‹ L'héroïsmeChapitre 5 sur 17 · UNE ÉCOLE PHILOSOPHIQUE · texte numérisé non relu

UNE ÉCOLE PHILOSOPHIQUE

et étrangers ; mais jamais il ne voulut accepter d'eux aucune récompense pour le temps qu'il leur consacrait. Il lui eût semblé pénible de marchander la lumière aux âmes et de bénéficier sur leur essor, pénible de changer en obligation de converser pour un salaire, ce qui était chez lui effusion spontanée et libre.

Il compensa la pauvreté en se faisant le plus sobre et le plus chaste des hommes, en supprimant de sa vie tous les besoins factices, toutes les mollesses. Il sut, en même temps, se garer de Tordure cynique. 11 se contenta d'un vieux vêtement, mais il en raccommoda les déchirures et il en brossa la poussière. Quand un de ses disciples, Antisthène, affecta le culte du haillon : « Je vois passer l'orgueil, s'écria le maître d'un ton de reproche, à travers les trous de ton manteau. »

Socrate ne s'isola point des obligations ordinaires de l'homme, comme a fait plus d'un sage qui donna ainsi à sa sagesse un caractère d'exception. Il se maria, et bien que sa femme Xanthippe fût une créature acariâtre et violente, il sut ne jamais se départir de la patience qu'il enseignait comme le plus sûr remède aux tribulations de la vie.

Appelé au service militaire, il sauva de la mort, à Potidée, son élève Alcibiade, et, quand on lui offrit le prix de la valeur, il eut la générosité de le refuser pour lé faire donner à celui qu'il avait sauvé. A Délium, le jeune Xénophon étant tombé de cheval, il l'emporta blessé sur ses épaules, tout en rassurant par son sang-froid les Athéniens en déroute.

Il prit également sa part des devoirs du citoyen. Sans chercher à jouer un rôle, quand l'occasion se pré-

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senta de remplir des fonctions, il sut le faire avec di- <^nité. Chargé d'un mandat judiciaire et pressé par le peuple de condamner à mort des généraux qui n'étaient coupables qu'aux yeux du préjugé, il ne voulut pas mettre aux voix le décret proposé. « Le peuple s'irrita, les grands menacèrent; mais il aima mieux rester fidèle au serment que de commettre une injustice; pour complaire à la multitude et calmer son cour-

roux ^ »

Au temps où les Trente désolèrent la ville de leurs crimes, Socrate, qui, étranger aux passions démocratiques, avait accepté leur gouvernement et même était lié avec Critias, l'un d'entre eux, ne put cependant s'empêcher d'élever la voix contre l'injustice et d'oser railler ceux qui voulurent lui imposer silence. Ses paroles doucement indomptables, encore actuelles après deux mille ans, prouvent que des lois sur la pensée humaine tomberont toujours dans Todieux ou le ridicule par la subtilité d'interprétation qu'elles exigent.

C'était son arme habituelle que cette ironie à laquelle s'attacha dès lors l'épithète socratique^ et qui consistait, avant tout, dans l'art de conduire les contradicteurs à l'absurde pour leur faire démontrer à euxmêmes leur sottise.

11 se fit ainsi des enneun's violents parmi les sophistes sans nombre dont il démasquait les convoitises de bruit et d'argent, dont il démolissait, avec le simple bon sens, l'échafaudage de discours sonores.

D'un autre côté, les partisans du passé, ceux qui se

* Xénoplion.

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souvenaient des hommes des guerres médiques et gémissaient de voir la Grèce décroître, s'effravèrent du novateur qui, tout en respectant les anciens dieux, parlait d'un Être supérieur et mystérieux. Tel fut le grand poëte comique Aristophane qui, dans les Nuées, essaya de couvrir de ridicule la philosophie de Socrate et ne frappa qu'un être de fantaisie, affublé injustement par lui du nom d'un sage. Socrate avait le respect profond de la liberté, surtout de la plus nécessaire : celle de la pensée. Il assista à la pièce d'Aristophane et se contenta de sourire, en se félicitant d'avoir servi à l'amusement des autres.

