L'U£RO!^M
qui, le premier de son parti dans les combats, n'en demande pas moins sans cesse, dans les conseils, qu'on répare, en rendant Hélène, l'injustice commise envers les Grecs; équité, bravoure, amour de la patrie, tels sont ses caractères principaux ; il faut y joindre la noblesse des affections domestiques, sa tendresse pour Andromaque, son épouse, et pour son fils, le petit Astyanax. Homère a modelé un délicieux groupe du pcre, de la mère et de l'enfant :
c( Ayant ainsi parlé, l'illustre Ifektôr tendit les mains vers son (ils, mais l'enfant se rejeta en arrière dans le sein de la nourrice à la belle ceinture, épouvanté à l'aspect de son père bien-aimé, et de l'airain et de la queue de cheval qui s'agitait terriblement sur le cône du casque. Et le père bien-aimé sourit, et la mère vénérable aussi. Et rillustre Hcktôr ôta son casque et le déposa resplendissant sur la terre, et il baisa son fils bien-aimé, et, le berçant dans ses bras, il suppliii Zeus et les autres dieux*... »
Certes voilà des paroles qui établissent bien cette ampleur d'âme que réclame à si juste raison Pascal : « Je n'admire point l'excès d'une vertu comme de la valeur, si je ne vois en même temps l'excès de la vertu opposée comme en Épaminondas qui avait l'extrême valeur et l'extrême bénignité. Car autrement ce n'est pas monter, c'est tomber. On ne montre pas sa grandeur pour être 5 une extrémité, mais bien en touchant les deux à la fuis et remplissant tout Tentre-deux*. »
Ce sont sans doute ces oppositions de caractère qui
* Iliade, VI, Iraduclion Lecontedc Lisle.
• Pensées, VI.
nous attirent de même vers Achille, lorsque après avoir dit, dans sa colère contre le cadavre de celui qui a tué son ami Patrocle : « Le corps d'Hector ne sera pas rendu à Priam pour être brûlé sur un bûcher, mais il deviendra la proie des chiens et des vautours ! » il cède aux 'supplications du vieux Priam venant lui redemander la dépouille inanimée de son fils.
La note héroïque se laisse entrevoir encore dans cette croyance, souventmise aux lèvres d'Achille, que, d'après les prédictions, il ne doit pas revoir Pélée son vieux père, ni les coteaux de sa patrie. Ce regret de la vie, joint à la bravoure, cette fermeté à suivre la route de la gloire, en y voyant pour avenir prochain de passer à Tétat d'ombre dans le pâle empire souterrain, se rapproche de l'idée du devoir et fait pressentir que, le jour où cette idée se sera agrandie, précisée dans les cœurs, le peuple qui a honoré Achille se sacrifiera pour elle.
Aussi ne faut-il pas deux siècles pour qu'un dévouement sublime vienne illuminer les rivalités sanglantes qui président à la fondation des cités grecques. Pour nous, les luttes de ce temps semblent des guerres civiles puisqu'elles se font entre des peuplades de même langue ; elles n'avaient pas cet aspect pour le patriotisme grec, qui fut avant tout le patriotisme de la cité. L'idée nationale, entrevue dans la guerre de Troie, se retrouvera quand la patrie commune sera en danger ; elle se retrouvera dans l'émulation artistique, dans les travaux de la pensée, mais nul grand homme, en recherchant les applaudissements de la Grèce, n'oubliera qu'il est de telle ou telle cité.
Ce fut la ville d'Athènes qui, la première, donna la
preuve héroïque qu'elle existait, qu'elle était aimée. Au milieu des fluctuations qui faisaient passer les territoires d'une domination à une autre, elle se montra prête à mourir plutôt que de cesser d'être ce qu'elle était. Les Grecs Doriens avaient conquis les villes du Péloponnèse; ils voulurent attaquer les Grecs Ioniens' dans Athènes, leur boulevard. A qui sera la victoire? L'oracle avait annoncé que le peuple dont le roi périrait serait vainqueur. Codrus, roi d'Athènes, va droit au camp dorien sous le vêtement d'un simple soldat, frappe une sentinelle et se fait tuer. Les Doriens reculent devant une armée animée de l'esprit d'un tel chef; Athènes vivra. Après la mort de Codrus, elle déclare, dans sa gratitude, que personne n'est digne de régner à la place d'un tel roi, et elle abolit la monarchie ; elle satisfait ainsi cette soif d'indépendance qui l'agitera tout le temps de son existence politique, et elle éternise sa reconnaissance envers son sauveur.
Athènes, dans son magnifique développement, fut la cité la plus complète de la Grèce par la variété de ses grands hommes ; Sparte, où le législateur Lycurgue avait défendu le commerce, les arts, les lettres, où l'éducation consistait dans l'exercice du corps, ou l'on tuait les enfants difformes, où l'idéal était de mépriser les richesses, les plaisirs, la douleur et la mort, devait produire des soldats, sans cesse des soldats. Athènes, livrée à elle-même, sans les entraves d'une législation qui jetait les hommes dans un seul moule, produisit d'aussi hardis guerriers que Sparte et une foule d'autres illustrations. Son amour de la gloire se fortifiait de toutes les formes du beau que sa libre imagina-
lion devinait; et quand Sparte, la cité sans poésie, ayant le dédain de tout ce qui n'était pas le maniement du glaive, défaillit dans son duel à outrance avec la Messénie, sa voisine, ce fut d'Athènes que lui vint le salut sous la forme du poëte Tyrtée. Athènes elle-même ne s'était pas doutée de la valeur du présent qu'elle faisait à Sparte. Cette cité, d'après un oracle, avait demandé un chef, et par dérision on lui avait envoyé un maître d'école tortu, boiteux et borgne. Il dut faire un effet singulier, quand il parut au milieu des Spartiates, tous valides et bien faits; les huées contre l'homme et les imprécations contre Athènes ne manquèrent peutêtre pas. Cependant l'être infirme avait une âme qui avait été bercée par tous les grands sentiments de sa patrie, et cette âme, il la faisait passer dans les accords d'une lyre, dans les vers que cette lyre accompagnait. Il n'était pas homme d'action, il eût mal visé pour lancer le javelot ; il n'en restait pas moins au premier rang; il ne donnait pas la mort, il la bravait. En face de Tenncmi, il chantait dans ses odes la joie de mourir pour la patrie avec de belles blessures reçues par devant, l'ivresse du triomphe, l'espérance de laisser un souvenir éternel dans la mémoire des hommes ; et les accords de la lyre marquaient en même temps la cadence des troupes s'élançant au combat. Enflammés par cetle ardente poésie, les Spartiates vainquirent, et Tyrtée, le grand cœur dans un corps grotesque, fut nommé par acclamation citoyen de Sparte.
Celte guerre de Messénie était une de ces luttes impitoyables où la vie d'une des deux nations tient à la ruine de l'autre. Aces réunions d'hommes libres, voués
52 L'HÉROlSMË.
à la guerre, il fallait des esclaves; les Spartiates vaincus eussent sans doute été foulés aux pieds aussi impitoyablement que, vainqueurs, ils écrasèrent leurs rivaux. Mais, comme les Messéniens furent les malheureux, les opprimés, et que, par l'énergie de leur résistance, ils ne l'avaient pas mérité, ils offrent l'intérêt qui s'attache à ce qui est plus grand que son destin. Ils eurent avec Sparte deux grandes guerres dont l'une dura vingt iins et l'autre seize. L'âme de la première fut Aristodémos, qui alla jusqu'à immoler sa propre fille, sur la foi d'un oracle, pour assurer la victoire aux siens.
Mais les guerriers qui, la veille encore, venaient de vaincre, furent tout à coup saisis d'idées superstitieuses, et crurent à des signes de l'abandon des dieux. Aristodémos, à la suite d'un rêve où sa fille vêtue de noir lui montrait sa poitrine entr'ouverteet l'invitait à le rejoindre chez les morts, se tua sur son tombeau. Les Messéniens se soumirent à Sparte, qu'ils durent reconnaître pour maîtresse de leur territoire et dé leurs biens.
Trente-neuf ans plus tard, un jeune guerrier de la race royale de Messénie, Aristomène, souleva le peuple vaincu, tomba aux mains des Spartiates, fut précipité dans un gouffre, s'en échappa tout sanglant par un souterrain inconnu où un renard , venu pour ronger son cadavre, lui servit de guide, et revint se mettre à la tête de ses guerriers. Les audaces valeureuses, l'énergie supérieure aux désastres et aux trahisons, n'empêchèrent pas les Messéniens de succomber.
Ceux qui restèrent sur le sol natal furent réduits en esclavage. Les plus valides et les plus courageux s'exî
LÀ GRÈGE GRANDIT. r)3
lèrent sous le commandement des fils d*Âristomène, et une ville de Sicile, nommée d'après leurs souvenirs, rappelle encore la nationalité brisée par Sparte, il y a deux mille cinq cents ans : Messine.
Aristomène, après avoir épuisé le reste de sa vie à chercher des ennemis à Sparte, mourut à la cour du roi de Rhodes, qui avait épousé sa fille, comme ayant dans les veines le sang du plus brave des Grecs.
Ces farouches vertus étonnent mais finiraient par lasser. Heureusement la féconde Athènes, après les héros guerriers, offre dans Solon le héros pacifique, le législateur. Ce Solon descendait de Codrus ; l'homme qui, par des institutions bien équilibrées, par la recherche de la justice et la modération, allait enseiseigner à sa patrie le secret de la vie, se rattachait à celui dont cette patrie avait appris à mourir. Solon n'imita point Lycurgue , il se tint en dehors des idées absolues, eut moins d'originalité et plus de sagesse. 11 s'appliqua à perfectionner Ihomme, en lui laissant sa nature, au lieu de créer des monstruosités parfois sublimes. Dans Lycurgue, sous une apparence égalitaire, on respire le despotisme des lois, la cruauté des mœurs; Solon a la bonté et la tolérance. Mais ce serait un léojislateur habile, ce ne serait pas un héros, s'il n'avait pas toute sa vie refusé la tyrannie pour lui, quand l'occasion s'en offrait, et combattu la tyrannie des autres; s'il ne s'était pas dévoué sans cesse pour le bien; s'il n'avait pas enfin, dans le danger comme dans la prospérité, montré cette égalité d'âme qui lui Valut le nom de sage.
