‹ L'héroïsmeChapitre 2 sur 17 · UNE TRILOGIE GRECQUE HERCULE — PROMÉTHÉE — ORPHÉE · texte numérisé non relu

UNE TRILOGIE GRECQUE HERCULE — PROMÉTHÉE — ORPHÉE

L'Inde est tellement éblouissante, rKgypte si colossale, la Judée si pleine de l'idée de Dieu, que la Grèce, sous plus d'un aspect, parait petite quand on sort de ces immensités. Mais ce qui met la Grèce en évidence, ce qui oblige à faire d'elle une étude à part, c'est que sa forme est essentiellement harmonieuse, c'est qu'histoire, mythologie, art, tout, chez elle, apparaît simple, correct et beau. L'architecture grecque, comme profusion, comme variété, comme étonnement, est au-dessous de l'architecture hindoue. Les ruines d'Ellora dépassent le rêve des imaginations helléniques. Mais, sur le coteau de l'Acropole, quelques grandes lignes pures forment le Parthénon ; une frise fait le tour du temple ; cela se détache clair sur l'azur, et, sans vertige, sans effroi, sans fatigue, on embrasse le sublime. Tandis que l'Asie est impénétrable à force d'être profonde, insaisissable à force d'être multiple, la Grèce, dans sa

HERCULE — PROMÉTHÉE — ORPHEE. HQ

ceinture d'iles, laisse un seul regard embrasser ses contours arrêtés et fins. Sa beauté est nette avant tout; son horizon n'est pas l'univers ; mais, en se plaçant dans certaines limites, on y contemple la perfection.

Là, comme ailleurs, avant Thistoriqùe, est venu le merveilleux. Une foule de héros apparaissent, combattant des monstres, des fléaux sans nom, allant à la conquête de prodiges sur des chevaux ailés, sur des navires parlants.

L'Athénien Thésée, après avoir donné, dès son enfance, des signes d'audace guerrière, parcourt tout armé les routes grecques et inflige à plusieurs brigands les supplices atroces qu'eux-mêmes ont inventés : à Sinnis 1 ecartellement entre deux pins, à Procruste l'allongement des membres sur un lit de torture, à Sciron le dépècement par une tortue. Puis, ainsi préparé, il met à mort le Minotaure, monstre crétoisà corps d'homme et à tête de taureau, auquel ses compatriotes étaient obligés de payer, chaque année, un tribut de sept jeunes gens et de sept jeunes vierges. Confiant dans la noblesse de sa cause, il monte sur le navire aux voiles noires qui porte les victimes, et il est récompensé de son dévouement en trouvant la gloire là où tous ceux qui étaient venus avec le simple regret de la vie n'avaient trouvé que la mort.

De son côté, Persée détruit Méduse, le monstre terrible et charmant dont la tête de femme, en même temps qu'elle séduisait par la finesse des lèvres, par la courbe délicate des lignes, épouvantait par sa chevelure de serpents et pétrifiait d'un seul regard. Cet exploit achevé avec l'aide des dieux, la tête de Méduse, plus terrible

50 I/HÉROISME.

qu'aucune arme, clouée sur son bouclier, il s'éloigne et délivre Andromède, une de ces douces créatures qu'on voyait alors, blanches apparitions, offertes nues, sur des rochers, à la dent de quelque monstre marin.

Les Argonautes, dans leur expédition, font mieux ; ils affranchissent la mer de sa terreur et de son mystère; ils osent affronter les écueils, êtres malfaisants qui font sombrer les barques ; ils domptent la masse immense des vagues peuplées d'hydres, et hydres ellesmêmes.

Le but réel fut sans doute l'exploration du Pont- Euxin, la destruction de pirates hostiles au commerce. La légende donne avant tout à l'expédition une cause -religieuse; ramener les cendres d'un Grec qu'une injuste persécution a fait mourir sur la terre étrangère, conquérir un amulette, un trésor au pouvoir miraculeux, la Toison d'or. Pindare, dans la quatrième pythique, a bien dessiné le caractère du jeune guerrier Jason, à qui cette expédition fut confiée.

