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L'ISLAMISME

Qu'avait proclamé le monde romain? La force. De quel droit mainlenait-oa les esclaves dans l'abjection ? Du droit de la force. Et l'autre monde, qui se ruait sur cette civilisation, en quoi mettait-il son orgueil^ en quoi faisait-il consister ses droits au massacre et au pillage? Dans la force. A ce mot de force un autre mot était joint, aux grandes époques des peuples, celui de liberté ; mais, pour tous, c'était la liberté restreinte à une classe, à une race d'hommes, la liberté dont l'amour pousse le vaincu à mourir, mais non le vainqueur à respecter les attributs inviolables de l'homme. Et pourtant, de cette liberté si incomplète, vient exclusivement tout ce qu'il y a eu de gloire et d'héroïsme dans l'antiquité, tant la source en est féconde en beauté!

Mais, lors de l'invasion des barbares, elle n'existait déjà plus qu'en souvenir, et, quand toutes les traditions de cité, de langue, de patrie, eurent été brisées, ce souvenir vacilla et s'abima entièrement sous la

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force. Ce fut la foi chrétienne qui, par son principe d'égalité des àmcs, rétablit, en l'arrachant aux restrictions antiques, un idéal de dignité humaine, et, si on dut plus tard émanciper cet idéal qu'une théocratie voulait confisquer, il faut se rappeler que le christianisme en fut l'abri lors du plus terrible des naufrages. Aussi, dans des siècles de brutalité sans frein où les conquérants pillaient l'Europe pour se disputer ensuite les fruits de leur pillage, l'héroïsme se trouve-t-il associé à l'esprit religieux. Bien des prêtres furent alors vi-cieux, criminels, dégradés comme leurs contemporains; les seuls hommes dont une noble inspiration guida le courage n'en furent pas moins, pendant plusieurs siècles, des évoques, des moines, des missionnaires, ceux qui allaient, à travers forêts, landes et marécages, catéchiser des chefs sanguinaires ; ceux qui, lorsque toute justice officielle avait péri, toute école était détruite, rendaient autour d'eux la justice, consolaient les uns, instruisaient les autres, protégeaient le faible contre les exactions du fort, se faisaient lumière et asile.

Les Francs , les Saxons , les Goths abondèrent en chefs et en soldats qui donnaient et recevaient la mort avec joie; mais tous ces féroces enthousiastes de la guerre, même ceux que l'importance de leurs actions, le nombre d'hommes dépendant de leurs caprices, ont rendus célèbres dans l'histoire, s'effacent devant quelques hommes détachés dos ambitions du monde pour ne chercher qu'à élever des âmes.

Saint Benoît, né d'une grande famille romaine, commença par aller vivre dans une caverne où, le fève des ivresses terrestres le poursuivant, il le chassa en rou-

iant son corps dans les ronces. Quand il fut sur de luimême, il rassembla autour de lui les hommes oui lui

semblaient le plus désireux d'austérité dans la vertu, et, malgré la révolte de bien des moines jaloux ou lassés, organisa au Mont-Cassin un ordre monastique au rayonnement rapide. A tous ses religieux, comme règle première, ^aint Benoît donna le travail manuel et intellectuel. Il créa une pépinière de véritables héros qui, dans l'obscurité et l'humilité, priant et jeûnant, défrichèrent d'immenses territoires, copièrent des manuscrits, reprirent les traditions de l'industrie, conservèrent à l'avenir, dans un monde ravagé, des moissons de blé et de livres.

Saint Benoît ne se contenta pas d'imposer ce travail sauveur ; notre monde moderne trouve un germe de société démocratique dans l'organisation de sa communauté. Pas de distinction entre les moines, qu'ils sortent de la noblesse ou du peuple, des classes libres ou des classes serves. Un abbé a la direction absolue pour la discipline quotidienne; mais, pour toutes les affaires importantes, il doit consulter les moines assemblés en conseil; lui-même tient ses pouvoirs de l'élection, du suffrage universel des moines.

Un des plus célèbres conservateurs des lettres, le Romain Cassiodore, avait passé toute sa jeunesse dans les fonctions publiques, à la cour des rois barbares de l'Italie; entouré d'intrigues et de crimes, il sut se maintenir comme ministre en ne faisant que le bien ; tant qu'il put, il chercha à civiliser les vainqueurs, à assurer Injustice aux vaincus, à empêcher les persécutions religieuses entre les sectes chrétiennes. Quand il eut près

de soixante-dix ans, épuisé par cette lutte, il voulut se retirer du brui(, et c'est alors qu'il se donna cette nouvelle tache de rassembler dans le monastère de Yivaria une immense bibliothèque, de créer des cours de lettres et de sciences, de rédiger un vaste plan d'études pour ses religieux, de se mettre enfin, âgé de quatre-vingttreize ans, à rédiger un traité sur l'orthographe, pour assurer, après sa mort, la correction des manuscrits.

Ces étincelles de civilisation, placées soigneusement sous la garde de la foi, restèrent, au milieu de la barbarie, invisibles et comme étouffées, mais prêtes à se ranimer quand l'initiative d'un grand homme ou d'un grand mouvement les retrouverait. Dans les pays celtiques, à l'aulrc extrémité de l'Occident, en Irlande surtout, un autre foyer s'était formé : les deux courants, italien et celtique, se croisèrent en Gaule; c'est leur clarté vaguement entrevue qui inspira le géant de la race franque, Charlemagne.

Jusqu'alors cette race conquérante n'avait guère produit que des pillards et des meurtriers, des hommes braves, habiles même, mais honteusement ignorants et ne respectant les prêtres que par la terreur des brutes devant les choses mystérieuses. Charles, de lui-même, s'arracha au joug redoutable de l'habitude, se créa de pied en cap, par ses propres forces, lettré, savant, légiste, civilisateur, en un mot Charles le Grand (Charlemagne).

11 commença par être injuste, violent, corrompu ; à la mort de son frère, avec lequel il avait dû partager l'empire, il montra à s'emparer de ses dépouilles toute l'avidité des vieux chefs francs. Mais, s'il était agité

par les passions, il aspirait à un idéal, et cet idéal était le plus noble de tous : Tamélioration de lui-même et de son empire. Le plus étrange, c'est qu'il apprit les mathématiques, l'astronomie, le grec et le latin, sans savoir écrire. Probablement sa première éducation avait été négligée; avec la volonté, la raison, l'homme put réparer les vides de l'esprit, mais non donner de la souplesse à la main. L'Anglais Alcuin, savant illustre qu'il avait ramené d'Italie, nous apprend que, malgré les t iblettes qu'il avait sans cesse sous son oreiller, « il ne réussit jamais que fort mal dans ce travail tardif et commencé hors de saison. »

Cette lacune, qui nous rendrait le travail si difficile, montre quel prodigieux effort de génie, quelle inextinguible ardeur il fallut à Charles pour se faire un des hommes les plus savants de son temps. Loin de se Rebuter, il n'avait jamais l'esprit lassé d'apprendre ; sa fièvre intellectuelle épuisait le vieil Alcuin, qui en vain lui demandait grâce, le priait de le laisser songer à Dieu, et qui dut mourir à la tâche d'assouvir toutes les curiosités de cette âme.

Dans Charles se rencontre le héros, tel qu'il est exclusivement compris par les multitudes folles de guerre; il fut un conquérant. Mais, tandis que César et Alexandre, issus d'une civilisation, précipitèrent vers la décadence ce qu'il y avait de noble et de grand autour d'eux, Charlemagne, issu des ténèbres, fit, à coups d'épée, de la lumière el^du progrès. Sa vie ne fut qu'un combat désespéré pour arracher à la matière un monde bestial. S'il fut conquérant à outrance, sacerdotal à outrance, c'est que de son temps, avec le cercle de

peuples féroces qui rcntouraient, il n'y avait que la guerre capable de dompter, que l'Église capable de moraliser.

Ses guerres de Saxe furent implacables; mais, quand un peuple a pour lois le meurtre et le pillage, quand, funesternent héroïque, il ne croit pouvoir gagner les faveurs divines qu'eu tuant sur le champ de bataille, il faut pourtant bien le faire renoncer à un état social et religieux qui menace d'engloutir toute civilisation. Ces guerres obscures, improductives, acharnées, à travers des marécages et des bois, étaient donc au fond une œuvre d'ordre public. La profonde perspicacité du regard que Charles jeta dans cet inconnu est prouvée par la durée de la lutte : trente-cinq ans!

L'homme qui fondait l'avenir rencontra un grand homme parmi les défenseurs de la vie sauvage, un héros également, puisque, ignorant les lois supérieures, il soutenait la tradition, le foyer, la vie libre, contre ce qui lui semblait l'oppression. Charles toujours vainqueur, mais las de massacres et de ruines, fit cette démarche généreuse de supplier Witikind, errant et fugitif, de ne plus être son ennemi, de se confier à lui. Witikind, las de défendre des dieux impuissants, vint le trouver à son palais, oii il fut comblé d'honneurs et de présents. Cette magnanimité de Charles fait honte à la lâche cruauté du lettré, du raffiné César, envers celui qui l'avait un jour battu dans les Gaules.

L'idée du héros des Francs apparaît bien plus clairement encore dans la paix que dans la guerre. Il travaillait, avec des efforts de géant, à assurer la justice, la sécurité à l'intérieur. Par un ensemble de décrets célèbres

CbarLeniagne djciant les Capilulaircs.

SOUS le nom de Capitulaires,il mettait des lois à la place de l'arbitraire, il organisait. S'il ne détruisait pas des servitudes sociales liées à la vie même de son temps, au moins adoucissait-il le sort des faibles en les protégeant. Sa sympathie pour les gens curieux de voir et d'apprendre était si grande, qu'à Aix-la-Chapelle il y avait, autour du palais, des abris construits pour les voyageurs, avec de grands brasiers destinés à les réchauffer l'hiver.

Malheureusement Charles était obligé d'imposer tous les progrès. Pour créer d'habiles ouvriers, il faisait assigner un certain nombre d'hommes par ville à telle ou telle industrie; ce qui aujourd'hui est réglé sur la concurrence, la demande et l'offre, l'était par un décret. Partout l'autorité. Aussi rien ne dura. Du moins l'impulsion en avant fut donnée Pouvait -il faire plus? chercher à créer des individualités, une vraie civilisation? Le temps n'était pas venu ; tout lui manquait pour cette tâche : contre ses officiers, ses juges, ses évêques même, il lui fallait sans cesse diriger des Capitulaires. Quand, après dix ans de travaux, il eut jeté sur le Rhin un pont colossal, à la hauteur de Mayence, il eut la douleur de voir, de son vivant même, le pont brûlé par les bateliers du fleuve, dont cette construction tuait l'industrie. Quand il voulut creuser un canal entre le Danube et le Rhin, établir la grande route fluviale entre l'Occident et l'Orient, les ingénieurs ne purent empêcher Téboulement continuel des tranchées. On recommença les travaux. Mêmes accidents : il fallut y renoncer. Cette opposition entre la conception profonde et l'absence des moyens d'exécution est la tristesse de Charlemagne. En vain maniait-il à son gré

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des millions d'hommes, l'impuissance de son époque à fonder quelque chose ne lui échappait pas. Vers la fin de son règne, chargé d'années et de gloire, relativement en paix, disposant d'armées invincibles, se croyant parvenu à dompter la barbarie par les guerres contre les Saxons, Charles vit des pirates oser s'altaquer à lui. Cantonnés par delà les mers, dans les glaces du Nord, ils arrivaient sur des barques peintes, invoquant, pour tuer et piller, ces mêmes dieux qu'on avait chassés de la Saxe; ils parurent même devant un palais situé au bord de la mer, pendant que l'empereur y dînait. Les barbares, ayant appris la présence de celui qu'ils appelaient Karlc au Marteau, s'enfuirent avec rapidité; mais le monarque, s'appuyant à une fenêtre, y rêva longtemps en pleurant amèrement, puis il dit à ses serviteurs : « Savez-vous pourquoi je m'afflige? Je ne crains pas pour moi ces gens-là; mais, à les voir de mon vivant insulter ce rivage, je pressens le mal qu'ils feront à mes descendants et à leur peuple. »

Charles ne se trompait pas ; l'immense empire allait être incapable de résister à ces hordes marines. Pendant nombre d'années, ils brûleront impunément du nord au midi toutes les villes situées sur des fleuves jusqu'au jour où Paris, dans la terreur universelle, soutiendra contre eux un siège héroïque, première victoire où la France, sortant des influences trop tranchées du midi où de l'est, se sentira un tressaillement au cœur et pensera vaguement : J'existe.

Avec le règne de Charlemagne, il arrive ce fait étrange que des calamités sans nombre le suivirent^ anarchie furieuse à l'intérieur, invasion, famines, sans

qu'on puisse lui faire reproche d'aucune de ces calamités. On ne peut, au contraire, que lui vouer une reconnaissance profonde pour avoir, avant une crise pareille, jeté largement des germes de civilisation. La crise passée, ces germes se retrouveront.

Charlemagne fut sur le point d'épouser l'impératrice de Constantinople et de reconstituer ainsi l'empire romain dans toute son extension; le plus glorieux, le plus lettré des monarques de l'Asie, le khalife Harounal-Raschid, lui envoya, de Bagdad, des ambassadeurs avec des présents, entre autres les clefs du saint sépulcre dont, en signe d'estime, le khalife lui offrait la suzeraineté, promettant de faire respecter tout pèlerin qui viendrait, de ses États, visiter les lieux saints.

Or cet homme, admiré de l'univers, vivait si simplement qu'il y a des ordonnances de lui pour régler la vent3 des œufs et du beurre dans les intendances royales. Il surveillait, dans ses métairies, l'acclimatation des meilleures volailles, des meilleurs légumes, des plus. belles fleurs. Son esprit, au-dessus des mépris vulgaires, ne jugeait pas indigne de lui de donner aux grands, après la victoire, l'exemple de la culture du sol.

L'Angleterre, à cinquante ans de distance, produisit, à son tour, son héros. Selon le génie de ce pays, elle le. produisit plus spécial, moins utile au grand mouvement humain, plus pratiquement utile aux intérêts des siens. Charlemagne a jeté des idées dans toute l'Europe, son influence s'est fait sentir jusqu'en Orient ; Alfred le Grand n'a étendu son action que sur une partie du territoire anglais ; mais là, favorisé par les éléments natio-

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naux, il a dépassé, comme progrès social, la vaste administration de Charlemagne.

Le trait commun à ces deux grands hommes fut l'enthousiasme des choses de l'esprit qui, chez eux, servit de base à tout le bien qu'ils firent. Alfred, à vingt ans, n'avait encore reçu aucune instruction littéraire, quand la lecture des poèmes nationaux l'enflamma pour la gloire ; il appartenait à cette race anglo-saxonne que Charlemagne attaqua, à Tétat barbare, dans son foyer primitif, mais dont la partie émigrante, installée en grande Bretagne , y était devenue chrétienne. Alfred, ayant autour de lui quelques vestiges de ' civilisation, devinant, avec l'intuition des grands hommes, ce qui fait la vraie beauté de l'homme, ne s'éprit pas de brutalité belliqueuse; il voulut se rendre, par l'étude, digne de commander aux hommes : il apprit le latin, il se mit au courant des sciences ; passionné, comme Charlemagne, pour la musique, il ne se contenta pas de la protéger, il s'appliqua à jouer de la harpe, en improvisant des vers selon le mode du Nord ; il ne négligeait, en même temps, aucun des exercices corporels utiles en cas de guerre ; il excellait au tir de l'arc; l'arme nationale; sa belle figure indiquait la pensée profonde, et son corps la mâle vigueur. Aussi, quand le roi régnant mourut, Alfred, bien qu'il n'eût qu'un droit indirect à la succession, fut-il élu de préférence à des fils encore enfants. Les temps étaient rudes, le trône voulait un rempart et non un jouet. Les mêmes hommes du Nord qui ravageaient l'empire franc, au lendemain de Charlemagne, cherchaient, sous le nom de Danois, à conquérir l'Angleterre.

En butte d'abord à la fortune adverse, errant dans les forêt, réduit un instant à la condition de gardeur de vaches, Alfred chassa peu à peu les Danois, assura l'indépendance reconquise par l'union des forces nationales, et, dès que l'étranger ne fut plus à craindre, songea, comme Charlemagne, au premier des besoins intérieurs, à l'organisation de la justice.

Des mesures habiles, jointes à la répression terrible des juges prévaricateurs, furent d'un effet si prompt que, dan? un pays, la veille infesté de bandits, on put suspendre, disent les chroniques, des bracelets aux arbres des chemins, sans que personne osât les dérober.

Mais Charlemagne, dans son empire, avait eu ce désavantage de ne pas trouver de germes viables de liberté à développer ; rassemblée qu'il présidait tous les ans pour lui soumettre les questions de guerre et d'impôt ne représentait qu'une aristocratie conquérante, plus redoutable pour l'ordre que favorable à l'indépendance. Moins entouré d'éléments disparates qui l'eussent paralysé, libre dans son île de se consacrer à une nation, tandis que, par suite delà solidarité continentale, Charlemagne avait à agir sur toute l'Europe, Alfred le Grand put créer des institutions moins artificielles, fonder et non replâtrer une société. L'Angleterre a été bien bouleversée après lui ; une race nouvelle est venue se superposer à la race saxonne ; mais Londres qu'il a prise pour capitale est restée capitale; l'université d'Oxford, qu'il a fondée est encore la grande université ; l'idée du jury, si féconde en garanties pour les citoyens, date de lui; et le développement de son pays ne semble que

raccomplissement du vœu sublime inscrit dans son testament : les Anglais doivent être libres comme leurs pensées.

L'empire de Constantinople offrait, avec cettegeunesse d'un peuple, le contraste le plus complet. La science, le droit, les lettres, toutes les connaissances dont les barbares cherchaient à recueillir quelques épaves, les Byzantins en étaient maîtres. Ils possédaient, depuis plus longtemps, la morale chrétienne qui a présidé à la régénération de rOccident. Mais, des lumières antiques, ils n'avaient gardé qu'une rhétorique subtile et impuissante ; du christianisme, ils n'avaient tiré que des rites, des superstitions, des spectacles ; et, jusqu'au jour où les sauvages du Turkestan prirent Constantinople, on trouve de grands légistes, de grands guerriers dans l'empire byzantin. Son atmosphère viciée n'y laisse pas se former un homme de progrès.

On dirait qu'il faut des peuples nouveaux pour faire fructifier des idées nouvelles. L'élévation du christianisme échouait à donner une âme aux Byzantins ; une religion inférieure, mais préchée au milieu des sables d'Arabie, parmi des tribus pastorales, a produit, sinon le bien, au moins un immense élan de l'esprit.

Le point de départ du nouveau prophète fut celui de Moïse et de Zoroaslre. Attristé de voir dans quelle idolâtrie stupide étaient tombés la plupart de ses concitoyens, il puisa dans les livres chrétiens et juifs, dans la contemplation du désert et dans son propre génie, l'idée d'un Dieu unique, et la considéra comme seule capable de régénérer son pays. Avoir conçu un monothéisme grandiose et l'avoir propagé, seul contre

tous, parce qu'il y voyait la dignité de l'avenir, voilà l'héroïsme de Mahomet. Ce ne fut qu'à l'âge de quarante-deux ans qu'il commença à se croire une mission. Sur le mont Hira, dans des rêveries solitaires auxquelles la chaleur du soleil et l'ardeur de la pensée pouvaient doublement donner la forme de l'extase, il entendit une voix qui lui disait : « Mahomet, tu es l'envoyé de Dieu, et je suis l'ange Gabriel. » Aprè% un moment de stupeur, levant les yeux, il aperçut l'ange qui, sous une forme humaine, s'éloignait à l'horizon ; dès lors, le nouveau livre religieux, le Kpran, « fut écrit dans son cœur. » Ne voir qu'une imposture dans cette fièvre d'enthousiasme, ce serait peutêtre tomber dans l'excès contraire à celui qui y fait voir effectivement un événement miraculeux. Plus tard, pour les besoins de sa cause et même de ses passions, il abusa des révélations qu'il prétendait lui être faites par le ciel. Mais lorsque, doutant de lui-même, interrogeant sa femme, ses parents sur ce qu'il y avait à faire, n'ayant ni disciples ni soldats, il se décida à tenter ses premières conversions, il dut exprimer une croyance sincère. Un vieillard de sa famille, Varaka, fut un des premiers à le saluer prophète ; à sa profession de foi, il ajouta : « On te traitera d'imposteur, on te persécutera, on te chassera, on te combattra violemment. Que ne puis-je vivre jusqu'à cette heure pour l'assister dans cette lutte ! » Varaka voyait juste , mais Mahomet ignorait la crainte. Le jour où la colère de ses ennemis, excitée par ses invectives contre l'idolâtrie, le mit en danger de mort , il répondit à celui qui vint l'en avertir et lui recommander la prudence : « Quand on

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placerait le soleil à ma droite et la lune à ma gauche, je ne renoncerais pas à mon entreprise. »

On ne se contenta bientôt plus de Tinsulter dans ses prières, de souiller ses aliments, on complota son assassinat. 11 fut obligé de quitter la ville de la Mecque, où trop de haines s'étaient amassées, pour s'enfuir à Médine avec ses partisans. Irrité de ses souffrances, perdant peut-être confiance en la réussite de son œuvre par la prédication, il commença dès lors à user de la force contre la force. Il déploya, dans les combats, du talent et du courage, il sut inspirer l'enthousiasme, et, par la victoire, força toute l'Arabie à se faire musulmane ; mais la pureté da sa prédication primitive avait dû s'altérer dans ce prosélytisme belliqueux ; l'appel des épées avait amené des concessions aux appétits physiques ; la volupté et le meurtre avaient pénétré dans le Koran. « Faites des infidèles un grand carnage, » écrivait-il. Ces infidèles qu'il voulait frapper n'étaient que les idolâtres, car il recommande expressément, autre part, le respect des juifs et des chrétiens. Mais lui qui, si souvent, pardonna à ses ennemis, il aurait dû prévoir les conséquences d'une prescription homicide en tête d'un livre religieux.

Quand il fut maître de l'Arabie, quand son influence surTunivers fut certaine, ce grand homme ne changea pas la simplicité de ses habitudes; il n'eut pas d'exagérations ascétiques, mais il se complut dans ses mœurs primitives. 11 trayait lui-même ses chèvres, raccommodait ses vêtements et ses chaussures. Grand dans l'inspiration première, trop souvent esclave de passions inférieures pendant les années d'action, il reprit, devant

la mort, la sérénité du héros. Il était monté sur une colline qui domine la Mecque, il parlait devant cent mille personnes :

« peuples, écoutez mes paroles, car je ne sais si, une autre année, je pourrai me retrouver avec vous dans * ce lieu. Soyez humains et justes entre vous. Que la vie et la propriété de chacun soient inviolables et sacrées pour les autres. . . Traitez bien les femmes, elles sont vos aides, et elles ne peuvent rien par elles seules ; vous les avez prises comme un bien que Dieu vous a confié, et vous avez pris possession d'elles par des paroles divines... Sachez que vous êtes tous égaux entre vous et que vous faites une famille de frères. »

Quelques jours après, il expira, en revenant d'une dernière visite à la mosquée.

Le mahométisme dut son extension rapide à des apôtres armés qui tinrent du héros par l'abnégation et l'enthousiasme, qui s'en éloignèrent par l'abus de la force. Libres d'abord, unis comme des frères, commandés par des chefs choisis à l'élection, les musulmans ne tardèrent pas à porter la peine de leur principe violent et à laisser le despotisme s'organiser du haut en bas de leur société. Ils eurent un moment, sur les chrétiens, l'avantage intellectuel ; leur invasion fougueuse, irrésistible, à travers l'Orient, eut pour pendant une civilisation rapide ; au temps où Charlemagne avait tant de peine à rassembler quelques lettrés, la poésie, la science, l'architecture jetaient des clartés éclatantes à la cour de Bagdad. Mais le souverain qui, dans une intimité familière avec les artistes, discourait sur le beau, qui, nuit et jour, allait, déguisé, par la ville, pour surveiller

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Tcxécution des lois, connaître les réformes à opérer, secourir les malheureux, le personnage préféré des contos féeriques de TOrient, l'invincible, le généreux khalife Ilaroun-al-Raschid se plaisait à passer si délicate- • ment le cimeterre sur le cou d'un prisonnier que la tète coupée ne tombait pas.

On peut dire qu'au temps où parut le mahométisme, c'étaient les questions religieuses qui dominaient dans l'univers; l'Évangile achevait la conquête de l'Occident, le Coran pénétrait en Asie ; dans l'Inde, le bouddhisme faisait sa propagande paciBque, en face des brahmanes qui, après des siècles de tolérance, songeaient à le combattre par la force. En Chine, ce même bouddhisme séduisait, par l'efTusion et le merveilleux, une foule d'àmes que la philosophie sèche et positive de Confucius laissait sans émotions ; mais les traditions s'étaient altérées, perdues, à travers de si longs espaces ; et des pèlerins chinois, appliquant à l'innovation les vieilles méthodes intellectuelles de leur pays, scrupuleusement désireux de contrôler les textes, de conserver les riles primitifs dans leur pureté, partirent à travers les déserts, les montagnes, les nations, rechercher, aux bords du Gange, la plus pure doctrine bouddhique, ou, comme ils le disaient, « la loi destinée à guider les hommes et à faire leur bonheur. »

Le voyage d'Hiouen-Thsang, le plus célèbre de ces pèlerins, est connu par le récit qu'en ont fait deux de .ses disciples. Après douze ans passés à étudier, à méditer, à consulter, il se décide à tenter de franchir les frontières impériales, malgré un édit qui défendait, sous peine de mort, tout passage à l'étranger. Ni les es-

pions attachés à ses pas, ni les tours flanquées de soldats, ni un désert jonché de cadavres, ni Tabsence d'eau et de provisions ne le rebutèrent. 11 entendait une voix aérienne qui lui criait : a Ne crains rien ! ne crains rien ! » Il peut sembler que ce soit un but mesquin pour un si grand courage d'aller recueillir dans l'Inde des légendes souvent insensées, voir les reliques et les miracles des temples bouddhistes, lire des milliers de livres pleins, en général, de divagations et de subtilités. Mais M. Barthélémy Saint-Hilaire , analysant la vie d'IIiouen-Thsang, distingue en lui le caractère et les croyances : « On peut sourire, dit- il, du singulier idéal qu'il se fait ; mais il faut vénérer la conduite irréprochable que cet idéal lui inspire... Il ne songe jamais à lui-même; il pense au Bouddha, qu'il adore de toutes les puissances de son esprit et de son cœur ; il pense surtout aux autres hommes qu'il veut éclairer et sauver ; c'est un sacrifice perpétuel dont il ne paraît pas même avoir conscience.» Le bouddhisme s'établit fortement en Chine près de la philosophie de Confucius, mais sans lui porter atteinte ; les bouddhistes casèrent dans l'édifice existant leurs rôves et leurs superstitions, ils le laissèrent debout. Après comme avant la venue de la nouvelle religion, on n'entrevoit d'autre idée gouvernementale qu'un patriarcat où l'absolutisme est légitimé par l'assimilation de l'empereur à un père de famille. Quelquefois, avec de bons empereurs, dans les limites d'un cercle sans horizon, cet absolutisme fut bienfaisant. Taï-Tsoun«î, au septième siècle, fut le monarque qui poussa le plus loin la perfection modelée sur les types de vertu prêtés aux rois primitifs. Après

avoir moralisé, après avoir même écrit un livre sur les devoirs d'un bon gouvernement pour fonder un bien qui lui survécût, après avoir, dans son agonie, recommandé le peuple à son fils avec la plus vive sollicitude, il mourut, et, le lendemain, cet empire auquel ses travaux et son habileté avaient prudemment assujetti toule la Tartarie jusqu'à la Perse redevint sans force à l'intérieur contre les bassesses des courtisans, sans force à Textérieur contre les incursions de ces Tartares dont les quatorze principaux chefs s'étaient, dans leur douleur, fait sculpter en pierre à une des portes dn tombeau de Taï-Tsoung !