Il ne faut pas s'exagérer les torts d'Aristophane, Sa faute principale fut de n'avoir pas compris la beauté de l'enseignement de Socrate. Mais Cléon, Euripide eurent à souffrir les mêmes sarcasmes, sans qu'il en soit rien résulté pour eux que la vexation de faire un peu rire à leurs dépens. Malheureusement il y avait des sacrificateurs, des devins, des hiérophantes qui, voyant une lumière apparaître dans le monde, craignant pour leur influence et, chose plus grave, pour leurs profits, ne se trouvaient pas satisfaits de combattre des idées par des idées, rêvaient l'intervention de la force contre le sacrilège, ne reconnaissaient qu'un moyen sûr d'imposer silence à l'ennemi de la religion : la mort.

Il y avait enfin des démocrates excessifs qui s'irritaient de l'opposition faite par Socrate à la théorie de l'égalité absolue, au système par trop niveleur du tirage au sort remplaçant l'élection pour l'appel aux fonctions publiques. «Au moment d'une tempête, s'écriait-il, voit-on les passagers jouer aux dés leur pilote?» Les flatteurs de

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la multitude s'appuyaient sur ces paroles pour représenter Socrate comme voulant enlever au peuple sa part de pouvoir ; ils éclairaient d'un faux jour ses rapports avec les Trente. Se portant seul comme accusateur, maispoussé par bien des haines, un homme obscur, Mélitus, déposa une plainte contre Socrate, ennemi des dieux, corrupteur de la jeunesse. Il concluait à la peine capitale.

Dire que Socrate eût, pendant la tyrannie des Trente,, montré cette ardeur de liberté (|ui illustra Thrasybule, ce serait sortir du vrai. Il n'était pas homme politique, prenait peu garde à la forme du gouvernement, ce qui ne Tavait pas empêché de se refuser au bâillon et,, le jour où il avait reçu Tordre d'aller chercher à Salamine un condamné à mort, de refuser sa participation à ce qu'il considérait comme un crime ; il est même à peu près certain qu'il eût expié ses audaces par le supplice, si les Trente fussent restés au pouvoir.

Ils trompèrent donc le peuple, ceux qui firent de Socrate un ennemi de la liberté et qui poussèrent, sinon la perfidie, au . moins Taveuglement jusqu'à présenter comme identiques la cause de la démocratie et celle des vieilles superstitions religieuses.

Mais, si Athènes libre offre un spectacle douloureux, en méconnaissant Socrate, on vient de voir que Foligarchie des Trente l'eût également supplicié. C'est le rôle des hommes qui dépassent trop leur temps d'être tenus en suspicion par tous. Au moins, si les yeux de l'humanité sont trop faibles pour pouvoir supporter le premier rayon d'une vérité nouvelle, les peuples s'éviteraient des taches éternelles en reconnaissant comme

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un principe cette loi si simple : le droit pour chacun d'avoir l'idée qu'il croit juste, et d'exprimer cette idée.

Quand Socrate fut appelé devant le tribunal pour se défendre, il y vint accompagné de toute son école qui voulut protester contre l'iniquité de l'accusation. 11 dédaigna de descendre à des justifications, à des concessions. Lui, l'ennemi de toute vanité, il se redressa sous l'outrage et, dans la conscience du bien qu'il avait fait, il prononça son éloge comme un reproche aux juges. Sa condamnation devait suivre cette audace.

Une fois la peine de mort prononcée, Socrate, entrant dans cette phase de sérénité qui ne fera plus que s'accroitre, montre aux juges qui l'ont condamné qu'en ordonnant son supplice, ils ont fait une œuvre inutile :

a Pour n'avoir pas eu la patience d'attendre un peu de temps, Athéniens, vous allez fournir un prétexte à ceux qui voudront diffamer la république ; ils diront que vous avez fait mourir Socrate, cet homme sage ; car, pour aggraver votre honte, ils m'appelleront sage, quoique je ne le sois point. Mais si vous aviez attendu encore un peu de temps, la chose serait venue d'elle-même ; car voyez mon âge, je suis déjà bien avancé dans la vie et tout près de la mort^ » 11 ajoute pour' expliquer sa conduite devant le tribunal : « Le péril où j'étais, ne m'a point paru une raison de rien faire qui fût indigne d'un homme libre, et maintenant encore je ne me repens pas de m'étre ainsi défendu; j'aime beaucoup mieux mourir après m'étre défendu comme je l'ai fait, que de devoir la vie à une lâche apologie. Ni devant les tribu-

^ Platon, traduit par Cousin.