Né dansl'ile de Salamine,ile athénienne dont les Mé-
gariens s*étaient emparés, il souffrait de voir le lieu de sa naissance sous une domination ennemie. Mais les Athéniens avaient déjà perdu tant d'argent et d'hommes à lutter vainement contre les Mégariens, qu'ils avaient défendu sous peine de mort qu'on fît de nouveau allusion à la conquête de Salamine. Selon, pour réveiller SOS concitoyens sans enfreindre la loi, feignit d'avoir perdu la raison ; par les rues il allait, tenant des discours étranges, faisant confirmer cette apparence de folie par le témoignage de ses ennemis et de ses serviteurs. Un jour que tout le peuple l'avait suivi sur la place publique, il monta sur la pierre aux harangues et se mil à réciter une élégie qu'il avait composée sur Salamine. Cette élégie enthousiasma tellement le peuple que la guerre fut résolue et Selon nommé général. Un ingénieux stratagème dont il s'avisa donna l'île aux Athéniens sans coup férir.
Ayant ainsi rehaussé le prestige militaire et augmenté la force de sa patrie par la prise d'une position stratégique dominant la ville et le golfe. Selon fut élu archonte et songea à développer la prospérité intérieure. 11 n'y avait encore à Athènes qu'un code de lois, inspiré par un farouche amour de vertu, et s'éloignant du but en le dépassant, le code de Dracon, où le moindre délit était puni de mort comme le plus grand crime. Ce code était devenu inapplicable avec les progrès de la civilisation athénienne, éminemment douce et souple. D'un autre côté, il fallait empêcher l'impunité de s'établir ; Solon se consacra à cette tâche, où les prétentions des diverses classes du peuple rendaient l'impartialité si difficile. C'est alors que cet homme probe et modéré
prit, sans fracas, sans appareil pompeux, les proportions du vrai héros. Tous les partis avaient applaudi à sa nomination; les riches Faimaient parce qu'il était riche, les pauvres, parce qu'ils le savaient vertueux ; les uns et les autres, dans Tespérance qu'il en résulterait pour eux quelque avantage, étaient prêts à lui offrir la tyrannie. Même ceux qui n'ayant aucun mobile d'intérêt, désespéraient de voir les passions céder à la seule force de la raison, acceptaient ce gouvernement d'un seul. Malgré les sollicitations de ses amis, malgré les exemples donnés par plus d'un contemporain illustre, Solon ne céda point. Ce ne fut pas chez lui simple mouvement de générosité, mais acte réfléchi résultant d'un principe.
. . . Si j'ai épargné Ma patrie (car la violence impitoyable de la tyrannie N'a pas souillé mes mains), si je n'ai point terni ni déshonoré
[ma gloire, J'en suis sans regret.
Loin de rejeter, en même temps que les chances de la domination, le fardeau du devoir, il ne mit que plus d'énergie à introduire les réformes qu'il jugeait nécessaires.
Quand il eut publié les lois nouvelles où il cherchait politiquement à établir la balance des pouvoirs, civilement à assurer pour tous protection et justice, d'une façon au moins relative, Solon, malgré le soin qu'il îivait pris de faire la part la plus large aux concessions, fut en bulte à tant de critiques, à tant de questions sur l'interprétation des textes, qu'il crut sage de se soustraire à cet orage de paroles. Il demanda et
Ô6 L'HEROÏSME.
fut autorisé à s'exiler pendant dix ans ; il pensait que le peuple se plierait plus facilement à son système, quand sa présence n'exciterait plus l'envie et ne ferait plus croire à des changements possibles.
Solon, en revenant à Athènes, eut la douleur de la retrouver déchirée par les factions ; il s'efforça de ramener la paix, mais il s'aperçut bientôt qu'un de ceux qui lui témoignaient le plus de respect, qui affectaient le plus de sagesse et de modération dans les paroles^ Pisistrate, aspirait à la tyrannie. Il s'adressa d'abord à l'ambitieux lui-même, essayant d'enlever de cette âme» où il y avait Tétoffe d'un grand homme, les convoitises qui, seules, le rendaient nuisible à la patrie. Mais Pisistrate, affectant d'avoir été blessé par ses ennemis et se montrant tout ensanglanté sur la place publique, se fit voter des gardes par le peuple, malgré l'énergique opposition de Solon; avec ces gardes, que la crédulité populaire destinait à sa sûreté, il s'empara de la forteresse de l'Acropole et gouverna la ville selon son bon plaisir.
Solon, âgé de près de quatre-vingts ans, vint sur la place publique pour tâcher de réveiller dans les cœurs l'amour de la liberté. « Il était plus facile naguère, s'écria-t-il, d'arrêter la tyrannie naissante ; maintenant qu'elle a grandi, il sera plus glorieux de la détruire. » Par malheur, après avoir été aveugle, le peuple, en voyant clair, était devenu craintif. Solon comprit que ses paroles se perdaient sans écho ; il crut avoir assez fait, et il attendit la mort qui ne tarda pas à venir, ayant dans ses derniers jours l'amertume de la désillusion sur les hommes et sur la liberté, consolé cependant en voyant
que ses lois civiles, maintenues par le nouveau maître d'Athènes, la rendaient encore heureuse quand ses lois politiques ne la faisaient plus libre.
Les voyages, l'examen approfondi des coutumes, des sciences, des philosophies étrangères, avaient été une des grandes sources d'enseignement auxquelles avait puisé Solon pour se rendre digne de conseiller ses concitoyens. C'est l'histoire d'une foule de grands hommes pendant la période de formation des villes grecques. Il est remarquable que, de presque toutes ces villes, des hommes soient partis au loin, sans autre intérêt que le bien de leurs cpncitoyens, dans le seul but de revenir avec les meilleures lois et les connaissances les plus complètes.
Ainsi Pythagore, en Egypte, ne recule ni devant les humiliations ni devant les dangers pour se faire admettre dans les écoles des prêtres. Ceux d'Héliopolis le renvoyèrent à Memphis, ceux de Memphis à Diospolis; ceux de Diospolis l'acceptèrent, en lui imposant un noviciat si dur qu'ils regardaient sa retraite comme certaine. Pythagore resta inébranlable, insensible aux souffrances ; on dut le recevoir comme initié. Après tant de courage, il eut le tort de se laisser trop séduire par ce qu'il avait ainsi conquis ; il ne sut pas s'affranchir du mysticisme égyptien et rapporta aux Grecs non-seulement la doctrine de la transmigration des âmes, mais une foule de croyances divinatoires et surnaturelles qui plus tard menèrent sa doctrine aux jongleries.
Au moins il eut une grande soif de science, un grand désir d'améliorer les hommes ; c'est dans les colonies
grecques d'Italie qu'il enseigna de préférence sa doctrine, et la preuve de la noblesse de ses idées comme de son éloquence, c'est qu'à sa voix les peuples en guerre déposèrent volontairement les armes et que les tyrans abdiquèi eut d'eux-mêmes. Mais cet enthousiasme eut ses revirements ; les tyrans se lassèrent de justice, la multitude se lassa de rigidité. Pythagore fut chassé de Crotonc et périt repoussé de toutes les villes, massacré peut-être; ses disciples furent bannis ou tués. Ceux qu'on rappela à Crotone, quand l'effet de Tintrigue y cessa, moururent, mais de la mort douce aux Grecs, dans un combat contre l'ennemi, en se dévouant pour la patrie.
Les villes de l'Italie regrettèrent si bien Pythagore, une fois le maître disparu et lécole dispersée, que plusieurs d'entre elles choisirent pour législateur précisément un pythagoricien, Charondas. Il se montra digne de son maître et de sa mission. Ayant publié une loi qui défendait sous peine de mort de paraître en armes dans l'assemblée du peuple et ayant, par inadvertance, enfreint lui-même cette loi, il la consacra en se perçant de son épée.
Ce n'est du reste pas le seul exemple de ce genre donné par les législateurs grecs. Un siècle et demi plus tôt, Zaleucus à Locres avait prescrit que le crime d'adultère serait puni par la perte des yeux.
Son fils s'en rendit coupable ; malgré la prière du peuple, qui voulait laisser dormir la loi en sa faveur, il refusa ; mais, sollicité en même temps par la pitié paternelle, des deux yeux que demandait la justice, il n'en fit perdre qu'un à son fils, il prit l'autre sur lui-même.
Si les belles âmes ne peuvent prévenir le mal , elles lempèchent d'être irrévocablement accepté. L'esprit libéral de Solon planait sur Athènes. En vain Pisistrate, chassé plusieurs ibis et chaque fois redevenu maître de la ville, légua la toute-puissance à ses fils Hipparque et Hippias. Moins adroits, moins heureux surtout, ils eurent pour obstacle cette réaction de liberté qui succède dans les peuples vivants aux prostrations populaires, et un drame vint leur enseigner les dangers du métier de tyran. Les jeunes Harmodios et Aristogiton résolurent défaire cesser la honte d'Athènes ; couronnés de bandelettes, chantant les hymnes sacrés, tenant des branches de myrle qui dissimulaient leurs glaives, ils se jetèrent sur les deux Irères, dans une fête en l'honneur des dieux. Uarmodios tua Hipparque et fut tué à son tour par ses gardes. Aristogiton, arrêté sans avoir pu tuer Hippias, fut mis à la torture. On croyait à une conspiration, on voulait lui faire déclarer ses complices ; il nomma successivement tous les amis du tyran, qui furent aussitôt mis à mort. On lui demandait encore des noms. « Hippias est le seul qui mérite encore la mort, » s'écria-t-il. Et il subit bravement le supplice.
La courtisane Lééna, amie de ces jeunes gens, fut également torturée et obtint des Grecs l'immortalité pour le silence qu'elle garda. A un moment où elle sentait la douleur lui ôter la conscience de son action, elle se coupa la langue avec les dents.