Les rencontres entre musulmans et chrétiens eurent d'abord lieu tout à l'avantage des premiers. Les Byzantins, dont la misérable administration lï'avâit pas su christianiser les Arabes idolâtres, comme l'Occident l'avait fait pour les barbares du Rhin et des îles bretonnes, perdirent rapidement la plus grande partie de l'Asie Mineure, l'Egypte, les côtes d'Afrique. Les musulmans passèrent alors en Europe par le détroit de Gibraltar, envahirent l'Espagne, même une partie de la France, dont l'aïeul de Charlemagne les repoussa. Les haines étaient vives ; il y avait bien cette différence énorme pour l'avenir que les uns étaient cruels malgré l'Evangile, les autres d'après le Coran : pour le présent, la férocité était la même. Au moins les Orientaux créaient une grande poésie, une architecture splendide, atteignaient une civilisation raffinée, à défaut d'une civilisation progressive. Le jour ou l'Occident d'envahi se fit envahisseur, il était encore barbare. Re-

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tombe (le }a centralisation forcée de Charlemagne dans l'^inarchie, il n*était plus qu'un vaste champ de bataille, non seulement de race à race, mais de château à château. Malgré certaines traces de la réapparition d'une pensée humaine qui cherche et qui travaille, rien n'est plus sombre que ce groupe d'années qui entoure Tan mille; le mouvement inattendu des croisades rouvrit dans les cœurs la source des belles aspirations, élargit l'horizon des idées. Ce mouvement ne vint pas d'un novateur de la pensée ou de l'action ; il n'est pas un grand nom à qui l'on puisse spécialement l'attribuer. Le moine picard, Pierre l'Ermite, revenant de Jérusalem, jeta bien l'étincelle, en parlant des outrages faits au tombeau de Jésus-Christ par les musulmans ; mais l'incendie se propagea de lui-même. Tout n'est pas héroïque dans, les croisades, les pillages, les fraudes sont venus ternir la cause des chrétiens; même lorsque l'enthousiasme religieux domina toute autre passion, ils n'en furent pas moins, pour les pays où ils passèrent, une calamité aussi grande que les musulmans. Ce qui donne aux croisés sincères le caractère des héros, c'est le désintéressement du but, c'est l'abnégation profonde avec laquelle toute considération matérielle fut sacrifiée à un idéal.

La France surtout fut agitée par cette folie sublime, cette perspective d'aventures et de combats ; les haines intérieures s'oublièrent, le seigneur traita en frère son serf croisé comme lui, et lui laissa briser ses chaînes pour aller où la volonté de Dieu l'appelait. Pour la première fois, les misérables courbés vers le sol furent, dans une même pensée, confondus avec leurs maîtres ;

pour la première fois, ils comprirent que pour euxy comme pour les autres hommes, il y avait possibilité d'un horizon, d'une liberté. Aussi, tandis que les seigneurs, en politiques et en guerriers, organisaient lentement leurs armées, eux, en enthousiastes, partirent, armés de faux, de bâtons, d'épées rouillées, n'ayant d'autres subsistances que « la grâce du Seigneur, » d'autre général que le moine Pierre, armé du cruciflx. Lancés à travers l'Allemagne, à chaque ville où ils s'arrêtaient, ils demandaient naïvement : « N'est-ce pas là cette Jérusalem où nous allons?» Ces hordes ignorantes firent

bientôt aux pays qu'elles traversaient l'effet de sauterelles dévorantes. Combattues par les populations, elles arrivèrent bien diminuées à Constantinople ; l'empereur leur fournit des vaisseaux pour passer en Asie, où les Turcs achevèrent Tœuvre de destruction. Au moins ces pauvres serfs avaient, un jour, vu poindre dans leur cœur cette clarté que donne l'enthousiasme ; ils étaient passés à l'état d'hommes, ils avaient vécu.

Pendant l'orage, après la poussière vient la foudre. Les redoutables armées des seigneurs s'avançaient à leur tour, munies de vivres, d'argent et d'armes. Epouses, enfants, riches domaines, châteaux vastes, toutes les affections, toutes les jouissances terrestres avaient été mises de côté. Après une marche victorieuse mêlée de dévotions et de violences, ils arrivèrent devant Jérusalem. Leur triomphe leur avait coûté cher : de six cent mille, ils étaient réduits au dixième par les maladies, les marches, la guerre et aussi les excès. Les musulmans occupaient la ville en nombre à peu près égal, et ils avaient l'avantage que donne une place fortifiée. Un

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premier assaut, tenté sans machines de siège, échoua; aprQs trente-sept jours employés à abattre une forêt et à construire des tours contre les remparts, Tassant recommença; il dura deux jours. 11 ne suffit pas d'emporter les murailles : les musulmans savaient qu'on ne leur ferait point quartier et se défendaient en désespérés, mais rien ne pouvait tenir contre l'exaltation où ridée de Jérusalem jetait les croisés. Lorsque la population musulmane eut été passée au fil de Tépée, les vainqueurs, du sang jusqu'aux genoux, parmi les monceaux de cadavres mutilés, parcoururent, en sanglotant, les lieux sanctifiés par la passion du Christ.

Quelle chute d'un essor héroïque I On ne sait ce qui répugne le plus du massacre lui-même ou des ferveurs qui s'y mêlent. Un homme se dégage pourtant de, ce chaos sinistre. « Tandis que Tancrède, raconte le chroniqueur Albert d'Aix, se dirigeait vers le temple du Seigneur pour enlever les richesses qu'il contenait, tandis que tous les princes recherchaient avec ardeur les dépouilles des Turcs et que tout le peuple chrétien faisait un affreux ravage des infidèles, le duc Godefroy, s'abstenant de tout massacre et ne conservant auprès de lui que trois de ses compagnons, Baudri, Stabulon et Adelbold, dépouilla sa cuirasse pour s^envelopper d'un vêtement de laine, sortit, pieds nus, des murailles, et, suivant l'enceinte extérieure de la ville en toute humilité, rentrant ensuite par la porte qui fait face à la montagne des Oliviers, il alla se présenter devant le sépulcre de Notre-Seigneur Jésus-Christ. »

Le poëte Torquato Tasso a chanté plus tard Godefroy de Bouillon ; mais, en visant au genre héroïque, ses

LES TEXPS CBEYALERESQUES. 221

vers donnent moins l'idée d'un héros que cette simple page d'histoire. Le poète, après des épisodes ingénieux et charmants, du reste, a montré Godefroy vainqueur, accomplissant pieusement ses voeux ; il a oublié l'abstenlion du massacre, la pureté qui prépare Tadoration. Or la beauté est là.

Les compagnons de Godefroy ne s'y trompèrent pas : quand on s'occupa d'organiser la conquête, de créer un roi de Jérusalem, toutes les voix se réunirent sur lui. La tâche devait être rude : les croisés allaient retourner en Europe ; il faudrait lutter sans trêve, avec une poignée de chevaliers, contre les musulmans d'Egypte, contre les musulmans d'Asie. Godefroy accepta. Écartant toute idée d'orgueil de ce qu'il regardait comme un devoir, il ne voulut pas se parer d'une couronne d'or, là où le Christ en avait porté une d'épines, et, au lieu du titre de roi, il prit simplement celui d'avoué, de défenseur du saint sépulcre. Les tendances à la justice et à l'humanité, qu'il avait montrées jadis en propageant la trêve de Dieu en Europe, se retrouvent dans son administration de la Judée.

En même temps, il prouvait dans les batailles le poids de son épée , mais il ne défendit pas longtemps Jérusalem. Au bout d'un an, il mourut empoisonné par des fruits que lui avait envoyés en présent l'émir de Césarée.

Le petit royaume de Jérusalem fut le théâtre de belles vertus, de rivalités mesquines et parfois de crimes odieux. Une des plus belles inspirations de la ferveur y fut la création des hospitaliers, des templiers et des chevaliers de Saint-Lazare, ordres moitié militaires.

222 UHËROlSME.

moitié monastiques, faisant vœu de célibat et pratiquant la communauté des biens. Ces ordres dégénérèrent plus tard par le triomphe exclusif de leur côté guerrier; ils commencèrent héroïquement. Les hospitaliers s'étaient constitués pour soigner les malades chrétiens, alors que Jérusalem était encore aux musulmans. Quand la ville fut conquise et qu'il y eut une protection à exercer par les armes, les hospitaliers se firent soldats, sans cesser leur rôle d'infirmiers. Malgré l'occupation de la Palestine par les chrétiens, les pèlerins qui venaient sans cesse d'Europe, après avoir débarqué, étaient souvent surpris en route et mis à mort par les musulmans ; les templiers eurent pour but de protéger ces pèlerins. Enfin les chevaliers de Saint-Lazare furent l'exagération sublime des hospitaliers : en dehors des malades ordinaires, il y avait des malheureux, objet de répulsion et de crainte, atteints d'une horrible maladie, la lèpre ; les chevaliers de Saint-Lazare les soignèrent dans des hôpitaux spéciaux, et même, pendant quelque temps, afin de combattre le préjugé et d'honorer le malheur, ils s'imposèrent de prendre pour grand maître un lépreux.

Dans cette abnégation, ces héros conservèrent l'orgueil du sang et n'admirent, comme recrues, que des nobles. Se dévouer, panser des plaies était un honneur que se réservait une caste ; c'est une grande excuse aux abus de la noblesse que cette affirmation d'elle-même dans le sacrifice. Le plus singulier aspect de ces ordres charitables, c'est de leur voir, avec les plus tendres miséricordes de cœur, non-seulement la bravoure, mais la furie contre les infidèles : ils avaient le fanatisme,

ayant la foi. La difficulté qu'on trouve à séparer ces deux sentiments dans les temps les plus éclairés explique la confusion qu'ils en firent.

L'Europe, après la croisade de Pierre l'Ermite, ne cessa pas d'envoyer des soldats en Orient : continuellement il en arriva par petites troupes isolées. De plus, à certains moments, de grands courants d'enthousiasme parcouraient l'Europe, soulevant les peuples et les souverains. Alors une grande armée partait, et cela s'appelait une croisade. La seconde fut surtout illustre par celui qui la prêcha, un moine éloquent et fougueux, saint Bernard.

Dans la troisième, à laquelle prirent part les plus puissants monarques d'Europe, un certain prestige s'est attaché au nom du roi anglais Richard Cœur de lion, pour les infortunes auxquelles il fut injustement en butte à son retour en Europe ; mais cet athlète cruel et perfide ne justifie peut-être pas cet intérêt, et il n'y aurait pas eu lieu de parler ni de lui ni de la croisade, si, aux immenses armées d'Europe, l'Orient n'avait opposé un de ses plus grands caractères, Saiah- Eddin (Saladin). Il n'eut pas la perfection d'un Aristide et d'un Marc Aurèle : élevé dans les mœurs asiatiques, il les adopta ; voyant autour de lui la trahison et Fingratitude, il combattit avec les mêmes armes pour atteindre au pouvoir suprême. Mais avec quelle noblesse il en usa ! Aussi ardent dans la foi musulmane qu'un Godefroy de Bouillon ou un saint Bernard dans la foi chrétienne, mû par un double sentiment national et religieux, il fit une guerre à outrance aux soldats chrétiens, en tant qu'ennemi, mais il fut tolérant pour

22i L'IIÉROlSME.

les chrétiens places sous sa domination, et généreux envers les vaincus. Ayant pris Jérusalem, il épargna les habitants, malgré la résistance désespérée dont il eut à triompher. Au même endroit, les soldats de la première croisade avaient tout tué.

Quand Saladin fit la paix avec Richard, les deux ennemis, voulant se témoigner une estime réciproque, se contentèrent de se toucher la main comme garantie de leur parole, sans échanger de serment. On savait le roi anglais rappelé impérieusement en Europe ; Saladin ne lui en accorda pas moins des conditions honorables, et ouvrit Jérusalem aux pèlerins chrétiens. Saladin, malgré l'obligation de combattre sans cesse l'invasion de rOccident, veilla attentivement à l'intégrité de la justice : quand il le pouvait, il la rendait lui-même. c< Il siégeait deux fois par semaine, le lundi et le jeudi, assisté des cadis et des gens de loi. Grands et petits, tout le monde trouvait la porte ouverte. Un jour que, las de s'être longtemps occupé d'affaires publiques, il s'était écarté de la foule, un de ses Mameloucks vint lui demander audience; Saladin le pria de revenir le lendemain. «Mon affaire, reprit le Mamelon ck, ne souffre «point de délai ; » et il lui jeta son mémoire. Le sultan, sans s'émouvoir, ramassa le papier et, trouvant la demande juste, donna satisfaction au Mamelouck. Une autre fois, tandis qu'il délibérait avec ses généraux, une femme lui présenta un placet ; il lui fit dire d'attendre. « Et pourquoi, s'écria cette femme, êles-vous « notre roi, si vous ne voulez pas être notre juge? — «Elle a raison, » dit Saladin ; et il l'écouta aussitôt'. »

Bohaeddin.

La tolérance qu'il montra envers les chrétiens, la distribution qu'il faisait de ses aumônes sans vouloir s'enquérir de la religion des malheureux secourus par lui, l'ordre qu'il donna de n'employer que la persuasion pour ramener au dogme musulman dans sa pureté les fatimites d'Egypte, pouraient faire croire que Saladin se mit au-dessus du Coran. Sa foi, au contraire, était excessive et l'entraînait jusqu'à punir de mort les attaques de la philosophie contre les dogmes ; il appelait guerre sainte la guerre contre les chrétiens ; en face de la Méditerranée, peu de temps avant sa mort, il rêvait de partager ses États à ses enfants et de s'embarquer sur la mer pour aller conquérir à la foi musulmane les îles et les pays d'Occident, ou pour périr martyr de la cause de Dieu. Mais cette ardeur était tempérée et contenue par une sensibilité qui ne lui permettait pas de voir un orphelin sans verser des larmes et sans assurer son avenir, qui lui faisait prendre soin des vieillards, des infirmes et des malades.

Saladin ne survécut pas longtemps à la croisade dont l'échec fit sa gloire militaire. Quand il fut près de mourir, il donna à son porte-étendard l'ordre de parcourir les rues de Damas, avec un linceul suspendu au bout d'une lance, en criant : « Voilà ce que le vainqueur de l'Orient emporte de ses conquêtes ! » Tombé sans connaissance, il ne se ranima qu'au moment où le prêtre qui lui lisait le Coran arriva au passage : « Oui, c'est le Dieu qui n'a point de pareil, qui connaît ce qui est caché, comme ce qui est au grand jour. — C'est vrai, c'est vrai! » s'écria le sultan, et il expira aussitôt. Il avait tant prodigué ses trésors en aumônes et en l ar-

S26 L'IIËROISME.

gesses, qu^on lui trouva pour tout héritage personnel quarante-sept pièces d'argent et une d'or.

Dans ses dernières instructions à son fils, il avait dit : « Je te recommande la crainte do Dieu, source de tout bien. Aie toujours le sang en horreur; prends garde de t'en souiller, car le sang ne dort jamais. Veille au bien-être de tes sujets, car c'est Dieu qui te les confie par mes mains. Ne hais personne, car nous sommes fous mortels. Sois attentif à tes devoirs envers les autres, Dieu ne te pardonnerait pas d'y manquer ; maïs, si tu offenses ce Dieu, aie confiance dans le repentir, car il est miséricordieux. »

Le dernier nom chrétien qui se rattache au mouvement des croisades, saint Louis, éclipse par la pureté des sentiments, par la force des convictions, tous ceux qui précédèrent. C'est le dernier effort de la lampe jetant dans un éclat suprême sa plus vive clarté. Saint Louis ne fut pas comme Godefroy de Bouillon, porté par le flot montant, le grand courant d'enthousiasme ; alors que le flot disparaissait, il resta le dernier et se laissa échouer sur la grève. Il fut, en même temps, le grand roi législateur du moyen âge; et, chez lui, le croisé et le roi ne peuvent se séparer, car les deux aspects viennent d'un même fond : le chrétien. Chargé encore enfant du lourd fardeau du royaume de France, il reçut de sa mère, Blanche de Castille, une éducation et des exemples qui rendirent indestructible la beauté naturelle de son âme. C'était une Espagnole, belle de figure, énergique de caractère, passionnée de bonheur pour le peuple, de vertu pour son fils. En vain la noblesse essaya de pro-

fiter de la jeunesse du roi pour créer l'anarchie dont elle espérait profiter. Le peuple, qui savait la droiture de la reine, se leva, à son appel, dans toute Tlle-de- France ; quand la reine et son fils se trouvèrent arrêtés à Montlhéri par l'armée des nobles, Paris se leva aux sons du tocsin et se précipita si impétueusement sur la route d'Orléans, que les rebelles prirent la fuite. Saint Louis entra triomphalement dans Paris, escorté par les bourgeois, les écoliers, le petit peuple.

Blanche de Gastille, tout en inspirant à son fils la piété la plus vive, lui apprenait à distinguer la religion de ceux qui la représentent. Dans son exaltation religieuse, elle disait que, son fils, fût-il malade à la mort et dût-il être sauvé par un péché mortel, elle aimerait mieux le voir mourir que manquer à Dieu. Mais elle ne craignait pas de lutter, quand il le fallait, contre le clergé, et de subordonner son respect à la voix de sa conscience.

Louis IX commença son règne par vaincre les Anglais qui fomentaient des discordes dans le royaume ; mais le roi, vaillant de cœur, était débile de corps ; de sa campagne contre les Anglais, il avait rapporté des fièvres qui affaiblirent sa santé ; une dyssenterie survint qui le jeta dans une léthargie cadavérique. Déjà une des dames qui le gardaient voulait lui tirer le drap sur le ' visage, quand il rouvrit les yeux et fit quelques mouvements ; son premier mot fut que Dieu l'avait tiré d'entre les morts ; puis il demanda une croix et se la mit sur la poitrine.

En vain sa mère voulut s'opposer à sa résolution, en vain Tévêque de Paris le releva d'un vœu fait dans le délire de la maladie. Des massacres, des profanations

228 LilËROiSME.

souillaient le tombeau du Christ, tombé aux mains d'envahisseurs nouveaux, et Louis ne comprenait pas qu'un intérêt politique pût l'emporter sur l'intérêt divin. L'Europe ne partageait guère son désintéressement ; ce n'était point par dégagement des préjugés religieux, ou par audace de libre pensée qu'elle délaissait l'Asie, c'était pour mieux tourner contre elle-même les armes que mettaient dans ses mains la cupidité et le fanatisme. On prêchait toujours des croisades, mais contre les hérétiques chrétiens ; sous prétexte de le ramener à Tortho- 4loxie, on avait ravagé l'empire byzantin, de manière à le rendre incapable de résister longtemps aux musulmans ; •on avait lancé sur la secte inoffensive des albigeois, répandue dans les riches contrées du Languedoc, tout ce que la France du Nord avait pu fournir de barons pillards attirés par l'espoir d'une proie facile. Après une guerre atroce, l'hérésie albigeoise ou plutôt la civilisation jnéridionale avait disparu. Les papes usaient aussi de l'ap- |)el aux croisades, comme d'un moyen de recrutement, {)our combattre les empereurs d'Allemagne auxquels ils disputaient la suprématie temporelle. Saint Louis se tint ^n dehors de toutes ces intrigues, et, s'il n'agit point contre le chef de sa religion, il eut la sagesse de ne pas l'appuyer dans des prétentions injustes. Il s'efforça au contraire d'apaiser la haine de Rome contre l'Empereur, et ne laissa pas détourner au proGt des rancunes pontificales les forces qu'il dirigeait sur l'Asie. Ces forces étaient imposantes, mais Louis, qui fut une belle intelligence non moins qu'un beau caractère, n'avait pas le génie de la guerre. Son expédition d'Egypte, ouverte par un succès, la prise de Damiette, échoua ensuite, faute

de décision ; la grosse armée bardée de fer fondit au soleil, dans une marche lente. Le roi malade, ne pouvant plus supporter l'allure d'un cheval, fut fait prisonnier, dut rendre Damiette et payer pour sa rançon 400,000 besanls d'or. La reine Marguerite, qui avait voulu accompagner son mari, était à Damiette sur le point d'accoucher, lorsqu'elle apprit ce désastre. Elle faisait veiller, toute la nuit, au pied de son lit, un vieux chevalier de plus de quatre-vingts ans. « Avant que d'accoucher, dit Joinville, elle fit vider la chambre des personnes qui y étaient, fors le vieux chevalier, et se jeta à genoux devant lui et lui requit un don. Et le chevalier le lui octroya d'avance par serment. Et la reine lui dit : « Sire chevalier, je vous requiers, sur la foi que vous « m'avez donnée, que, si les Sarrasins prennent cette « ville, vous me coupiez la tête avant qu'ils me puisci sent prendre. » Et le chevalier lui répondit que, trèsvolontiers, il le ferait, et qu'il avait déjà eu la pensée d'ainsi faire, si le cas y échéait. »

Le sire de Joinville qui raconte cette scène avec tant de charme et de simplicité, était lui même capable des plus hauts sentiments. Quand le roi, devenu libre et ayant rejoint à Saint- Jean d'Acre les débris de l'armée française, tint conseil pour savoir s'il devait repartir aussitôt ou attendre la délivrance du reste des captifs, ce fut lui, si désireux de sauver le roi et aussi de revoir la France, qui s'opposa au départ. « Les prisonniers, s'écria-t-il, ne s'en iront jamais si le roi s'en va, et je me souviens des paroles que me dit un mien cousin : « Vous a allez outre mer, mais prenez garde au revenir ; nul che- « valier ni pauvre ni riche ne peut retourner sans être

230 mÉROlSME.

(( honni, s'il laisse entre les mains des Sarrasins le menu « peuple en la compagnie duquel il est allé. »

Louis non-seulement surveilla la remise des captifs, mais il essaya de créer des refuges fortifiés, de fournir des moyens de résistance aux chrétiens de Syrie. La présence à Paris de la reine Blanche, qui s'entendait si bien à gouverner, lui laissait sa liberté d'esprit. Il avait m^me écrit à sa mère, la priant de demander pour lui des secours au nom de l'Église ; mais le pape était tellement occupé « à susciter de nouveau les chrétiens contre les chrétiens et à faire prêcher la croisade contre des gens soumis à Dieu pour accroître son domaine S d qu'il ne prit pas garde au roi de France. L'élan du peuple eut du moins pour lui la générosité, s'il n*aboulit à rien d'efficace. Un vieillard pâle, parlant latin, français et allemand, vint on ne sait d'où en Flandre, annonçant qu'il avait reçu mission du Saint-Esprit de rassembler les pasteurs, les campagnards, leur simplicité, plus que l'orgueil deschevah'ers, devant avoir le don de délivrer le bon roi Louis. Déjà, à la fin du règne de Philippe Auguste, cette idée du triomphe réservé à la faiblesse et à l'innocence s'était fait jour dans la fermentation religieuse du peuple. Un jeune paysan avait rassemblé, en les charmant par ses chants, jusqu'à 90,000 enfants qui se croisèrent pour délivrer le saint sépulcre ; parvenus aux rivages de la Méditerranée, ils périrent de misère ou furent enlevés par les pirates. Pauvres jeunes, pauvres belles âmes enthousiasmées d'impossible ! Le sort des pastoureaux, héroïques comme eux de volonté, ne

* Join ville.

LES TEMPS CilEYÂLERESQUES. 251

fut pas plus heureux ; ils formèrent bientôt une foule tumultueuse qui ne descendit de ses rêves exaltés que pour tomber dans les folies et les désordres. La reine, qui d'abord avait cru en eux, fut obligée de les laisser détruire ; on identifia le vieillard pâle avec l'adolescent charmeur d'enfants, et on le tua comme un suppôt du diable. Malgré les déceptions du mouvement des pastoureaux, malgré les troubles du midi de la France, peut-être Blanche fût-elle parvenue à secourir son fils. Mais elle mourut, et Louis IX dut revenir. « Grâces te soient rendues, Seigneur Dieu, dit-il en s'agenouillant, à toi qui m'as donné une si excellente dame et mère pour le temps qui t'a plu, et qui maintenant viens de la retirer à loi selon ton bon plaisir. » Louis IX n'avait pas vu Jérusalem. Le sultan lui avait bien offert un saufconduit pour qu'il pût accomplir son vœu ; mais, malgré la douleur du relus, il s'interdit, par devoir, de visiter la ville sainte qu'il n'avait pas délivrée.

Le temps fut mauvais sur mer; près de l'île de Chypre, on crut que la galère royale allait être obligée de relâcher, et les matelots conseillèrent au roi de changer de navire, ce Si je descends de la nef, répondit-il, cinq à six cents personnes, qui sont céans et aiment autant leurs corps comme je fais le mien, n'oseront rester après moi, descendront dans l'île de Chypre et Jamais n'auront plus espoir ni moyen de retourner en leur pays. J'aime mieux mettre moi, la reine et mes enfants en danger et en la main de Dieu, que de faire un tel dommage à si grand peuple.»

Il est des héros qui, en cherchant le bien, ont surtout aimé les hommes; saint Louis a surtout aimé Dieu,

mais d'une manière féconde, car ce fut cet amour qui lui fit tenter énergiquement de remplacer la force par la justice, qui lui fit interroger anxieusement le droit écrit laissé par les Romains pour en tirer une législation nouvelle.

Il prépara ainsi l'avènement d'une classe nouvelle, les légistes, qui abusa de la subtilité dans les discussions, qui basa sur des textes obscurs bien des injustices, mais qui au moins, reposant sur la légalité, prépara l'avenir du droit.

Louis IX qui, par ses essais de lois, prit l'initiative d'une justice durable, bien supérieureà la justice éphémère de Saladin, ressembla au sultan par son zèle à s'occuper lui-même des affaires de son peuple. « Après qu'il avait ouï messe en été, il allait s'ébattre au bois de Vincennes, et s'asseyait au pied d'un chêne. Ceux qui avaient affaire à lui venaient lui parler, sans qu'aucun huissier ni autre leur donnât empêchement, et il leur demandait hautement de sa propre bouche s'il y en avait qui eût partie ; et, quand il y en avait aucun, il leur disait : « Amis, taisez vous, et on vous expédiera « l'un après l'autre... »

La fermeté dans le châtiment des coupables était une conséquence de ce zèle pour le bien public. On le surprit un vendredi saint pour lui demander la grâce d'un gentilhomme. Il fit appeler le prévôt de Paris; ayant appris que les crimes du gentilhomme ne pouvaient être pardonnes, il ordonna son supplice, et continua sa lecture.

Il ne faut pas chercher dans saint Louis ce qui n'y fut pas : basant tout le bien sur la religion, il eut Tin-

LES TEXPS CHETALERESQUES. 2^

tolérance de TÉTangile, autant que 'Saladin celle du Coran. « Quand on entend quelqu'un médire de la loi chrétienne, disait-il, on ne doit pas défendre la loi chrétienne ; non, mais donner de Tépée parmi le ventre dedans, tant qu'elle y doit entrer, i» Erreur des temps de violence! Voici deux hommes, deux très -grands hommes, qui n'eussent pas souffert, sans s*égorger, que Fun discutât les croyances de Tautre. Pourtant Saladin recueillait les orphelins, les malades ; saint Louis fondait Thospice des Quinze-Vingts pour les aveugles, ouvrait des refuges aux pauvres filles perdues par la misère. « Il avait conununément cent vingt pauvres qui étaient repus en sa maison, quelque part qu'il fût ; il leur faisait distribuer de ses propres viandes, et, aux vigiles des quatre grandes fêtes annuelles, il les servait avant que de boire et de manger ^ »

Louis IX, n'ayant pas délivré Jérusalem dans son expédition d'Orient, portait toujours la croix sur lui pour montrer qu'il ne se croyait pas quitte de ses vœux. Les nouvelles d'Orient étaient plus lugubres que jamais : les Mongols égorgeaient musulmans et chrétiens; les musulmans égorgeaient les chrétiens, et, quand ils avaient un instant de répit, les chrétiens, en proie aux discordes, s'égorgeaient entre eux.