Pélias avait usurpé à son frère la royauté d'Iolcos ; mais l'oracle lui avait annoncé de redouter celui qui viendrait à lui, chaussé d'un seul pied. Or voici qu'un jour le fils du roi détrôné, Jason, élevé secrètement dans les montagnes par le centaure Chiron, se présente à lui ayant perdu une de ses sandales au passage d'une rivière. *

« Au temps prescrit, parut en effet ce mortel inconnu^ sous les dehors d'un guerrier formidable armé de ses deux lances. Un double vêtement le couvrait ; Phabit ordinaire aux Magnésiens s'ajustait parfaitement à ses membres fortement dessinés, et, en dessus, une peau

HERCULE — PROMETHEE — ORPHEE. 51

de léopard le défendait contre la froideur des pluies. Ses cheveux ondoyants, que jamais le fer n'avait touchés, retombaient sur ses larges épaules. )>

Pélias, inquiet et se souvenant de l'oracle, interroge' . le jeune homme, qui lui répond fièrement :

« Instruit à l'école de Chiron, nourri par les chastes filles du centaure, j'arrive de l'antre qu'habitent avec lui Philyre et Chariclo ; j'ai, parmi elles, atteint ma vingtième année, sans que mes actions ni mes paroles m'aient attiré le plus léger reproche. Aujourd'hui, rentrant dans mes foyers, je viens réclamer la principauté de mon père, que l'injuste Pélias a usurpée par violence. »

Plue noblement encore, comme il convient aux héros qui cherchent la puissance pour l'espoir des grandes actions et non des grandes richesses, il s'écrie :

(( Je t'abandonne et les agneaux et les blonds troupeaux de bœufs. Garde ces vastes champs que tu ravis à mes ancêtres pour agrandir ta fortune. Que m'importent ces richesses accumulées dans ta maison ! Rends-moi seulement le sceptre royal et le trône d'où le fils de Cretheus dicta des lois à des peuples belliqueux". »

Pélias ne songe pas à refuser, il craindrait une révolte du peuple ; mais il compte, pour perdre le jeune homme, sur la bravoure même qu'annonce sa démarche aventureuse. Il consent à lui rendre le sceptre à condition qu'il ira chercher les mânes de Phryxus et la Toison d'or. Jason, qui aspire avant tout à la gloire, rougirait d'hésiter. Une mort terrible est l'enjeu de la partie, mais il ne craint pas la mort, et il n'est pas seul animc'

mtm

52 LHÉROÏSME.

de ces vaillantes idées ; à peine a-l-on entendu parler de la construction du navire Argo, sur lequel il doit s'embarquer, que tout ce qu'il y a d'illustre en Grèce s'offre à l'accompager.

« Chacun craignit d'être seul à finir sans gloire d'inutiles jours, près d'une mère, dans ses paisibles foyers. Dès lors, ils ne connurent plus d'autre remède à la mort que les héroïques vertus par lesquelles ils arriveraient ensemble à l'immortalité. »

Le départ est grand comme ces sentiments, beau comme la Grèce :

« Du haut de la proue, le chef, tenant en main une coupe d'or, invoque et le père des immortels, Zeus, armé de ses foudres vengeresses, et les flots rapWes, et les vents impétueux, et les jours favorables, et les nuits où l'on traverse les plaines liquides, et le destin qui préside à l'heureux retour. »

Malgré l'ampleur qu'a prêtée à ce départ le poëte thébain, les exploits de l'expédition demeurent à l'état de fantasmagorie. Une intention y était, le résultat ne se dégage pas de la confusion des souvenirs.

Au-dessus des Argonautes, au-dessus de Thésée, audessus de tous, se dresse le type d'Héraclès, populaiil'e encore parmi nous sous son nom latin d'Hercule.

C'est l'être bienfaisant à coups de massue, salutaire à coups de flèches, utile à tour de bras. Bien que, par la plupart de ses aspects, il soit Grec, il est entré dans les traditions de presque tous les peuples anciens.

Mais l'antiquité, en faisant d'Hercule un chevalier errant du bien, n'a pas cherché à l'idéaliser, à créer un géant pastoral. Elle est restée plus sincère, et, à tra-

vers les fables, Hercule garde un caractère de réalité puissante. Aussi, ayant la force indomptable, est-il violent, et voit-on plusieurs fois les excès de cette force se traduire par un meurtre inutile, par une action qui serait odieuse si la fatalité qu*ont toujours ses mains de briser, ne l'atténuait. Eurysthée n'est qu'un homme pusillanime 'dont Hercule pourrait pulvériser les caprices ; mais le destin a parlé ; il obéit, il obéit avec joie, par simple amour du bien et de la gloire, car il n'a aucune ambition. De même qu'il pourrait s'affranchir de tout devoir, il pourrait avec sa force conquérir toute richesse, toute royauté ; il se contente des humbles récompenses qu'on lui offre, exige qu'on les lui donne loyalement, ne prend rien de plus.

