ces eaux, prêtées généreusement à la ville par la Néva, forment les canaux de la Fontanka et de la Moïka ; ils concourent, avec celui de Sainte-Catherine, à baigner les plus beaux quartiers, dans la direction de l’est à 1 ouest ; après un cours de quatre werstes (une lieue), ils rejoignent le fleuve à l’endroit où lui-même se jette dans le golfe.

» Tel est le tableau qui s’offre devant nous.

A présent faisons volte-face , et remontons le

cours du fleuve. A droite nous voyons le faubourg Gagarin, l’église de l’Arsenal, les clochers du vieux monastère de Smolna, l’Institut des demoiselles nobles , et la toiture verdoyante du palais de la Tauride ; sur la rive opposée le vieux Pétersbourg, l’Hôpital militaire , l’Académie de médecine , plusieurs églises , et, enfin, les alentours du village d’Ohkta. »

Ajoutez à cette multitude de beaux édifices l’immense étendue de la rivière qui se divisait en plusieurs branches, les forêts de mâts qui s’élèvent de plusieurs points, les navires stationnés devant les ponts, qui, à deux heures du matin , s’ouvrent pour leur donner passage ; les milliers de gondoles se croisant dans tous les sens, les beaux trottoirs, les parapets et les revêtemens en marbre formant l’enceinte du fleuve. Vous conviendrez avec moi qu’il est impossible d’embrasser d’un seul coup-d’œ.l un tableau plus varié, plus riche et plus imposant; et remarquez que pour en jouir dans toute son étendue, nous ne changeâmes point déplacé;

nos veux firent beaucoup de chemin, mais tous nos mouvemens se sont bornés à un demi-tour a

droite- . . • „

La pierre de taille manque ici , mais o s'en désole point ; les briques suppléent parfaitement à ces masses énormes que nous en assons péniblement. Plusieurs avantages contrebalancent cette privation; d'abor , on plu, lestement» ; une maison s'élève avec on

* Ea

,8ao , la capitale »«

imposait de t.oU mille

!a solidité possible, et cependant avec une inconcevable rapidité : on dirait que les fées s’en mêlent. Les briques disparaissent , et une couche de peinture blanche , jaunâtre ou café au lait, dansle goût italien, vient réjouir les yeux. Les regards s’accoutument si bien à la variété et à la fraîcheur des nuances, que l’on ne sait aucun gré au palais de marbre d’être construit en grosses pierres de granit. C’est l’unique maison de ce genre; sa beauté disparate est d’un

cent deux maisons en pierre , et de cinq mille deux cent quatre-vingt-trois en bois, y compris deux cent trente fabriques. Elle a trente-trois werstcs et demie de circonfe'rence (huit lieues et demie environ) , et neuf de diamètre (deux lieues un quart). Elle contient sept îles formées par les bras de la Neva , et se divise eu douze parties formant cinquante - quatre quartiers et quatre cent trente et une rues. Dans le nombre des dix branches de la Néva sont compris les trois grands canaux qui arrosent la ville , sur la rive gauche du fleuve. On compte à Pe'tersbourg cent cinquante-six ponts, dont douze en fonte , trente et un en granit , et les autres en bois. Il y a cent quinze églises pour le rit grec , «ans compter les chapelles. Les saintes images étincellent d or, d argent et de pierreries; le mobilier des églises est de la plus grande magnificence. Les cultes éliangers ont trente-trois églises ou temples.

triste aspect. Quand je me trouve en face de ce noir palais , je deviens sérieux, et pour moi c’est un accident.

On pense bien que la peinture des bâtimens souffre des atteintes de l’hiver ; cela condamne à un badigeonnage fréquent. Cette dépense est peu onéreuse, et la ville gagne, à ces réparations , de conserver un air de jeunesse -, aussi , dût-elle exister trois mille ans , on ne lui donnera jamais son âge.

Je ne sais quel est le ministre étranger qui comparait Pétersbourg à une magnifique salle de spectacle dans ses jours de solitude, oit les acteurs jouent pour eux et pour quelques amateurs. Cette comparaison est juste ; la grandeur de la ville excède celle de sa population. J’en faisais la remarque à un Russe , amant passionné de son pays; il me répliqua , comme le poète Le Mierre pour les représentations de ses tragédies t « Il y a beaucoup de monde , mais, en vérité, je ne sais oit il se fourre. — Toujours n’est-ce pas sur cette place, lui dis-je (nous traversions celle d’Isaac ) , car I herbe y croit assez pour nourrir honnêtement une douzaine de chèvres. »

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Le comte Miléradovitsch * , gouverneur général , m’assurait que le dernier dénombrement offre un total de trois cent soixante-cinq mille âmes, sans y comprendre la garde impériale; les rues , les quais et les places sont si espacés , qu’un million d’habitans pourraient circuler sans qu’il y eût coudoiement. Beaucoup de gens croient que la population ne va point à trois cent mille âmes: c’est trop juger sur les apparences. La domesticité , classe casanière , est fort nombreuse; les grandes dames , négligeant un des premiers principes de l’hygiène , sortent fort peu à pied , et les femmes de marchands restent beaucoup chez elles. Les ouvriers, trèslaborieux , ne quittent guère leurs ateliers, et ne font point le lundi , ni même le mardi , comme dans nos vieilles sociétés méridionales, où le peuple , affamé de plaisirs, se donne très-souvent les délices des cafés ou des jeux ensanglantés du mélodrame. Il serait donc difficile de dénombrer les habitans à vue d’oeil dans une ville où les grandes fortunes vont en voiture , et les demi-fortunes restent chez elles.