Louis s'émut et parvint à faire prendre la croix à sa noblesse, qui, à défaut de l'ancienne ferveur pour le saint sépulcre, avait un très-vif sentiment d'honneur militaire. Joinville refusa pourtant de l'acconipagnor. « Tandis que j'étais outre mer en service de Dieu, donna-t-il pour raison, les gens et officiers du roi ont

• Saint Louis, par le confesseur de la reine Marguerite.

S34 LHÉROISIIB.

si fort grevé et foulé mes sujets, qu'ils en sont encore appauvris ; si je me mets de nouveau au pèlerinage de la croix, ce sera, pour le coup, une totale destruction. » Joinvilie était dans le vrai, et Texposé qu'il fait des souffrances du royaume, pendant Pabseoce de ses gou* vcrnanls, aurait dû éclairer le roi ; mais sa raison semblait s'être altérée : afTaibli, malade, il persista à partir, et ne prit aucune mesure pour rendre sa campagne fructueuse. Autant l'expédition d'Egypte, mal conduite, était partie d'une idée politique, l'attaque de l'islamisme dans son foyer principal, autant la nouvelle entreprise promettait d'avance d'être sans résultats. Louis s'était laissé tromper par l'intérêt masqué de son frère Charles d'Anjou, roi de Sicile, et allait attaquer Tunis. L'armée, jetée au milieu des sables, compta bientôt des milliers de cadavres dont la putréfaction engendra une épidémie. Le roi, mortellement atteint, appela près de lui ses enfants et, comme Saladin, parla à l'ainé de ses devoirs de roi. Alors se retrouva en lui cet équilibre de politique et de vertu, de raison et de piété, qui semblait s'être un instant rompu.

Quand il eut reçu les sacrements, il se fit mettre sur un lit couvert de cendre et pria le ciel, à mains jointes, de ne pas laisser mourir ni tomber au pouvoir des musulmans ceux qu'il avait amenés. Sa prière finie, il croisa ses mains sur sa poitrine, et il mourut.

L'armée ne prit pas Tunis, mais deux victoires qu'elle remporta firent obtenir du bey la délivrance de nombreux chrétiens esclaves dans ses États. La dernière action de ce roi, qui obtint et mérita le nom de saint, aboutit ainsi à un bienfait.

Parmi les peuples slaves, il en est un qui semble avoir toujours eu en partage une aptitude plus grande à s'éprendre de belles idées et du dévouement : c'est lé peuple polonais. Tandis que tous ses voisins étaient encore idolâtres, il avait embrassé le christianisme et servait d'avant-garde aux progrès de l'Occident. Les mœurs de la féodalité, avec leurs raffinements de politesse guerrière, avaient passé dans une noblesse nombreuse, forcée pour se défendre contre une ceinture d'ennemis à être, avant tout, nationale.

Au siècle de saint Louis, dans ce foyer d'exaltation, une femme embrasa son cœur et l'épura jusqu'au sublime. Hedwige, reine de quinze ans, aimait et était aimée ; mais le devoir lui imposait un autre époux que le fiancé de son choix. Jagellon, chef païen de la Lithuanie, offrait de recevoir le baptême et de lier intimement le sort de son pays à celui de la Pologne, si Hedwige lui accordait sa main. Accepter, c'était clore une ère de calamités et de massacres ; refuser, c'était mettre une barrière à la grandeur de la Pologne et au progrès de l'Évangile. Hedwige accepta. On craignait une défaillance de son âme ; on voulut lui interdire de revoir celui qu'elle aimait : forte de son courage, elle chercha, elle eut une entrevue, et prit elle-même la hache, de ses mains délicates, pour briser les portes du château qui le séparait d'elle; mais ce fut pour échanger avec lui les larmes d'un éternel adieu, car elle épousa bientôt après Jagellon, qui tint fidèlement ses promesses : les sacrifices humains furent abolis dans ses sauvages domaines, et la loi chrétienne rapprocha deux peuples de même race que l'inégalité morale seule séparait.

236 L'HÉROl^ME.

Hcdwige mourut à vingt-sept ans, dans la fleur de sa beauté sacrifiée, ayant, en Pabsence de son mari, repoussé elle-méiifie une invasion hongroise, léguant ses joyaux pour fonder une école de médecine et secourir les pauvres.

De telles inspirations préparaient dignement la noblesse polonaise à se dévouer pour l'Europe renaissante contre les Turcs et les Tartares.

Elle était postée, sans défense naturelle, dans une plaine immense où des nuées de cavalerie avaient beau jeu de l'envelopper ; mais elle était fière, insoucieuse de la mort, éprise de sa liberté au point de reconnaître à un seul opposant le droit d* arrêter, dans une assemblée, la volonté générale. Tant qu'il ne s'agit que de donner son sang, elle en trouva dans les veines de ses chevaliers.

Le nom de chevalier vient d'êlre employé plus d'une fois pour désigner l'homme de guerre de race neble. Ce mot n'est pas seulement un vocable ordinaire, il est l'expression d'une idée précieuse, il renferme l'idéal héroïque au moyen âge. Le prêtre, voué tout à Dieu, est respecté et admiré de la société laïque, mais il n'en est pas l'idéal ; le serf, le marchand y sont comptés pour peu de chose; et si, plus tard, le monde moderne a cherché à retrouver, pour les bénir, ceux qui voulurent revendiquer des parcelles de liberté et d'égalité, ces rebelles firent, de leur temps, peu d'impression sur l'ensemble de la société. L'homme accepté comme modèle, l'être envié, l'être applaudi fut le chevalier. Le moyen âge a mis sa fierté dans le chevalier, comme l'antiquité l'a dans le citoyen ; tous

deux, chevalier, citoyen, sont la classe privilégiée qui seule compte. Il n'y a, du reste, que ce rapprochement qui soit possible ; car la vertu chevaleresque n'a aucun rapport avec le civisme antique.

Les racines de la chevalerie sont dans les coutumes germaniques ; mais ce fut dans les années qui précédèrent la première croisade, qu'ajoutant à son caractère belliqueux de grandes idées morales, la chevalerie devint une institution. Il y eut un noviciat obligé, l'initiation se fit sous les auspices de la religbn ; enfin il s'y rattacha des devoirs envers le pauvre, l'orphelin, tous les faibles, surtout la femme, à la fois idéal du chevalier et objet de sa protection.

Cet honneur rendu à la femme, qui est peu de chose si l'on n'y attache qu'une idée de galanterie, eut une grande influence sur la civilisation moderne. Le chevalier, quand il défendait les malheureux, gardait la supériorité de la force ; ici il se courbe devant un être moins fort que lui, il l'arrache à l'infériorité où les siècles l'ont maintenu, il en fait la source de toute beauté morale ; il crée une flamme du cœur dont la pureté et la fidélité sont l'essence. Le culte de la femme est tellement lié à l'esprit chevaleresque, et il est tellement réputé pur, que, là où la chevalerie surexcitée en présence des ennemis du Christ, se combina avec le monachisme pour former des ordres religieux militaires, elle remplaça l'amour humain, qui leur était interdit, en prenant pour dame la Vierge.

Les principes de la chevalerie sont restés loin d'une application stricte. Les châtiments qu'elle réservait aux indignes, la dégradation, la messe funèbre dite

238 L'HEROlSHE.

pour le vivant, frappaient surtout le manque au devoir, ïa félonie entre chevaliers ; ils ne s'adressaient guère aux crimes envers les classes inférieures. Beaucoup de ceux qui s'engageaient à défendre la veuve et l'orphelin torturaient leurs paysans et détroussaient les marchands sur les routes ; mais l'institution était comme un phare que se donnait la conscience humaine contre les mauvais instincts : si les naufrages étaient nombreux, la bonne route était éclairée.

Les chevaliers errants, les hommes qui vont à travers le monde, cherchant partout à redresser les torts, s'attaquant à tous ceux qui mésusent de leur force, aux géants, aux enchanteurs, symbole du crime puissant, ne restèrent pas une pure iiclion.

Ils étaient, dans les temps d'oppression, de deuil,

De honte, où Tinfamic étalait son orgueil.

Les spectres de l'honneur, du droit, de la justice '.

Mais ces guerriers dont le cimier de fer, anxieusement épié, dut, en apparaissant, être si doux à l'infortune, échappent à l'histoire. On les trouve dans la légende, dans le roman, ornés de couleurs fantastiques, noyés sous la multiplicité des aventures : ils sont toujours présentés dans un passé dont on fait un siècle d'or, par rapport au siècle de bronze du présent, en sorte qu'on les aperçoit toujours à l'horizon , sans les saisir jamais. Âmadis de Gaule, Arthur d'Angleterre, avec les chevaliers de la Table-Ronde, Charlemagne luimême, avec ses douze pairs, sont enlevés à l'histoire pour être transportés dans la fable. Mais ces héros quintes-

* Victor Hugo, Légende des siècles.

senciés qni, malgré Jeur éloignement apparent, tiennent à une époque relativement rapprochée, alors que l'imagination cherchait un idéal p-lus subtil, sont loin, malgré une sorte de grandeur nuageuse, de valoir les types où une poésie plus naïve greffe sérieusement l'imagination sur la réalité, ceux par exemple, grands entre tous, que nous ont légués la chanson de Roland et les romances du Cid. Tandis que les autres servent des causes de fantaisie, en dehors de l'humanité, avec le mobile du point d'honneur et de la galanterie, tous deux, Roland comme le Cid, combattent pour des causes trèspositives de religion ou de patrie. Tous deux s'attaquent à des ennemis dangereux et connus, les musulmans envahisseurs de l'Espagne : Roland, qui est Français, par piété aventureuse; le Cid, qui est Espagnol, par piété patriotique.

On le voit, c'est le Cid dont les vaillances ont le but le mieux défini; aussi la gloire de Roland, si grande aux^ycux des seigneurs de France, si grande aux yeux du poëte Théroulde, qui le fait splendidement mourir dans un défilé, en protégeant la retraite de l'armée impériale contre des milliers d'ennemis, est-elle contestée des montagnards pyrénéens, se vantant au contraire d'avoir, eux misérables, chassé, à coups de flèches, l'aristocratie guerrière des Francs^ coupables d'avoir troublé leur solitude. Dans le Cid, pas de contradiction à la gloire que ses panégyristes lui attribuent. Les romances n'en ignorent pas la raison, et ils la proclament : « Le bon droit est comme un géant à la tète d'une armée. » Et quelle douceur pour les vaincus, à côté de la fierté en face dfis forts !

210 niËROlSXE.

« AUcz-vous-en vers les Mores, sans vous occuper de rien autre ; ayez soin des souffreteux et faites enterrer les trépassés. Dites à ces malheureux, contez à ces malheureuses que notre cœur, terrible dans la guerre, est doux dans la paix. Donnez-leur la confiance de. me venir parler, pour que ma bouche leur communique toutes mes intentions : que je ne désire point leurs trésors et que je n'ai pas où les mettre, et que je ne veux pas leur enlever leurs iilles pour en faire mes concubines ; que je n*ai point envie d'autre femme que de la mienne légitime, qui maintenant se tient à mes ordres dans Saint-Pierre de Cardena. »

Deux siècles plus tard, un Guzman, surnommé assez bizarrement le Iton, devint, à son tour, populaire pour une action où se trouvèrent en présence les affections de famille et Tintérét de la patrie. Il avait à gardor contre les Maures la ville de Tarifa. Le roi ennemi, s*étaiit saisi de son fils en bas âge, le menaça de tuer cet enfant, s'il ne livrait pas la ville. 11 monta sur les remparts : « Je n*ai qu'un fils, dit-il, mais je Taime trop pour souffrir que sa vie soit le prix d'une infamie ; si, au lieu d'un seul fils, j'en avais plusieurs, je les sacriiierais tous pour l'honneur de ma patrie. Ainsi donc, si, dans votre camp, on manque de fer pour immoler la victime, prenez celui-ci. » Et il jeta son épée dans la plaine. Cette bravade était de trop. Il était beau de se refuser à la trahison ; exciter les bourreaux tombait dans la sauvagerie.

L'Espagne musulmane a eu ses chevaliers, en face de TEspagne chrétienne. Mais, voluptueux, élégants, braves, ils ont manqué de cette rigide pureté de carac-

tère qui fait l'honneur du Cid. Ils ont Tinconsistance comme le brillant de cette civilisation qui sans cesse avait besoin pour vivre de s'infuser du sang nouveau par les immigrations africaines, et qui, après avoir fait de l'Andalousie une merveille, mourut impuissante au milieu de sa splendeur. C'est plutôt en Orient, base: solide du mahométisme, que les sociétés soumises au Coran ont eu assez de force pour créer des types analogues aux types chevaleresques. Les deux grands courants intellectuels de l'Europe et de TAsie semblent avoir eu leur plus grande affinité au moment du premier contact, alors qu'en apparence ils étaient le plus divisés par une haine fanatique. Le grand poëme épique de la Perse, \e 'Livre des rois de Firdoucy, pu* blié vers le onzième siècle, le roman d'Afitar^ sinon créé, au moins rédigé, sous sa forme définitive, par l'Arabe Aboul-Moayed au quatorzième siècle, illustrent,, comme les poèmes du cycle deCharlemagne ou d'Arthur, les grands batailleurs au cœur généreux sous des vêtements de fer.

Rustem, le héros du Livre des rois, combat sans, cesse pour sa patrie, le beau pays où l'on adore la lumière, contre l'esprit de crime et de ruse représenté par le roi des pays ténébreux, le Mogol Afrasiab. Quand le monarque dont il est serviteur se laisse entraîner par l'orgueil, entreprend des guerres de conquête, Rustem le lui reproche violemment. Le roi s'irrite contre lui jusqu'à l'outrager, fait la guerre malgré ses conseils, tombe au pouvoir des ennemis. Rustem lui pardonnéet le délivre. Dans Rustem, aucune autre ambition qu'un soin jaloux de son honneur et de celui de sa

244 L*HËROlSME.

patrie. Il pourrait conquérir des royaumes, et se contente de servir fidèlement un roi ingrat.

Quand il harangue son armée, il ne se prévaut pas de la force, il ne se prévaut que de la justice : <x hommes sages et prudents ! détournons nos pensées du mal, suivons la voix de Dieu et de la raison ; car le monde, à la fin, ne restera à personne, et il ne faut pas s'y attacher. Pratiquons l'humanité et la droiture ; les voies tortueuses ne mènent qu'à la ruine.... »

Ântar n'est pas, comme Rustem, le bouclier d'un grand pays civilisé, riche en palais et en armées. C'est le héros de la tribu arabe, le guerrier nomade du désert, aussi mobile que le sable, aussi libre que l'espace. ^ vrai dire, c'est un brigand. Il défend sa tribu contre les pillards, et va piller les tribus voisines; ses aventures de guerre retracent, dans toute leur férocité, les mœurs du désert. Mais, en se lançant dans cette voie des coups de sabre donnés et reçus qu'exaltent, d'un commun accord, autour de lui, les poètes, les guerriers et les femmes, il se distingue par la générosité, la franchise, la sympathie aux faibles.

Une noble idée se dégage aussi de son histoire : celle du triomphe de la volonté sur le destin, du nflérite personnel effaçant, dans Antar le nègre, l'esclavage de naissance.

Quand on lui demande son nom et ses titres, il répond : « Sache qu'auprès des hommes généreux, celuilà est noble qui pointe la lance, manie le sabre et se montre ferme sur le champ de bataille. Je suis le médecin des Béni-Abs, lorsqu'ils sont malades, leur défenseur, lorsqu'on les insulte, le protecteur des femmes.

lorsqu'on les attaque; je suis le cavalier dont ils se glorifient, le sabre qui leur donne la victoire.»

Dans ces paroles, de beaux sentiments se traînent comme étouffés entre le sabre qui donne la noblesse et le sabre qui donne la victoire. Le mal chronique de TAsie, c'est que le culte du sabre subsiste, au milieu des empires qui tombent et qui s'élèvent, colossaux et instables, comme des montagnes.de poussière.

Seule peut-être la grande nationalité chinoise, envahie par les Mongols, eut un désespoir qui dépasse la lutte d'une tyrannie qui veut durer contre une tyrannie qui veut surgir. Koubilaï-Khan, le chef mongol, n'était pas un barbare par l'esprit ; il avait, de bonne heure, étudié la langue et la philosophie chinoises ; il manifestait le plus grand respect pour la civilisation à laquelle il voulait se préposer. Ses généraux avaient ordre de se conduire avec humanité, et le plus célèbre de tous, Peyen, commençait ordinairement, dans les villes prises, par prendre soin des malades et des pauvres.

Pourtant l'horreur d'un joug étranger, la douleur de voir la patrie humiliée poussèrent la plupart des mandarins au suicide*. Il fallait que la désorganisation produite par le mode de gouvernement fût bien grande ; car on ne comprendrait pas, sans cela, que les chefs d'un grand pays se soient si résolument sacrifiés et n'aient rien pu contre la conquête.

Quand la Chine fut complètement conquise, quand la dynastie mongole eut à son service les troupes, les places fortes, l'administration, le fils d'un laboureur chinois rassembla, par son génie, les haines éparses et

216 L'HÉROlSME.

chassa ceux qui semblaient si complètement les maîtres. Devenu l'empereur Houng-Wou, chef de la dynastie des Ming, il se souvint de ses humbles parents, et pieusement il courut au village natal visiter leur sépulture. Se prosternant sur la terre funèbre, il dit à ceux qui Tentouraient dans la pompe d*un cortège impérial :• « Après plus de dix ans d'absence, je reviens, avec quelque gloire, dans ma patrie, près des tombeaux de mes ancêtres ; j'y trouve les vieillards que j'y avais laissés. Lorsque je quittai la maison de mon père pour entrer dans les troupes en qualité de simple soldat, je vis les plus braves et les plus estimés de nos officiers permettre à leurs soldats d'enlever les femmes et les enfants du peuple, et de lui ravir tout ce qu'il possédait. Indigné de ce brigandage et les trouvant sourds à mes représentations, je pris le parti de me séparer d'eux; j'assemblai les officiers qui m'obéissaient ; je leur recommandai de > ne jamais souffrir, parmi leurs troupes, d'aussi grands désordres, et d'épargner le peuple, afin de lui faire connaître que nous n'avions pris les armes que pour le tirer de la misère et lui procurer une paix solide. »

Mais Houng-Wou ne siit pas susciter, dans la Chine délivrée, une force nouvelle, il ne fit que la rejeter dans ses habitudes. Un jour, les Mongols reviendront, et la Chine cédera encore, sans pouvoir cette fois les chasser. Des patriotes sauront mourir, le vice-roi Lowang, s'offrant pour sauver une ville, rappellera Euistache de Saint-Pierre. 11 n'en résultera rien.

Il est à la fois douloureux et passionnant de suivre, à travers le moyen âge, le laborieux affranchissement des peuples d'Europe. Quelle que soit la splendeur d'autres civilisations, la tache de l'esclavage y fait ombre ; cette tache, l'antiquité l'a eue, l'Asie et l'Afrique la conservent. Ce n'est qu'en Europe. qu'on voit se préparer une société où l'on reconnaîtra à tous les hommes le droit d'êlre libres. Les esclaves antiques ne songèrent jamais à attaquer le principe qui les enchaînait. Us se révoltèrent quand ils souffrirent trop, comme la poudre fait explosion quand on y met le feu, mais sans porter dans leurs révoltes une idée générale d'égalité et de fraternité. Seules, les diverses classes d'hommes libres combattaient, selon qu'elles s'appelaient peuple ou noblesse, pour tel ou tel principe politique. Les serfs du moyen âge, devenus, pour des causes diverses, partie inhérente du sol, pouvant se marier, avoir un foyer et une famille, commencèrent à prendre

248 LUËROISME.

la place de cette classe de privilégiés secondaires qui s'appelait autrefois le peuple et qui avait disparu; car la démocratie antique, — les hommes libres pauvres, — n*avait pu rester libre dans la société minée et bouleversée des derniers jours de Tempire romain, ni le redevenir après l'irruption des races barbares.

Dans les villes, le commerce et l'industrie, dédaignés par les conquérants, avaient bien maintenu une classe intermédiaire, les bourgeois ; mais ces bourgeois avaient perdu, sans les oublier complètement, les libertés municipales laissées par les Romains aux villes conquises, et, comme, de leur ancienne condition d'hommes libres, ils étaient tombés dans le servage, péle-méle avec les anciens esclaves, ils les associèrent à leurs revendications. C'est de cette fusion que naquit la commune, le premier mot qui représenta l'idée d'une véritable association d'hommes. Le christianisme contribua à créer et à faire accepter les idqes de charité fraternelle; l'effort d'émancipation, l'impatience de l'injustice vinrent, au contraire, de l'initiative populaire, et non de sa doctrine qui enseignait la résignation, la soumission. Quant au clergé, il joua un rôle indécis; ses chefs, participant aux abus seigneuriaux, les défendaient le plus souvent avec acharnement ; au contraire, beaucoup de petits prêtres, opprimés comme leurs ouailles, aidèrent la commune par l'appui de la paroisse.

Les individualités glorieuses manquent à cette lutte, soutenue isolément par des bourgs obscurs contre des maîtres non moins obscurs, sur des territoires morcelés. 11 est à croire qu'il y eut là des héros, comme aussi il y eut des lâches, des traîtres, des égoïstes, des fu-

rieiix. Les principaux bourgeois, par crainte des désordres populaires, par souci de leurs intérêts, se rangèrent parfois du côté des seigneurs ; parfois, dans la victoire, ils abusèrent de leur position pour tyranniser à leur tour leurs concitoyens pauvres. D'un autre côté, la multitude, à bout de misères, d'outrages, rendit, la plupart du temps cruauté pour cruauté, chercha à se venger au lieu d'organiser. Ils n'en sont que plus à plaindre et plus à admirer, les quelques hommes qui ont dû exister, s' élevant à une haute et noble conception de la liberté, cherchant en vain des lumières pour eux-mêmes, des appuis pour leur cause, se heurtant, dans les ténèbres, à des passions sans issue, emportant peut-être au tombeau le désespoir.

C'est sous cet aspect lugubre d'insuccès que se présentent les révolutionnaires du moyen âge : révolutionnaires politiques jetant, les premiers, l'idée du droit des peuples à se gouverner eux-mêmes, de l'égalité de tous les hommes devant Timpôt ou la loi, Wat Tylcr, Marcel, Bienzi; révolutionnaires religieux, appelant à leur aide la réforme morale contre la dégradation, sœur de la misère, Arnaud de Brescia, Jean Huss, Savonarole. Il n'est qu'un seul côté sous lequel la démocratie ait un premier triomphe au moyen âge, c*est le côté national. Dans les Flandres, elle fait reculer la monarchie française avec les Artevelde ; en Suisse, elle chasse la maison d'Autriche avec Guillaume Tell; en France enfin, elle chasse les Anglais avec Jeanne d'Arc. Les défaites des réformateurs sont cependant dignes d'autant de respect que les victoires des patriotes. Si les réformateurs n'avaient pas tant travaillé pour des idées qui

250 L'UÉROlSME.

n'étaient pas encore mûres, nul plus tard n'aurait pu les récolter; et la nation, affirmée un instant par les patriotes, serait morte le lendemain.

Augustin Thierry, en citant treize noms exclus de Famnistie que le seigneur de Laon accorda, avec les franchises communales, à la ville révoltée, rapporte Témotion que lui firent éprouver la découverte sur un vieux manuscrit et la mise au jour de ces treize noms, peutêtre ceux d'hommes violents et criminels, mais peutêtre aussi ceux de chefs qui avaient assuré le triomphe de la liberté et qui, après avoir combattu pour la dignité, s'immolaient pour le repos des leurs.

Vers la même époque, l'Italie, morcelée en une foule de municipalités, avait tiré de ses souvenirs la forme républicaine.

Par malheur, dans la poussière antique, toutes ces villes retrouvaient le culte de la force, le rêve de la domination universelle. Edgar Quinet fait cette remarque qui est le fil conducteur à travers les révolutions si tortueuses de l'Italie : a Des souffrances du monde, exténué sous les empereurs, il ne restait qu'un songe de bonheur ; le fils de l'esclave se prenait à adorer l'esclavage de son père comme l'idéal d'une félicité irréparablement perdue. » De là, les Guelfes, les Gibelins : les uns voyant dans le pape le maître du genre humain, les autres le saluant dans l'empereur d'Allemagne, successeur des Césars, tous poursuivant, avec une furieuse mutualité de haines, le même but de gloire hors de la justice.

Les plus grands citoyens de l'Italie ne s'affranchirent pas de l'idée de restauration antique ; seulement,

LE ¥ECnE HEST — L^I0tIZ05 S OUTBE. ^SH

au lieo de retenir aux Césars, ils remontèrent à la république, an temps des grands caractères par de là le temps de la grande domination. Cétait errer parmi des tombes plus m^les, c^était toujours rester dans la mort. Des apparences de monrement faisaient croire à des résurrections, puis le cadaire reUnubait.

Au donnent âède, un m^le coeur, Arnaud de Brescia, fit un accouplement bizarre de ce qui ne pouvait plus être et de ce qui n'était pas encore — de la république romaine et de la réforme.

L'empereur d'Allemagne et le pape faisaient, en ce moment, trêve à leurs querelles furieuses sur la question de suprématie ; ils s'entendirent contre l'ennemi commun, celui qui attaquait les abus de la richesse, celui qui, un jour, avait parié de lib^lé. Arnaud, enlevé de Toscane par des agents impériaux, fut brûlé sur une place de Rome. Pour qu^il ne restât rien de lui, pour que ses doctrines fussent à jamais dispersées avec son corps, on jeta ses cendres dans le Tibre. Son idée religieuse, la régénération du clergé par la pauvreté, n'en devint pas moins la grande arme d'opposition au moyen âge ; son rappel d'une république romaine n'en fut pas moins recueilli par l'âme du tribun Rienzi.

Ce Rienzi présente l'aspect d'un homme qui s^élèverait de ses mains un piédestal de gloire et de vertu, et qui, une fois en haut, se sentant faillir, le déferait aussi précipitamment qu'il l'a dressé. Fils d^un cabaretier, élevé jusqu'à vingt ans chez des paysans, il devint, à force de génie, un des premiers lettrés, un des premiers orateurs de Rome. Il trouva sa patrie, en l'absence des papes établis à Avignon, en proie à un

352 L'IiËROlSME.

atroce brigandage féodal ; il Ten délivra. Il trouva l'Italie désunie, morcelée; il parvint à lui inspirer un désir d'unité nationale, fit envoyer à Rome, par tous les États où résonne le si^ une sorte d'assemblée pour régler les différends intérieurs et s'entendre contre l'étranger.

« Comme l'Italie se leva tout à coup! dit le poète Pétrarque ; quelle terreur du nom romain jusque dans les pays les plus lointains ! » Rienzi eut alors le vertige, quitta sa ferme ligne politique pour des poses de théâtre et de mesquines actions. S'il était dans son destin de ne pas vaincre des rivalités trop profondes, il eût pu échouer avec gloire; il échoua misérablement. Il est triste de mourir ainsi, victime ayant perdu le droit d'être martyr.

Tandis que l'Italie, riche, illustre, populeuse, mais corrompue, n'arrivait qu'à un héroïsme avorté, un petit pays, pauvre et inconnu, rappelait la Grèce d'Aristide par son patriotisme démocratique et victorieux.

Il est, en Suisse, un lac, le plus beau de tous, sorte de croix irrégulière qui commence au pied de l'énorme Saint-Goihard, forme un long repli entre des rochers escarpés, va, de ses bras, atteindre des pics énormes, puis baigne doucement les collines de Lucerne. Là fut le berceau de la liberté helvétique. Le point où s'élève Lucerne ne fournit pas d'hommes aux premiers combats ; il resta même d'abord du côté de Tennemi. Ce sont les trois cantons dits forestiers, ceux d'Unterwald et de Schwytz, étendus sur les côtés, et celui d'Uri, leur point de jonction, gardien du Saint-Gothard, couronne de la tête du lac, qui eurent la gloire de se refuser à l'asservissement, quand, de la suzeraineté, presque nominale de l'empereur d'Allemagne, la maison d'Autriche

voulut les faire passer sous sa dépendance immédiate.