Quand il a tué les monstres du Péloponnèse, quand, s'altaquant à la peste après les lions, il a détourné les eaux de deux fleuves pour accomplir la besogne triviale et sublime qu'un poëte posthomérique ne craint pas de faire admirer par les nymphes éparses, le curage des étables colossalement immondes d'Augias, il se lance dans les pays inconnus, et l'exploration du monde ne semble pas trop vaste aux audaces de son cœur.

Après un itinéraire incertain, il arrive au Caucase où il délivre Prométhée le penseur, martyr des dieux pour avoir dérobé le feu céleste et mis son larcin au' service des hommes malheureux.

H accomplit même, près du bienfaiteur délivré, une cérémonie touchante ; lui, le héros des jours de violence, de la terre pleine de monstres, il a commis bien des meurtres souvent nécessaires, parfois injustes. H faut

34 LHÉnOlSHE.

une purification pour l'absoudre du sang, même odieu\% versé par lui. C'est Prométhée, Tintelligence, qu'il choisit pour procéder à la cérémonie lustrale et poser sur sa tête le symbole de paix, la couronne d'olivier. Mais Hercule n'est pas né pour le repos ; il a trop l'habitude des justices sanglantes ; il s'en va, accomplissant sans cesse de nouveaux exploits, mais tuant rigidement quiconque lui refuse la récompense promise à son courage. Les dieux finissent peut-être par redouter celui qui, tel jour, a porté le ciel sur ses épaules, tel autre, a dompté le monstre gardien des enfers et rendu une ombre à la vie. Us songent à mettre une fin au dur labeur du héros ; il s'est fait trop admirer, il a trop fixé les regards en ce monde, pour avoir la fin obscure de la foule ; il sera admis dans l'Olympe azuré. Mais, s'il a fait beaucoup de bien, s'il est glorieux et béni, il n'en a pas moins ses taches de meurtre, de violence à effacer, et d'ailleurs l'immortalité doit se conquérir. 11 faut que le martyre le mène à l'apothéose. Une femme sera l'instrument aveugle de la volonté des dieux. Dans un accès de jalousie, Déjanire donne au héros une tunique qu'un ennemi d'Hercule lui avait dite imprégnée d'un philtre amoureux, et qui l'était de poison. A peine l'a- 1- il revêtue que le poison pénètre dans les chairs ; il veut l'arracher de son corps ; l'adhérence est si forte que les lambeaux de peau suivent les lambeaux d'étoffe. Alors, dans un premier mouvement de souffrance désespérée, il jette dans la merle malheureux messager, cause involontaire de son malheur. Mais le courage dompte rapidement les tortures de la chair, il comprend que l'instant de mourir est venu, et

il veut mourir noblement. Au sommet de TŒta, il fait allumer un bûcher, il se couche sur les sapins embrasés et il se laisse consumer par les flammes d'or. Tout à coup, un nuage l'enveloppe; il est transporté dans rOlympe et admis au nombre des immortels.

Ainsi se termine la légende d'Hercule, l'homme brutal, odieux parfois par sa violence, mais valeureux et athlétique, employant son courage et sa force a délivrer l'humanité de ses ennemis. Tel qu'il est, l'antiquité Ta aimé ; le philosophe saluait en lui le symbole de la force régie par le devoir ; le peuple acclamait le rude nettoyeur d'écuries aux miasmes mortels ; il le chérissait aussi pour la foule de ses légendes pittoresques, pour son côté drolatique et batailleur, pour les bœufs qu'il mettait à la broche et mangeait tout entiers, pour les outres de vin qu'il vidait d'un seul coup ; quant aux prêtres , ils se plaisaient au mélange qui s'était fait en lui de légendes héroïques et de mythes religieux. Il y a, en effet, dans sa vie des souvenirs qui semblent empruntés à une divinité aérienne des Yédas S des aventures maritimes qui se rattachent au culte tyricn ; ses principales actions ont été choisies de manière à former douze travaux, comme ^ le Zodiaque a douze signes. D'autre part, et planant sur le reste, on y trouve une brillante expression de la première œuvre accomplie par les hommes groupés en société : œuvre de lutte physique, œuvre nécessaire ; sans elle, l'esprit n'arrivait pas à s'affranchir.