Les meurtriers n'atteignirent pas leur but. Athènes resta ^encore quatre ans esclave. Après quoi, le sentiment public, devenu plus fort contre Hippias, chassa celui sur qui le poignard avait échoué. Solon aurait-il
approuvé la tentative d'Harmodios et d'Aristogiton? On peut croire que non. Il voulait que ra(Tranchissement fût le résultat du courage, de l'accord des citoyens et non d'une témérité isolée; l'assassinat, même contre ce coupable, eût répugné à Ykme loyale de Selon ; dans un jour néfaste, il avait pris les armes, appelé le peuple à la révolte, bravé la colère de Pisistrate qui pouvait le tuer ; cet effort ayant échoué, il avait déposé ses armes sur le seuil de sa porte et s'était mis à l'écart. S'il n'eût pas été d'un si grand âge, il eût peut-être tenté quelque nouveau coup de main, organisé une insurrection comme Trasybulele fit plus tard; l'action d'Harmodios et d'Aristogiton, il n'y eût pas songé. Ce qui plaide en leur faveur, c'est leur jeunesse, c'est leur beauté, c'est le sacrifice qu'ils font si complètement de la vie, quand la vie est si riante pour eux, c'est leur foi dans la liberté, leur conviction que le culte des dieux appelle le meurtre d'un maître s'imposant par la force, la mélodie sacrée qui tombe, calme et douce, de leurs lèvres, au moment où ils vont tuer et mourir.
Aussi leur héroïsme, que réprouve la sagesse, n'en a-t-il pas moins enthousiasmé la Grèce. Des fêtes civiques furent instituées par Athènes en leur honneur. Ces criminels de la liberté et de l'idéal eurent leur statue sur la place publique.
En face des populations grecques, si bien groupées dans leur petit territoire montagneux, dans leurs golfes et dans leurs îles, en face de ces populations ardentes, agitées, qui abandonnaient parfois leur liberté aux mains d'un ambitieux habile, mais n'en perdaient jamais le culte, était Timmense agglomération des peuples d'Asie. Il ne s'agissait plus de la petite nation troyenne ; des plateaux au sud de la mer Caspienne, une masse humaine, à la voix de chefs militaires, s'était élancée, avait conquis tous les vieux pays monarchiques, la Lydie, l'Assyrie, l'Egypte. Les républiques marchandes, aux mœurs corrompues, de Tyr et de Sidon avaient non-seulement plié sous les conquérants, mais les aidaient, trouvant leur profit dans un asservissement qui leur créait des débouchés ; l'Egypte essaya bien de se révolter, mais les guerriers ou les prêtres prenaient seuls part au mouvement ; le peuple, comme partout en Asie, restait indifférent, ne faisant que
changer de tyrannie. C'est ce qui explique les faciles conquêtes de Cyrus ; seules, des républiques de race grecque, sur les rivages d'Asie Mineure, tentaient de s'opposer à un joug flétrissant. Mais, disséminées sur une longue ligne sans avoir de centre, de cœur nulle part, elles pouvaient s'assurer par leur bravoure certains privilèges, elles ne pouvaient pas se soustraire entièrement à l'autorité étrangère. Les conquérants perses, tant qu'ils n'avaient pas rencontré des déserts comme en Scythie, en Lydie, en Ethiopie, des chaînes de montagnes comme au Thibet et au nord de l'Inde, tant qu'il n'y avait eu qu'à fouler des hommes, les avaient foulés. Or, nation civilisée, connue de l'Orient, facile à atteindre, la Grèce était la seule qui se 'dressât libre avec sa poignée d'hommes, comme un démenti à leur puissance. Il n'y avait plus en Asie ni loi morale, ni patrie, ni intelligence; tout sentiment individuel disparaissait sous une hiérarchie de valets adorant un maître. Ce maître devait trouver mauvais que, par delà les prosternés sans nombre, quelqu'un au fond se tint debout. Ces Grecs, ces imprudents, ne restaient même pas chez eux, craintifs ; ils le bravaient, lui colosse, jusqu'à prêter secours contre ses armées aux colonies grecques d'Asie Mineure. C'étaient les ' Athéniens qui avaient eu pour des frères cette sympathie honorable, indice d'un cœur plus large que les affections de cité. Les Athéniens ayant échoué et tout le littoral étant rentré sous le joug, le maître crut le moment venu d'attaquer Athènes ; on avait joué sur le théâtre un drame, la Prise de Milet, où l'on représentait le malheur de la principale ville grecque d'Asie, et
tout le peuple avait éclaté en sanglots. Il fallait châtier ces sanglots. C'est de ce choc de la tyrannie contre la liberté que sont nées les guerres médiques.
L'humanité n^a manqué ni de beaux dévouments ni de grands exemples ; mais, nulle part, il ne s'est trouvé l'ensemble d'actions héroïques qui illustra les Grecs pendant ces guerres ; c'est une période unique dans l'histoire du monde, même dans l'histoire des Grecs. Ils pourront être plus puissants, plus instruits, plus raffinés ; ils auront moins de noblesse.
Tout respire l'héroïsme : lepoëte est Eschyle, la vertu civile est sœur de la vertu belliqueuse. Vouloir limiter le génie à certaines époques de l'histoire est une classification artificielle et injuste ; la Grèce des guerres médiques n'est pas toute la Grèce. Mais son plus grand souffle national est là. En lisant cette histoire, on sent entrer en soi la sérénité ; il s'en dégage la confiance dans les causes justes; ceux qui doutaient de la puissance de l'esprit contre la matière chassent leur doute ; la gloire, si souvent un mensonge, rayonne de vérité; la volonté apparaît dominant la force, le beau dominant le monstrueux, l'enthousiasme dominant le nombre.
Tous les quatre ans, des hérauts couronnés de fleurs traversaient la Grèce, imposant une trêve aux peuples en guerre, invitant tout le monde à laisser là ses affaires, ses travaux, ses plaisirs, pour venir en Ëlide prendre part aux fêles célébrées en l'honneur de Jupiter Olympien. Les jeux duraient cinq jours, et la Grèce, d'après une loi toujours respectée, renouait alors son lien fraternel trop souvent brisé. C'était à la fois la fête de l'intelligence et la fête du corps ; les Grecs, d'un
64 L'UÉROiSNE.
esprit si large, honoraient la vigueur des membres et la beauté des formes qui assuraient à Tâme le libre exercice de ses facultés ; il n'est pas vrai qu'ils fussent des amateurs de lutte et de pugilat, au point de ne pas voir la différence entre l'athlète et le poète qui se succédaient à rechercher les suffrages. Ce qui témoigne de l'harmonie de leurs facultés, c'est justement qu'ils aient pris de l'intérêt aux exploits corporels, et qu'ils aient compris les beautés d'Hérodote ou de Pindare. Ils eussent rougi de n'avoir d'autres plaisirs que les jeux du cirque, comme les peuples dégénérés de Byzance ou de Rome, mais il n'eussent pas souffert, comme les modernes, la déformation du corps. En évitant la scission entre les plaisirs du corps et ceux de l'âme, ils relevaient les premiers que l'élite de la nation ne dédaignait pas, ils conservaient aux autres l'attention de la foule, la popularité. Il n'y a pas de liberté sans ces deux choses : éducation du corps, éducation de l'àme, développement double où la force de l'un protège l'essor de l'autre.
Dès qu'on était Grec, condition indispensable, on était admis à concourir également aux jeux, sans distinction de rang ni de fortune. Seulement, après l'énumération des noms des rivaux, le héraut disait : <c Quelqu'un peut-il reprocher à ces hommes d'avoir été esclaves ou d'avoir commis une action déshonorante ? »
La première condition était d'être libre et d'être honnête.
Les prix étaient des couronnes d'olivier ou de laurier, couronnes modestes auxquelles on attachait une telle valeur qu'un père mourut de joie en voyant son fils
LES GUERRES MEDIQIES. 05
rapporter uqe. Aussi partout [des récompenses attendaient-elles le vainqueur d'Olympie ; celle de Sparte était la plus belle : la ^ace d'honneur, le poste périlleux dans le combat.
En Asie, pas de jeux Olympiques, pas de couronnes d'olivier estimées plus haut que l'or, pas d'hommes libres, égaux devant la poursuite de la gloire ; des gouverneurs gorgés d'or, les satrapes, au nom devenu synonyme de lâcheté et d'énervement, ne cherchaient que le moyen de pressurer leurs malheureuses provinces.
Dans l'armée, la multitude marchait par la crainte, était indifférente, sinon sourdement hostile. Mais les troupes d'élite, supérieures, à elles seules, aux forces que leur opposa la Grèce, étaient excellentes, à ne considérer que l'esprit militaire ; les conquérants, les Mèdes et les Perses, y affluaient. A défaut du sentiment de la liberté, ils avaient la recherche des armes éclatantes, le désir d'étaler leui^igueur et d'inspirer l'effroi. Le maître de TAsie ne manquait donc pas de bons soldats, il manquait d'hommes. La Grèce en avait.
Trop aveuglé par l'enivrement du pouvoir pour saisir cette différence et, l'eût-il saisie, pour ne pas croire une armée supérieure à une nation, Darius envoya des ambassadeurs demander par toute la Grèce la terre et l'eau ; Athènes n'hésita pas à refuser, et ce refus était d'autant plus beau, que toutes les îles, craignant les flottes ennemies, accédaient à la demande des ambassadeurs perses, qu'en Grèce même, plus d'un peuple, les Thébains entre autres, était prêt à trahir. Le grand roi, excité par Hippias, l'ancien tyran d'Athènes, qui
66 L'HÊROlSME.
la couvait d'un regard oblique, envoya une première armée qui n'arriva point, puis une seconde qui débarqua dans la plaine de Marathon, en Âttique. Hippias n'avait que trop bien guidé les généraux ennemis. Les Athéniens, sans cavalerie, avaient le désavantage dans cette vaste plaine où la célèbre cavalerie des Perses pouvait se déployer nombreuse. Les envahisseurs étaient cent dix mille. Les Athéniens firent demander des secours à Sparte ; mais, s'aidant eux-mêmes d'abord, ils se réunirent au nombre de dix mille auxquels se joignirent mille Platéens. Cela faisait, si on livrait bataille avant l'arrivée des renforts, un contre dix. Le général Miltiade, qui venait d'essayer en vain l'affranchissement de riqnie, n'en conseilla pas moins aux Athéniens d'attaquer, et les Athéniens l'écoutèrent. Ils se jetèrent à la course sur l'armée ennemie, sans s'inquiéter ni du nombre, ni des cris sauvages, ni de l'accoutrement théâtral de cette armée, et ils furent vainqueurs.