Araold Melchthal pour le canton d'Unterwald, Werner Stauffacher pour le canton de Schwytz et Walter Furst pour le canton d'Uri, interrogèrent les cœurs de leurs concitoyens, et, quand ils furent certains de trouver en eux un écho à leurs paroles de liberté, ils prirent rendez-vous, la nuit, sur la rive gauche du lac, à la limite d'Uri et d'Untei*walden, dans la plaine solitaire du Grutli; ils s'y rendirent, accompagnés chacun de dix amis sûrs ; après avoir délibéré sur le plan à adopter, les trente-trois patriotes jurèrent de mourir pour la patrie, s'il le fallait ; et, d'après la tradition, tandis qu'au milieu des neiges d'hiver, ils prononçaient le serment, (8 décembre 1307), trois sources jaillirent de terre, qu'on visite encore sous le nom de sources sacrées.

A côté de ces héros qui appartiennent à l'histoire, le peuple a le sien dans le batelier, le chasseur Guillaume Tell. Ce n'est plus l'organisateur de la révolte, c'est l'homme naïf, suivant une impulsion, ne calculant pas ses actes, admirable par le cœur et faible par la pensée. Le grand poète allemand Schiller lui prête cette réponse profonde à ceux qui lui demandent de faire partie des conjurés : a Tell va chercher un agneau tombé dans le précipice; pourrait-il abandonner ses amis? Mais ne m'appelez pas dans vos conseils, je ne puis discuter ni réfléchir longuement. Avez-vous besoin de moi pour une action résolue, alors appelez Tell, il ne vous manquera pas. »

On a voulu nier l'authenticité de Guillaume Tell. Le chapeau planté au bout d'une perche, sur la place

publique d'Altdorf, avec ordre à tous de le saluer, le refus de Guillaume Tell, ralternativc horrible où le place le gouverneur Gessler, d'abattre, d'un coup de flèche, une pomme sur la tcle de son enfant, au risque de le tuer, ou d'aller avec lui au supplice, la fermeté touchante de Tenfant disant à son père : « Prends ton arc, je ne bougerai pas ; » puis la vengeance de Tell, le meurtre de Gessler, tout cela a été traité de fables. Pourquoi se priver de ce qui est beau quand on y peut croire? On a objecté une histoire semblable à celle de la pomme, placée en Norvège par Saxon le Grammairien, au douzième siècle. Gessler ne pouvaitil pas avoir connu et imité cette invention d'un tyran ? Trente ans après la mort de Tell, quand on lui bâtit une chapelle, il y avait encore cent quatorze vieillards affirmant Tavoir connu personnellement. Les divers endroits où se passèrent les épisodes de Guillaume Tell, sont pieusement consacrés et montrés au voyageur qui circule sur ce beau lac des Quatre -Cantons, doublement illustré par la nature et par l'homme. Quant au chapeau d'Altdorf, servitude changée en gloire, il est devenu le symbole du canton d'Uri.

Tell ne mourut que longtemps plus tard, ayant vu la confédération vaincre l'Autriche et s'accroître de tous les pays environnants. Sa mort compléta sa vie, tempéra d'un suprême rayon de douceur sa gloire sombre : il périt en sauvant un enfant.

Pour qu'une poignée de montagnards vînt à bout des armées seigneuriales d'Autriche, il fallait que, partout où il y avait un péril à affronter, une belle mort à chercher, quelqu'un fût prêt à oser, quelqu'un fût prêt

Scrmenl du Gratli.

à mourir. A la bataille de Sempach, les chevaliers, ayant mis pied à terre, s'avançaient, la pique baissée, semblables à un mur de fer, contre les confédécés qui n'étaient que quatorze cents. Les Suisses s'épuisaient contre leurs boucliers, ils tombaient inutilement, quand un homme de la trempe de Tell, Arnold de Winkelried, s'écria : « Je vais ouvrir un chemin à la liberté ; fidèles et chers confédérés, prenez soin de mes enfants.» Et, embrassant autant de lances ennemies que ses bras en purent contenir, il se les enfonça dans la poitrine. Par cette trouée, les Suisses se précipitèrent dans l'intérieur des rangs ennemis; la bannière d'Autriche tomba et fut relevée trois fois. Un homme de Schwylz tua le ducLéopold, qui ne voulut pas fuir. D'autres seigneurs eurent moins de respect humain, cherchèrent leurs chevaux et ne les trouvèrent pas. Ils durent se laisser massacrer. Et la Suisse fut libre, comme l'avait voulu Arnold de Winkelried.

Tout n'est pas grand dans l'histoire de ce pays. On a vu les descendants des libérateurs refuser à d'autres hommes, enfants des mêmes montagnes, cette liberté dont ils auraient dû savoir le prix ; on les a vus faire métier de leur bravoure, aller se vendre aux rois d'Europe, pour leur servir de sbires. Mais si l'imperfection humaine les a fait vaciller, ils ont toujours trouvé dans la liberté une planche de salut contre leurs chutes.

A l'autre extrémité de la ligne du Rhin dont la Suisse

occupe la base, la Flandre s'est fait remarquer par le

même élan de liberté, sans avoir le même bonheur. Sa

position en pays plat la livrait trop facilement aux

grandes armées régulières ; au moins elle a eu la gloire

258 L'IlÉIlOlSME.

de faire reculer plusieurs fois le despotisme, et des monarchies puissantes ont eu beau la saigner à blanc, elles n'ont jamais pu étouffer en elle le sentiment vivace de ses droits.

Les villes flamandes n'avaient pas échappé au système féodal, mais leur commerce, leurs nombreux ouvriers, les chefs d'industrie qui donnaient un centre au peuple, modéraient rinfluence des seigneurs ; du reste, pas plus que la Suisse, la Flandre ne se révoltait contre un système qui était alors Tordre forcé de TEuropo. Quand les rois de France s'emparèrent du pays, ils auraient pu facilement en faire leur plus belle province. On envoya un gouverneur qui se mit à rançonner les villes sans ménagement, comme la noblesse faisait en France. Bruges se révolta et mit sur pied 20,000 hommes Va seigneur patriote, Guillaume de Juliers, les commandait; mais, peu exercés aux armes, ils semblaient réservés, en face de 50,000 Français, au sort du gibier dans une chasse. Avant de combattre, ils entendirent la messe, et, au lieu de communier avec l'hostie, ils mirent dans leur bouche un peu de la poussière du sol, pour s'unir plus intimement nvec cette terre qu'ils voulaient faire libre ou avoir pour fosse. Les Français, ayant exécuté impétueusement une fausse manœuvre, furent battus; le comte Robert d'Artois, comme Léopold d'Autriche à Morgarten, fut beau d'orgueil et se fit tuer, plutôt que de se rendre à du vil peuple.

Il fut pris sur la démocratie flamande de sanglantes revanches facilitées par la désunion de ses villes. Un grand homme, Jacques Arlevelde, brasseur de Gand, essaya de sauver le pays en lui inspirant un patriotisme

plus large que des affections municipales. Après neuf ans d'efforts, il fut massacré dans une émeute ; il avait dû, pour établir sa puissance, répondre au meurtre par le meurtre, verser le sang des ennemis du peuple, et il avait eu la douleur de voir ce peuple, qu'il voulait faire puissant pour le faire libre, s'entre-tuer dans des querelles de citadins à paysans et de métier à métier. L'esprit de castes, d'oppression, qu'il combattait dans la noblesse, reparaissait dans la multitude.

Il est remarquable que la France, l'Italie, la Flandre aient eu leurs plus sérieuses agitations politiques circonscrites dans un cercle d'une vingtaine d'années. C'est au moment où Artevelde vient de succomber à la peine, où Rienzi tombe de rêves magnifiques dans les impossibilités de la pratique, qu'apparaît en France Etienne Marcel, le plus hardi des démocrates français avant ceux de 1789.

La guerre qui venait de commencer avec l'Angleterre avait jeté un singulier jour sur la noblesse. Ceux qui prétendaient être, à l'exclusion des autres classes, la gloire militaire du pays, venaient d'être battus honteusement à Crécy et à Poitiers. Ce n'était pas supériorité de bravoure d'une nation sur l'autre; au tournoi sanglant qui s'appela le combat des Trente, les chevaliers français furent vainqueurs, à la hache et à Tépée, d'autant de chevaliers anglais. Un d'entre eux se plaignait de la soif. « Bois ton sang, Beaumanoir ! » lui cria son compagnon Geoffroy Dubois. La réponse était digne du vieux Roland ; mais il ne fallait pas vivre infatué de soi-même.

Les milices de France, mal arovées, yç\^V ^^^x^^<^^^

^260 L'HÉROlSME.

étaient privées, par la noblesse* de toute initiative. L'Angleterre, au contraire, puisait dans le peuple d'excellents archers qui abattaient, sans coup férir, les brillants cavaliers de France. Sa supériorité vint surtout de là.

Des le début de cette guerre des Anglais , qui dura cent ans, la preuve de ce que la bourgeoisie pouvaitfaire $e trouve dans le dévouement d'Eustache de Saint- Pierre et des principaux habitants de Calais s'en allant, la corde au cou, tète et pieds nus, s'offrir à la vengeance du roi d'Angleterre pour obtenir que la ville, à bout de résistance, fut épargnée.

L'historien noble Froissart raconte cet événement avec émotion et admiration ; mais, esprit sans profondeur, il n'en voit pas la portée, il reste dans ses préjugés aristocratiques et se moque amèrement quand une classe où se produisent de tels caractères réclame deâ réformes. Le grand effort de la bourgeoisie fut tenté aux états généraux de 1550. On appelait ainsi une sorte d'assemblée où la noblesse, le clergé, les communes envoyaient des représentants pour s'entendre sur des questions d'impôts ^ on la convoquait dans les grandes détresses ; mais la monarchie, acceptant les subsides, rejetant les conseils, ne voulait trouver en elle qu'un instrument.

Les états généraux votèrent en vain de sages mesures linancières et militaires. La noblesse conserva la direction de la guerre et se fit battre à Poitiers. La bravoure du roi et de son entourage ne put racheter la honte de ceux qui s'enfuirent. Le roi pris, l'armée détruite, Paris ne désespéra point. Le drapier Etienne Marcel, son

LE PEUPLE VIENT — L'HORIZOïN S'OUVRE. 261

représentant, et président de la bourgeoisie aux états généraux, prescrivit d'énergiques mesures pour défendre la ville, en cas d'attaque des Anglais. Le peuple fut exercé aux armes, on creusa des fossés où l'on fit passer l'eau de la Seine, on tendit de grosses chaînes de fer en travers des rues. Ces préparatifs assuraient la sécurité aux états qui de nouveau allaient se réunir à Paris. La bourgeoisie y parla plus haut, et Robert Lecoq, évêque de Laon, rompant avec la tradition féodale, au détriment de ses intérêts épiscopaux, mais par pitié du peuple et de la patrie, lui rallia une partie du clergé. Des impôts nouveaux furent votés, avec organisation d'un contrôle sévère contre les dilapidateurs et renvoi de vingt-deux ministres ou officiers de la couronne, convaincus de vol. Le roi, qui passait alors en Angleterre sa captivité à chasser et à festoyer, trouva moyen de désorganiser la nation qu'il avait perdue et qui voulait se sauver. Il envoya une ordonnance défendant au peuple de payer les subsides votés par les états. Paris, avec une admirable générosité, s'insurgea pour le maintien de ces lourds impôts qui assuraient Taction des états. L'ordonnance fut révoquée.' Mais, dans les provinces, les nobles et les prélats refusèrent de payer et persuadèrent à des populations peu éclairées d'user de l'ordonnance royale. Dès ce jour, la réforme nationale se trouva frappée au cœur ; les provinces tombèrent dans l'anarchie, il ne resta qu'un mouvement municipal à Paris ; Marcel, poussé à bout, tomba d'une noble et légitime opposition dans les excès d'une politique aux abois, et, quand il fut tué par un partisan royaliste, on peut presque dire que sa mort servit l'intérêt public.

263 L'IlÈROlSME.

Son héroïsme, comme celui de Paiîs, était d'avoir soutenu jusqu'au dernier moment, dans les états généraux, ridée d'une liberté organisée, d'avoir allié la sapresse bourgeoise à Tardeur populaire; et ses erreurs datèrent du jour où la France ne le suivit plus, où il persista, quand même et par tous les moyens, à lutter contre un despotisme accepté.

En Angleterre, la bourgeoisie n'eut pas d'Etienne Marcel, parce que, désireux d'assurer leur liberté plus que d'opprimer la nation, les seigneurs avaient imposé aux rois un parlement dans lequel ils avaient eiix-mémes l'ait la part de la bourgeoisie. Mais, si le commerce, l'industrie, les éléments communaux avaient des droits en Angleterre, il n'en resUût pas moins, dans les campagnes, une multitude de misérables, encore sans recours contre l'oppression. Il n'y eut pas seulement une liaine, une idée apparut avec leur chef, le forgeron Wat Tyler. Il commença, comme un Virginius ou un Guillaume Tell, par l'explosion des sentiments de famille méconnus ; il tua d'un coup de marteau un collecteur d'impôts qui outrageait sa iille. Cette audace décida de l'insurrection de soixante mille hommes qui, conduits par lui, marchèrent sur Londres et s'en emparèrent.

L'incendie des châteaux, le massacre des gens de lois et du haut clergé souillèrent celte révolte ; on s'égara même jusqu'à tuer des ouvriers flamands que le peuple de Londres accusait de lui enlever son travail. Mais les demandes de réformes étaient justes et modérées; l'abolition du servage, l'autorisation de vendre et d'acheter librement étaient les humbles conditions auxquelles les révoltés s'engageaient à reprendre leur vie de fatigues.

(le sueurs sans trêve, pour assurer la subsistance de tous.

Le roi, voulant prendre le temps de rassembler des troupes, donna rendez-vous aux rebelles, dans une plaine près de Londres. Wat Tyler fut tué dans l'entrevue, sous prétexte qu'il avait menacé le roi de son poignard; la vérité semble qu*on voulait endormir les paysans par des promesses, tandis que Wat Tyler s'opposait à une dissolution. En effet, poussant son clieval au milieu de la foule irritée, le roi protesta de son affection pour. ses sujets, fit droit à toutes leurs demandes, leur donna des chartes en preuve de sa sincérité, et les dispersa. C'est là qu'on vit la sagesse des défiances du chef populaire. Quand on n'eut plus à craindre les serfs, leurs chartes d'affranchissement furent déchirées, et le roi donna l'ordre de les massacrer ; ce monarque précoce n'avait que seize ans. On vanta son courage, on appela habileté son infâme perfidie ; et l'on ne flétrit que Wat Tyler.

En Flandre, la tyrannie du comte Louis de Maie, protégé par la France, avait ravivé le souvenir du grand patriote Jacques Artevelde. Son fils, prié de donner un chef à la démocratie, hésita longtemps, retenu par les larmes de sa mère ; mais le devoir l'emporta. La cause de la liberté était bien malade : le comte, avec l'ingéniosité dont Ferdinand de Naples a donné Texemple de nos jours, avait encouragé le brigandage et le désordre pour dominer plus facilement un peuple corrompu ; chassé de la ville, il ruinait le pays avec* une armée redoutable, en attendant mieux. Artevelde, avec cinq mille hommes d'élite, battit ses quarante mille soldats.

264 L'IlËROlSME.

Mais la iiublcsse tranijaise comprit que les mouvements populaires seraient encourages partout par l'existence d'une république flamande. Bien commandée, elle s'élança sur les Gantois, et vainquit à Boosebeke. Arteveldc fut retrouvé au plus profond du tas des cadavres. Le roi de France Charles VI, celui qui, lorsqu'il devint fou, n'eut que le peuple, objet de ses mépris, pour le plaindre, fit pendre à un arbre le héros vaincu.

L'héroïsme flamand, pour avoir perdu ses chances de succès, n'avait pas disparu : dans une nouvelle révolte, que suivit un nouvel échec, on miissacra Jes prisonniers de basse extraction, mais on épargna les vingt-quatre bourgeois les plus riches, en leur offrant la vie s'ils voulaient prêter serment au roi. Vingt-trois, sur les vingt-quatre, demandèrent à mourir, dhant qu'ils se lèveraient pour la liberté jusque du fond des tombeaux.

Les figures de ces hommes, qui réclamèrent des droits aujourd'hui admis, n'ont pas été évoquées sans réflexion de l'ombre où l'histoire les tient. Par un système de convention, on a coutume de faire un choix, d'admettre Guillaume ïell et de rejeter Marcel. Choix abusif! les uns comme les autres se soulevèrent contre la tyrannie féodale et monarchique; si, en France, en Angleterre, la guerre eut le malheur d'être exclusivement civile, partout, même en Suisse, elle le fut un peu. Qu'on prenne les plus sombres de ces réformateurs, les moins bien orientés vers le vrai progrès ; quand on voit contre quelles injustices ils se sont révoltés, combien de superstitions et d'ignorances les entouraient, comme on employait contre eux, sans scrupule,.

la perfidie et la cruauté, et comme il leur était difficile, par contre, d'empêcher les folles violences d'un peuple abruti, ces hommes, qui apparaissaient misérables, apparaissent géants, pour l'immensité des redressements qu'il leur a fallu faire en eux-mêmes et autour d'eux. On pardonne à Charlemagne, à Saladin, à saint Louis, par respect pour l'idéal qui les animait, des erreurs inséparables de leur temps ; pourquoi ne pardonnerait-on pas leurs erreurs à Rienzi ou à Etienne Marcel? Leurs cris de liberté, comme les législations des autres, sont devenus lettres mortes ; les uns et les autres ont contribué à la marche du genre humain.

Mais, si la loyauté exige qu'il soit fait une part de gloire et de reconnaissance aux premiers qui essayèrent de relever le peuple, on ne peut rester trop longtemps en leur atmosphère orageuse, et il sera doux de se reposer sur une source d'amour et de pureté née du peuple, s'étant vouée au peuple, sans que nul fiel ait pu se mêler à son charme, car elle n'a reflété en elle que l'image incontestée de la patrie.

Dans le peuple, au milieu des souffrances d'une guerre malheureuse, le sentiment français s'était développé. Au lendemain de la jacquerie, du jour où tant de paysans avaient trouvé la mort sous le fer de leurs seigneurs, où les autres, sans espoir de liberté, spoliés par le maître aussi bien que par l'étranger, erraient sans cabanes et sans troupeaux, il semble qu'ils auraient dû être indifférents, par excès de misère. On est ému de les voir faire encore ce qu'ils peuvent pour le royaume.

Mais voilà qu'il ne reste plus, au ïvovd^ aj>v5i. Ç^^js^vsûl

idù L'HËROlSXE.

qui ne soit pas aux Anglais, et voilà que Rouen succombe, perdant ^on meilleur citoyen, Alain Blanchard, ardent démocrate et patriote, àme de la résistance, qui, se dévouant comme Eustache de Saint-Pierre, n*est pas épargné comme lui, le jour de la défaite. Paris, qui a résisté aux Normands, Paris, qui naguère a combattu si glorieusement, s'est abandonné. 11 sait qu'à Bourges le roi, occupé à. dépenser en fêtes les derniers écus de son peuple, est perdu par sa lâcheté autant que par ses malheurs, et il s'est rallié à TAngleterre. Mieux vaut la paix, sous un prince étranger, que cette désolation des campagnes où Tennemi brûle et pille, où les seigneurs les plus illustres de la cour, Lahire et Xaintrailles, brûlent et pillent de même. Orléans tient encore et protège Bourges; quand Orléans sera pris, il n'y aura plus de roi de France. Ce sera peut-être le repos, peut-être même un peu de liberté, car l'Angleterre respecte volontiers les franchises desvilles^ La raison pouvait envisager ainsi les choses ; la jeune fille qui fut alors la libératrice de la France mit, plus haut que la raison, la foi dans la patrie : elle voulut que la France redevînt heureuse, mais elle ne comprit pas qu'elle pût Tétre autrement que française. C'était une paysanne du village de Domremy, en Lorraine ; elle s'appelait Jeanne Darc, était le cinquième enfant d'une pauvre famille, et n'avait guère appris qu'à réciter le Pater et l'Ave^ h coudre, à filer, à mener les troupeaux dans les champs. Dans les veillées, elle entendait parler des Anglais, des tortures qu'ils infligeaient aux paysans.

* Tanl ijuc Calais appartint aux Anglais, elle ciit voix au parlement; ledevcnuc française, elle retomba sons le régime du l)on plaisir.

LE PEUPLE yiEST — L'HORIZON S'OUVRE. 267

Elle fut émue a de la grande pitié qui était au royaume de France, » et, comme il y avait un roi français, une noblesse française, elle les confondit dans le sentiment national, les força à la suivre contre l'ennemi. Avec elle, le peuple vient dire aux privilégiés, au maître : <t Je ne vous demande rien pour moi ; je me courberai, je souffrirai, je vous aimerai ; mais aimez et sauvez la France. »

Jeanne, dès l'enfance, eut l'imagination tellement . frappée des maux et de rabaissement de la patrie, qu'elle s'absorba dans des rêveries profondes pendant que ses troupeaux paissaient dans les champs.

Un parti bourguignon, allié des Anglais, fut signalé un jour près du village ; elle dut fuir dans les bois avec sa famille ; quand ces soldats furent partis, elle retrouva le hameau incendié, les moissons détruites ; dès lors elle s'exalta : il lui sembla que des voix mystérieuses lui. parlaient, que, dans le rayonnement de lumière qui allait du soleil d'or aux moissons d'or, des figures célestes, ceintes du nimbe, lui criaient : « Dieu t'appelle ! Va vers le dauphin : c'est par toi qu'il recouvrera son royaume. » La timidité luttait avec l'inspiration, la candeur de l'esprit avec l'essor de l'àme. « Je ne suis qu'une fille des champs, disait-elle en pleurant ; je ne saurais ni guider un coursier ni commander aux chevaliers. — Marche, et Dieu te conduira. »

C'était le salut de la France et la perte de la jeune fille, il lui fallut d'abord affronter la grossièreté des gens de guerre, les moqueries de la cour ; puis, quand elle eut obtenu quelques troupes, aller débloquer Orléans, que les généraux déclaraient perdu.

208 L'UÊROlSME.

Indifférente aux rumeurs du combat, ne versant pas le sang, mais se jetant au plus fort du péril et restant à cheval malgré ses blessures, elle s'amollit dans la victoire, laissa reparaître la tendresse de la femme. Elle pleura sur les Anglais morts sans confession; elle pleura plus encore sur ses compatriotes tués : « Jamais je ne vois ie sang français, disait-elle, que les cheveux ne me lèvent sur la tète. »

Orléans débloqué, le roi mené à Reims pour la cérémonie du sacre, Jeanne devint l'idole du peuple, à qui elle était douce, qui accourait de toutes parts pour la voir cl puiser en elle la loi patriotique; mais le roi et les courtisans la payèrent d'ingratitude. Après que leur abandon l'eut fait échouer devant Paris, elle s'en alla, désillusionnée sur la royauté, mais toujours dévouée au peuple de France, tenter seule de tenir campagne au nord. Elle avait le pressentiment de sa fin prochaine. Elle fut prise parles Bourguignons, en voulant défendre Compiègne, dont le gouverneur la trahit peut-être ; et les Anglais, l'ayant achetée aux Bourguignons, crurent réparer leurs défaites en la brûlant comme sorcière. Tout ce que la subtilité ergoteuse et retorse peutmettre en œuvre pour égarer un innocent, l'enlaça, la précipita d'un piège dans un autre, et ne parvint qu'à lui arracher des réponses d'une naïveté sublime.

Quand Jeanne marcha au supplice, elle pria le prêtre qui l'assistait d'aller lui chercher une croix d'église et de la tenir haut devant elle pour qu'elle puisât, dans la vue du supplice de son Dieu, la force de supporter son supplice. Elle ne poussa qu'un seul cri, quand les premières flammes montèrent ; elle eut alors

le courage de renoncer à sa dernière consolation, et, par charité, renvoya le prêtre, à qui l'émotion faisait oublier le danger.

Le moyen âge, si froid, si noir, avec ses paysans qui ont, de plus que les esclaves, un foyer pour qu'on le pille, une famille pour qu'on la détruise, avec ses juifs, ses hérétiques, ses libres penseurs, ses sorciers, ses lépreux, processionnelleQient entassés sur les bûchers, prend sa revanche dans le relief que donne le contraste à quelques grandes âmes. La raison, l'ordre^ la science, qui sont passés dans l'organisation moderne, sollicitent moins vivement les individualités ; quelque progrès que l'on rêve, il n'y a qu'à se mettre sur une des pentes déjà préparées. Au moyen âge, on était dans des ornières et Ton passait sa vie à désirer impuissamment.de marcher ; à force de le désirer, quelquefois on s'envolait. De là, les flèches des cathédrales partant des masures pour toucher le ciel ; de là, au milieu d'un clergé trop souvent corrompu, cruel, gonflé d'appétits, un saint François d'Assise qui va célébrant la pauvreté, consolant et soignant les malades, prêchant d'onction les populations des campagnes, si ami de toute créature qu'il s'interrompt dans ses sermons pour laisser chanter les hirondelles, si fervent à pleurer le supplice du Sauveur des hommes, que, dans son extase, il ressent le crucifiement du Christ, saigne aux mains et aux pieds des angoisses de son cœur; de là aussi cette Jeanne Darc qui, d'un peuple sans une bouchée de pain, sans un droit, sans un livre, surgit toute pureté, toute gloire et toute poésie.

Le siècle de Jeanne vit s'allumer deux autres bii-

270 L'KÉUOÎSME.

chers célchres : au commencement du siècle, quelques années avant sa mort, celui de Jean Huss; à la fin, celui de Savonarolc. Jean IIuss appartient à la liste de ces réformateurs religieux qui cherchèrent, d'une manière indécise, TaiTranchissement intellectuel : le Lyonnais Pierre de Vaido, les Anglais Lollard et Wiclef.

Jean IIuss, comme ses prédécesseurs, joignit à des puérilités, à des chimères, certains principes d'égalité et de lihre examen. Cité devant le concile de Constance, il y vint, avec un sauf-conduit de Tempereur, pour défendre ses doctrines qui furent condamnées. On le somma de se rétracter ; il refusa. On condamna ses livres au feu, puis on annula le sauf-conduit, et on l'envoya au sup[)lice. 11 était attaché au bûcher quand l'électeur palatin vint encore lui offrir le salut, s'il abjurait. « Je signe avec joie de tout mon sang ce que j'ai écrit et enseigné. »

Une femme du peuple apportant un fagot pour contribuer à brûler l'hérétique :« sainte simplicité ! » s'écria-t-il ; et il lui pardonna.

Un disciple de Jeanlluss, Jérôme de Prague, avait faibli au moment de la condamnation du maître, l'avait renié et s'était ainsi sauvé. Pris de remords, il revint de luimême vers ses bourreaux, leur annonça que sa rétractation n'était pas sincère, et monta joyeux au bûcher.

Ils emblerait que Jean IIuss et son disciple eurent affaire à des juges sans honneur. Ce qui prouve combien il faut pardonner au fanatisme et combien aussi il faut s'efforcer de détruire un si terrible corrupteur du sens moral, c'est que le brûleur le plus ardent de l'hérétique a donné autce part des preuves non douteuses

de générosité et de vertu. Gerson, chancelier de l'université de Paris, venait à une époque où il ne pouvait que souffrir dans ses deux plus vives affections, la religion et la patrie. L'Église avait deux papes qui scandalisaient et partageaient les consciences; la France était en proie à une guerre civile furieuse, avec l'invasion anglaise pour complément. Il en résulta que son rêve unique fut la concorde, concorde dans l'Église, concorde dans l'Etat. Il voulait la réforme de l'Eglise par les conciles; mais, désireux de réparer l'édifice, il avait horreur du renversement. C'est ce qui le rendit si acharné contre l'hérésie, qui apportait encore une nouvelle source de discordes. Bientôt après , Gerson, détesté des papes, odieux aux novateurs , fut exilé de France par une des factions dont il avait flétri les crimes. Quand il rentra, il ne demanda plus à sa patrie qu'un abri solitaire dans un cloître de Lyon, où l'ancien chancelier, le savant, l'homme d'action, se donna cette humble et belle tâche d'apprendre à lire à des enfants.