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naux, ni dans les combats, il n'est permis ni à moi ni à aucun autre d'employer toutes sortes de moyens pour éviter la mort^ »

S'adressant ensuite à ceux qui l'ont absous, il s'en^ treticnl avec eux sur les espérances d'une vie à venir, heureuse et immortelle. Il Gnit par ces paroles de pardon : (c Je n'ai aucun ressentiment contre mes accusateurs ni contre ceux qui m'ont condamné, quoique leur intention n'ait pas été de me faire du bien et qu'ils n'aient cherché qu'à me nuire; en quoi j'aurais bien quelque raison de me plaindre d'eux. Je ne vous ferai qu'une seule prière. Lorsque mes enfants seront grands, si vous les voyez rechercher les richesses ou toute autre chose plus que la vertu, punissez-les en les tourmentant comme je vous ai tourmentés ; et s'ils se croient quelque chose, quoiqu'ils ne soient rien, faites-les rougir de leur insouciance et de leur présomption ; c'est ainsi que je me suis conduit avec vous. Si vous faites cela, moi et mes enfants, nous n'aurons qu'à nous louer de votre justice. Nais il est temps que nous nous quittions, moi pour mourir et vous pour vivre. Qui de nous a le meilleur partage? Nul ne le sait, excepté Dieu*. »

Socrate ne fut mis à mort que trente jours après sa condamnation; il passa tout ce temps en prison, entouré de ses amis, s'entretenant de croyances sublimes. Enfin l'époque fatale arriva, et Criton vint de grand matin trouver Socrate encore endormi. 11 avait gagné le gardien de la prison et supplia le maître de consentir à s'évader. Socrate refusa, au nom du respect des lois.

* Platon.

« Platon.

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Dans la réponse qui lui est prêtée, un passage est particulièrement touchant. Serait-ce pour se conserver à ses enfants qu'il fuirait? Mais, en exil, ne serait-il point séparé d'eux? Ses amis en auraient soin sans doute? Mais s'il est mort, n'en auront-ils pas également soin?

Cette noble et tranquille confiance dans Tamitié suffirait à prouver combien Tàme était puissamment belle, qui ne doutait pas de celles où elle avait imprimé son reflet. Pourtant le drame s'avance, et Socrate, si haut placé, va, jusqu'à son dernier souffle, s'élever encore.

Le supplice était pour le soir. Quand il eut dit adieu à sa famille et qu'il se trouva seul avec ses disciples, il entama, dans une causerie sans emphase, sans trouble, le grand sujet que sa situation rendait plus saisissant: l'immortalité de Tàme. Proclamant ainsi, près de mourir, qu'il envisageait sans crainte la dissolution du corps, qu'il croyait à un principe indestructible appelé à des destinées heureuses, si la vertu les avait fait mériter, Socrate consacrait sa philosophie par ses actes, il projetait sur l'idéal, qu'il venait d'entr'ouvrir, une lueur impossible à éteindre. Et, en effets, au milieu des corruptions qui tant de fois sont venues dégrader l'homme, des doutes jetés sur les croyances parles contradictions nées des découvertes scientifiques, celui-là est resté debout dans sa dignité, dans son spiritualisme, qui, attendant son supplice, parla si ardemment à ses disciples de l'impuissance de la mdrt.

A l'heure où le soleil incline vers le couchant, le bourreau parut : « Socrate, dit-il, j'espère que je n'aurai pas à te faire le même reproche qu'aux autres ; dès que je viens les avertir, par l'ordre des magistrats, qu'il

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faut boire le poison, ils s'emportent contre moi et me maudissent; mais, pour toi, depuis que tu es ici, je t'ai toujours trouve le plus courageux, le plus doux, le meilleur qui soit jamais venu dans cette prison, et en ce moment je suis bien assuré que tu n'es pas fâché contre moi, mais contre ceux qui sont la cause de ton malheur et que tu connais bien. Maintenant tu sais ce que je viens t'annonccr; adieu, tâche de supporter ayec ré* signation ce qui est inévitable. » En même temps il se détourna, en fondant en larmes, et se retira. Socrate ayant loué, non sans émotion, la bonté de cœur de cet homme, exprima son désir de lui obéir de bonne grâce, sans tarder plus longtemps.