Marathon est à neuf lieues d'Athènes. Les femmes, les enfants, les vieillards attendaient dans l'angoisse le résultat de la bataille ; des hauteurs, ils interrogeaient l'horizon, où ils ignoraient si d'un n^omerit à l'autre Tarmée perse n'allait pas apparaître innombrable. Un coureur prouva que ce qui était jeu à Olympie pouvait avoir son application sublime. Pour être le premier à rassurer la ville, il partit d'un élan tel qu'en arrivant il expira, le mot de victoire sur les lèvres. ^ •
Après la lutte, les récompenses. Elles furent simples et nobles. A Miltiade, à Callimaque, leurs portraits parmi ceux des anciens héros, sur les murs du Pœcile ; aux citoyens morts pour la patrie, des colonnes avec
leurs noms sur le lieu même du combat. Il semble que le sort ait été jaloux de Miltiade. Ayant, à la tête d^unc flotte athénienne, dirigé une expédition contre Tîlo grecque deParos qui avait favorisé les Perses, il échoua et revint blessé. Les ingrats Athéniens le condamnèrent à une amende de cinquante talents ; pendant que le jugement se rendait sur la place publique, il gisait sur i»a couche avec la gangrène dans sa blessure ; il mourut, et son fils Cimon paya les cinquante talents.
En recevant la nouvelle de la bataille de Marathon, Darius, au lieu d'y voir une leçon, s'irrita ; il ne pouvait admettre que la Grèce l'emportât sur lui. Dans tout son empire, il ordonna une immense levée de troupes; il se croyait déjà sûr de sa vengeance quand la mort l'enleva à ses esclaves, à ses flatteurs, à ses trésors, ne laissant de lui qu'un peu de poussière et beaucoup de honte. Son fils Xerxès ne tarda pas à reprendre et à exagérer ses projets, avec l'emportement d'un insensé.
Heureusement les Grecs de Marathon n'étaient pas tous morts avec Miltiade ; parmi les dix généraux qui avaient commandé en ce jour les détachements athéniens, deux au moins, Thénjistocle et .Aristide, n'attendaient que Xerxès pour donner à la Grèce une gloire nouvelle. Elevés dans les mêmes écoles, Thémistocle et Aristide avaient commencé dès l'enfance, dit-on, à rivaliser et à se quereller. Plus tard, Aristide s'attacha à combattre l'influence d'une démocratie qui lui semblait trop mobile dans ses résolutions, trop prête à se laisser séduire par un orateur habile, 5 oublier l'équité pour une espérance de conquête ou pour une humiliation faite aux riches ; mais, dans son désir d'enlever à la foule une Irop
G8 L UÈROÏSME.
grande part du pouvoir politique, il ue voulait à la tète de PÉtat que des gens éclairés, probes, préoccupés des intérêts de tous. Thémistocle, d'autre part, flatta les passions populaires, ne cachant pas que la camaraderie et l'intrigue lui semblaient de bons moyens pour arriver à un résultat utile; son ambition en eût fait un tyran 'If une autre époque ; redressée par l'esprit public, elle le mena à T héroïsme piitriotique.
Dans le conseil qui précéda la bataille de Marathon, Aristide fut un des généraux qui adoptèrent l'idée de • Miltiade ; et ce fut lui qui, le premier, céda à ce chef sa part d'autorité, entraînant les autres à sacrifier une périlleuse rivalité à l'intérêt public.
Il combattit avec Thémistocle au centre de l'armée, ^ le point le plus éprouvé par le choc des ennemis ; ils furent tous deux égaux par le courage ; mais c*est Aristide qu'on choisit, après la bataille, pour garder les richesses du camp ennemi. L'argent et Tor étaient semés à terre; Aristide revint pauvre.
« De toutes ses vertus, celle que le peuple ressentait le mieux, c'était sa justice, parce que l'usage de cette vertu est plus habituel et que les effets s'en répandent sur plus de monde. II lui dut, lui homme pauvre et sorti des rangs du peuple, le plus royal, le plus divin des surnoms, celui de Juste^ titre que pas un roi, pas un tyran n'a ambitionné. Ils ont mis leur vanité à s'entendre appeler du nom de preneurs de villes^ de foudres^ de vainqueurs^ ou mèmeà' aigles et d^éperviers^ préférant, ce semble, la gloire qui s'acquiert par la force et la puissance à celle que donne la vertu *. »
* Pluhrquc.
LES GUEfiïlES MÉDIQUES. 69
Mais Thémistoclc, jaloux d'Aristide, répétait sans cesse que son surnom de Juste, l'habitude qu'on avait de le prendre pour arbitre de louées les causes, le rendait dangereux pour la liberté ; il prêtait des projets de tyrannie à sa vertu, il donnait sa loyauté pour un masque. Le peuple, dans un excès d'ombrage, jugea à propos d'exiler Aristide. Le jour du vote, un paysan qui ne savait pas écrire s'adressa, sans le connaître, à Aristide lui-même et le pria d'écrire précisément son nom. Le sage lui demanda si cet homme lui avait fait quelque mal. « Nullement, répondit il, je ne le connais pas, mais je suis las de l'entendre appeler le Juste. » Aristide écrivit le nom, sans dire un mot, et lui remit la coquille. Quand il sortit de la ville, il leva les mains au ciel et pria les dieux que jamais Athènes ne fût obligée par le malheur à se souvenir de lui.
Les dieux n'exaucèrent pas sa prière ; Xerxès, qui depuis un an déjà armait l'Asie, passa en Europe par l'Hellespont, et, à force d'entraîner tous les peuples sur son passage, il se présenta avec plus de deux millions de soldats devant le défilé des Thermopyles, gorge étroite par laquelle il faut passer pour entrer en Grèce au nord-est. 6,000 hommes d'avant-garde, venus de divers points de la Grèce, gardaient ce défilé sous le commandement du Spartiate Léonidas.
Deux jours, les efforts de l'immense armée furent impuissants, le nombre étant rendu inutile par l'étroitesse de la gorge. Mais, pendant la nuit, un traître indiqua aux Perses un sentier qui, en prenant par les hauteurs, tournait le passage ; Léonidas vit paraître derrière lui les cclaireurs ennemis, tandis que le gros de l'armée
attaquait par devant. Pour ne pas sacrifier les soldats alliés qui lui étaient confiés, il les invita à se retirer et s'apprêta à rester pour mourir; son escorte Spartiate lit de même, au nombre de 300 hommes. Un oracle ayant annoncé qu'il fallait que Sparte ou qu'un de ses rois périt, Léonidas voulait attirer sur lui la menace de Toracle, et ses concitoyens jugeaient indigne de leur pairie d'abandonner le poste qu'ils étaient venus défendre ; seuls parmi les alliés, les Thespiens voulurent partager leur sort. Les légendes abondent sur les derniers exploits de ces volontaires de la mort. Enfin la solitude et le silence se firent ; des 500 Spartiates, 2 seulement restèrent vivants ; l'un s'étrangla de honte et l'autre ne crut racheter la sienne qu'en mourant sur un autre champ de bataille, à Platée. Sur le tertre où tomba Léonidas, on mit en son honneur un lion culpté. Deux lignes d'inscription rappelèrent la première lutte soutenue par les alliés :
ICI, COiSTUE TUOIS CENTS MYRIADES, ONT COMBATTU QÏTATIE MILLE HOMMES DU PÉLOPONNÈSE
l-ne autre aussi simple fut consacrée aux Spartiates :
ÉTltANGEn, VA DIRE A SPARTE QU'iCl NOOS GISONS, AYANT OBÉI A SES LOIS
Xcrxès avait perdu 20,000 hommes, dont deux de ses frères; mais il ne comptait pas les morts. Il fit mettre vu croix le cadavre de ce Léonidas qu'il n'avait pu vaincre, et avança. Il avait accepté les chances telles que
LES GUERRES MÊDIQUËS. 71
le combat des Tliermo|)yles les offrait ; dût-il périr cent Perses pour chaque habitant de la Grèce, il espérail encore triompher.
Le dévouement de Léonidas, qui était un exemple patriotique et non un acte de désespoir, rassura les Grecs. Xerxès, en approchant de lAttique, n'apprit pas sans étonnement et sans colère qu'ils assistaient, dans le Péloponnèse, aux fêtes d'Olympie, comme en temps de paix. Cette célébration des jeux nationaux n'empêchait ni les anxiétés ni les préparatifs de guerre, mais Pàmc dominait le péril.
Les Athéniens, dont Tinvasion approchait, se hâtèrent de nommer Thémistocle général, avec un pouvoir 'sans contrôle ; ils décrétèrent, en même temps, le rappel de tous les bannis. Aristide était trop généreux pour ne point pardonner à la patrie en détresse ; il revint, et de toutes ses forces aida son ancien ennemi à préparer la défense.
C'était d'autant plus difficile que les habitants du Péloponnèse voulaient se retrancher derrière la barrière litturellc de l'isthme de Corinthe, laissant ainsi l'A Itique livrée sans secours à des millions d'envahisseurs. Thémistocle, comprenant qu'avec cette division de forces, Athènes succomberait et, après elle, toute la Grèce, conseilla aux Athéniens d'abandonner la ville et de se concentrer à bord de leur flotte, leur force principale Si l'on parvenait à paralyser la marine ennemie, il deviendrait plus facile de rejeter une multitude privée de point d'appui et de ravitaillement. 11 fallut que la conviction de Thémistocle fut bien profonde, son éNiquencebien pénétrante, pour vaincre l'opposition
72 L'IIKROISME.
du peuple, qui ne voulait pas quitter les statues, les tombeaux, les monuments d'Athènes.