Savonarole fut, comme Jeanne Darc, un visionnaire patriotique ; mais, s'étant occupé d'une réforme sociale au lieu d'une simple expulsion d'ennemis, il ne put soulever ce poids trop lourd, devina la vertu régénératrice de la liberté, aima de toutes ses forces cette liberté, et n'en trouva point la route.

11 voyait le vice s'épanouir dans les mollesses, les élégances nées de la richesse ; il voyait les hommes, pour obtenir cette richesse, ne reculer devant aucun crime. Il maudit la richesse et le luxe ; il maudit les tableaux, les sculptures, les instruments de musique ;

il ne distingua pas les voluptés nobles des voluptés dégradantes, les ayant devant lui confondues.

C'était un des monstres de Thistoire, Alexandre Borgia, qui était pape ; non un farouche criminel, mais une nature artiste dans Tatrocité. Il crut gagner, en lui offrant le chapeau de cardinal, Tenthousiaste de pureté qui réagissait en Toscane contrôle jnal. Le moine repoussa cette offre avec indignation : a Je ne veux d'autre chapeau que celui du martyr, rougi de mon propre sang. »

Savonarole, qui brûlait jusqu'à Dante et Pétrarque, dans sa haine des choses profanes, Savonarole, qui avait le tort de vouloir mutiler Tàme, le voulait au moins au profit de deux grands principes : la liberté et la vertu. Incapable de dévier par prudence, il s'attaqua ouvertement, non au catholicisme, mais au pape, qui le déshonorait, demandant qu'un concile se réunît pour le casser. C'était marcher au martyre. Alexandre Borgia, qui connaissait toutes les trappes de la politique comme tous les poisons de la chimie, comprit que, pour gagner le peuple, il fallait opposer de faux visionnaires au visionnaire convaincu. Quand il eut porté atteinte à la foi des Florentins dans leur moine, en lui suscitant de ridicules débats avec d'autres moines, il le fit condamnera la torture et au feu. Pendant la torture, son organisation délicate faiblissait, aux moments d'extrême douleur, et lui arrachait des aveux qu'il rétractait aussitôt. Quand il monta au bûcher, on lui lut la sentence qui le retranchait de l'Église militante : « C'est que j'entre dans l'Église triomphante,» répondit-il.

Loin des agitations nationales, religieuses ou politiques, d'autres hommes ont cherché, par des voies plus abstraites, à faire progresser le genre humain ; au temps de saint Louis, un moine anglais, Roger Bacon, fut à la science ce qu'Etienne Marcel fut à la démocratie ; il vint trop tôt. Il fit, par la force du génie, des découvertes inutiles, faute de quelqu'un pour les accepter. N'employant que la raison, ne voulant admettre d'autre agent que la nature, d'autre guide sur que l'observation, il combattit ces pratiques de magie dans lesquelles tombait trop facilement une science troublée par les superstitions qui l'entouraient. «L'expérience nous donnera le monde, » s'écriait-il. Mais il avait excité trop de jalousies par sa supériorité, trop de colères par la verve avec laquelle il attaquait les vices des moines de son ordre ; l'adversaire des sorciers fut emprisonné comme sorcier. On ne se lassa pas de le persécuter ; il ne se lassa pas d'étudier et d'inventer. On ne le relâcha que pour le laisser mourir ; et il fallut plusieurs siècles pour que l'Europe,, qui l'avait dédaigneusement oublié, reprît ses idées.

Gutenberg, Christophe Colomb, plus heureux, malgré les viscissitudes de leur existence, vinrent au quinzième siècle, dans un réveil très-marqué des esprits, que les Grecs, chassés par les Turcs, secondèrent, en apportante l'Occident les trésors de l'antiquité enfouis, jusque-là, 4ans le sol stérile de Byzance.

De Gutenberg on ne sait rien ; quelques actes où son nom se trouve, peuvent aider le roman et ne suffisent pas à l'histoire; mais, d'après le cri public de son temps, d'après la voix, si souvent vraie, de la justice populaire,

Gutenberg, parmi les hommes qui cherchèrent les transitions du manuscrit à l'impression, fut le vrai créateur et aussi le martyre spolié de sa découverte par ceux auxquels il lui fallut confier son secret. Dans le silence des faits, il faut le laisser tel que la légende le donne, respecter sa double auréole de génie et de malheur. 11 serait injuste aussi de le rabaisser jusqu'à en faire un simple inventeur d'un procédé matériel, et un spéculateur ruiné. Aux chercheurs d'un temps sans appui dans la science acquise, il fallait une force morale plus grande, un regard vers Tidéal.

Rien n'est plus dans les conditions du génie au moyen âge que le songe où Ton rapporte que Gutenberg entendit deux voix, l'une qui le glorifiait, qui lui disait : « Tu es immortel ! la pensée de Dieu et des grands hommes se répandra par toi dans le monde ; » Tautrc qui gémissait, lui montrant des milliers d'âmes .perdues par le poison des mauvais livres, le poussant à détruire lui-même sa presse, qui ne pouvait engendrer que le mal, avec la perversité des hommes.

Avoir un pareil rêve prouvait une âme capable de rentrer sa découverte dans ses entrailles, de renoncer à son immortalité, si l'idée que le mal résulterait de son œuvre l'eût emporté. Il continua.

Clmstophe Colomb naquit dans la belle ville maritime de Gênes ; mais^ après bien des années passées dans l'obscurité et la misère, ce fut en Espagne qu'il trouva trois vaisseaux pour s*élancer vers la preuve de la vérité que son génie avait devinée : la sphéricité de la terre. 1/ amour de la gloire, l'obsession d'une idée scientifique, ne furent pas seuls à lui donner la force de

vaincre les obstacles. Une double vision le soutint : l'une héroïque, Tautre contraire à Théroïsme, Tune inspirée par la foi, lui montrant des créatures privées de la parole de Dieu qui attendaient de lui le salut ; l'autre inspirée par Pintérêt personnel, faisant miroiter devant ses yeux des pierres précieuses, de l'or, des épices à enrichir un royaume. Singulier mélange d'idées généreuses et égoïstes dont la logique des faits allait montrer l'incompatibilité, mais qui, pour lui, se noyait dans un mirage de bonheur.

Ferdinand et Isabelle sa femme régnaient en fanatiques, mais en fanatiques épris de la gloire et de la patrie ; Isabelle surtout avait le plus noble caractère ; jeune fille, elle avait bravé de grands dangers pour maintenir sa liberté dans le choix d'un époux ; femme, elle était une compagne dévouée ; reine, elle venait d'achever l'unité de l'Espagne en décidant, par son opiniâtreté, la prise de Grenade, le dernier rempart des Maures.

Pourquoi faut-il qu'elle ait partagé la surexcitation rchgieuse de son peuple au point d'établir l'inquisition? Elle «ut un instant pitié des malheureux qui expiraient dans les flammes des auto-da-fé ; mais le pape Sixte IV lui écrivit pour la raffermir, lui donna les succès militaires de l'Espagne comme une preuve que de tels holocaustes plaisaient à Dieu.

La reine eût agi plus sagement, pour sa gloire comme pour l'avenir de l'Espagne, en écoutant son cœur, qui était bon, qui venait de lui faire installer les premières ambulances qu'il y ait eu en Europe et en ne cédant à l'inspiration religieuse que lorsqu'elle lui faisait repren-

27Ô L'HÉROlSME.

dre Grenade ou accueillir Christophe Colomb ; car Ferdinand avait repoussé le rêveur, alors qu'il évoquait des chimères, et c'était Isabelle qui, prise de pitié à Tidée de populations privées de la parole du Christ par delà rOcéan, avait offert de payer Pexpédition, en vendant ses bijoux, s'il le fallait.

Colomb, après cette expédition où tout lui fut malheur, hommes et nature, dut plaider devant un conseil royal pour ses anciens droits qu'on refusait toujours de lui rendre. Peut-être le conseil lui proposa-t-il un acte de sagesse en l'invitant, vieux et malade comme il était, à les échanger contre des titres et des terres en Castille. Mais une fierté, belle dans son excès même, les lui fit refuser. Il mourut pauvre, au milieu des lenteurs calculées de la procédure.. Par son ordre, les chaînes qu'il avait un instant portées furent enfermées avec lui dans son tombeau.

Tandis que l'Europe prenait son essor d'un côté, elle était, de l'autre, menacée dans son existence par les invasions des Turcs. Ce peuple guerrier, animé du fanatisme musulman, avait fini par asservir toute l'Asie mineure, abattre l'empire grec dans Byzance même et atteindre le Danube, en prenant pour capitale cette ville admirablement située entre l'Europe et l'Asie. Il était bien commandé, disposait de troupes supérieures par la discipline et les armes aux troupes européennes. Des peuples énergiques sauvèrent l'Allemagne ; l'Albanais Scanderberg, le Transylvain Jean Hunyade, le Polonais Wladislas furent l'àme de cette résistance désespérée. Scanderberg ne réussit qu'à retarder jusqu'à sa mort la soumission de son petit pays épuisé à force de

vaincre, un conlre dix ; mais Jean Hunyade dressa, contre l'ambition turque, la Hongrie comme un mur; allié aux Polonais, il fut vaincu à Varna, mais dans une de ces défaites qui effrayent le vainqueur. Wladislas ne pouvant se résoudre à fuir, malgré les prières de Jean Hunyade, se lança au cœur de l'armée turque, au milieu des janissaires, et se fît tuer si fièrement, que le sultan Amurat lui rendit magnifiquement les honneurs funèbres. Le fils de Jean Hunyade, Mathias Corvin, continua la mission paternelle ; il eut de plus, au milieu d'un peuple rude, l'amour de la civilisation, chercha tous les moyens d'améliorer le sort matériel de ses sujets et d'élever leurs intelligences. Mais il gâta sa gloire par la turbulence qui en fit le fléau de ses voisins chrétiens aussi bien que des Turcs ; cette turbulence était puisée dans le génie même des peuples de l'Europe orientale qui, restés dans les idées de chevalerie, rompaient volontiers des lances par passe-temps; heureusement pour eux, dans les mêmes idées ils puisèrent le dévouement complet à leur devoir, le jour où un devoir se présenta. En signalant Taurore du mouvement moderne, c'eût été une ingratitude d'omettre les braves qui assurèrent l'intégrité de son développement.

Les grands hommes du seizième siècle imitent Colomb, dont ils ont la tombe pour seuil ; ils découYrent des mondes. Dès 1523, Copernic dompte l'orgueil de la terre que les voyages décuplent, il Técrase sous la grandeur du ciel. Comme les étoiles qui attirèrent ses regards, il brilla dans la nuit ; c'est une petite ville de Pologne, à l'exlrémité brumeuse de l'Europe, qui lui donna naissance, et qui, après un voyage en Italie, l'abrita pendant ses longues années de méditation.

Copernic mourut si peu de temps après l'impression de son livre sur la révolution des corps célestes, qu'on n'eut pas le loisir de le persécuter. On dut se contenter de mettre sou livre à l'index et de lui infliger à Rome un blâme au nom duquel le clergé polonais a, de nos jours encore, refusé de s'associer à une manifestation en son honneur. Si éloigné du monde qu'il se tînt, Copernic, qui savait la médecine, n'avait jamais cessé de porter gratuitement secours, par la bise et la neige^auy

malheureux qui réclamaient ses soins. Le calme qu'il avait puisé dans le spectacle des clartés sereines avait fait taire en lui les sollicitations de la gloire, mais non celles du cœur.

Entourés de moins de dangers que la science, n'inspirant de défiance ni aux rois ni aux papes, les arts plastiques s'épanouissaient en Italie. Le sculpteur, le peintre, le musicien ont cet avantage et cette infériorité de n'attaquer rien, de n'avoir à se mêler ni des croyances ni des sociétés ; leur génie n'en est pas moins admirable ni leur rôle moins important, mais cela leur donne moins Toccasion de se montrer grands par le caractère, et, comme le despotisme, préférant, par goût et par prudence, le rêve à la pensée, les accueille volontiers, la plupart ne doublent l'inspiré que d'un coureur d'aventures ou d'un familier de prince. C'est l'honneur de Michel-Ange de s'être maintenu si haut dans la noblesse, dans la fierté qu'on peut retrouver en lui le héros sous l'artiste.

Il offre cette contradiction d'un homme épris de liberté qui sans cesse, tout en frémissant, dut accepter le protectorat de ses maîtres. 11 n'ouvrit qu'une fois sa poitrine à ce souffle d'indépendance dont il eût eu besoin pour vivre heureux ; le reste du temps, il fut silencieux, triste, s* abstenant d'agir, l'action étant inutile; mais comme il montra, cette fois-là, le cœur qu'il lui fallait comprimer ! comme il sacrifia avec joie ses intérêts artistiques pour aller défendre toute une année Florence contre les Médicis! Aussi grand ingénieur •que grand artiste, il l'eût défendue plus longtemps si un traître n'eût livré une porte. Jo\^w^wV.kV^ %<^\J»kRk-

tiidç du patriote la sollicitude de l'artiste, il avait construit un revêtement au campanile de Sainte-Marie pour le protéger contre les boulets.

Michel-Ange fut mis en dehors de l'amnistie, et il eût subi le supplice, si les vainqueurs n'eussent eu besoin de son génie pour achever le tombeau de leur famille. C'est alors que, courbé sous le poids de leur pardon, obligé de refouler en lui ses aspirations et ses douleurs, il créa ce mausolée de San Lorenzo où des statues d'une noblesse héroïque semblent plutôt destinées à pleurer la liberté qu'à illustrer ses destructeurs.

En peinture, en sculpture, toutes les figures de Michel-Ange portent l'empreinte d'un désespoir immense ; ce ne sont pas des clameurs, des révoltes, c'est l'écrasement sous l'horreur de ce qui est et ne peut se changer ; on retrouve partout cette pensée secrète dans ses colosses résignés. Il méprisait les joies faciles ; dans la chapelle Sixtine, il travaillait comme quelqu'un qui craint de pensera la vie, étendu sur un lit qu'on suspendait à la voûte, n'en descendant pas souvent de plusieurs jours. L'amour delà belle et savante Vitloria Colonna anima seul son cœur sombre, et ce fut un amour malheureux ; car Vittoria veuve, voulant rester fidèle au mort, n'accepta qu'un ami. Au moins ne brisa-t-il pas son idéal par le changement ; cette vision de femme froide et pure flotta sur toute sa vie, dans une clarté de céleste mélancolie.

En proie à une vieillesse tenace, Michel-Ange devenu aveugle survécut à Vittoria; il ne mourut qu'après son dernier serviteur, n'ayant trouvé à reposer son cœur ni dans la liberté ni dans l'amour. El il était

taillé en citoyen antique, et il débordait de tendresse.

Le pape Jules II, regardant tine fresque de Michel- Ange, lui reprochait de n'y avoir pas mis les dorures d'usage. «Ces saints hommes, répondit-il (il avait représenté des personnages bibliques) n'étaient pas riches, et n'avaient pas souci des biens de ce monde. » Michel- Ange touchait là, par une épigramme, la plaie vive de l'Église : l'amour des biens temporels. Pour emplir les caisses romaines, on vendait l'absolution de toutes fautes. L'inégalité terrestre avait été acceptée par les peuples dans l'espoir d'une justice céleste ; les riches avaient maintenant à eux les deux mondes, pouvant joindre à l'impunité terrestre, l'impunité céleste garantie sur chartes authentiques.

Les idées de Wicleff et de Jean Huss, pour avoir été étouffées, n'étaient pas mortes ; elles reparurent plus vigoureuses dans une Europe où l'esprit humain essayait de se renouveler ; cette fois elles devaient enlever au catholicisme la moitié de ses fidèles. De tous les chefs de ce mouvement religieux, celui qui eut le plus d'influeuce par sa parole violente, injurieuse, mais éloquente et passionnée, fut TAllemand Luther ; celui qui eut les aspirations les plus belles, la plus noble existence fut le Suisse Zwingli ; il avait devancé Luther d'un an dans ses prédications, il lui resta toujours supérieur par l'esprit de tolérance et de liberté ; il y a entre les deux la différence qui existait entre la vaste, la confuse Allemagne féodale, pleine de haines, d'abus, d'oppressions, et la petite Suisse libre. Ses divergences d'opinion lui attirèrent les injures du fougueux réformateur; dans une entrevue qu'on leur ménagea, Zwingli appela

282 LUËROlSHE.

Luther son frère, mais Luther ne voulut jamais consentir à Tamitié et à la* concorde ; la tolérance du pasteur suisse était d'une autre époque et le destinait à se heurter contre tous les fanatismes.

Après les luthériens, vinrent les catholiques, qui résolurent de vider la querelle par les armes ; les protestants de Zurich n'eurent que le temps d'armer, et Zwingli reçut du sénat l'ordre de les accompagner. Il fut tué dans la première rencontre. « Qu'importe que je meure I s'écria-t-il en regardant le ciel ; ils peuvent tuer le corps, ils ne peuvent rien sur l'âme. » Un soldat de l'autre parti, le voyant agoniser, voulut lui imposer ses pratiques religieuses ; il refusa. « Meurs donc, hérétique obstiné! » s'écria-t-il, en lui enfonçant son épée dans le cœur.

La masse des vainqueurs se livra aux insultes sur son cadavre, mais un juste du parti catholique lui rendit ce témoignage: «Quelle que fût ta croyance, tu aimas ta patrie et fus de bonne foi. Dieu veuille avoir ton âme !»»

En Allemagne, Sébastien Franck essaya de prêcher la réforme évangélique, à la manière de Zwingli. Mais il était trop près de passions extrêmes ; odieux aux protestants comme aux catholiques, écrasé par Luther, qui l'appelait « la gueule même du diable, » il fut proscrit de ville en ville, avec sa femme et ses enfants, et mourut sans laisser même de disciples. « Dieu ne maudit personne, disait-il, personne ne doit vouloir imposer sa croyance à un autre ; l'homme d'une autre religion, pourvu qu'il ne le persécute pas, doit être traité comme un frère par le clirétien. » C'était la calme bonté du sage; les haines couvrirent sa voix.

REKAISSAKGE ET RfLFORlE. ^83

Uu autre rcfonnateor chercha dans TETangile ce qui concerne les hommes plutôt que ce qui concerne Dieu. Comme Luther de Wicleff, il dériva de Wat Tyler. Thomas Munzer, ayant tu tuer un paysan qui avait Yolé des écrevisses, s'indigna et souleva le peuple en donnant pour préface à son programme d'affranchissement que rÉvangile devait être prêché selon la vérité et non selon l'intérêt des seigneurs et des prêtres. Mais la justice de ses demandes n'empêcha pas tout le monde de se mettre contre lui, Luther en tête ; il est vrai que les milliers d'êtres, sortis des plaines et des bois, dès qu'il eut parlé, ne surent ni subir un frein ni suivre une idée. La première impression toute généreuse de Munzer, la sympathie envers le faible, n'aboutit qu'à des pillages de châteaux par les paysans, et qu'aux représailles habituelles, des massacres de paysans par les seigneurs. De ces massacres le plus lugubre fut consommé en Alsace ; les paysans, commandés par Érasme Gerber, avaient capitulé sous promesse de la vie sauve. On fit comme pour les compagnons de AVat Tyler ; quand tout fut désarmé, on tua tout. Un duc de Lorraine, Antoine de Guise, vaillant capitaine pourtant dans les guerres ordinaires, présida à cette noble campagne. Gerber fut pendu ; ce manant au-dessus du vulgaire épargnait, malgré ses compagnons, les chevaliers tombés dans ses mains, disant qu'il fallait montrer la différence entre un chef évangélique et un prince.

La place que tenait alors la question religieuse explique le peu d^attehtion qu'on fit à la question sociale essayant de s'y mêler. Pour des nations que la délivrance de l'âme absorbait, les droits importaient moins

284 L'UÉROISME.

que les croyances. Aussi fut-ce l'Espagne, concentrée dans la foi catholique par des siècles de lutte contre les musulmans, TEspagne sans opposition religieuse, qui seule fit une opposition politique sérieuse. Peut-être avait-on raison, autre part, de préparer d'abord le terrain par la discussion religieuse : car TEspagne échoua dès le premier jour. En vain les communes, qui avaient pris une si grande part à la délivrance du sol, essayèrent de protester contre l'absorption de l'Espagne dans la monarchie cosmopolite de Charles-Quint; elles échouèrent par la désertion de la noblesse et du clergé qui, si fiers jadis en face de la royauté, préférèrent soutenir le maître et assurer leur propre servitude, pour sauver leurs privilèges.

Les comuneros, ou défenseurs du peuple, avaient pour àme de leurs projets un gentilhomme de Tolède, Jean de Padilla ; blessé à la jambe, il fut pris par l'ennemi et monta, dès le lendemain, sur Téchafaud. Sa veuve. Maria Pacheco, se défendit encore trois mois dans la forteresse de Tolède, et, par une dernière audace, quand la résistance ne fut plus possible, s'enfuit en Portugal avec son fils, sous des habits de paysan.

On regrette la défaite de héros tels que Jean et Maria, de braves tels que les comuneros de Tolède, mais on accepte la chute des libertés de l'Espagne comme un châtiment mérité, quand, de l'autre côté des mers, on voit ce que celte nation faisait des peuples du nouveau monde. Le génie de Colomb aboutissait à la misère de millions de créatures. Des ambitieux non sans grandeur avaient étonné le monde en découvrant de vastes empires américains et en les conquérant avec des poignées

d'bommes ; Fernand Cortez surtout, avec quatre cents aventuriers, avait triomphé, au Mexique, de populations belliqueuses et savamment organisées. Des destructions violentes de temples et d'idoles avaient prouvé un esprit de prosélytisme religieux dont les excès ne détruisaient pas la noblesse. Mais la cupidité, éveillée par la vue trop fréquente de Tor, l'emporta bientôt et greffa horriblement ses fureurs sur le fanatisme. Le beau rôle était offert aux Espagnols : une race conquérante, les Aztèques, opprimait les autres Mexicains ; elle avait pour gouvernement le despotisme, pour principale cérémonie religieuse les sacrifices humains. Les Espagnols devaient délivrer et adoucir les âmes : ils remplacèrent regorgement par le bûcher. Un grand homme, Guatimozin, avait surgi du sein des Aztèques vaincus : à sa voix, on avait oublié qu'on ne possédait ni chevaux ni armes à fou, qu'on manquait absolument du rude métal des épées et des cuirasses. On s'était compté, et on avait accepté de mourir cent pour un, si on pouvait détruire ainsi l'ennemi. Après des mêlées furieuses, Guatimozin fut pris, et la ^oif de l'or détermina les Espagnols à le torturer, avec un chef de son parti, pour leur arracher l'aveu de prétendus trésors cachés. On posa, à plusieurs reprises, sur un brasier, leurs pieds frottés d'huile. Guatimozin n'opposa aux souffrances que le calme et le mépris ; son compagnon l'appelait, se lamentait. Sa réponse est de celles, frappées en médailles, que le souvenir populaire adopte : «Et moi, suis-je sur des roses? »

La civilisation mexicaine, brisée pour toujours par les Espagnols, avait eu, comme d'autres, ses grands

280 I/IIËROlSME.

hommes, ses monuments et, avec beaucoup de vices, quelques vertus. Dans le fond du lac de Mexico se sont engloutis des souvenii*s où Théroïsme tenait sa place. Au temps de Cortez, on adorait un être venu de par delà les mers, bien des siècles auparavant, pour enseigner Pagriculfurc et l'industrie. Plus récemment, un roi d'existence authentiqué, Nezahual-Coyotl/ avait chassé du trône un usurpateur, fléau du pays, et développé la richesse, la sécurité, la culture intellectuelle de son peuple.

Comme politique, il avait pardonné à ses ennemis ; comme philosophe, il avait dressé un temple au Dieu suprême et inconnu; comme poète, il s'exprimait ainsi :

c( Demeurons pleins de courage et de confiance, nobles chefs; et vous aussi, amis fidèles, loyaux sujets. Aspirons au ciel, où tout est étemel et où chaque chose défie la corruption. La tombe, avec ses horreurs, est le berceau du soleil, et les ombres lugubres de la mort sont des lumières éblouissantes pour les espaces étoiles. » Nezahual-Coyotl, comme Salomon, avait, dans la gloire, le sens profond du néant. Il décomposait la vie et voyait en elle la poussière des choses mortes dont, elle était faite. Un siècle après lui, non-seulement les hommes, chose éphémère, mais les monuments, les institutions de son pays disparaissaient pour toujours.

Quand les Espagnols eurent terminé leurs conquêtes^ qu'ils n'eurent plus besoin de diviser, de se ménager des alliés, ils redoublèrent lâchement de férocité envers des ennemis désarmés.

A l'honneur du cœur humain, à l'honneur de la re-

ligion du Christ, une voix deprôire s'indigna. Enmené en Amérique à Tàge de dix-neuf ans, Barthélemi de Las Casas fut pris d'une telle pitié pour les misères des indigènes, qu'il revint en Espagne, avec la résolution arrêtée d'entrer dans les missions. Dès qu'il eut terminé le noviciat voulu, il s'embarqua poUr prêcher TÉvangile aux Indiens et les abriter de son habit ecclésiastique. Douze fois, il traversa la mer pour éclairer le souverain sur la conduite de ses agents, pour tacher d'obtenir quelque décret favorable aux opprimés. Le monarque n'osait approuver les crimes commis en son nom, mais il voulait être le maître de TEurope, il lui fallait, à tout prix, l'or de l'Amérique pour payer ses armées ; et il laissait faire. Las Casas, ne voyant pas moyen de réformer ce qui était, voulut essayer de préparer pour l'avenir un autre mode de colonisation. Il obtint d'être nommé gouverneur de Cumana et emmena, au lieu des aventuriers habituels, trois cents laboureurs castillans ; ils devaient chercher la richesse dans le travail, respecter les droits des Indiens, se les assimiler par la bienveillance et la justice. Pour qu'on ne pût les confondre avec leurs sanguinaires compatriotes, ils portaient, comme signe distinctif, une croix blanche sur leurs habits. Cette belle idée, aussi conforme à la science économique qu'à la morale, eût substitué, dans les colonies, la richesse éternelle de l'agriculture à la richesse promptement épuisée de l'or, le travail salutaire à une Gèvre corruptrice. Mais des brigands espagnols étaient déjà établis à Cumana : ils refusèrent d'obéir à Las Casas, et, pendant qu'ils l'obligeaient à aller réclamer contre eux le secours du gouverneur général, ils pro-

Yoquèrent une révolte des Indiens où fut massacrée Thonnéte colonie de laboureurs.

Las Casas, après tant d'échecs, ne se rebuta pas; mais il mourut sans avoir été entendu. L'Espagne, après avoir tiré aux Indiens leur dernière parcelle d'or et leur dernière goutte de sang, se trouva déshabituée du travail, peuplée de mendiants et d'inquisiteurs, écrasée en bas par l'ignorance et la paresse, en haut par l'absolutisme religieux et monarchique ayant nom Philippe 11.

Cet excès de la foi engendra bien aussi le sentiment héroïque. Quand Ignace de Loyola eut commencé à organiser les jésuites, avec l'idée, très-sincère chez lui, que l'anéantissement de la raison et de la liberté dans l'obéissance pouvait seul sauver les hommes, celui qui avait prononcé, en même temps que lui, ses vœux à l'église de Montmartre, près Paris, son frère en exaltation catholique, saint François Xavier, partit pour les Indes, et là, frappant les imaginations par les élans de son àme, il éleva au christianisme des masses d'êtres. A sa voix, les ennemis se réconciliaient, les gens improbes restituaient les biens mal acquis. 11 parcourut Ceylan, le Japon ; il se dirigeait sur la Chine quand il mourut. Malheureusement saint François Xavier forme la face brillante d'une médaille dont le revers est trop sombre.