Il y avait eu, avant Hercule, des êtres qui avaient

* Maury, Hcligioru de la Grèce ancienne.

36 L'IlËROiSME.

essayé, par la force de la pensée, de faire progresser leurs semblables. Au lieu d'être déifiés, ils avaient cruellement été punis ; on supposait que les dieux voyaient d'un œil jaloux ces inventeurs qui empiétaient sur leur pouvoir en créant à côlé d'eux. Casser des arbres, rouler des rochers, on admirait ces exploits ; allumer du feu, forger le fer, vêtir, nourrir, guérir à l'aide de préparations mystérieuses, cela faisait peur. On eût volontiers accepté le bienfait, mais il semblait que la foudre fût prête à frapper les téméraires. Et parfois les hommes se disaient à voix basse quTsculape, ayant voulu ressusciter les morts par des breuvages, avait péri foudroyé. Parfois, surexcités par la terrible violence de la crainte, ils devançaient les dieux, comme bourreaux ; ils tuaient Triptolème qui leur enseignait l'agriculture. Le plus célèbre de ces génies malheureux fut Prométhée. H appartenait à cette race de Titans qui fut supposée avoir mis en danger les dieux par leur révolte ; mais, plus sage que ses frères, il ne prit point part à ces combats de l'orgueil. Il prévoyait sans doute l'issue de la guerre, si menaçantes que fussent les cohortes des Titans. Et d'ailleurs que lui faisaient ces fureurs d'ambitieux contre ambitieux, les uns voulant garder le trône céleste, les autres voulant le recouvrer? Son cœur était autre part. Loin de ces puissants, de ces superbes, dieux ou Titans, il regardait avec pitié s'agiter des créatures faibles, tremblantes, dénuées de vêtements ?t d'ustensiles, opprimées à l'envi parla terre et le ciel où rien ne songeait à leur venir en aide : les hommes. Ni Titans ni dieux ne se souciaient de ces misérables ; quand Zeus, le roi de l'Olympe, fut

HERCULE ~ PROMETHEE — ORPHEE. 37

vainqueur, il voulut, dans Tivresse de la victoire, détruire, avec ses ennemis, les mortels innocents. Ce fut Prométhée qui leis sauva, et qui non-seulement les sauva, mais les fit sortir de l'abaissement, de l'animalité où ils vivaient. Il déroba pour eux le feu du ciel et leur enseigna à ébaucher les premiers arts avec cette sorte d'âme éblouissante de la matière. Zeus s'irrita ; il ne voulait pas que les hommes fussent prospères ; maître jaloux, il désirait des esclaves incapables de s'élever. Il n'osa ou ne put enlever aux hommes le feu à la conservation duquel tous veillaient, mais il punit Prométhée en le faisant enchaîner sur une montagne, non loin du Caucase, entre l'Europe et l'Asie, pour que le monde entier vît le châtiment, et en attachant à son côté un vautour qui, nuit et jour, rongerait son foie toujours renaissant.

Le plus grand des poètes grecs par l'âme, par l'essor , Eschyle , génie hostile aux tyrannies, qui aimait avant tout la dignité et la justice, a reproduit cette légende dans trois drames : Prométhée porteur du feuy Prométhée enchaîné et Prométhée délivré^ ensemble dont une seule seule partie s'est conservée, le Prométhée enchaîné. L'œuvre ainsi mutilée par le temps n'en reste pas moins à cette hauteur où les inspirations, n'appartenant plus ni à une forme d'art ni à une patrie ni à une fibre spéciale du cœur, se confondent avec l'âme universelle du genre humain.