Tous ceux qui n'étai^ent pas en état de porter les. armes durent passer dans le Péloponnèse, où ia ville de Trézène leur donna une généreuse hospitalité ; puison procéda à l'embarquement, de sorte qu'après le départ de la flotte, il ne resta dans Athènes que des vieillards, trop vieux pour fuir nulle part, et quelques citoyens persistant à mettre leur salut dans la citadelle ,
Quand Xerx es entra, il les trouva retranchés et ne put les vaincre que par l'incendie ; ces rares habitants une fois massacrés, il écrivit en Perse, annonçant comme un triomphe sa prise de possession d'une ville abandonnée et se vantant d'avoir anéanti les Athéniens. Il allait les. rencontrer à l'île de Salamine, où trois cent cpiatrevingts navires représentaient la. marine grecque confédérée; c'était peu en face des douze cents vaisseaux des Perses : c'était assez.
Les prudentes mesures de Tliémistocle, son habileté à se servir du vent favorable, de la forme du détroit, de la coupe des vaisseaux grecs, secondèrent si bien^a bravoure de tous qu'on triompha. Xerxès, qui, sur la côte,, s'était assis sur un siège d'argent, entouré de plusieurs secrétaires chargés de consigner les exploits de son armée, s'enfuit précipitamment, grotesquement. EnThessalie, il prit haleine et, combinant avec Mardonius un nouveau plan de campagne, où son désir de vengeance était allié à son désir d'éloignemenl personnel, il laissa ce général choisir dans l'armée les trois cent mille hommes les plus aguerris, les mieux armés, pour tenter de nouveau l'invasion de la Grèce.
Pendant son hivernage, Mardonius voulut préparer ses succès par Tintrigue ; il envoya à Athènes Alexandre, prince macédonien, avec mission de lui proposer une paix glorieuse, si elle voulait se détacher du reste des Grecs. Les Lacédémoniens, à cette nouvelle, s'alarmèrent, et des ambassadeurs vinrent de leur part rappeler aux Athéniens le parti national et leur offrir, en compensation des maux qu'ils avaient déjà soufferts, de faire nourrir leurs familles aux frais des Grecs alliés.
Les Athéniens répondirent à Alexandre par ce décret que rédigea Aristide : « Tant que le soleil ne quittera point sa roule d'à-présent, nous ne traiterons pas avec Xerxès ; nous nous mettrons en campagne pour le repousser, confiants dans l'alliance des dieux et des héros, dont, sans nul respect, il a brûlé les statues et les temples. Pour loi, garde-toi bien de reparaître devant nous avec de semblables propositions, et, sous prétexte de nous rendre service, ne nous conseille plus d'actions contraires à l'équité. Car nous ne vouloni pas que tu aies à souffrir des Athéniens la moindre disgrâce, toi notre hôte et notre ami. »
Aux Spartiates ils reprochèrent de les avoir crus capables d'une trahison. Quant à l'offre au sujet de leurs familles, ils les en remercièrent et la déclinèrent, ne voulant pas leur être à charge. Après des vicissitudes nouvelles, où les Athéniens eurent encore la plus grande part de souffrances, les victoires de Platée et de Mycale furent, par une glorieuse coïncidence, gagnées le môme jour, l'une en Europe contre l'armée de terre, l'autre en Asie contre la flotte ; elles assurèrent
7i L'IlËROlSNE.
la liberté de la Grèce et préparèrent celle de IMoiiie.
Telles sont, à défaut des innombrables beautés de délai), les grandes lignes de celte lutte si dramatique, si pleine de variété et de contrastes, que Thistoire y dépasse le roman. Les Grecs n'ignorèrent pas la grandeur de cette époque ; elle resta toujours pour eux le ty])e de la gloire, le modèle à suivre. Mais, de tous les poètes qui Font chantée, le plus grand fut Eschyle, qui en fut aussi Tun des guerriers. U appartenait à une héroïque famille; son frère Cynégire, à Salamine, saisit la poupe d'un navire perse qui prenait le large, rempli de tuyards ; il eut le bras droit coupé ; il y mit la main gauche qui fut coupée également ; il la saisit alors avec les dents pour ne lâcher prise que lorsque sa tête tomba. Son autre frère Amyntas obtint à Salamine le prix de la valeur. Lui-même combattit à Marathon, h Salamine et à Platée. Après avoir célébré, dans Promethée^ le progrès luttant contre la nuit, il a acclamé, dans la tragédie des Perses^ le triomphe de la liberté sur le despotisme.
Le poêle n'insulte pasTennemi vaincu; il le monti'e aveuglé parles flalteurs, insensé, mais non lâche; il vante la bravoure malheureuse des Perses. C'est surtout aux iniluences célestes, à la volonté de l'Olympe, qu'il attribue le triomphe de la Grèce. Selon lui, cette patrie, avec ses temples augustes, ses tombeaux héroïques, ses flots, ses vallons, ses collines peuplées de dieux, a quelque chose de sacré, d'inviolable. C'était, en effet, la croyance des Grecs. A Salamine, n'avaientils pas vu les fantômes armés des anciens hcro.-, tendre, de Tile d'Égine, les mains vers leurs galères?
LES GUERRES MÉDIQIJËS. 75
La Grèce depuis Eschyle a produit despoëtesygrands tour à tour par la passion, l'ironie, Tanalyse du cœur, Tamour du beau et de la nature. Mais Eschyle a cela pour lui d'offrir une relation entre ses blessures à Marathon et la fierté de ses drames, entre sa conscience dhonime libre et la hauteur d'âme de ses personnages. Telle était alors l'exaltation de liberté et de courage chez les Grecs que, dans son épilaphc faite par lui-même, il oublia le poète pour ne penser qu'au patriote :
« Ce monument couvre Eschyle, fils d'Euphorion. Né Athénien, il mourutdans les plaines fécondes deGéla. Le bois tant renomme de Marathon et le Mède à la longue chevelure diront s'il fut brave. Ils l'ont bien vu I »
Pai'nii les hommes politiques qui alors dirigèrent la Grèce, si l'on cherche un nom qui, mieux qu'un autre, résume les beaux côtés du caractère national, explique et justifie son triomphe, on regrette de sacrifier Miltiade, Léonidas, Thémistoclc, mais c'est Aristide qui semble mériter ce choix ; pour la patrie Miltiade aVait su vaincre et Léonidas mourir; mais Aristide la servit, il chaque instant de son existence, par ses exemples d'abnégation et de civisme ; les belles qualités de Thémistoclc pouvaient être paralysées par un habile adversaire; le sentiment de justice, le désintéressement d'Aristide ne pouvaient être dominés par rien. De la Grèce Thémistocle était l'esprit, Aristide la conscience; c'étaient des hommes comme le premier qui lui facilitaient la victoire, c'étaient des hommes comme le second qui la rendaient invincible.
Après avoir tenu dans ses mains les finances publi-
quGs, après avoir disposé non-seulement de la fortune d'Athènes, mais de la Grèce entière qui le choisit librement pour administrer le budget commun de la guerre, il mourut lionorc, mais pauvre à tel point qu'Athènes dut se charger de payer ses funérailles et de doter ses filles.
Quant à Thémistocle, après avoir fait, selon sa coutume, du bien et du mal, il fut justement banni d'Athènes, injustement accusé, dans son exil à Argos, par des ennemis acharnés, et contraint de s'enfuir hors de la Grèce. 11 obtint des Perses qu'il avait vaincus une hospitalité généreuse, jusqu'au jour où, la guerre ayant éclaté de nouveau avec la Grèce, il fut appelé par le grand roi à commander ses troupes. Thémistocle avait assez de grandeur d'âme pour comprendre qu'il ne pouvait ni se soustraire à Tordre de son hôte sans ingratitude, ni combattre sa patrie, même injuste, sans renier sa propre gloire : il se tua. Athènes s'était montrée, en dernier lieu, cruellement légère envers lui ; sa mdrt môme prouvait son innocence, puisque c'était de vouloir livrer la Grèce au grand roi qu'on l'avait accusé. Mais, lorsqu'un homme s'est plu toute la vie dans les intrigues, doit-on s'étonner de voir une intrigue le frapper ?
Des hautes moralités que contient la vie d'Aristide il en est une particulièrement précieuse, parce qu'elle combat les théories despotiques. On a prétendu que rinfluence des grands hommes et la liberté se contredisaient; nul plus qu'Aristide ne respecta les lois de son pays, l'opinion de tous les citoyens ; il se soumit, sans murmurer, à Tostracisme, le jour où son influence
fit ombrage. Ce que devint Athènes, après sa mort, prouve de quel poids néanmoins pesait sa vertu sur la politique delà cité. Après lui, plus d*équitable répartition d'impôt, et les alliés pressurés se révolteront ; plus de sage résistance aux brigues des ambitieux , et l'arbitraire va régner avec Périclès, l'homme qui développera l'orgueil du peuple, qui l'habituera à la spoliation des autres, qui lui distribuera gratuitement du blé, pour vaincre la vertu par l'intérêt et ne pas avoir à rendre compte de ses actes.
Périclès lui-même dut se faire illusion sur son (jeuvre. Sa domination, s'appuyant sur Tentraînement populaire, avait la couleur démocratique; idolâtre de gloire et faisant partager sa passion à toute la ville d'Athènes, il appliquait son pouvoir, non à étouffer, mais à développer l'enthousiasme. Par lui, Athènes était plus puissante, plus riche, plus belle; il donnait à Phidias le Parthénon à sculpter ; il envoyait les armées x à la victoire et, quand elles rentraient, il prononçait dans un langage magnifique Téloge des guerriers morts pour la patrie. De plus, il mourut sans avoir jamais fait porter le deuil, pour raison politique, à aucun citoyen.