La chevalerie, comme institution, avait décliné en Europe, le jour où le développement de l'organisation sociale des peuples avait restreint l'importance de l'action individuelle des grands. Prise entre les nationalités et les monarchies, elle étouffait ; mais son idéal

ilevait lui survivre. La loyauté, la générosité, le courage, telles étaient les principales vertus qu'elle avait propagées, exhaussées. Sous peine de fausser son caractère, il faut ajouter qu'elle les voulait mises en pratique dans la carrière des armes. Aussi, quand il n'y eut plus de chevalerie, ceux à qui l'on conserva le nom de chevaliers furent les plus nobles types de soldats. C'est ainsi que le Français Bayard nïérita d'être surnommé le Chevalier sans peur et sans reproche ; type vaillant de la noblesse s'absorbant dans la monarchie, il mit le devoir dans l'obéissance, la vertu dans le dévouement à un homme, autrefois suzerain mal obéi, maintenant emblème sacré de l'autorité divine, le roi. Il ne voyait rien au-dessus de la fidélité au maître ; c'était l'être passif, tel que la croyance aux rois en a tant fait, capable d'avoir les plus belles vertus privées et de se prêter aux plus grands crimes publics. Ces caractères deviennent inacceptables sous les mauvais princes. Bayard eut le bonheur de servir des ambitions plus folles que coupables. Passant son existence à envahir, par ordre, l'Italie, il eut, dans des campagnes stériles, l'occasion de faire des prouesses guerrières et de montrer d'exquises qualités de cœur. Un charme en est justement resté.

Il est beau d'aimer et de servir sa patrie, il est beau surtout de la servir dans une cause juste. Tandis que Bayard poursuivait pour la France des fantômes de gloire et ne se tirait à son honneur de ce rôle qu'à force de belles actions, Gustave Wasa, favorisé par le sori, avait la Suède à défendre contre le tyrail danois Christiern P', et parvenait à la sauver.

2tH) . L'HÉROÏSME.

Caché d'abord sous des habits de paysan, il parut tout à coup, dans une assemblée de la province de Dalécarlic, portant le deuil de son père Éric Wasa et des autres sénateurs du royaume mis à mort par Christiern, harangua la foule et entraîna les hommes à scanner comme ils purent pour le suivre.

Irrité des progrès de Gustave, le roi Christiem eut recours contre lui à la seule menace qui put jeter un cfiroi dans son cœur ; il se saisit de sa mère et de sa sœur, et lui fit dire qu'elles seraient condamnées au supplice le plus cruel s'il continuait à commander les rebelles. Le déchirement dut être douloureux dans Tùme de Gustave : d'un côté, deux existences adorées, la famille, le cri du sang; de l'autre, la patrie perdue, des milliers d'hommes voués à la mort par son abandon, alors qu'il les avait entraînés, qu'il s'était lié à eux par un pacte sacré. Peut-être songea-t-il que sa mère, si elle était là, lui dirait : « Sacrifie-moi pour que mon époux soit vengé, pour que ma patrie soit affranchie; prépare, au prix de ma vie, le châtiment du criminel. »

Gustave Wasa laissa saigner son cœur, offrit ses angoisses intimes sur l'autel de la liberté publique, et poursuivit plus vigoureusement la guerre. Proclamé roi, rentré dans Stockholm, il donna l'exemple d'un grand talent militaire qui se contente d'avoir délivré son pays et ne cherche pas à prolonger les combats pour briller à ses dépens. La misère était si grande, que beaucoup de paysans n'avaient à manger que des écorces d'arbres ; l'ignorance n'était pas moindre. Gustave Wasa laissa son épée pour s'occuper des moissons et des écoles. Le clergé, qui avait.

dans la dernière guerre, sacrifié ses devoirs patriotiques au désir de dominer, et qui, par l'immensité de ses possessions privilégiées, appauvrissait l'État, eut seul à se plaindre du roi libérateur : Gustave confisqua tous ses biens, favorisa la prédication du luthéranisme et finit par embrasser lui-même la religion réformée.

En Angleterre, les fantaisies sanguinaires d'un tyran excommunié par le pape pour un divorce scandaleux amenèrent d'héroïques protestations parmi les catholiques. Pour ne pas sanctionner ce qu'il blâmait dans sa conscience de légiste et de catholique, Thomas More, grand chancelier d'Angleterre, se laissa enfermer à la Tour, où on le priva même de ses livres. On déchira son cœur parle spectacle de sa famille réduite à la misère, par les appels suppliants de sa femme. En même temps, onl'épuisait par un interrogatoire insidieux. Le vénérable évêqueFisher était prisonnier pour lamême cause ; on saisit la correspondance qu'ils échangeaient, et on les punit, par la mort, des exhortations qu'ils s'envoyaient pour ne pas craindre de mourir.

Thomas More, dans son zèle à maintenir l'unité catholique, avait eu le tort d'emprisonner parfois les prédicateurs protestants, mais jamais, il le dit lui-même, il n'avait fait donner à quelqu'un « ni coup ni heurt, pas même une chiquenaude sur le front. » Dans son célèbre livre A'^Utopie, où il cherchait les lois d'une société meilleure, sans du reste croire à la portée pratique de ses rêveries, il voulait que toutes les religions fussent tolérées, que tout pouvoir fût électif.

L'absolutisme, quelle que soit l'idée qu'il favorise, arrive toujours à l'odieux. Parfois il n aças d'ûvl^VL^\ss\>&

29*2 L'HÉaoïSME.

criminelles, mais il s'égare dans les ténèbres qui raccompagnent toujours. Au fond, dès qu'un homme prétend gouverner seul, repousse la lumière et le contrôle, il est responsable de tous les crimes qu'il a laissé commettre. Aussi François F", au milieu de ses rayons chevaleresques et artistiques, ne peut-il se laver du sang des Vaudois, qu'il répandit sur les faux renseignements d'un magistrat sans pudeur ; et, plus noblement inspiré que le roi qui emplissait l'Europe du bruit de sa gloire ou de ses désastres, apparaît un humble chef de bourgade, André Meynard, maire de Mérindol, qui, pendant trente ans, défendit, contre les soldats, ses coreligionnaires, ou plaida pour eux devant des juges.

Dans le massacre des Vaudois, François P' n'avait guère vu qu'une répression de rebelles soupçonnés de vouloir se joindre à la république suisse. Plus tard, leur cause était devenue surtout religieuse et, par analogie, s'était confondue avec le grand parti protestant. Dans ce parti, minorité il est vrai, mais minorité assez puissante pour avoir des armées et tenir continuellement la majorité en échec, il y avait eu ce que la pauvreté et la faiblesse des Vaudois excluaient, des ambitieux se servant des discordes comme d'une arme ; il y avait eu aussi des hommes qui n'en voulaient qu'à la persécution, qui défendaient simplement le droit des consciences. C'est sur cette base que le duc de Coligny appuya son àme et la fit inébranlable parce -qu'elle était convaincue. Battu par des forces supérieures, il se relevait de ses défaites, toujours plus courageux, toujours plus redoutable. Mais, en soutenant une guerre civile nécessaire, il en gémissait ; il aimait la patrie et ne

RENAISSANCE ET RÉFOUME. *293

rêvait que rétablissement de la concorde, union des Français contre l'étranger.

Au moment où il se réjouissait d'avoir atteint ce but, au moment où le roi, lui accordant la liberté de son culte, le caressait de l'espérance d'une expédition à conduire contre les Espagnols, ennemis à la fois de la Réforme et de la France, il fut, par ordre de ce roi, assassiné, avec des milliers de protestants, dans la nuit de la Saint-Barthélemi. Le signal, parti de. Paris, où étaient Coligny et sa suite, s'adressait à toule la France. Quelques gouverneurs eurent le courage de résister à la politique de la cour et au fanatisme de la nation. « Je n'ai pas trouvé un bourreau dans ma province, » dit d'Orlhez à Bayonne; et le bourreau de Lyon, plus grand encore à se révolter, lui obscur et infâme, contre le joug, répondait fièrement : « Je n'exécute que des coupables. »

Ce massacre où le roi s'était fait chef de complot contre une partie de ses sujets, avait eu lieu sous l'influence de l'Espagne, qui continuait à représenter le catholicisme sanguinaire. Un de ses meilleurs généraux, le duc d*Albe, avait expressément recommandé au roi de France l'extermination des hérétiques, en désignant Coligny comme le premier à frapper. Et ce n'était pas une opinon personnelle qu'il émettait. Les autres généraux de l'Espagne, ses inquisiteurs, ses soldats suaient le crime, encouragés à l'envi par le roi Philippe IL Tout ce que la nature humaine peut inventer de repoussant, il l'avait adopté. Despotisme, avidité, ténèbres étaient ses principes, et, pour moyens, il avait l'assassinat, la violation des serments, la dévastation systématique des pays révoltés. Quiconque résislail, cjue ce îvii ^^>\\ >^\xvi

t^Oi L'IIERUlSMË.

(croyance, pour yii droit, pour une patrie, était traité comme sacrilège cl ulimcntait les bûchers.

Dans les Flandres-, le comte d*Egmont, le comte de Uorn périrent sur Téchafaud, coupables d*avoir voulu faire respecter les droite de leurs concitoyens ; ils avaient combattu vaillamment dans les armées espagnoles, ils avaient gagné par leurs services les plus hautes dignités; le jour où ils se refusèrent à être des instruments passifs, à faire et à laisser faire le mal, on changea pour eux la faveur en supplice : leçon pour ceux qui se laissent entraîner, par Tappât de la renommée, au service du despotisme, sans être d'abord résolus à annihiler leur àme.

Guillaume de Nassau, plus prudent, sut ne pas s'exposer à la mort, alors qu'il n'eût fait qu'enlever au peuple un chef avant l'action ; quand il fut utile de s'exj)oser à la tête de ce peuple, on le trouva le premier.

Gendre deColigny, il dévoua, comme lui, son épée à ceux qu'il vit persécutés; comme lui, il grandit par sa constance dans les revers ; il se heurta à la trahison, à l'indifférence des populations terrifiées, aux catholi- (|ues qui trahissaient leur pays pour leur religion, aux protestants qui voulaient proscrire à leur tour les catholiques, aux nobles qui méprisaient le peuple, au peuple qui était jaloux des nobles ; toujours à la quête d'argent et de soldats, errant à travers les marais de la Hollande, on l'avait surnommé le Taciturne; leducd'Albe avait beau le battre, Philippe 11, sachant qu'il s'était échappé, s'écriait : « Rien n'est fait. » Un moment, il parvint à obtenir l'union des Flamands et des Bataves;

GuilIguiHO \ù Ta<

mais la Flandre avait quelques intérêts opposés, une majorité catholique ; les intrigues espagnoles rompirent bientôt la ligue. En revanche, les provinces du Nord resserrèrent leur lien, elles se constituèrent, par l'union d'Utrecht, en république fédérative, et, prenant Guillaume pour stathouder, elles déclarèrent Philippe II déchu de ses droits. La Hollande était fondée. Guillaume, poursuivant son rêve le plus cher, demanda qu'aucune secte religieuse n'y fût persécutée ; il étendit cette clémence même aux anabaptistes, que catholiques et réformés avaient également en haine.

Dès lors il y eut, aux embouchures du Rhin, un petit peuple libre, un asile pour la pensée, une voix contre les monarchies absolues. Avec ce point d'appui, Guillaume recommençait à combattre pour alfranchir la Flandre méridionale, quand le grand général Alexandre Farnèse, non content de l'arrêter par sa stratégie, mit sa tête à prix, selon le système du duc d'Albc.

Les sommes promises étaient fortes, la prédication encourageait le fanatisme. Une première tenlative d'assassinat échoua, une seconde réussit. La Hollande naissait à peine; Alexandre Farnèse était vainqueur; Guillaume, en mourant, crut son œuvre perdue et poussa un cri de douleur : « Mon Dieu, ayez pitié de mon àme ; ayez pitié de ce pauvre peuple. »

. Le crime de l'Espagne fut inutile ; la mort de Guillaume créa des embarras à la Hollande, elle ne compromit pas son existence.

Ces temps do passion religieuse qui suscitèrent tant de soldats ne produisirent peut-être rien de plus beau que certains magistrats qui, au nom des loU \iôlée^^

298 L1iÉR0l.>ME.

affrontant sans armes les périls des guerres civiles^ opposèrent aux arquebuses leurs robes noires.

En France le chancelier Michel de l'Hôpital, chef du parti des tolérants, et menacé de mort après la Saint- Bar thélemi, ne voulut pas laisser fermer le château où il s'était retiré depuis que ses idées de modération n^étaient plus écoutées cl qu'avec sa grande barbe blanche, son visage paie, sa façon grave, comme l'a dépeint Brantôme, il était devenu suspect. « Si la petite porte n'est bastante (assez large), s'écria-t-il, quand les massacreurs se présentèrent, qu'on ouvre la grande. »

Un détachement de cavalerie royale vint le protéger, lui annonçant qu'il était gracié. « J'ignorais que j'eusse mérité ni la mort ni le pardon. » Le souvenir de l'horrible massacre ne le quittait plus. II mourut six mois après, en répétant avec douleur : « Périsse cette jour^ née ! »

L'Hôpital, imbu d'idées philosophiques, n'était qu'un catholique tiède ; du Harlay, croyant exalté au point d'altérer sa santé par les jeûnes et les macérations, trouva, comme premier président du parlement de Paris, les mêmes paroles flétrissantes pour la persécution. « Le crime que vous voulez châtier, dit-il en refusant à Henri lU d'enregistrer un édit de proscription, est attaché aux consciences lesquelles sont exemptes du fer et du feu. »

Cette hardiesse ne l'empêchait pas d'être dévoué au roi, même mauvais ; il avait, selon une pittoresque expression du temps, le cœur semé de fleurs de lys. Le principe monarchique, strictement observé, lui sem- })}ait Je seul remède à la dissolution du pays. Aussi,

quand le parti ultra-catholique excita Paris à se révolter contre le roi, pour faire changer l'ordre de succesy sion au trône, sous prétexte que l'héritier légitime était protestant, du Harlay répondit aux menaces de mort de la sédition victorieuse qu'il n'avait tête ni vie qu'il préférât à l'amour de Dieu, au service du roi et au bien de la patrie. Il ne fut qu'emprisonné à la Bastille avec cinquante conseillers qui le suivirent volontairement.

Ces discordes, la misère des contrées saccagées par la guerre, les bûchers dressés par toute l'Europe contre les audaces de l'âme rappellent le moyen âge ; l'idée marche pourtant. Elle souffre encore, mais chacun de ses martyres la mène à une victoire, au lieu de la replonger dans la nuit. Si le fanatisme des esprits attachés au passé est terrible, la foi de ceux qui regardent vers l'avenir est immense. Le philologue à la face blémie par la lecture des manuscrits a, comme l'Allemand Reuchlin, la conscience d'une lumière qu'il répand sur le monde, l'imprimeur accomplit une mission pour laquelle il se fait persécuter comme Robert Estienne, brûler comme Etienne Dolet. Le chirurgien, las des rêves creux entassés sur l'organisation du corps humain, repoussant le merveilleux, les pratiques magiques, recourt à l'observation; il triomphe de l'horreur qu'il éprouve et de l'horreur qu'il cause, il ouvre les cadavres. Tandis que Michel-Ange, dans les caves d'un cloître, dissèque peur mettre la vérité dans le dessin, Vésale va à Montfaucon étudier les corps des criminels pour créer la vérité dans la science. Tels étaient les préjugés contre des études approuvées de tous aujourd'hui que Vésale, protégé par Charles-QwiTiV.^ Tûa\\x<!i. ^^\^

30J L'HEROÏSME.

rope, fut condamné par les tribunaux religieux à un pèlerinage en terre sainte, au retour duquel, ayant fait naufrage sur un rivage inhabité, il mourut de faim.

Quand vint en France Âmbroise Paré, les obstacles matériels n'existaient déjà plus. Mêlé aux guerres de religion, il soigna, au nom de l'Évangile, les gens blésses sous prétexte du même Evangile. Protestant, il ne faisait pas de distinction entre les catholiques et ses frères en religion ; mais, Français, il était avant tout dévoué à ses compatriotes. Pendant que l'armée française était assiégée dans Metz, presque tous les soldats mouraient de leurs blessures ; on demanda qu'Ambroise fût envoyé. Il traversa, sous un déguisement, les lignes espagnoles et pénétra dans la ville, où on l'accueillit comme un sauveur. Des offres lui furent faites par des princes étrangers, il les refusa toujours.

Ce génie chirurgical, quand il avait réussi dans une de ces opérations qui étonnent la science moderne, comme l'extraction du bois de lance brisé dans la tête du duc de Guise, se contentait de dire à ceux qui le complimentaient : « Je le pansay, Dieu le guarist. »

Dans l'homme politique, l'héroïsme est d'un bloc ; dans l'homme de pensée, artiste, inventeur, savant, l'héroïsme est une résultante du caractère manifesté par les actions et de l'inspiration manifestée par les œuvres. Aussi faut-il, pour chercher parmi eux les héros, ne pas se laisser entraîner par les analogies de grandeur intellectuelle, prendre les uns, et, quoique à regret, laisser les autres. Bernard Palissy ne fut pas seulement un ouvrier de génie qui porta dans l'industrie de l'émail les plus grandes délicatesses de l'art, qui entrevit un but et

RENAISSANCE ET RÉFORME. 50t

ratteignit après un combat de seize ans contre la misère, l'insuccès, l'ironie environnante et ses propres tâtonnements ; il ne fut pas seulement un savant passionné pour rinslruction de tous, qui enseignait à Paris, dans un cours, la théorie des fossiles quelques siècles avant Cuvier ; il fut aussi un esprit libre, mettant sa conscience plus haut que les menaces de mort. Comme artiste, il est admirable quand, accablé par le dénûment, ayant assez bien réussi pour vendre son travail, mais non pour satisfaire son rêve, il brise lui-même ses poteries et prolonge sa pauvreté pour ne donner qu'une œuvre parfaite ; mais il est encore plus grand quand il répond au roi qui tient à son habile fabricant d'émaux et qui le conjure de quitter le protestantisme, s'avôuant trop faible pour l'empêcher d'être brûlé par les fanatiques de Paris :

« Sire, j'étais bien tout prêt de donner ma vie pour la gloire de Dieu ; si c'eût été avec quelque regret, certes il se serait éteint, entendant mon roi prononcer ces paroles : « Je suis contraint. » C'est ce que vous, Sire, et tous ceux qui vous contraignent ne pourrez jamais, car je sais mourir. »

Bernard ne fut pas brûlé, mais maintenu à la Bastille, où il mourut.

Henri de Béarn, le prince protestant que du Harlay avait soutenu contre la Ligue comme héritier légitime du trône, méritait aussi de l'être comme Français de génie et de cœur.

Le roi de Navarre, aïeul de l'enfant, pour qu'il eût plus tard une àme supérieure aux vicissitudes de la vie, avait voulu que la mère chantât à haute voix Uj^^

L*BGROÏSME.

cantique béarnais pendant les douleurs de l'enfantement, et la courageuse femme avait accompagné de& marques de la joie cette entrée de Tenfant dans la vie^ ordinairement accompagnée de plaintes.

Plus tard, cette même femme, Jeanne d'Albret^ n'ayant plus ni père ni mari, s'était faite l'âme du parti protestant dans le Midi, avait, en personne, conduit des troupes et sauvé une aiTnéepar ses marches hardies. Supérieure à tous les fanatismes, elle avait établi dans son pays, où la majorité était protestante, la liberté complète des cultes, et prescrit l'entente entre les prêtres des deux religions, pour l'éducation, la distribution des aumônes.

Tous les traits du caractère de Jeanne se retrouvent dans Henri : vaillance, largeur d'idées, habileté, même la chanson si fièrement gaie dont elle avait charmé sa naissance. Comme protestant, il eut contre lui la majorité de son peuple et l'intervention armée de l'Espagne ; mais il représentait les droits alors incontestés du sang^ la sauvegarde de la nationalité contre l'étranger, enfin l'esprit de tolérance et de justice. Il accepta la lutle et la soutint avec vaillî\nce et générosilé. 11 électrisait ses soldats par son impétuosité. Dans un combat, il vit des escadrons de son parti qui fuyaient : « Si vous ne voulez combattre, regardez-moi mourir ! » iMais, la victoire une fois remportée, cette fougue était remplacée par la pilié pour les Français égarés contre lui. 11 leur faisait grâce à tous, n'abandonnait à Tépée des soldats que les agents de l'Espagne.

Paris était le centre des passions catholiques; les jésuites avaient réveillé à leur profit la force terrible dos

démocraties, enseignaient le mépris et le meurtre des rois. Ce mouvement, qui n'est pas sans analogie dans la forme avec celui de la Commune révolutionnaire, est la condamnation des peuples qui croiraient pouvoir se mettre au-dessus de la tolérance et de la liberté. Avec des cris républicains, ces gens -là marchaient au système de Philippe 11.

Enfin Henri IV, qui assiégeait Paris, sans pouvoir le prendre, et qui se désespérait de le ruiner, se décida, pour concilier les esprits, à une concession d'homme supérieur aux dissensions religieuses. Il se fit catholique, en réservant à ses coreligionnaires la liberté de conscience. Dès lors, aidé par Thabileté dévouée de son ministre Sully, il étendit sur la France le baume d'un repos réparateur et glorieux, préambule d'une plus grande gloire encore, si un assassinat n'eût brisé, tout d'un coup, ses projets d'abaissement de la maison d'Autriche, d'équilibre européen, et même de confédération fraternelle des peuples.

La plus grande gloire du pouvoir absolu en Europe a souvent passé pour être Louis XIV, tandis qu'elle devrait plutôt porter le nom de son aïeul Henri IV. Dans Henri IV, il y a épanouissement ; dans Louis XIV, il y a tension. D'un côté, c'est la souveraineté grandiose et simple; de l'autre, c'est la royaut»î enorgueillie. En 1610, quand Henri IV allait entrer en Allemagne, il tenait réellement, dans ses mains toutes-puissantes, le salut, le progrès, l'avenir; en 1672, quand Louis XIV envahira la Hollande, le rôle sera changé ; il représentera, pour l'humanité, le péril, l'oppression, le rejet en arrière. C'est la supériorité de Henri IV, c'est ce qui le maintient comme type héroïque du genre. D'ailleurs, au temps de Louis, quoique la France adore son roi, les yeux fermés, il y a altération du principe monarchique; le dixseptième siècle contient une nouveauté grave, lidée de la liberté politique dans le sens moderne. Cette idée que la Suisse, par exception, tenait enfouie derrière ses mon-

lagnes, pénètre en pays plat,' accessible aux courants d'idées, en Hollande, puis s'attaque à une grande famille royale, renouvelle l'Angleterre, pour aller de là demander à la France le rayonnement idéal, à l'Amérique 1-application pratique. Ce n'est pas à dire que tout soit héroïque dans ce sens, et que rien ne le soit en dehors ou à l'opposé ; mais il importe de bien démêler le fil conducteur du monde moderne, sous peine de céder aux illusions du règne de Louis XIV, aux séductions de sa splendeur littéraire, de ses mœurs polies, et d'arriver au fond d'une impasse.

Depuis que Guillaume de Nassau avait à peu près remis debout la Hollande saignante et mutilée, ce pays, constitué fédéralement et obligé, dès son berceau, de combattre à outrance, avait aussitôt été ballotté entre la nécessité d'assurer les droits politiques des citoyens et le besoin d'avoir un gouvernement fort. A Guillaume avait succédé, comme chef du pouvoir exécutif, son fils Maurice, habile et vaillant, qui conserva la Hollande libre, la rendit même redoutable par ses victoires, mais qui, se voyant le premier citoyen de son pays, se cirut autorisé à s'en faire le maître. Le guerrier trouva alors en face de lui, marquant son mépris de cette bassesse, le magistrat qui jusque-là l'avait le plus aidé à assurer le triomphe de la patrie, le grand pensionnaire Jacques Barneveldt.

La tête de Barneveldt tomba, mais en gardant sa fièrc expression de mépris. Plus tard, les fils du supplicié, voulant le venger, entrèrent dans un complot contre la vie du tyran. L'un s'échappa, l'autre fut pris et condamné. La mère alla s'humilier devant Maurice, qui lui

demanda pourquoi elle Timplorait pour son fils, après ne l'avoir pas fait pour son mari. « C'est que mon mari était innocent, répondit-elle, et que mon fils est coupable. » Maurice trouva cette réponse trop noble pour ne pas la châtier; il refusa le pardon.

A la mort d*un des princes, la Hollande reprit possession d'elle-même ; le pouvoir militaire fut subordonné au pouvoir civil pour se relever en présence d'une grande guerre. Les représentants du parti républicain, Jean 'et Cornélius de Witt, l'un grand pensionnaire, l'autre marin distingué, furent massacrés par un peuple que l'effroi aveuglait, lors de l'invasion inattendue de Louis XIV. Jean de Witt avait administré intègrement et même glorieusement ; mais Guillaume d'Orange, dont il combattait l'influence par haine de la tyrannie, faisait passer leur prudence pour une entente avec l'ennemi.

Les de AVitt moururent donc pour une cause qu'ils pouvaient à juste titre regarder comme celle de la liberté ; il leur manqua que leur prévision se réalisât, que Guillaume, si injuste, si âpre pour obtenir le pouvoir, fût un tyran quand ij l'eut. Dictateur contre l'étranger, il laissa la liberté intérieure vivre sous sa protection. Morose et rude d'esprii, il ne fut pas sympathique, mais il ne fut pas oppressif. Il avait un corps maladif qui se refusait aux travaux de la guerre ; il le força à obéir quand même, lui imposa des fatigues surhumaines. Ni les souffrances, ni les revers auxquels le condamnait l'infériorité numérique de ses soldats, ne purent jamais le dompter. A sa voix, la Hollande rompit ellc-niême les digues <]ui maintenaient une mer en con-

Ire-haut. Louis XIV dut reculer. Dans les campagnes qui suivirent, les Français remportèrent beaucoup de victoires. Guillaume les leur fit chèrement payer et les rendit toutes stériles. Pendant qu'il tenait la France en échec, il observait l'Angleterre et s'y préparait un rôle qui devait assurer le triomphe des libertés anglaises ; mais, comme cette intervention futle dernier terme d'une révolution riche en grands caractères, il faut remonter de soixante ans l'histoire d'Angleterre, pour la suivre jusqu'à sa jonction avec Guillaume.

Quand l'Angleterre commença à combattre le despotisme, le contrôle public n'existait ni en France, ni en Espagne, ni en Autriche, ni en Italie; elle saule possédait dans ses parlements des mandataires votant les impôts au nom des contribuables; mais ces mandataires, gagnés ou intimidés, servaient volontiers de complices aux monarques, et, tant qu'il y eut en Angleterre des despotes habiles, évitant de se heurter au grand courant de l'opinion, le despotisme, planant sur les éléments de liberté, y eut les mêmes apparences que celui de France ou d'Espagne.