Tel qu'il nous est transmis par le poète qui l'a pris aux mythes religieux, Prométhée est tout héroïsme. 11 a fait le bien par pitié, par sympathie de cœur, il en est victime et ne regrette pas son œuvre, soutenu qu'il

est, dans son supplice, par sa conscience. C'est avec le juste orgueil de sa douleur qu'il dit en parlant de son bourreau :

(( J'eus pitié des mortels; lui, il ne m'a pas jugé digne de pitié. »

En effet, le roi des dieux ne pardonne pas à cet omancipateur; mais, dans sa toute-puissance, il est isolé, nul ne sympathise avec lui ; c'est Prométhée qu'on aime. Au début du drame, les Océanides, nymphes de la mer, vagues aux formes de jeunes liilcs, viennent rafraîchir de leurs chants le grand torturé. Renversé sur son rocher, il ne peut voir, mais il entend venir les visiteuses compatissantes a semblables à des oiseaux dont les ailes font vibrer doucement l'air sous leurs battements légers. »

C'est en vain cependant que la blanche troupe essaye de le consoler, Prométhée souffre d'une douleur qui leur est inaccessible. Une seule idée le soutient, c'est qu*un jour son ennemi triomphant sera détrôné. Le roi des dieux pénètre cette idée de sa victime ; il a peur, il lui envoie, par le messager des dieux, l'ordre de s'expliquer, de dévgiler l'avenir. L'espoir d'être délivré ne contre-balance pas la fierté dans le cœur de Prométhée. « Jamais, effrayé par l'arrêt de Jupiter, je ne deviendrai faible d'esprit comme une femme; jamais je n'irai, comme une femme, lever des bras suppliants vers celui que j'abhorre de toute ma haine et le conjurer de briser mes fers ; loin de moi cette lâche pensée I » Dès lors, le dieu impuissant n'a qu'à se venger par quelque supplice nouveau pendant qu'il règne encore. On veut retirer à Prométhée, par la menace, jusqu'à ses consolateurs. Le

HERCULE — PROMÉTHEE — ORPHEE. 41

chœur, plus digne que le dieu, répond à son messager : « Dis-moi d'autres paroles, donne-moi d'autres conseils, et je pourrai t' écouter. Ce que tu me dis est odieux. Comment peux-tu m'ordonner cette lâcheté ! Avec lui, s'il souffre, je veux souffrir. J'ai vécu dans la haine des traîtres ; la trahison est la plus repoussante des maladies. » Le tonnerre éclate, le vent sifQe, la mer se soulève ; mais Prométhée foudroyé demeure invaincu, appelant de ses injustes tourments à TÉther qui baigne les mondes, se réfugiant contre le dieu d'un jour dans la nature éternelle.

Est-ce un mystère religieux, une lutte imaginaire qui n'a qu'un, intérêt artistique? Ce drame doit être ce qu'il y a de plus réel. 11 a dû exister, en Grèce comme ailleurs, un homme, un Prométhée, puisque le souvenir nous en reste sous ce nom, qui a guidé ses frères, leur a enseigné à faire leurs premiers pas d'enfant vers le progrès ; et cet homme a dû souffrir, être torturé, enchaîné par le préjugé fait dieu. Des chefs tyranniques et féroces ont dû l'accabler avec la terreur, avec les ténèbres. Puis un autre héros est venu, représentant la force matérielle, mais bon, aimant ce qui est juste et grand, écrasant sous sa massue le préjugé, opposant aux puissances mauvaises la puissance de salut. Le martyr l'a eu pour libérateur ; le monde peut marcher.

Le monde peut marcher, et pourtant il manquerait quelque chose à la Grèce, si elle n'avait que ces deux guides, force et science ; il lui en faut un autre, ayant une action moins palpable, n'en remuant pas moins les sociétés dans leurs profondeurs : l'barmonie. C'est l'har-

monie qiii a fait de la Grèce un nom éveillant Fidée de charme, de gloire, de beauté. Sans cela elle eût pu être puissante, elle n'eût pas été divine. Ce qui Fa portée si haut, c'est qu'elle a, dans son ardeur guerrière, dans son inspiration intcUecluelle, dans ses usages religieux, dans son amoîir de la liberté, rappelé pour ainsi dire le rhythme de la poésie et de la musique. A une telle nation, parmi les héros primitifs, il fallait un poète ; ce poète fut Orphée.

Orphée par la force ne tue pas les monstres, par l'intelligence ne mène pas Tindustric à la conquête de la matière; il se contente de jouer de la lyre, et les tigres, les lions, les ours viennent lui lécher les mains, et les arbres et les rochers s*émeuvent. Il n'y a là ni massue qui assomme, ni feu qui met en fusion les métaux ; il soumet la nature dune façon nouvelle, il la séduit. C'est un doux et tendre génie, l.ui aussi veut le bien des hommes, et à sa façon il y travaille. De contrée en contrée, sans crointe des bêtes fauves ni des barbares peuplades, il enseigne les mystères sublimes du monde, appelant à la contemplation des astres, à l'adoration d'un créateur invisible l'homme trop souvent courbé vers les appétits ou esclave des épouvantes ; et l'homme écoute les pensées sublimes en langage sonore, et, ayant déjà appris à chercher l'utile, voilà qu'il commence à chercher le beau.