* Ee général a été tué dans l’émeute, militaire de

Le tableau habituel de la circulation n’a rien d’agréable ; la multitude d'hommes barbus étonne les regards novices. Cette parure n’est belle et vénérable que lorsqu’elle est soignée , longue, épaisse , et accompagnée d’un riche costume ; dépourvue de ces avantages , elle rend souvent la physionomie dure ou farouche. Les hommes du peuple la portent fort mal, et n’en comprennent point la dignité. Rien d’aussi laid encore que la taille de leurs cheveux ; ils sont coupés courts et droits au bas de la nuque ; l’an ne passe pas l’autre , ce qui, pour nous autres Français , est d’un aspect sinistre : on en devine facilement la raison. Le costume d hiver est une peau de mouton retournée ; cette peau devient luisante et crasseuse. En été , 1 habit n’est guère plus gracieux ; les chemises d’étoffe rayée flottent sur les genoux , au lieu d'être enfermées dans le pantalon ; les femmes portent des bottes , et se couvrent de plisses grossières ou de longues camisoles à gros plis qui descendent à moitié jupe et déguisent les formes. La classe marchande est vêtue très-proprement , mais les jeunes gens adoptent un costume mixte qui n’est plus le caffctan , et qui n’est pas en-

core la redingote. La barbe , seul débris de la mise antique, tranche desagreablement avec tout le reste. Les femmes renoncent , je ne sais pourquoi, au costume national pour poiterfoit gauchement la caricature de nos modes.

Les soldats , hors du service et des manœuvres , sont enveloppés d’un sarreau couleur pain bis, et seri*é au milieu du corps, ce qui n’a rien d’agréable.

Mais les jours de fête, lorsque toute la ville s’endimanche , le tableau se colore , surtout quand de vieux Russes, fidèles aux traditions, et abaissant un regard dédaigneux sur notre frac étriqué, viennent étaler dans les promenades le noble habit de leurs ancêtres*.

* Ce qui m’a singulièrement frappé dans le tableau de la circulation, c’cst la sérénité des physionomn s chez les gens du peuple. Les anxiétés de l’existence ne s’y peignent point en traits déchirans comme dans plusieurs grandes villes méridionales ; la grossièreté et le bon marché des alimens et des boissons diverses, l’ÎDdifférence des Russes pour le coucher, puisqu’ils dorment sur un poê'lc , sur une planche, tout leur est bon-

enfin , le patronage, qui est pour eux un sûr abri contre la misère, concourt aussi à leur inspirer tranquillité d’esprit et imprévoyance du lendemain. A Paris, des

Un autre étranger compara cette ville à une très-belle femme parfaitement bien mise, mais très-mal chaussée. Le pavé mérite en effet cette épigramme; il se compose de cailloux pointus, et fort mal liés entre eux par un sable léger que le vent enlève et fait tourbillonner d’une façon très-incommode pour les yeux ; mais de beaux trottoirs, construits en dalles très-larges, sont une véritable Providence pour les piétons, qui n’ont presque rien à démêler avec les voitures, et encore moins avec ces lourdes charrettes qui ébranlent les maisons, épouvantent les passans , et souvent font mieux que de les effrayer. Les trois giands canaux qui traversent la ville dans toute son étendue dispensent de ces voitures à décombres et à moellons dont notre capitale est

besoins plus multiplie’s et plus dispendieux rendent la vie plus difficile. Une femme privée de son café au lait , et tourmentée pour les frais de location , est très-malheureuse; si l’absence du travail vient compliquer ses embarras, elle est réduite au désespoir. Souvent on rencontre des figures effrayantes qu'on serait tenté de suivre pour se mettre entre elles et la rivière, qu’elles semblent chercher. Ici les suicides sont extrêmement rares; les (ilels de Saint-Cloud feraient très-mal leurs affaires dans les eaux de la Néva.

assortie ; les barques fournissent tous les matériaux, transportent les bois, approvisionnent les marchés, et font tous les déménagemens. Les gens qui bâtissent sont obligés d’entourer l’emplacement des travaux d un mur en planches, et l’on ne voit les ouvriers que lorsqu’ils sont en l’air.

Ainsi, au moyen du service des barques, les rues sont exclusivement laissées aux carrosses , aux drosrhky et aux voitures de place. De là , point d’accidens, point de chars accrochés, point d’engorgement de voitures , point de cris, point d’exaspération contre les voitures. Pressé ou non pressé, on va toujours comme 1 éclaii , sans rentrer chez soi avec le remords d’avoir écrasé quelqu’un.

Cela me rappelle la superbe d’un cocher de fiacre parisien que j’eus le tort de traiter de gueux ; il e'-t vrai qu’il avait eu celui de me douer contre un mur avec son timon , et lorsqu’on est à moitié écrasé, on ne songe guère à ménager ses termes. « Qui est le plus gueux de nous deux ? me répondit-il d’une voix enrouée ; tu vas toujours à pied comme un chien , et moi je roule toujours carrosse. » Le mot était heureux, bien

que 1 épithète de chien fût surabondante, et le , toujours un peu blessant pour l’amour-propre. „ Mais 'es hommes d’esprit, quel que soit leur rang , ne savent point s’arrêter : c’est un grand défaut, surtout chez un cocher de fiacre.

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