Deux éléments d'agitation existaient : l'un religieux, produit par la lecture de la Bible et se rattachant à la réforme, l'autre politique, produit par le désir de garantir la liberté du peuple contre les caprices du souverain. Tous les deux se tenaient par la substitution de l'examen à l'autorité sans contrôle, par la négation des suprématies oppressives ; mais ils différaient par les |)oints sur lesquels portait leur audace. Charles r*" resserra leurs liens, en les attaquant à la fois l'un et l'autre. Les dissidents religieux joignaient à des vertus

308 L*llËKOlSME.

rigides, à des convictions indomptables, des singularités burlesques. La persécution leur fournit l'occasion d'être héroïques. Sous l'accusation d'avoir écrit des pamphlets contre la cour et les évéques, Prynne, Burtoii et Bastwick, hommes honorables appartenant à des professions libérales, furent traduits non devant le jury, selon la coutume anglaise, mais devant des magistrats qui les condamnèrent au pilori, à la perte des oreilles et à la prison perpétuelle, sans leur permettre de se défendre. Autour du pilori, la multitude vint se fortifier au spectacle des victimes plus lières que leurs bourreaux. « Pourquoi es-tu si pâle? disait Burton à un jeune homme; mon cœur n'est point faible, et, s'il me fallait plu? de force, Dieu m'en donnerait. » Et Prynne, étendant la portée de sa protestation, s'écriait : « Chrétiens, si nous avions fait cas de notre liberté, nous ne serions pas ici ; c'est pour votre liberté que nous avons compromis la nôtre ; gardez-la bien, je vous en supplie ; tenez fermes, soyez fidèles à la cause de Dieu et du pays, sinon vous tomberez, vous et vos enfants, dans une éternelle servitude. »

Mais ces hommes étaient des puritains, des sectaires fanatiques, et tout fanatisme mène à l'oppression ; leur exaltation dans le martyre correspondait à la prévision possible de leurs abus dans la victoire. Le grand citoyen Ilampden qui, sans violence de passion, partit du droit pour marcher vers l'affranchissement, les dépasse de la distance qui sépare le courage de la raison du courage de l'ivresse.

C'était un riche propriétaire, simple dans ses goûts, modéré dans ses paroles; on lui demanda un impôt il-

légal, un impôt que le parlement n'avait pas voté. Il refusa de le payer. Des juges, sous la pression du roi, le condamnèrent; il voulut protester en quittant l'Angleterre. Mais un ordre royal l'en empêcha, et la nation qui avait admiré son courage l'envoya au parlement. Il y revendiqua respectueusement et fermement la liberté, le respect des lois. Enfin le roi, irrité par un acte de remontrances, voulut tenter un coup d'Etat, procéder violemment, avec une troupe de coupe-jarrets, selon la flétrissante expression dé Macaulay, à l'arrestation des cinq principaux chefs de la chambre, parmi lesquels était Hampden. Quand Londres sut le péril où étaient des membres du parlement, il y eut un de ces mouvements électriques qui révèlent les grands peuples. Toute la ville s'arma, Hampden et ses amis, qui s'étaient cachés, reparurent portés en triomphe ; une garde civique fut chargée de veiller à la porte du parlement. Charles, insulté dans son carosse, dut quitter Londres ; il s'était créé une situation insoutenable. Le parlement lui refusait avec raison de lui laisser le commandement des armées, et il était également vrai qu'un roi ne pouvait y renoncer. Charles crut que le prestige de la monarchie entraînerait les provinces de son côté, et arbora son étendard à Nottingham en signe de déclaration de guerre. Hampden alors se fit d'orateur soldat ; il contribua pour deux mille livres à créer le budget du parlement, alla dans son comté lever un régiment d'infanterie, et en prit le commandement.

Le roi était très-fier de son armée disciplinée, de sa noblesse habituée au maniement des armes. Les milices nationales montrèrent que les convictions imçrovisetit

niO LMlÊROhME.

(les soldats ; tandis que le camp royaliste se livrait aiix orgies, elles chantaient des psaumes ; leur rigidité, parlois ridicule, était surtout invincible. Si elles avaient été commandées par Ilampden, on peut croire qu'elles eussent remporté dès le début des avantages décisifs; il était dans leur opinion le futur commandant en chef, quand il périt dans une escarmouche. Sans haine pour ses ennemis, il émit, en mourant, le vœu que le cœur du roi et de ses ministres fût éclairé. Le roi, au contraire, ne vit qu'un opposant de moins, et se réjouit de cette mort pleurée par toute TAnglelerre; peut-être perdait il le seul homme qui eût pu Tarrachor à Téchafaud. Cromwell, cousin et admirateur de Hampden, homme de génie, guerrier à lame de fer, assura le triomphe du parti républicain, mais le souilla par le meurtre du roi vaincu, au profit de son ambition. Plus d'un cœur généreux défendit la victime; Prynne, le puritain mutilé, se fit persécuter pour son ancien bourreau, mais Prynne mêlait toujours à ses beaux mouvements des étroitesses de sectaire ; Hampden eût seul été de taille à conserver sur le drapeau de la liberté la devise qu'il avait mise sur celui de son régiment : IVe jamais reculer.

Il y a deux périodes dans Hampden : Tune de résistance légale, l'autre de rébellion légitimée par la conduite du souverain. Plus d'un homme de bien qui le suivit dans l'opposition respectueuse crut de son devoir de soutenir, préférablement à toute autre chose, la monarchie, dès qu'elle fut en danger. Ainsi lord Falkland, gentilhomme de la chambre du roi, adopta les idées de l^opposition, se prononça contre l'arbitraire ; puis, à un

oortain point de la lutte, s'arrêta incertain pour ne pas iKiurter deux convictions égales en lui ; et, quand le roi lui parut menacé, se mit à son service. Mais défenseur importun, il se refusait à employer les moyens tyranni- (]ues ; il le conjurait d'entrer dans une voie libérale. Après la tentative d'arrestation des cinq, il resta avec lui, mais désespéré, ne voyant de salut possible pour la nation qu'avec le roi, et désillusionné sur son compte. Son rêve était d'empêcher la guerre civile ; se voir d'un côté, quand un des hommes qu'il devait estimer le plus, Hampden, se trouvait de l'autre, lui arrachait ce cri continuel : « La paix ! la paix ! » Hampden mourut. Avec Cromwell, le fanatisme républicain se dessinait ; le roi, par ses projets de trahison visibles, ses sous-entendus despotiques, s'enlevait toute chance de se rattacher à la nation. A la bataille de Nev^rbury, Falkland chercha si évidemment le danger,, qu'on put voir dans sa mort l'action d'une âme n'ayant plus d'autre issue. 11 n'y avait pas vingt ans que Hampden était mort, quand l'Angleterre se livra d'elle-même, sans demander aucune garantie de liberté, au fils de Charles P. Le supplice du père avait frappé les esprits, et le souvenir de ses perfidies disparaissait devant l'éclat de sa chute douloureuse. En sortant de la modération où Hampden avait toujours recommandé de se maintenir, on avait ravivé l'idée monarchique ; le peuple ne demandait qu'à expier le passé par l'amour. Les Stuarts changèrent vite ces dispositions. On les avait avertis franchement, ils se masquèrent pour consolider la tyrannie Les pièges entrevus et jetant d'autant plus l'épouvante amenèrent des fureurs regrettables contre les caihaU-

ques, que leur foi et leurs intérêts jetaient dans le parti du despotisme ; et on prendrait presque les premiers essais de retour vers la liberté pour des explosions de fanatisme, si ceux qui enlevèrent arbitrairement aux papistes leurs droits politiques n'avaient aussi voté la loi d'habeas corpus, qui est restée la garantie des citoyens anglais contre les détentions illégales. Par Ku s'éclaire l'échafaud d'Algernon Sidney et de William Russell : ces hommes qui périrent dans une conspiration d'intérêt douteux pour assurer le trône à un héritier sans affiliation avec les catholiques, étaient, au fond, des patriotes qui voulaient arracher leur patrie à la perspective de la servitude.

Le moment de la condamnation et du supplice de William Russell fut attristé et charmé par la douleur dévouée de sa femme, et vint révéler sur quelles bases de vertu domestique reposait son patriotisme, a Par une coïncidence qu'on ne peut remarquer sans émotion, a dit M. Guizot dans une très-belle étude, ce fut à peu près vers la même époque que lord Russell épousa lady Vaughan et qu'il s'engagea avec éclat dans le parti du pays contre celui de la cour. » Cette épouse aimée l'aida dans sa défense, pendant le cours du procès, et l'assista jusqu'à ses derniers moments. Quand il fut séparé d'elle : « Quelle bénédiction elle a été pour moi, s'écria-t-il ! Quelle eût été ma misère si, avec toute sa tendresse, elle n'avait pas eu la grandeur d'àme de ne jamais désirer de moi une bassesse pour sauver ma vie I »

Si l'on blâme William Russell d'avoir conspiré, il faut logiquement blâmer la révolution qui va renverser ►acques 11 ; on ne peut flétrir le malheur et vanter le

succès; ce qui justifle la première conspiration, c'est qu'après Téveil donné par le supplice de lord Russell, une seconde dans le même sens assura la liberté de l'Angleterre.

Cette fois, Guillaume, le défenseur de la Hollande, paraît en Angleterre appelé par le vœu public ; le gouvernement était devenu si odieux qu'il tomba presque sans résistance; il n'y eut pas une proscription. On laissa le roi s'évader; aussi la liberté dura. L'Irlande seule, où malheureusement T Angleterre protestante n'avait pas su s'abstenir des persécutions contre les catholiques, amis de l'absolutisme, combattit vaillamment Guillaume dans la plaine de la Boyne. Guillaume fut vainqueur, à force de bravoure personnelle et d'habileté. c( Changeons de chef, disaient, après la bataille, les Irlandais prisonniers, et nous sommes sûrs de vaincre. » La tranquillité rétablie, le nouveau roi tint ses engagements, et régna avec une modération dont il ne sortit que par son acharnement à prolonger des guerres ruineuses, en haine de la France. Mais la France était une monarchie conquérante qui avait pour rêves favoris l'invasion de la Hollande, la restauration des Stuarts ; ou comprend que Guillaume regardât son affaiblissement comme la sauvegarde de la liberté.

L'ère de discussion libre et de politique parlementaire s'ouvrit si facilement pour les Anglais, dès qu'ils furent ralliés à Guillaume, que les actes héroïques manquent, faute d'avoir été nécessaires. Bien des hommes d'Etat de ce temps étaient prêts à renouveler pour leur cause le sacrifice de W. Russell ; leur cause les fit riches et honorés. 11 ne- faut pourtant pas oublier le moment.

r>i4 i;iIÊROl^ME.

court il est vrai, pendant lequel ils risquèrent leur tête. Ainsi le philosophe Locke qui, dans ses écrits, procla* mait les droits du peuple aux dépens du droit divin, avait un instant couru de grands dangers en Hollande où il abritait sa pensée. Jacques demandait son extradition, et la politique pouvait sacrifier un homme à la paix ; Locke fut obligé de se cacher et ne rentra en Angleterre que sur la flotte de (Tuillaumc, avec le parti de la liberté. Si l'on pouvait créer un héros par induction, admirer une hypothèse, ce serait Locke, le grand philosophe, ferme dans le malheur, sage et scrupuleux dans la prospérité, occupé dans ses écrits d'affranchir le monde matériel par la liberté, le monde moral par la raison.

A partir de Guillaume, l'Angleterre dut à ses institutions de ne plus avoir besoin qu'on risquât sa vie dans les conspirations ou les batailles, pour la cause du progrès. Aussi, la plupart de ses héros, la plupart des hommes (]ui par leur dévouement ont fait marcher les idées, l'aul-il désormais les chercher dans la lutte pacifique de la parole et de la plume. Persuader ses concitoyens par la presse, par les livres, obtenir de l'opinion des votes dans le sens du mieux, vaincre les dégoûts, les lassitudes, les outrages inséparables de la vie publique, c'est une transformation de riiéroïsme, moins théâtrale peut-être que la forme guerrière, sans qu'elle soit ni moins utile ni moins pénible.

C'est l'exemple que donnèrent le ministre Chatham, et les orateurs Burke, Shcridan, Fox, si généreux, si infatigables à combattre l'oppression puissante, en faveur des opprimés, Hindous ou nègres.

Que faisait la France? Ce ne fut que vingt ans après la mort de Henri IV que Richelieu reprit sa politique extérieure. Mais les conditions de la guerre étaient profondément altérées ; l'Autriche avait profité du répit laissé à sou ambition pour faire ravager l'Allemagne, au nom du despotisme monarchique et religieux ; le ministre dut se contenter de fournir un appoint à la résistance, au lieu de jouer le grond rôle. Le libérateur vint de la Suède : son roi, Gustave-Adolphe, aidé par les subsides français, se jeta tout à coup dans cette Allemagne où les opprimés, sans résistance organisée, râlaient sous le brigandage discipliné des soldats. Il y avait plus de deux cent mille ennemis disséminés; Gustave-Adolphe vint se glisser entre ces masses avec seize mille Suédois. Il avait fait d'une manière touchante ses adieux aux étals, en leur demandant de prêter serment de fidélité à sa fille Christine, âgée de trois ans. 11 commença par surprendre Tilly au milieu de nouvelles dévastations, et par le battre à Ltipsick; puis il marcha contre Wallenstein, le plus grand homme de guerre de l'Autriche, occupé à brûler Lutzen, selon la rage de destruction qui possédait les Allemands. Partout, sur son passage, Gustave- Adolphe fut accueilli comme un libérateur ; ses troupes, d'une discipline admirable, qui respectaient la vie et les biens des paysans, qui marchaient en chantant des psaumes, qui, favorables aux protestants, ne tuaient pas un prêtre, ne pillaient pas une église catholique^ rendaient l'espoir aux peuples habitués à voir des hordes alliant le fanatisme et l'orgie. Mais Gustave-Adolphe s'afBigeait de cette adoration qu'on lui témoignait. Roi anioié d^ V\dé.^ Aft.^v«^^ *>^^

316 L'nËROlSME.

n'aimait pas, contrairement aux goûts des rois, qu'on s'inclinât trop devant un homme.

Au jour du combat, les Suédois furent vainqueurs, mais Gu>tave'Âdolphe fut tué à la tête de sa cavalerie . On vit alors la sagesse qui, chez lui, doublait l'impétuosité guerrière. Sa mort, qui n'empêcha pas ses amis de triompher, ne désorganisa pas davantage le gouvernement suédois; il avait mis à la tête des affaires le chevalier Oxenstiern, un grand patriote et un grand politique, qui continua à négocier, à ravitailler la flotte et les troupes de ten-e, tandis que les généraux, élèves de Gustave-Adolphe, appliquaient la tactique nouyelle qu'avait trouvée son génie.

La politique de Richelieu, libérale à l'extérieur, fut presque obligée d'être dcspotiquement cruelle à l'intérieur; grand par l'intelligence plus que par le cœur, placé dans un horizon assombri, ayant, comme ministre, à imposer plus éncrgiquement une volonté moins acceptée, il se servit du bourreau pour sauver la patrie ; à sa mort, la France se retrouva nation, mais domptée, livrée sans défense à la monarchie et, vers l'époque où l'Angleterre constitua sa liberté, elle prit la route d'une glorieuse servitude. Dans la période qui s'ouvre avec Tavénoment de Louis XIV, le génie abonde, mais manque souvent d'horizon ; l'héroïsme est grand, mais souvent porte à faux. Tout est dans un homme : le roi. Son droit divin au pouvoir est admis par le prêtre et le poëte, rhistorien et le magistrat. Mathieu Mole comme Molière, le grand magistrat prêt à mourir pour son devoir, comme le grand écrivain si fierme à bafouer le vice puissant, tous mettent leur cœur aux pieds

du roi. On s'étonne d'abord que l'apparition de grands hommes dans tous les genres ait pu s'allier avec le despotisme; si on interroge le cœur de la France, on voit que ce despotisme n'a pas été seulement un prétexte à servilité, une occasion d'argent et d'honneurs pour des courtisans, mais que la plupart l'ont servi, comme on sert la patrie avec désintéressement, avec foi. L'idole même n'a pas été un comédien, le roi a cru en lui; il a cru à cet idéal de l'unité monarchique pour lequel toute la France s'épuisait de dévouement et de génie. Bien que la poursuite de cet idéal ait amené trop de persécutions religieuses, trop de mépris des droits individuels, il n'y a rien là du silence des âmes sous Philippe II. Seulement la France de Louis XIV portera le châtiment de son erreur ; comme art, comme gloire, elle durera ; comme progrès, elle comptera peu. Sainte-Beuve, en examinant l'étouffement spécial de Port-Royal dans l'unité monarchique, a constaté cette déchéance : « Ce dix- septième siècle, si réparateur et si beau, arrivé à son terme, mourra un jour comme tout entier; le dix- huitième siècle, son successeur, en tiendra peu de compte par les idées et semblera plutôt, sauf la politesse de bien-dire et le bon goût dans l'audace (bon goût qu'il ne garde pas toujours) — semblera continuer immédiatement le seizième. »

Par une ironie du destin, au moment où la royauté tj^isolait tant en elle-même, elle devait toute sa grandeur à un ministre. Ce n'est pas Louis XIV, c'est Colbert qui pour elle renouvela l'administration, la marine, les finances, l'industrie de la France, avec une ardeur de progrès matériel qu'il poussa jusqu'à Pexcès.

31S L*11ËR0!SME.

II aurait bien voulu pourtant que le peuple fût heureux. En accroissant par des mesures de contrôle le rendement des impôts, il rêvait sans cesse de faire profiter le peuple de la différence; mais, derrière lui, était le roi qui, à mesure quUl améliorait, dévorait, répondant à l'obser- ' vation la plus respectueuse qu'il entendait être servi et non dirigé. Sotte parole de l'orgueil qui, après la mort de Colbert, allait marcher de faute en faute. L'ingratitude du roi tua Colbert ; mais ce ne fut que dans son agonie que le ministre osa murmurer une plainte. Le roi ayant envoyé chercher de ses nouvelles : « Qu'il me laisse mourir tranquille ; si j'avais fait pour Dieu ce que j'ai fait pour cet homme-là, je serais sauvé dix fois, tandis que je ne sais ce que je vais devenir. » Doute douloureux qu'il n'eût pas connu s'il n'eût jamais fauFsé sa conscience.

Peu d'hommes, au temps de Louis XIV, ont échappé à cette déviation du sens moral ; la plupart ont, sans remords, écrasé le peuple à l'intérieur et saccagé les pays étrangers. Le plus grand génie militaire de l'époque, le meilleur chef pour ses soldats, Turenne, personnellement plein d'honneur et d'abnégation, dévasta le Palatinat sur un ordre de Louvois et ne répondit que par des sarcasmes aux cris de désespoir de tout un peuple. Catinat, fils d'un président au parlement de Paris, fut peut-être le seul général de la cour du grand roi arrivé par le mérite sans naissance ; il fut presque le seul aussi qui eut pitié des gens sans défense, se refusa aux dévastations. Ses soldats l'aimaient, non comme Turenne, pour sa complaisance au désordre, mais pour sa simplicité, son amour du bien, son mépris

LA LUTTE MODEHNE. 319

des distinctions aristocratiques qu'il refusait de porter; ils l'avaient surnommé le père l(i Pensée. Il mourut dans un petit domaine, à Saint-Gratien, pour n'avoir pas su vaincre en Italie, dans de$ coinlition^ où on lui avait fait la victoire impossible, indifférent, après t^nt de services rendus, à ce que la cour , disait 4e^. lui, plantant des légumes et coupant de. l'hexbeiconi^e qn vieux Romain. > ,. .

Fénelon dans TÉglise, Racine dansilesle^tres^ furent disgraciés pour avoir osé, éiorire ^ur , U misère du peuple. Racine en n^ouput dit-on, de <îhpgrin, courbé sous la colère du roi. Soq prédécesseur, CpfneiUe, le poëtc de rhéroïsme au théâtre» l'homme à la vie si simple et si fière, en eût appelé à la postéjirité ; mai« la faiblesse même de Racine donne une grâce touchante à ce qu'il a osé et souffert.

Le roi, voyant un poëte s'occuper de politique, avait pu dire : « De quoi se mêle-t-il? » Mais il ne pouvait en dire autant d'un homme sans cesse employé par lui dans ses guerres, d'un des serviteurs les plus utiles à sa politique. Vauban, un des plus grands ingénieurs mililaires des temps modernes, dévoué à son pays à ce point que Saint-Simon créa pour lui le mot de patriote, si humain qu'il cherchait toujours des combinaisons stratégiques pour vaincre en épargnant le sang, proposa, sur ses vieux jours, une réforme qui eût rétabli les finances obérées, tout en allégeant la part d'impôts payée par le peuple. C'était la pitié, autant que la sagesse économique, qui l'avait amené à cette idée largement conçue et dépassant son temps. « Dans la vie errante que je mène depuis quarante ans, écrit-il, j'ai

souvent eu occasion de donner carrière à mes réflexions et de remarquer le bon et le mauvais des pays, d'en examiner l'état et celui des peuples dont la pauvreté, ayant souvent excité ma compassion, m'a donné lieu d'en rechercher la cause.» Vauban mourut peu de temps après, et le roi poussa la colère ce jusqu'à ne pas faire semblant, dit saint Simon, qu'il eût perdu un serviteur si utile et si illustre. »

Un homme d'une position moins brillante, un fonctionnaire administratif, ayant des idées de réforme analogues, ne se laissa pas intimider par Téchec de Vauban. On avait répondu à ses projets qu'on les examinerait à la paix, tandis que c'était la guerre qui rendait la réforme plus indispensable.

« Faut-il attendre la paix pour labourer la terre dans toutes les provinces ? faut-il attendre la paix pour ordonner que les tailles seront justement réparties dans tout le royaume ? faut-il attendre la paix pour sauver la vie à deux ou trois cent mille créatures humaines qui périssent au moins, toutes les années, de misère? x>

Boisgui Hébert, en s'exposant à une disgrâce à peu près certaine, risquait plus que la défaveur, car il n'avait pour vivre que sa place ; on la lui ôta, et on l'exila en Auvergne. On savait si peu, même au dix-huitième siècle, la valeur de ces deux hommes, que Voltaire, en louant Vauban comme soldat, le traite d'ignorant, et se moque de Boisguillebert.

Le roi, qui rejeta sans ménagement Vauban vieilli, le jugeant peut-être inutile, avait une fois déjà subi ses remontrances ; mais, le croyant alors indispensable à sa ^Joire militaire, s'il ne l'avait pas écouté, il ne l'avait

pas disgracié. Yauban s'était pourtant bien mis «n évidence, car il était seul. Le roi avait révoqué redit 4r Nantes, qui accordait aux protestants le libre exercicir de leur culte, le peuple et la cour applandissaieDl. Ce fut Yauban qui parla avec sagesse au nom de rintérét public, avec indignation au nom du droit méconnu. Ses belles et fières paroles furent couvertes par les félicitations de toutes les corporations cathoH* ques, même des jansénistes qui, persécutés pour d'autres raisons, du fond de leur disgrâce, proclamèrent les voies employées un peu violentes, mais nullement injustes. Or ces voies un peu violentes, c'étaient la dragonnade, l'abandon des personnes et des biens à la soldatesque « et, si l'on résistait à cette persuasion bottée, l'envoi aux galères. Louis de MaroUes, ancien conseiller du roi, fut ainsi installé sur un banc de navire, pour y ramer sous la surveillance de gardiens armés de fouets. Sans vouloir renoncer à sa croyance, sans se plaindre, non plus, Louis de MaroUes écrivait de Marseille à sa femme : <c J'ai une belle chemisette rouge, faite toute de même que les sarraux des charretiers des Ardennes. Elle se met comme une chemise, car elle n'est ouverte que par devant. J'ai de plus un beau bonnet rouge, deux hautsde-chausses, deux chemises de toile grosse comme le doigt et des bas de drap. )>

Le roi voulait exercer sur ses sujets une tyrannie dont rien ne pût les délivrer ; pour empêcher l'expatriation, îl fit garder les côtes et les frontières, ce qui n'empêcha point les protestants de s'enfuir sous une foule de déguisements, quelquefois se lançant à la mer sur des planches mal jointes pour sauver la liberté de leur conscience.

:m L'Héroïsme.

Tous ces fugitifs étaient respectables, puisqu'ils sacrifiaient à leurs convictions les richesses, les honneurs, la sécurité, les attaches vives du sol natal. Parmi eux était un grand homme qui sacrifiait plus que tout cela, sa gloire, le moyen de rendre palpable une idée entrevue par son génie. L'homme était le physicien Papin, et ridée, la force motrice de la vapeur. Jusqu'à la révocation de l'édit de Nantes, tout le favorisait; les protestants de France disposaient de gros capitaux et tenaient lé premier rang dans les arts mécaniques ; il y avait pour Papin certitude de trouver là des secours et des lumières efficaces. Après la révocation, il pouvait encore sauver son avenir scientifique, mais en se courbant devant le maître ; on lui offrait une place à l'Académie des sciences et une pension, pour prix de son abjuration ; l'exemple de la faiblesse lui fut donné dans sa propre famille. Papin résista, regardant, dans ces conditions, le désaveu de ses croyances comme une lâcheté, et il erra à travers l'Europe. Il construisit pourtant un bateau marchant par la vapeur ; mais, avant qu'il eût pu le soumettre à des expériences sérieuses, les bateliers du Weser brisèrent la machine, dans la crainte d'être ruinés par cette découverte. Papin mourut on ne sait où, vieux et misérable, obligé, comme il le dit, de garder ses machines dans le coin de sa pauvre cheminée.

La révocation de l'édit de Nantes affaiblit la France, sans extirper le protestantisme ; dans les Cévennes, une population de montagnards aussi pauvres, aussi abandonnés qu'autrefois les Vaudois, résista aux gibets, aux roues, aux galères, aux armées dévastatrices. De ses chefs, l'un finit par trahir; l'autre, Roland, refusa de

poser les armes, tant que le principe de la liberté de conscience ne serait pas complètement reconnu. On ne put avoir que son cadavre.

En Bretagne, il n'y eut pas de question religieuse soulevée, la misère suffit ; un peuple qui vivait de racines demandait le contrôle des impôts, le grand roi répondit par des potences. « On ne se lassait pas de pendre ni les Bretons d'être pendus. » C'est à la lueur de cette plaisanterie sinistre de madame de Sévigné qu'on peut soupçonner trace d'héroïsme, là où il n'y a pas un nom qui sorte de l'obscure et misérable multitude.

Louis XIV, dont la grandeur politique cosse avec Colbert, eut un jour de grandeur morale ; ce fut dans la mauvaise fortune qu'il s'était lui-même attirée. Pendant qu'il était attristé par des deuils de famille, l'ennemi s'apprêtait à marcher sur Paris même; la France avait encore une armée, mais la dernière. Le vieux roi, en la confiant au maréchal de Yillars, se repentit, pleura, et, dans ses larmes, oublia la couronne pour la patrie. « Je vous remets, dit-il, les forces et le salut de l'État. La fortune peut m'être contraire... je sais les raisonnements des courtisans; presque tous veulent que je me retire à Blois, si mon armée est battue. Pour moi, je compterais aller à Péronne ou à Saint-Quentin, y ramasser tout ce que j'aurais de troupes, faire un dernier effort avec vous, et périr ensemble ou sauver l'Etat. »

Soldats , généraux acceptèrent héroïquement une campagne où les souffrances de la guerre s'aggravaient des souffrances du dénûment. Il s'était fait dans tous une purification par le malheur. Villars vainquit à Denain.

524 LMIÉROÏSME.

L^aspect de la France au dix-septième siècle ne serait pas complet, si Ton ne parlait pas des héros de tendresse et de charité que produisit la ferveur religieuse, trop facilement intolérante. Fénelon ne fit pas seulement des remontrances au roi sur la misère du peuple, il fut un hienfaiteur actif, et il passa ses dernières années, au milieu d'une contrée ravagée par la guerre, à secourir les blessés, à protéger les paysans. Mais c'est avant lui, sous le rude ministère de Richelieu, que furent fondées par saint Vincent de Paul les œuvres les plus touchantes et les plus solides de la foi charitable.

L'Espagnol saint Jean de Dieu, au seizième siècle, avait déjà passé sa vie à soigner les malades ; saint Vincent de Paul fit plus pour eux, il leur donna les sœurs de Charité ; à force de démarches, de supplications aux riches, il se procura l'argent nécessaire pour assurer un refuge aux enfants abandonnés. Il ne craignit pas d'affronter le cynisme des forçats pour leur porter quelque espoir, et, dans sa désolation de ne pouvoir consoler l'un d'entre eux, il alla, dit-on, jusqu'à prendre quelque temps sa place. Un pas de plus, cette sublimité sortirait de la raison : saint Vincent de Paul ne le fit point. Saint Jean de Dieu, admirable quand, dans un incendie de son hôpital, il porte, un à un, ses malades à travers les flammes, gâte ses tendresses par une folie de mortification, la recherche des injures de la foule par exemple: c'est l'emphase espagnole. Saint Vincent de Paul garde, dans ses plus fougueux élans, l'esprit français, clair et sobre.