La fin de. la vie d'Orphée est remplie par les plaintes que lui arrache la mort de sa bien-aimée Eurydice, pour laquelle il descend vainement jusque dans les enfers. Utile aux hommes dans sa douleur, comme il l'était dans les triomphes de sa jeunesse, il leur met au cœur

les belles émotions de pitié et de tendresse, il tire de leurs yeux les larmes d*oii naifra la sympathie entre les hommes. Mais la bestialité est encore là y montrant les dents ; Orphée qui doit en triompher, léguer aux siècles l'écho de sa lyre comme une source de purification, sera la victime de ce passé qu'il chasse : brutalités, haines, délires, bas instincts, cris rauques. Les femmes de Thrace, ivres, lasses de l'entendre toujours pleurer Eurydice, veulent le forcer à prendre part aux orgies des bacchanales. Il refuse, elles menacent de le tuer ; il brave leurs menaces comme il méprise leurs orgies ; elles se jettent sur lui et le mettent en morceaux, mais sans obtenir de lui un signe de lâche consentement ; grand exemple qui tient sa place près des labeurs d'Hercule, près de Taudace de Prométhéc. La Grèce va rayonner sous riniluence de cette triple flamme — force, science, harmonie — représentée par le triple dévouement d'Hercule, de Prométhée, d'Orphée.

Des fables la Grèce ne passe pas sans transition à Thistoire positive et contrôlée; il y a une époque où les héros entrent puissamment déjà dans la réalité sans qu'ils se dépouillent entièrement des proportions surnaturelles. C'est même alors qu'apparaissent les noms les plus populaires du monde grec. Les personnages n'ont plus cet éloignement qui fait qu'on doute d'eux, qu'on est lenlé de les prendre pour des symboles ou des mythes plutôt que pour des êtres ; ils ne portent pas encore en eux cette absence dillusion qui les assimile aux vivants.

Achille est un de ces types. Nul, plus que ce guerrier, n'a été le héros national; ses victoires, ses qualités, ses vices mêmes ont été chantés par les plus grands poètes, enviés par les plus grands conquérants. Homère Ta pris pour base de son Iliade^ et l'a transmis à l'avenir, éternisé dans le plus harmonieux langage qui fut jamais. Alexandre, dans le récit du poète

LA GRÈGE GRAISDIT. 45

contemplait le guerrier, et c'est, VIliade à son chevet, qu'il rêvait la conquête de l'Asie ; à la bataille de Salamine, dans le moment solennel où la Grèce jouait contre l'Orient sa vie sur un seul enjeu, on ne crutpouvoir combattre sans avoir à bord des vaisseaux les statues des ancêtres sacrés de la race d'Achille, les Éacides.

Qu'avait donc Achille de si majestueux? 11 faut bien le dire, les idées se sont transformées, le voile du prestige est tombé ; Achille est encore de nom, mais n'est plus de fait un héros. Il eut certainement une âme en dehors du vulgaire, le mépris de la mort, le désir de la renommée. Mais à quelle sorte de renommée fit-il le sacrifice de sa vie? A celle que donnent les stériles oeuvres du soldat.

Il y a bien dans la guerre de Troie, théâtre de ses hauts faits, un côté héroïque. Un de leurs chefs ayant été trompé dans sa bonne foi, outragé dans son honneur conjugal, tous les Grecs s'unissent pour le venger, sans que ni les revers, ni les maladies, ni les longues années s'écoulant loin du foyer, fassent fléchir les justiciers. Mais Achille et les autres héros, comme dit le poète antique, sans vouloir indiquer par là autre chose que des guerriers, parlent à peine du sentiment qui devrait dominer en eux, et affichent la préoccupation d'une gloire dpnt le nombre des homicides est la mesure. Dans Achille surtout, dont les passions font l'unité de VIliade d'Homère, les marques de la passion personnelle sont presque seules à se succéder.

Selon l'idéemoderne, l'homme qui attirerait davantage l'intérêt, ce serait Hector, le défenseur de la cité, celui

Page 1