Criton trouvait que c'était trop se hâter, que le soleil dorait encore les montagnes, qu'il y avait des exemples de condamnés n'ayant bu le poison que bien des heures plus tard. Socrate repoussa cette temporisation des gens amoureux de la vie; et, sur un signe de Criton, un esclave alla broyer la ciguë.

Sur le point d*expirer, le corps déjà glacé et insensible, Socrate eut la force de dire encore quelques mots empreints d'une douce ironie ; comparant à une guérison la mort, terme des maux humains, et, faisant allusion à la coutume des convalescents : <x N'oubliex pas, s'écria-t-il, que je dois un coq à Esculape. »

Puis il fit silence ; après un mouvement convulsif, il s'immobilisa. Criton n'eut plus qu'à lui fermer la bouche et les yeux.

Singulière était l'erreur de ceux qui s'imaginaient qu'une si belle mort pourrait arrêter l'essor de la philosophie nouvelle, en intimidant ses partisans. A peine

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Socrate n'était-il plus, que deux ardentes apologies parurent : Tune ayant pour auteur Platon, qui fut en quelque sorte le poëte des idées du maître ; l'autre signée par Xénophon. Pour la grandeur des conceptions, la puissance de l'essor, les aspirations idéales, Platon a dépasse tellement Xénophon, que celui-ci se perd dans cet éclat ; il a mis tant de magie dans son style, tant de ciel dans sa philosophie, que la gloire de Socrate luimême en a pâli. On a prétendu que le miroir fidèle des doctrines du maître était plutôt la morale tempérée de Xénophon que l'idéalisme transcendant de Platon. Pourquoi ce choix ? Sans doute Platon a dû amplifier, mais il est probable aussi que Xénophon, à vues plus courtes, a diminué. Socrate fut proclamé assez grand par son école pour que le génie ait pu, comme le talent, être le reflet de ses idées.

Rien n'est une base plus solide pour le véritable héroïsme que la croyance à l'immortalité de Tàme, que la recherche du beau et du bien prise pour mobile de la vie. Aussi trouve-t-on les plus belles lueurs de la vertu héroïque, non-seulement dans Socrate, mais dans tout ce qui s'inspira de lui.

Xénophon fut le chef de cette fameuse retraite des Dix mille, où quelques troupes grecques, s'étant mises au service d'un frère du roi de Perse révolté, se trouvèrent seules, par suite de la mort de ce prince, abandonnées dans la haute Asie. Sommées de mettre bas les armes, elles allaient se rendre, quand Xénophon, alors un de leurs officiers subalternes, releva leur courage et prit le commandement.

Quoique les Grecs fussent harcelés sans cesse par des

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ennemis nombreux, qu'ils n'eussent ni provisions ni bctes de somme, qu'ils ne connussent ni les chemins ni les idiomes, Xcnophon les ramena, avec des souffrances infinies, mais sans un seul échec, jusqu'à la colonie grecque de Chrysopolis, où ils purent s'embarqiier. Par le point de départ, cette expédition a le tort de tenir trop à Tesprit d'aventure; mais, à partir du moment où Xénophon la commanda, elle prit vraiment, grâce à l'élève de Socrate, les proportions d'une grande chose • l'égalité d'àme dans les revers.

Platon n'eut rien dans sa vie qui indiquât le courage guerrier; il montra le courage civil, qui levant bien; trois fois il se rendit en Sicile dans un but de propagande philosophique dont la beauté est peut-être un peu trop rcjetée dans Pombre par la gloire de l'écrivain, et trois fois il courut de grands dangers pour sa hardiesse à vouloir réformer les tyrans de Syracuse. Dans son premier voyage, il s'acquit un disciple illustre, unadmiratcur sans réserve, le sage Dion ; mais il irrita le tyran Denys TAncicn, qui le fit vendre comme esclave. Si un autre philosophe ne l'eût acheté et délivré, le grand homme aurait pu mourir dans quelque mine, avant d'avoir légué, dans ses livres, le spiritualisme au monde.

Sur les instances de Dion, il n'en revint pas moins à Syracuse, quand à Dcnys l'Ancien eut succédé son fils Denys le Jeune. Outre que son amitié pour Dion l'attirait, Platon espérait exercer sur une nature encore indécise une influence salutaire et assurer le bonheur d'un peuple, en rendant humain et modéré celui qu'un caprice du sort mettait à sa tête.

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