.Tandis qu'en France le monarque était trop le maître, en Pologne il ne l'était pas assez, ou plutôt les

freins portaient à faux. Obligée sans cesse de combattre, la Pologne était restée représentée par une noblesse féodale. De la bravoure, de la générosité, pas de progrès politique. Quand les ambassadeurs polonais, apportant au pape Paul V des étendards pris sur les Turcs, lui demandèrent des reliques en échange, ce pape put leur répondre : « Prenez un peu de votre terre, il n'en est pas une parcelle qui ne soit la relique d'un martyr. » Mais, en sauvant l'Europe sur les champs de bataille, ils ne surent pas se sauver de leurs dissensions intérieures. Au dix-septième siècle, Sobieski trouva la Pologne en proie à des nuéas de Moscovites et de Turcs, et les chassa; il vit les défauts de l'organisation intérieure, et échoua à y remédier. L'Autriche et l'Allemagne entière lui durent d'éviter l'invasion turque, de pouvoir vivre ; il ne put donner à la Pologne que la gloire avant la chute. A ses derniers moments, il s'affligea des troubles qu'il prévoyait : « Dois-je me flatter de ramener Tordre par un testament? » Étant revenu à lui après un évanouissement, il dit ces seuls mots : « J'étais bien. » Il avait trop agi, il espérait trop peu de l'avenir, il voulait le repos.

Tandis que la Pologne descendait malgré sa beauté, la Russie montait ténébreusemcnt. Longtemps esclave des Tartares, puis affranchie par des chefs qui combattirent la servitude en empruntant aux, maîtres leur férocité, elle n'était qu'un mélange trouble de barbares, avec la terreur pour mode de gouvernement. Pour anoblir cette terreur, il s'y joignait un patriotisme fauve où le monarque trouvait ^out moyen bon pour développer son pays, où les sujets immolaient tout inténM

devant ce inoiiar<iue, pour eux émanation divine.

Ccst ainsi qu'un boyard, condamné au pal par Ivan IV, ne cesse, dans son agonie, d'acclamer son bourreau, c'est ainsi que Pierre le Grand, après avoir voyagé dans toute l'Europe pour en rapporter à son pays les progrès, les forces surtout, après avoir brisé l'opposition à ses réformes dans les grands, dans les soldats, dans le peuple, la trouve dans son propre Gis, le sent prêt, à détruire après sa mort, ce qu'il a fait pour la Russie, et le tue. C'est riiéroisnie dans l'horrible. Aussi à peine la Russie va t-elle avoir tiré sa personnalité de son mélange slave et tartare qu'elle se manifestera par une ambition colossale, sans nul frein de conscience; et sa proie, ce sera, au dix-huitième siècle, sa chevaleresque voisine, la Pologne. 11 y aura bien des complices, des <;omplices illustres même, Frédéric II de Prusse, Marie- Thérèse d'Autriche, de grands caractères dans l'adversité, des égoïstes dans le bonheur, Frédéric H surtout; mais c'est le système politique légué par Pierre le Grand qui présidera au crime.

Au milieu des orages de la guerre do Trente ans, un moment éclairés par la pureté fougueuse de Gustave- Adolphe, on est étonné de trouver en Allemagne un homme de science continuant Copernic avec calme, et trouvant les lois éternelles qui président au déplacement des globes de l'espace. Mais, près des œuvres qui prouvent la pensée, cherchons les actes qui prouvent le caractère. Protégé par l'archiduc Charles d'Autriche, Kepler se livrait, au milieu d'amis et d'admirateurs, à tses premiers travaux, quand Ferdinand succéda à Charles et résolut d'extirper rhércsie, selon la manie des

LA LUTTE MODERM;. 327

potentats qui font dépendre la conscience liumaine d'un arrêt. Kepler était protestant. Plutôt que d'abjurer par force, il préféra renoncer à des loisirs pleins de découvertes entrevues, pour s'exposer, avec une jeune épouse adorée, à la ruine et à Tcxil. « C'est ma foi, écrivait-il ; j'ai déjà souffert pour elle, et j'ignore Fart de dissimuler. )>

Moins heureux encore, moins glorieux, soulevant autour d'eux plus de haines par le sujet de leurs recherches, les philosophes, les rêveurs abstraits n'attachèrent leurs noms à aucune vérité indiscutable comme les lois de la nature et des nombres, mais tirèrent la pensée d'une de ces ornières où elle a toujours une tendance à se blottir. Le grand philosophe antique, Aristote, qui chercha tant la vérité, était devenu, grâce aux interprétations des docteurs du moyen âge, une barrière à toute innovation. On abusait de quelques-uns de ses principes pour obliger l'esprit humain à tourner dans un cercle invariable; on associait étrangement aux dogmes religieux ces idées érigées en dogmes, et on brûlait ses contradicteurs aussi bien que ceux du pape.

Le seuil du dix-septième siècle est éclairé par la lueur d^un bûcher ainsi dressé contre un de ces hommes inquiets des destinées humaines qui demandent à tout la vérité et que rien ne satisfait, le Napolitain Giordano Bruno. Scrutant la conscience de ses juges, il leuravait dit : « Cette sentence prononcée au nom d'un ieu de miséricorde vous fait peut-être plus de peur qu'à moi. »

Comme Giordano Bruno, un autre Napolitain, Campanella, débuta par le cloître, où sou imagination ar-

Vm L'HÉKOlSVE.

Ai'^ïUt Ut juin k Tâge de quatorze ans ; de même, il n^ trouva qu'un joug qu'il rejeta. 11 rejeta de même celui iVXrifiUtU*, (Ut même celui des Espagnols qui assenrisitttient mu payH ; c'était l'homme de toute liberté. 11 forma utut conHpiration pour chasser l'étranger et fonili^r uui* n!|)ulilique; il s'était tiré des accusations de ma^ir (4 <l'hén*Hie par sa fuite momentanée, il ne se lira |uiH(li* la ivho.llion politique. 11 passa vingt-sept ans ilaiiH un carhol, torturé par les interrogatoires, mis rinq foiN h la qiu'Htion, Tosprit sans cesse tendu par le dnii^or <ruiM) paroh) arrarliée à la solitude et à la MoiilTraiMT. On lui faisait ainsi expier le livre où, en l'aro (lo iMiili|»po II tout-puissant, il avait osé prédire la il(\t'iuliMUM» pn'paréo h TUspagne par son monstrueux n^ginto ; nuiis, tlu fond do son cachot, il proclamait la nunvho irn^sislildo do la liherto. Dans ses tortures MM^uu^M , il puisiiit un nouveau motif de croire à l\»\onii\ w ConunouL disail-ilon sortant des mains du lourhnuix ai i^Morailon lo progros do l'esprit humain quand quarauto-huit houn^s do supplice n'ont pu \.uuo)v \w \olonli^ d'un phiKviopho ot lui arracher la p\u> potilo |^i\dodo ^H^ qu^il vouUil t;iire? » Le pape ( vh;nn MU ouK %^ s\^u houuour. piliô de tant de malhouv ol do wm\^Ox il l5u J jvir oUtouir des Espagnols U doluv^UxY do t\^\upAUoUc^. qui î«^ r^fu|^;i eu France. ï\ml l^\vuuuo ^v^uvl |vtr U i^Hisiiv ;» un côté subhu^^ : \ Vn| l^ svitMVU^livM* \l^ SA >iiv' à \vlle pensée.

M .^ U v^nmU^v*^. sluuo |^iïSsVv.^*h:< uvHîxirtlv'. âu risquo d\^vv ^u\U\ v"' ivH>l ciï ,i\stitî tK'^iN'vr Af r«ftrv. Celte

roïque quand, par occasion, l'existence du courage et de l'énergie s'y manifeste activement, à côté de la grandeur des rêves. Un de ceux qui sacrifièrent le plus complètement leur vie à leurs recherches fut le juif hollandais Spinoza qu'on ne saurait suivre dans son obscur panthéisme, mais dont on ne peut qu'admirer le caractère. Pauvre, il refusa, à plusieurs reprises, la fortune, par crainte de travailler moins ardemment, au sein- du comfort, avec des biens à administrer. Sous cette raison s'en cachaient d'autres plus nobles encore : le désir de conserver sa liberté, quand l'offre venait d'un prince ; la crainte de frustrer des héritiers, quand l'offre venait d'un particulier. Il avait appris à tailler le verre et vivait de son travail. Il lui fallait si peu pour vivre : un peu de farine et de lait, un abri et des livres. Maladif, frêle, doux, vertueux, étranger aux agitations vulgaires, il n'en excita pas moins des haines furieuses. Ses correligionnaircs, à qui des siècles de persécutions auraient dû apprendre la tolérance, s'indignèrent d'apprendre qu'il émettait des doctrines contraires au judaïsme, et poussèrent le fanatisme jusqu'à le frapper d'un coup de poignard dans les rues d'Amsterdam. Plus tard, quand l'offre des pensions de Louis XIV fut le sujet de négociations entre lui et Condé, on répandit dans le peuple le bruit qu'il servait d'espion au roi avec lequel on était en hostilité. C'était absurde, puisqu'il venait précisément de repousser les avances du monarque étranger; mais la lumière n'était pas encore faite, et la multitude menaçait la maison dû il recevait l'hospitalité. Il voulut assumer la responsabilité de ses actes : « Aussitôt que la

.>.)0 L'IlÉRObMË.

l>opulace fera le moindre bruit à votre porte, dit-il a son hôte, je sortirai et j'irai droit à elle, quand elle devrait me traiter comme ce pauvre M. de Witt. »

Le dix-huitième siècle français se rattache, avant tout, aux hommes qui précédemment portèrent, dans les choses de la pensée, la liberté d'examen ; il la revendiqua comme un droit et un devoir de l'humanité, et il en décida la victoire ; si, par suite du mouvement même qu'il imprima, presque rien ne reste, en fait, de ses travaux, tout se rattache à lui. Lui-même se rattache à la révolution anglaise, mais en généralisant les idées. 11 y eut, dans toute cette époque, un héroïsme de la plume, bravant et souffletant les abus, se prenant corps à corps avec les ténèÉres, le mensonge, la servitude. L'œuvre immense de V Encyclopédie, où l'on consigna l'état de l'esprit humain, ne fut pas faite comme on écrit, mais comme on se bat. Par malheur, le dix-huitième siècle, si grand par le souffle qui le poussa, se ressentit du despotisme corrompu dans lequel il eut à se débattre. Dans son plus puissant génie. Voltaire, il y eut deux hommes : l'un fait de petites intrigues, de flatteries envers les rois, l'aulre d'une passion si ardente pour une chose si noble, la raison, qu'il en est épuré et transfiguré. Devant une injustice, il ne veut pas qu'on se résigne; il écrira, agira et s'usera fiévreusement ; il ne souffre pas une injustice debout à sa portée. Et, comme des sots viennent lui demander pourquoi il s'occupe do malheureux qui ne lui sont rien, il fait entendre contre ces égoïstes un ricanement indigné.

C'est dans de petites choses que les beaux caractères

de Thomas de Rollin révèlent l'énergie réclamée par les grandes. Il en est de même de Vauvenargues, si touchant comme simple officier faisant l'éloge funèbre d'un de ses camarades mort dans la retraite de Prague, si désintéressé, si résigné quand, plus tard, il échoue à obtenir une place qu'on doit à ses fatigues et à ses mérites; cet homme enthousiaste de belles actions, désireux de servir l'humanité, admiré de Voltaire, mais oublié de la foule, s éteint infirme, dans l'inaction, appliquant sa philosophie à pardonner à la vie qui ne lui a pas tenu ses promesses. « Ceux qui sont courageux écrit-il, savent vivre et mourir sans gloire. »

En Italie, Pierre Verri, Beccaria, Filangieri plaidèrent la cause de l'humanité dans la législation ; c'est à Pierre Verri qu'on doit Tabolition de la torture. Mais leur hardiesse tolérée ne lut pas sans danger, car Giannone, à côté d'eux, pour quelques réflexions maisonnantes sur Rome, fut excommunié et passa vingt deux ans dans une prison.

Bien qu'en général le dix-huitième siècle fût l'ennemi des idées religieuses, dont il ne vit que l'abus, la foi ne cessait pas d'y inspirer de beaux dévouements. L'évéque de Marseille, Xavier de Beisunce, qui ne brilla point par la tolérance, soigna intrépidement les malades pendant une peste qui désola la ville ; les échevins rivalisèrent du reste avec lui, et il fut donné là un de ces beaux exemples de courage civil qui se sont reproduits souvent dans l'Europe moderne, à l'honneur de l'esprit humain. "Massillon, dans l'épiscopat, reprit le rôle de Fénelon, éleva une voix éloquente et émue pour plaider la cause des misérables, en passant lui-

352 L'UÉROlSïE.

même sa vie à les secourir. Un jeune homme se faisait en même temps prêtre, comme saint Vincent de Paul, pour mieux pouvoir se livrer à la charité et préparer, avec simplicité, l'élévation morale de milliers d'êtres. Les sourds-muets doivent à l'abbé de l'Épée l'invention des signes qui les mettent en communication avec la pensée de tous. La pitié lui inspira sa méthode, et, cette méthode trouvée, ce fut à ses frais qu'il commença l'éducation de quelques pauvres sourds- muets abandonnés. On l'aida ensuite, et son œuvre grandit, mais les ressources restaient au-dessous des besoins, et il se passait de feu l'hiver pour consacrer un peu plus d'argent à son école. Un malheureux sourd-muet, abandonné sur une roule, semblait appartenir à une famille riche qui avait abusé de son infirmité pour le déshériter. L'abbé de l'Epéc entreprit de faire rendre, contre des gens puissants, justice à la victime, et il y mit autant de passion que le fit Voltaire dans des circonstances semblables; honorable point de rencontre d'un prêtre et d'un libre penseur, consolante fusion des contraires dans un même but.

L'idée que l'abbé de l'Epée eut pour les sourdsmuets, Haûy le conçut pour les aveugles, il parcourut l'Europe, avec la préoccupation constante de ne pas laisser d'êtres isolés dans la société, pour une absence de regard.

L'Anglais Howard, le Suisse Pestalozzi passèrent leur existence, l'un à visiter les prisons d'Europe, à implorer les gouvernements pour obtenir lîn meilleur traitement des prisonniers, l'autre, malgré les persécutions continuelles d'un parti puissanl, kfowd^v des écoles, à

LA LUTTE HODERiNE. 533

chercher des méthodes d'enseignement, pour préparer, par rinstruction, Tamélioration future du peuple.

Mais ces hommes de bien, malgré l'influence qu'ils ont pu exercer, n'appartiennent pas à l'action principale du drame humain. Turgot, philanthrope comme eux, fut de plus un politique de cœur et de génie qui voulut sauver, qui eût sauvé son pays, si ceux-là même qui sombraient ne lui eussent lié les mains. Choisi comme ministre sous Louis XVI, il ne put tenir contre la coalition des abus menacés, et, à bout de forces, fut disgracié; son départ et le rejet de ses réformes ne laissaient à la France que la ressource d'une révolution.

Elle vint, glorieuse et cruelle. Prendre l'héroïsme dans un parti, pendant la révolution, est difficile; il fut partout, bien que la violence même de la commotion ait rendu très-rares les héros purs de tout excès. H y eut un galvanisme qui rendit toutes les âmes plus grandes que nature, même celles qui allaient en sens inverse du mouvement.

Les députés envoyés par la nation et chassés par les troupes royales de la salle des séances se réunissant dans un jeu de paume, sous la présidence du savant ■ Bailly, et, sans armes, sans secours, jurant, à la voix de Mirabeau, de ne pas se séparer, sans avoir rempli leur mandat, n'est-ce pas là de l'héroïsme?

Et cet enthousiasme de justice qui fit, dans la nuit du 4 août, abandonner par les privilégiés leurs privilèges, enthousiasme siivcère, enthousiasme sur lequel, le lendemain, les intérêts reprirent le dessus, mais qui fut un moment d'arrêt touchant, marqua une belle heure de

334 LIIËROlSME.

fraternité dont, les haines une fois passées, on devrait se souvenir, n'est-ce pas là de l'héroïsme ?

Et tous ces hommes éloquents qui, après avoir provoqué la révolution, moururent en voulant retenir les passions populaires déchaînées? Bailly, sur la charette des condamnés, grelottant de froid, mais non de peur? madame Roland ne gémissant, devant Téchafaud, que de la souillure faite, par sa mort, à la liberté? Condorcet, ami de Voltaire, qui, la veille de son supplice, écrivait sans trembler, sans incertitude, au milieu de la tourmente, une énergique afQrmation de la perfectibilité humaine? et Malesherbes qui, repoussé dédaigneusement, avec Turgot, par le roi, quand il travaillait aux réformes, sortit à soixante-douze ans de la solitude pour aller préparer sa mort, en revendiquant l'honneur d'assister ce roi, comme conseil, devant le tribunal révolutionnaire? et les Vendéens livrant, sans une plainte, leur sang et leurs biens, pour défendre l'idéal écroulé de l'ancienne France ?

Et la Montagne, Teffroyable dictature, épuisant la France de sang et d'argent, mais sans qu'une parcelle d'or soit détournée dans ses mains, sans qu'elle craigne plus de verser son sang que celui des autres, la Montagne qui, attaquée par l'Allemagne et la Russie sur le Rhin, par les flottes anglaises sur toutes les côtes, par les Espagnols aux Pyrénées, ayant contre elle, à l'intérieur, la Vendée, la Bretagne, Lyon, ne se lasse pas, avec Carnot et Saint-Just, d'improviser des généraux et des armées, et s'entre-tue dans le paroxysme de violence auquel elle a dû monter, chargée d'exécration, mais ayant sauvé l'unité française?

Et tous ces liommes de Paris, des départements qui, à ce mot : La patrie est en danger! vont, sans pain, sans souliers, sans expérience, battre aux frontières les vieilles troupes d Europe, sous de jeunes chefs, la veille quelquefois valets de ferme ?

Là le terrain est moins brûlant ; on pardonne difficilement à Paris, à la Montagne les fureurs auxquelles les entraîna, lors de la défaite des premières armées, l'idée de la nation trahie et perdue par des conspirations insaisissables ; les généraux Hoche et Marceau sont' restés les types du républicanisme «jénéreux»

Génie militaire de premier ordre, probe au point de demander à l'Etat la permission de prendre quelques brides dans le butin fait à l'ennemi, si ardent à Faction que, presque mourant, il suppliait son médecin de lui donner une potion qui calmât sa fatigue, mais qui ne fût pas le repos, républicain modelé sur les républicains antiques. Hoche, mort chef d'armée à vingt-sept ans, a laissé de tels regrets qu'on se fait presque l'illusion de croire au salut possible delà forme républicaine, s'il eût vécu.

Bonaparte était déjà illustre, avec moins de franchise, moins de désintéressement, n'ayant d'autre but que luimême. Avec lui, voici venir le temps de la grande gloire militaire et aussi des grands désastres ; l'héroïsme subsistera, mais diminué. Les soldats mourront inébranlables sur les champs de bataille, mais, comme ceux de César, mettant au-dessus de la nation, au-dessus de toute idée, la volonté du chef.

La gloire de la révolution française est dans l'accumulation d'abus qu'elle avait à renverser ; mais en vain

336 i;il£RO!SME.

on veut en faire le modèle mystérieux de Tavenir. Si des siècles gros de souffrances populaires expliquent ses haines, si Faction démesurée, exigée par la coalition européenne, explique ses violences, ce n'est pas une raison pour ériger en culte des excès qui toujours ramènent après eux le despotisme. C'est à une colonie européenne implantée dans un pays nouveau, sous un climat tempéré, c est-à-dire pouvant profiter de la civilisation acquise, conserver l'énergie natale sans avoir les embarras du vieil échafaudage social — féodalité, dîme, droit divin, traditions de robe ou d'épée, — c'est à une colonie anglaise surtout, préparée par la vie politique de la mère patrie à des libertés plus grandes, qu'il appartenait de réaliser les rêves républicains, de créer, pour servir d'exemple à T humanité future, des institutions et des hommes.

Les colonies anglaises de l'Amérique du Nord avaient reçu ce qu'il y avait de plus hardi, de plus farouchement vertueux en Angleterre. Les excessifs du parti réformé, les puritains, impatients du joug, irrités des complaisances de la société pour les faiblesses humaines, s'étaient retirés avec joie dans les solitudes du nouveau monde, pour y vivre selon la Bible. Même les simples politiques y avaient vu un asile contre les caprices de la tyrannie; c'était là que Hampden avait voulu s'enfuir. Du temps de Jacques 11 et de Guillaume d'Orange, le législateur William Penn, imbu des idées parfois sublimes, parfois chimériques de la secte des quakers, avait établi des colons sur un vaste territoire dont il disposait aux bords du Delaware, et, pour cette petite société, il avait formulé, dans une constitution, les

principes de la liberté civile et religieuse. Admettant tous les hommes dans une vaste confraternité, il avait rassemblé, sous un orme colossal, les principaux chefs indiens et les colons, pour leur faire conclure un traité de paix qui dura soixante-dix ans ; et, sur remplacement de la fraternelle assemblée^ il avait fondé la ville des amis, Philadelphie. Souvent en butte à la persécution en Angleterre, devenu odieux au parti libéral protestant pour n'avoir pas vu le tyran dans Jacques II, sous des paroles spécieuses, et s'être laissé aller à lui accorder 'ses services, Penn, en Amérique, dans la belle province qui porte son nom, n'en avait pas moins tout fait pour jeter les bases d'une société plus digne et plus libre.

La révolution des Américains contre les Anglais commença de la même façon que la révolution du peuplq anglais contre ses rois. Le parlement anglais voulut établir des impôts sur la colonie, sans que les représentants de la colonie les eussent votés ; la colonie déclara les impôts illégaux et refusa de les payer. Mais qu'on ne conclue pas de là à un simple mobile d'intérêt : le mobile fut le droit. Les impôts à acquitter étaient peu élevés, la moindre prise d'armes devait coûter cent fois plus de fatigues, de frais, de souffrances; mais ils ne voulurent pas laisser pénétrer une ombre d'arbitraire, comprenant que cette première ombre a pour conséquence la nuit. C'est la raison de leur grandeur, la source de ce qu'ils ont eu d'héroïque.

Trop souvent les événements ont une apparence futile ; trop souvent les conséquences logiques du passé semblent dominer les résultats du libre arbitre. Audessus des Américains, soldats, planteurs, hommes d'É-

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tat, rayonne nno personnalité, une Tolonté : Washington I et le bien qu'il a incontestablement produit raffermit dans la couï^ciciice publique le sentiment de la responsabilité des grands hommes, augmente l'amour pour les uns, et aussi la haine pour les autres.

Washington est entouré de tout un cortège de citoyens généreux ; mais, en s*appuyant sur eux, il les dépasse. Son génie guerrier, qui rappelle celui de Fabius et de Turenne, n*cst que la moindre partie de sa gloire. Il faut voir, dans VHlstoire d'Amérique de M. Edouard Laboulaye, la plus saine et la plus fortifiante lecture qui soit, comment il valut à la fois mieux que les États, trop disposés à la désunion par jalousie de terroir ou par égoîsmc, mieux que le congrès, ingrat pour Tarmée, par crainte de la tyrannie, mieux que l'armée, disposée, comme toute force militaire, à se mettre au-dessus des lois.

Et quand un colonel, patriote sincère peut-être, ma» voyant plutôt Tavantagc immédiat de l'unité d'action monarchique que celui à longue échéance de la liberté»' vint lui offrir le titre et les prérogatives d'un roi, Washington ne se laissa prendre ni h l'orgueil, ni à Tappftt plus tentant de faire le bien sans obstacles, de devenir un sauveur arbitraire; il répondit, sincèrement offensé : « Je cherche eu vain dans ma conduite ce qui a pu encourager une proposition qui me parait renfermer les plus grands malheurs. Laissez-moi vous conjurer, si vous avez quelque amour pour votre pays, quelque respect pour moi, quelque égard pour vous-même ou pour la postérité, de bannir ces pensées de votre esprit. »

Li guerre de l'indépendance américaine a eu ses vo-

lontaires européens, comme si l'ancien monde eût compris qu'il se fondait là une des bases de rénovation de l'humanité ; et ce qui prouve qu'un souffle supérieur à un instinct purement militaire avait passé sur l'Europe, c'est que deux de ces volontaires, après le triomphe des Américains, se vouèrent, en Europe, à des causes héroïques : le Français la Fayette, le Polonais Kosciuszko. Le marquis de la Fayette, riche et de haute naissance, était venu à vingt ans, sur un navire équipé à ses frais, servir d'aide de camp à Washington. 11 y avait bien en lui un Français désirant nuire à noire rivale l'Angleterre, mais il y avait surtout un enfant du dix-huitième siècle, imbu des idées philosophiques et regardant, ainsi qu'il l'écrivait lui-même, la victoire du droit en Amérique comme une question de vie ou de mort pour le progrès.

En France, il allait trouver, dans le mouvement révolutionnaire, un nouvel élément à son enthousiasme ; il allait, le premier, proposer une déclaration des droits de l'homme, puis diriger une armée à la frontière, puis devenir doublement victime des républicains français, qui lemirenlhorsla loi pour avoir voulu sauver LouisX VI, des rois étrangers, qui le saisirent dans sa fuite et l'emprisonnèrent pour avoir contribué à la révolution. Après sa délivrance par la France victorieuse, cinq ans plus tard, il vécut encore quaranle ans, fidèle à la liberté, l'aimant et la servant toujours, sans pouvoir la faire franchement triompher.

Kosciuszko, ayan^#u sa patrie en proie à des voisins fauves, ayant lui-même le cœur brisé d'un amour que lui défendait sa naissance inférieure, était parti dans un mo-

ment de désespoir. « La disposition à aimer, ditMichelet, éclatait dans toute la personne de Kosciuszko ; » c'était un lion et une colombe. En Amérique, il se fit admirer, courant aux belles blessures, recueillant les enfants orphelins. L'Amérique fondée, il revint mettre la main sur le cœur de sa patrie et lui trouva, malgré le linceul, une vibration profonde ; il attira Tattention de ses concitoyens et, dans une révolte désespérée, il fut noïnmé dictateur. L'homme des guerres d'Amérique comprit ce qu'avait négligé la brillante noblesse polonaise, la force et la grandeur du peuple, et, dans le combat, il se mit avec les fantassins, les paysans armés de faux. Ainsi galvanisée, la Pologne lutta plusieurs années, sans argent, presque sans armes, contre le cercle de fer qui l'étouffait. Un allié l'eût sauvée; la France envahie ne pouvait que se défendre ; Kosciuszko eut la douleur de voir sa patrie succomber, et de ne pas mourir. Evanoui dans son sang, il fut fait prisonnier par les Russes; puis, délivré par un accès de clémence d'un czar, il erra en Amérique, en France, en Suisse, ayant refusé sa complicité dans la stérile effusion que Napoléon fit du sang polonais, mais impuissant à rien empêcher, et voyant enfin la dernière légion de ses frères tomber sur le flanc de l'empire écroulé.

Washington, pendantce temps, avait, dans l'Amérique délivrée, assuré la liberté, en présidant la longue et ardente discussion des articles de la constitution républicaine. Puis, pour mieux effacer sa personnalité devant les lois, il s'était retiré dans sa solilude aimée de Mount- Vernon, au milieu des champs dont il était sorti.

Ainsi, sur le berceau de cette Amérique qui mêle

niaintenaiit toutes les races, comme pour en faire une humanité nouvelle, ont veillé trois hommes, bien différents d'origine et de destinée : Kosciuszko, la Fayette, Washington, tous trois symbolisant bien leur patrie, l'un 4iyant vu tomber son rêve, l'autre ne s'étant pas lassé de Ijc chercher, l'autre enfin l'ayant trouvé.

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