Le sentiment de dignité, de noblesse, si profondément empreint dans l'âme grecque, au temps des guerres médiques, n'avait donc pas disparu dans la décadence de la liberté. Quand vint la peste qui afQigea l'ancien* inonde, le grand roi offrit des tonnes d'or au plus illustre médecin de l'époque, le Grec Hippocrate. Hippocrate refusa pour aller soigner les pestiférés d'Athènes -, c'était «ncore l'instinct généreux, national, l'héroïsme du sa-
78 L'HÉHOlSME.
vant complétant Théroïsme des hommes d*Eschyle et des dieux de Phidias. De même que les dépouilles de Marathon avaient fourni au sculpteur un bloc de marbre pour y tailler sa Némésis, le souvenir des pa> triotes victorieux inspira au médecin un dévouement immortel. Mais les conséquences fatales de Timmolation des libertés publiques apparurent presque aussitôt.
Maintenant Périclès est descendu dans la tombe ; il a légué son exemple aux ambitieux, sans leur léguer son génie magnanime. Ce qu'il a fait est généralement bon; mais, comme c'est Fhabileté et non la justice x\m lui a servi de base, toutes les pentes sur lesquelles il a mis le peuple deviennent funestes. Le poids de la suprématie athénienne, si allégé par Aristide, a été alourdi par les impôts qu'ont rendus nécessaires les embellissements d'Athènes. La guerre commencée par lui contre les Grecs rebelles a continué pendant vingt-sept ans, et Athènes, après des alternatives de victoires et de défaites, est tombée si bas qu'elle semble un nom rayé de l'histoire. A la fausse démocratie inaugurée par Périclçs, livrant l'État sans contre-poids aux favoris des multitudes, mais au moins pure de honte dans ses erreurs, vient de succéder, par réaction, une aristocratie qui, pour opprimer la patrie, s'appuie sur l'étranger.
80 l/UÉROlSME.
Trente tyrans se sont constitués msutres absolus d'Athènes, s'engageant à la tenir, pieds et poings liés, dans la dépendance de Sparte ; pas de massacre devant lequel ils reculent ; ils ont prévenu un soulèvement possible, en installant des troupes Spartiates dans la citadelle ; tout patriote qui ne veut pas mourir doit fuir. Ils ne s'épargnent pas eux-mêmes ; un d'entre eux, Théramène, conseillant la modération, voulant bien donner, mais non égorger la patrie, est condamné par ses collègues à boire la ciguc.
Alors paraît Thrasybule. A sa gloire éternelle, il ne désespéra pas ; il crut que, quatre-vingts ans après Salamine, quelles que fussent les calamités pesant sur elle, Athènes ne pouvait mourir; dans sa ruine, il l'affirma vivante ; ses ennemis tenaient Tépée sur la gorge de la cité, il n'y vit pour elle qu'une occasion d'étonner le monde encore une fois et de tirer plus de gloire de plus d'infortune.
Il s'était réfugié à Thèbes qui, par une honorable résistance à Sparte, avait refusé de fermer ses portes aux proscrits athéniens. Avec soixante-dix bannis comme lui, il entra audacieusement dans l'Attique et s'empara d'une forteresse à quelques-lieues d'Athènes. Bien qu'il n'eût pas organisé de conspiration, il vit quelques Athéniens de l'intérieur se joindre à lui. La foi qu'avait en elle-même cette petite troupe lui fit tenir en échec les Trente avec leurs gardes et la garnison spartiate. Les Trente, pour se venger, recommencèrent à massacrer dans Athènes. La troupe de Thrasybule s'accrut des fugitifs; quand elle fut d'un millier d'hommes, il la mena prendre position dans le Pirée. Le combat fut
DE TiiRASTBULË A PHILOPŒMKN. Ht
rude, mais le tyran Critias ayant été tué dans le combat, la masse de l'armée, qui combattait sans enthousiasme pour des maîtres détestés, battit en retraite;
Dès lors, pour la tyrannie frappée au cxur, la morl ne tarda pas à venir. La victoire assurée, Thrasybule proposa au peuple d'oublier les motifs de juste vengeance que pouvait avoir chacun en particulier, pour ne songer qu'à l'intérêt public, et il obtint un vote d'amnistie sans restriction d'après lequel le passé devait être rayé de toutes les mémoires. Cette humaine et sage mesure, dont l'adoption prouva la noblesse sui-vivanl"de Tàme athénienne, au milieu des revers et des troubles, fut le salut de la patrie. A l'honneur de tous, on prêta sans arrière-pensée ce serment d'oubli et de pardon, et on le tint scrupuleusement.
Thrasybule consacra le reste de sa vie à rétablir la grandeur d'Athènes. Il eut encore, huit ans plus tard, l'occasion d'affirmer cette noblesse de conduite qui, en dépit du triomphe passager de Thabileté, est la suprême sagesse. Thèbes avait recueilli, pendant la tyrannie des Trente, un grand nombre de réfugiés athéniens ; elle leur avait prêté deux cents talents pour commencer la guerre.
Maintenant Thèbes était menacée à son tour par les Spartiates. Elle demanda du secours. Athènes n'avait pas encore relevé ses murailles, reconstitué sa marine. Thrasybule, qui avait donné des preuves non douteuses de son patriotisme et ne se dissimulait pas les dangers de la guerre, n'en regarda pas moins la dette de reconnaissance comme sacrée ; il
lut au peuple le traité d'alliance avec Thèbes, et une armée fut envoyée. La lutte eut des phases diverses, mais Athènes fut loin de perdre à cet accomplissement d'un devoir ; les Grecs, irrités par la brutalité militaire des Spartiates, se rallièrent à elle en grand nombre, et elle se sentit bientôt assez forte pour envoyer Thmsybule rétablir son ancienne influence sur les côtes du Pont-Euxin et de la mer Egée. Par malheur, après de rapides succès, il fut tué à Aspendedans une querelle entre les habitants et ses soldats. C'était finir tristement. Un si grand cœur méritait mieux; mais le vainqueur des Trente avait acquis assez de gloire, et, si sa mort manquait d'éclat, c'était du moins au service de son pays qu'il mourait.
Un drame semblable à celui d'Athènes apparaît, bientôt après, sur une autre scène ; une servitude est encore l'occasion d'un généreux affranchissement ; cette fois, c'est Thèbes qui fournit les héros. Sa citadelle, en pleine paix, a été perfidement occupée par un général lacédémonien reçu comme allié, et Sparte, en condamnant le général pour son manque de bonne foi, a maintenu les troupe dans la citadelle. A l'aide de cette garnison favorable aux abus, comme toute force armée qui n'est pas la nation même, une oligarchie a fait peser la tyrannie sur la cité. Le sang a coulé largement. Réfugiés à Athènes qui refuse leur expulsion en souvenir de l'aide fournie à Thrasybule, quatre cents citoyens n'attendent que l'impulsion d'un chef pour commencer la lutte.
Ce chef fut Pélopidas, d'autant plus digne d'être honoré pour son amour de la liberté, que ses richesses
en auraient fait un des premiers parmi les tyrans. Comme Thrasybule partit de Thèbes pour délivrer Athènes, il partit d'Athènes pour délivrer Thèbes. Il le fît avec la même audace, la même imprudence courageuse ; il n'est inférieur à Thrasybule qu'en un point, c'est qu'il vint le second, qu'il eut devant lui un exemple.
Parmi les citoyens restés à Thèbes qui aidèrent le libérateur dès qu'il eut pénétré dans la ville, il en est un, Épaminondas, qui, associé à lui par les liens les plus intimesdu cœur, l'égala comme grandeur d'âme et l'éclipsa comme gloire. L'amitié d'Épaminondas et de Pélopidas est une de ces affections illustrant qui réprouve et consolant qui la contemple.
Mêlés tous deux aux affaires de l'État, jamais il n'y eut entre eux une ornbre de jalousie. Leur but commun fut le bien de la patrie, et, par des œuvres diverses, ils ne firent que se compléter; Pélopidas riche, employant sa richesse à de sages libéralités ; Épaminondas pauvre, donnant l'exemple du désintéressement et du mépris des voluptés; Pélopidas affectionnant avant tout les exercices du corps, ayant l'impétuosité, l'élan irrésistible ; Épaminondas cherchant plutôt son empire dans 1rs choses de la pensée.
L'amitié des deux héros datait d'une bataille où, Pélopidas étant tombé frappé de sept blessures, Épaminondas s'était élancé pour protéger son corps contre une foule d'ennemis et avait réussi à le sauver, après avoir reçu lui-même un coup de lance dans la poitrine et un coup d'épée dans le bras. Ainsi scellée par le sang, leur amitié resta inaltérable jusqu'à la mort.
U I.IIKROlSMK.
Épaminondiis, pour Ciccron, était le type supérieur, l'idéal de Thumanité. Les portraits qu'ont laissés de lui les historiens en font en effet Thomme antique dans son complet développement. Il évita la spécialité, dont Tahus, en augmentant notre puissance sur un point, l'affaiblit sur tous les autres et donne à notre nature une difformité utile parfois, mais une difformité.
Il ne visa à être ni soldat, ni athlète, ni orateur; il visa à être un homme prêt, selon les circonstances, à montrer telle ou telle face de son génie; il faut ajouter que sa nature excluait le travail abstrait de Tart en dehors de§ préoccupations sociales, mais le ])oussait à s'employer d'une façon directe au bonheur, à l'amélioration de ses concitoyens. Il ne né- <;ligca pourtant pas les arts, selon cette sagesse hellénique qui jugeait l'harmonie et la grâce favorables îuix plus sérieuses actions de la vie. « Du célèbre musicien Denys, ilapprit, dit Cornélius Nepos,àjouer delà <ithare et à chanter au son des cordes. Olympiodore lui enseigna la flûte, etCalliphron la danse. Il étudia la philosophie sous Lysis, de Tarente, pythagoricien, et s'attacha tellement à ce maître que, tout jeune encore, il préférait le commerce de ce vieillard triste et sévère à la société de ceux de son âge. » Le biographe romain croit devoir justifier aux yeux de ses lecteurs ce système d'éducation d'un héros. Il fait observer que ces talents, regardés à Rome comme des futilités dignes de mépris, étaient en Grèce des titres de gloire, observation toute à l'honneur du pays qui sut ne rien mépriser.
c( Quant Epaminondaseut atteint l'âge de la puberté, il se livra aux exercices de la gymnastique, moins
DE TMRASVBULE A PHILOPŒMËN S.%
pour augmenter la force du corps que pour acquérir rai>ilité. L'une lui semblait la qualité d'un atiilèle, l'autre celle du guerrier. Il s'exerçait à la course, à la lutte, afin de s'habituer à saisir son adversaire et il le combattre sans se laisser renverser; il s'appliquait aussi beaucoup au maniement des armes.
« A cette vigueur du corps se joignaient les plus belles qualités de l'âme; il était modeste, prudent, grave, hahile à profiter des circonstances, expérimenté dans la guerre, courageux, magnanime, si grand ami de la vérité qu'il ne mentait pas même en riant ; tempérant, doux, admirablement patient. Il supportait non-seulement les injustices du peuple, mais celles de ses amis. Il était surtout d'une discrétion à toute épreuve, qualité aussi utile que le talent de la parole... Il supportait si aisément la pauvreté, qu'il ne recueillait d'autre prix de ses services que l'honneur de les avoir rendus à sa patrie. Il ne recourut jamais à ses amis pour se^ besoins personnels, mais il s'en servit si souvent pour soulager les malheurs des aulres qu'on aurait pu croirez que leur fortune était la sienne. »
Ëpaminondas ne partageait pas les idées de ceux qui veulent la paix à tout prix. Orateur plein d'élégance et de concision, il préluda à ses victoires sur le champ de bataille en réfutant sur la place publique Ménéclidc qui détournait les Thébains des exercices guerriers, comme contraires à la richesse et au bonheur. « Sous le nom de repos, vous n'auriez ainsi que la servitude, s'écria-t-il. La paix naît de la guerre; qui veut jouir longtemps de l'une doit être exercé à l'autre. » Ce grand homme avait raison. Si l'on a tiré d'un principe
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juste des conséqueuces fausses, en créant des castes improductives qui ruinent et oppriment un pays, cela ne prouve rien contre le principe.
Il voulut aussi que la Béotie fût forte et unie pour être libre ; les Lacédémoniens cherchaient au contraire à enlever à Thèbes la direction des autres villes béotiennes. Épaminondas, connaissant la loyauté problématique de Sparte et prévoyant que, si on la laissait faire, elle tenterait, au premier jour, de ressaisir la proie qu'elle avait perdue, refusa d'accéder à de telles exigences. « Que les villes de la Laconie soient séparées de Sparte, et nous nous séparerons du reste des Béotiens. »
Sparte aussitôt dévoila ses intentions hostiles et envoya on Béotie un corps de onze mille hommes. Combattre pour combattre, mieux valaiC pour les Thébains le faire dans un moment où le patriotisme était exalté, où le succès donnait la confiance, où il n'y avait point, entre les citoyens, de dissensions, de lassitudes favoMsant l'ennemi. En effet, Épaminondas ne craignit pas, avec une armée inférieure en nombre, d'attaquer, dans la plaine de Leuctrcs, ces Spartiates dont naguère un détachement terrifiait une ville. Son génie compléta son audace, en lui faisant inventer un nouvel ordre de bataille, une sorte de ligne oblique, s'enfonçant comme un coin dans les rangs ennemis. En vain les Spartiates désorganisés essayèrent de tourner cet angle terrible; Pélopidas, à la tête du bataillon sacré, les chargea et compléta la déroute. Ce bataillon de 500 hommes, composé déjeunes gens choisis de façon à ce qu'ils fussent liés entre eux |)ar une communauté d'affection, fut invincible tant tfu'il dura. Car, trente ans plus tard, le jour où, dans
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une bataille décisive, l'armée thébaine fut vaincue, il mourut tout entier ; les trois cents tombèrent en un seul monceau, la poitrine traversée de coups de pique, et le vainqueur, Philippe de Macédoine, laissa élever, à l'endroit où ils furent enterrés, un lion, symbole de leur courage.
Ëpaminoudas, dans la joie de son triomphe, montra sa simplicité habituelle : « Ce qui me rend le plus heureux, dil-il, c'est que mon père est vivant et jouira de cette gloire. »
Sparte affecta un calme théâtral. La nouvelle arriva au milieu d'une fête; on n'interrompit pas les réjouissances. Les parents de ceux qui étaient morts mirent des ornements; les parents des fuyards seuls se vêtirent de deuil. Malheureusement celte grandeur cachait des plaies. Sparte s'était fait haïr, non-seulement dans le Péloponnèse, mais sur son propre territoire; ses esclaves et ses paysans étaient autant d'ennemis. Épaminondas donna un point d'appui à toutes ces haines, en fondant la ville de Mégalopolis dans l'Arcadie délivrée, et en rétablissant la vieille nationalité messénienne, toujours vivace en dépit des luttes acharnées et de l'oppression sans relâche. Pélopidas, de son côté, était trop généreux pour pouvoir rester sourd à l'appel d'aucun opprimé ; il alla faire la guerre en Thessalie pour soutenir les droits des habitants contre la tyrannie féroce d'Alexandre de Phères. Il vainquit à Cynocéphales et mourut dans sa victoire, emporté par trop d'impétuosité il la poursuite d'Alexandre. A cette nouvelle, dans toute la Thessalie, les sanglots éclatèrent. On oublie trop souvent, dans le succès, le sang qu'il coûte ; cette
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Ibis 011 eût dit que ici victoire n'était rien, qu'on ne songeait qu'à la mort de Pélopidas. Son œuvre d'ailleurs ne souffrit pas de sa mort, la Thessalie fut délivrée.
Kpaminondas survécut une année seulement à son .nui, perdu comme lui par trop de fougue. Du champ (!e bataille de Mantinée, on dut le ramener au camp, vivant encore, mais blessé à mort. II attendit anxieusement rissue de la bataille. Dès qu'il apprit la victoire des Tliébains sur les Spartiates, il arracha le fer de sa blessure, et il expira.
Pas une action, dans la vie d'Épaminondas, né fut pénible à son cœur. Il n'eut à faire qu'un sacrifice facile à un homme vertueux, le sacrifice de soi-même. Pour Timoléon, à Corinthe, le devoir eut des exigences plus farouches ; habile «^^éuéral, dévoué à sa patrie, il avait un frère brillant, brave, mais moins désintéressé. Timoléon le regardait avec tristesse marcher vers la tyrannie ; il vint le supplier de renoncer à ses projets, lui remontra éloquemment quelle honte était la servitude pour le maître et les esclaves, quel crime c'était pour un citoyen libre d'attenter à la liberté. Son frère refusa de Tentendre. Timoléon démasqua ses projets, le vainquit et le fit mettre à mort comme rebelle aux lois, comme source de dangers et de discordes pour la patrie tant qu'il vivrait ; puis, repoussant les honneurs, en proie à l'affliction qu'il s'était imposée par vertu, (ourbant le front sons la malédiction d'une mère dont il avait déchiré le cœur, il s'exila pendant vingt ans. Plus tard les Corinthiens ne crurent pouvoir mieux riionorer qu'en lui confiant la mission de délivrer Sy-
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racuse tyrannisée par Denys le jeune et envahie par les Carthaginois. Timoléon réussit contre. le maître qtii occupait la forteresse et contre Tennemi qui occupait le port. Tant qu'il vécut, Syracuse lui dut de vivre libre ; même quand il fut devenu aveugle, le peuple l'envoyait prendre en char pour qu'il donnât, sur la place publique, un avis toujours respecté. Dès le lendemain de sa mort, après avoir pompeusement célébré ses funérailles, Syracuse retomba aux mains des ambitieux. Avec Épaminondas et Timoléon, les héros disparaissent. La Grèce a encore bien des grands hommes à produire; ils n'ont plus cet ensemble de vertus et d'énergie qui fait les héros. Il est pourtant deux noms qu'on ne peut passer sous silence, malgré leurs taches : Démoslhène et Phocion. Démosthène fut le plus grand orateur athénien, il vit la Grèce menacée par la Macédoine, sa puissante voisine, et consacra sa vie à tacher de ramener la concorde entre les Grecs, de rassembler leurs forces éparses contre l'ennemi commun; il échoua. Après une vie passée dans les orages de la place publique, il fut contraint de s'empoisonner, pour ne pas tomber aux mains de ses ennemis. Mais cet orateur qui trouva de si sublimes paroles pour faire aimer U liberté, pour célébrer les guerriers morts en défendant la patrie, ne sut pas confirmer son éloquence enflammée par sa bravoure personnelle. Les Pei'ses d'Eschyle puisent une beauté nouvelle dans la part que le poëte avait prise aux victoires des Grecs. Les paroles ardentes, les prévisions profondes, la ferveur patriotique de Démosthène sont gâtées par sa fuiie, le jour où il se trouva sur un champ de bataille.
Pliociou joua le rôle contraii*c ; il désespéra de sa patrie, la paralysa par sa résistance à tout projet de guerre avec la Macédoine, par son opinion que l'accord de la Grèce était impossible, que tout essai de lutte devait aboutir à une défaite. Peut-être avait-il raison; mais il semble qu'un descendant des hommes de Marathon devait jusqu'au bout pousser son pays dans la voie de la liberté, braver au moins le courant, au lieu de s'y abandonner. Ce n'était pas chez lui pusillanimité, mais système. Brave et habile général, il rendait de grands services, dans l'action, à cette patrie qu'il décourageait par ses théories moroses ; enfin, le caprice d'un tyran étranger l'ayant condamné au supplice, il illustra par une belle mort une vie pendant* laquelle, en TatteigUcint rarement, il ne chercha jamais que le bien.
Les luttes auxquelles Phocion et Démoslhène se trouvèrent mêlés, doivent amener sur toutes les lèvres un nom, un nom cité comme illustre entre tous, un de ceux auxquels on pense tout d'abord en cherchant la liste des héros de l'humanité, de ceux qui, rare privilège, sont restés populaires, aimés par la légende.
Le (ils de Philippe de Macédoine, Alexandre, conquérant de l'Asie , apparaît encore aujourd'hui acclamé, glorieux, avec une couronne d'or sur le front ot l'univers à ses pieds. L'histoire s'incline devant lui, l'isole des grands hommes qui l'ont précédé, de ceux qui l'ont suivi, et le fait surgir comme un phare destiné à briller au milieu des siècles.
Mais il n'y a pas de prescription pour la justice de la postérité; les idées marchent; le prestige des conquérants diminue. Une heure viendra où de ces colosses
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il ne restera que des oripeaux en guenillp. Actuellement ne pas compter Alexandre au nombre des héros est encore une audace ; c'est surtout un devoir. Devant le droit nouveau, devant le progrès résultant des souffrances et des efforts de l'humanité, les gloires oppressives sont un mensonge. C'est par la force de la tradition qu'elles survivent à toutes les vieilles idées qui leur avaient donné un corps. Elles restent par un effet d'illusion ; elles n'ont plus la logique pour elles. Mais, comme, longtemps encore, ces grands arbres morts pourraient obstruer la voie de Tavenir, arrêter à leurs pieds les timides par la crainte, les enthousiastes par l'éblouissement, on ne saurait trop, chacun selon ses forces, se hâter d'y porter la hache.
Qu'a fait Alexandre de réellement bien? 11 a saccagé Thèbes, Tyr, Persépolis ; il a rendu irrévocable la servitude de la Grèce et abattu l'empire des Perses. Après avoir soumis des pays sans nombre, il est mort, laissant la Grèce et l'Orient en proie à une anarchie d'un genre ignoble. On a prétendu qu'il n'avait pu achever son œuvre ; on a attribué les conséquences désastreuses de ses guerres à sa fin prématurée. Eût-il vécu longtemps, qu'eùt-il fait de plus ? Organisé une savante administration de provinces, ouvert des débouchés au commerce, construit des routes, fondé des villes, mais sans un principe moral au-dessus du bien matériel. Il eût toujours laissé, pour bouleverser le monde, dès le lendemain, une foule de généraux formés par lui, c'est-à-dire dressés à ne connaître d'autres lois que l'ambition et la force
Il répandit en Orient rinfluence grecque. N'y avait-
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elle pas déjà pénétré d'une façon moins théâtrale et plus sûre, par la philosophie et les arts ? D'ailleurs n'eniprunta-t-il point à l'Orient plus de mal qu'il ne lui donna de bien? Il lui prit ce faste, ces orgies, ces adorations serviles qui deyaient séduire un chef absolu. 11 mêla les deux civilisations et, comme il avait supprimé l'élément vivifiant, la liberté, elles ne firent qu'échange de corruption.
Ce n*cst pas qu'Alexandre n'ait eu de la grandeur d'âme. Beau comme l'Apollon de la statuaire, il avait ce mélange de qualités et de vices qui excite le plus l'engouement de la foule et surtout des soldats ; il allait de la violence à la générosité, du massacre au culte pieux d'un chef d'œuvre artistique. Dans ses orgies, il récitait les vers d'Homère, et, dans ses destructions, il épargnait la couronne d'un chef indien qui, vaincu, lui avait demandé fièrement à être traité en roi. Une légende orientale rapporte que, dans une contrée ténébreuse, coule une source d'immortalité, mais qu'Alexandre, ayant voulu avec son armée atteindre jusqu'à cette source, s'égara dans l'ombre. La légende orientale dit vrai : Alexandre aima la gloire; il ne sut pas se dégager de 4a nuit.
Plus qu'en lui, si l'on se tient en dehors de la difl'érence énorme des influences exercées, il y eut un héros dans le philosophe qu'il tua sans le vaincre, à en croire le récit de Quinte Curce. Callisthène, neveu du grand Aristote, était regardé dans l'armée d'Alexandre comme « le protecteur de la liberté publique. » Ceux qui avaient à souffrir des caprices du maître s'abritaient derrière sa parole hardie et juste. Quand Alexandre
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voulut se faire rendre les honneurs divins, Callisthène en détourna les Macédoniens, leuri^epréscntant qu'on pouvait laisser des barbares continuer leurs coutumes viles, mais que des Grecs n'avaient pas à fléchir le front devant un autre Grec; qu'ils devaient sacrifier à leur général leur vie et non leur honneur. Alexandre l'accusa de complicité dans une conspiration et le fit traîner quelque temps à la suite de l'armée, dans une cage de fer, puis il ordonna sa mort. Quelques hommes vertueux gémirent sur cette immolation du faible par le fort, de la raison par l'orgueil ; la plupart des soldats applaudirent au châtiment de celui qui n'admettait pas fabsorption de la terre et du ciel dans leur chef.
Après Alexandre, la Grèce n'a plus de génies originaux; par ses écoles, le savoir acquis se perpétue et se propage ; l'élégance de ses villes, la douceur de ses mœurs et de son langage charment le monde ; la beauté ardente et fière est partie. C'est à peine si quelques hommes luttent contre cette décadence, essayent de rendre à la Grèce son énergie. Malgré l'inutilité de leurs efforts, ils ont bien mérité de l'histoire, ceux qui, n'étant plus secondés, comme les grands hommes des belles éporjues, par la noblesse, la vertu de tout un peuple, eurent, dans un désert d'égoïsme et de mollesse, le courage de lutter quand même. Ombres mélancoliques errant dans des ruines, ils furent grands par le cœur et ne laissèrent pas d'œuvre grande.
Ainsi Agis et Cléomène poursuivirent à Sparte la chimère de rendre à un pays corrompu les lois farouchement vertueuses de Lycurgue; ainsi Aratus et Philopœmen, mieux inspirés, sinon plus heureux, cher-
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chèrent à organiser en Achaïe, et de là dans le reste de la Grèce, une force unitaire, capable de résistance aux attaques imminentes de l'étranger.
Agis fut massacré par ses compatriotes. La veuve d'Agis, forcée d'épouser Cléomène, fit passer, par ses épanchemcnts enthousiastes, l'âme de l'ancien époux dans le nouveau, et le gagna à la même cause périlleuse ; même insuccès ; Cléomène exilé finit par se tuer à Alexandrie, un jour où il essayait en vain de réveiller la grande ville endormie dans la servitude. Aratus, comme Pélopidas et Thrasybule, délivra sa ville natale, puis ayant organisé la ligue achéenne, mourut d'une mort étrange qu'on attribua au poison.
Philopœmen, après avoir repris l'œuvre d'Aratus et lutté victorieusement toute sa vie en grand capitaine, périt également de mort violente, au moment où on devait le moins s'y attendre.
On dirait un jeu, une intention de la destinée. Ayant négligé de prendre un nombre suffisant de cavaliers pour attaquer un petit tyran messénien, il fut fait prisonnier et condamné à boire la ciguë.
c< Le tyran , craignant tout délai qui ne pouvait qu'être salutaire àPhilopœmen, voulait prévenir les mesures que prendraient les Achéens. Quand la nuit fut venue et que la multitude des Messéniens se fut retirée, il fit entrer dans la prison un officier public chargé de porter du poison à Philopœmen , avec ordre de rester auprès de lui jusqu'à ce qu'il eût achevé de le boire.
« Philopœmen était couché dans son manteau, non pas endormi, mais en proie à la douleur et à la tristesse. En voyantune lumière et debout, près de lui, l'homme qui
tenait la coupe de poison, il se releva avec peine, à cause de sa faiblesse, et il se mit sur sou séant. 11 prit la coupe, et il demanda à l'exécuteur s'il savait quelque chose des cavaliers et particulièrement de Lycortas. L'homme lui répondit qu'ils avaient échappé pour la plupart. Alors Philopœmen fit un signe de tête et regardant cet homme avec douceur : « A la bonne heure ! dit-il; « du moins nous n'avons pas été malheureux en tout. » Et sans ajouter un mot, sans faire entendre un souffle, il vida la coupe et se recoucha. »
La vengeance-des Achéens fut terrible, mais inutile; quand le sort dune nation tient à un homme, on peut dire que cette nation est perdue. Philopœmen fut supplicié à soixante-dix ans; eût-il péri à quatre-vingts, l'Achaïe n'en fut pas moins, après lui, rentrée dans le néant. Il ne se le dissimulait pas. Un jour qu'un orateur voulait appeler les Romains : « Malheureux! s'é-. cria-t-il, es-tu si pressé de voir le dernier jour de la Grèce ? »
C'était le mot d'un grand politique, mais d'un patriote désespéré. 11 résume la grandeur et la mélancolie de toute une existence.
Après Philopœmen, Rome, la grande puissance nouvelle, ne joua pas longtemps avec la Grèce sans lui donner le coup de grâce. Les Achéens, formés par lui, furent les derniers à la défendre, la couvrirent d'une dernière gloire. Postés à Leucopétra, près de l'isthme de Corinthe, ils refusèrent toute négociation avec le ■consul romain et se firent tuer, en face de leurs femmes et de leurs enfants qui les regardaient des hauteurs. On a blâmé ce courage comme une folie. Il
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est quelquefois beau, même sans espoir, de ne savoir pas se résifjner.
Depuis longtemps, les colonies grecques d'Italie et de Sicile s'étaient perdues dans la grande absorption romaine ; mais la plus puissante, Syracuse, avait eu, avant de mourir, sa lueur avec Archimède. Attaquée par un consul illustre, elle fut défendue par ce savant, comme elle n'eût pu l'être par aucun général. Appliquant son génie mathématique aux fortifications et aux machines, enlevant aux assiégeants leurs navires avec des crocs de fer qu'il faisait sortir des murailles comme des mains gigantesques, incendiant leur flotte, en pleine mer, avec des miroirs ardents, Archimède ne put être vaincu. « Qu'on me donne un point d'appui, disait-il dans sa foi en lui-même, et je soulèverai le monde.» Mais la garnison se laissa surprendre. Il rêvait à la solution de quelque problème nouveau quand les soldats romains pénétrèrent dans la ville ; la méditation où il était plongé Tempêcha d'entendre le centurion qui lui ordonnait de le suivre devant le général, si bien que le Romain s'irritant lui trancha la tête avec son épée. Il dut ainsi à sa pensée de ne pas voir la ruine de sa patrie, après avoir tant combattu pour elle.