LA POLITIQUE AUTRICHIENNE
Ruthènes, Slovènes et Serbo-Croates. Voilà, pour elle, la grande raison de la prudence. Ses douze millions de sujets germains lui paraîtront-ils un contrepoids sulîisant pour entraîner, vers les suggestions allemandes, ses résolutions dernières? On peut en douter.
La séance des Délégations a été, ces jours derniers, à ce point de vue, très instructive. On y a entendu des orateurs allemands, non des moindres, protester éneigiquement contre la rupture avec la Serbie. « On verrait, a dit l'un d'entre eux, tous les Slaves de l'Autriche se prononcer avec décision contre une telle guerre, quelques-uns avec un fanatisme furieux. ))
Dans un article tout récent, M. André Gheradame, dont on connaît la haute compétence en ces questions, a montré par des faits et par des chiffres, que, ce si le panslavisme, c'est-àdire l'idéal politique qui consistait à réunir tous les pays slaves au sein du grand empire russe, est mort, le iiéo-slavisme est plus fort que jamais ». Et qu'est-ce que ce néo-slavisme, sinon la puissante, l'étroite solidarité qui, par delà les frontières, unit les Slaves dans une fraternité commune de race et de pensée?
Assurément, cette solidarité ne constitue pas une menace pour l'unité de l'Empire et le loya-
lisme de ses sujets : mais elle est une barrière dressée contre le germanisme envahissant. Les hommes d'Etat de rAutriche ne peuvent pas l'ignorer. Peut-être même cette situation spéciale devrait-elle les incliner vers une politique moins allemande. En tout cas, elle ne peut que leur conseiller, dans le conflit actuel, une attitude sage et réiléchie vis-à-vis de la confédération balkanique.
Les faits sont en train de donner aux gouvernements des leçons imprévues. C'étaient eux, jusqu'ici, qui décidaient de la guerre et de la paix. La grande arme des pacifistes était l'invocation de la volonté populaire contre le caprice ou l'ambition des chefs d'Etat. Nous assistons au renversement des rôles. Quels qu'aient pu être, dans la préparation et l'explosion de la guerre des Balkans, le rôle secret des chancelleries, les préparatifs calculés et les encouragements occultes, c'est l'irrésistible poussée des peuples qui a entraîné les rois et qui les a conduits a la victoire. C'est elle encore qui. aujourd'hui, culbute les protocoles diplomatiques, emporte, comme des pailles balayées par le vent, les tentatives de médiation, pèse enfin de tout son
LA POLITIOIE AUTRICHIENNE
poids sur les résolutions des gouvernants. Si la Russie, devant la menace autrichienne, se tient prête à l'action, c'est que son peuple frémit à l'appel de la solidarité slave. La même voix, prête ici à ordonner la guerre, peut ailleurs être assez puissante pour imposer la paix.
Nous, du moins, à cette heure critique, sachons l'écouter. Les peuples ont vu plus clair et plus loin que les diplomates : ils ont changé le cours de l'histoire. Par eux, la puissance balkanique est née, du premier bond debout en pleine- virilité. Qu'elle l'ait ou non voulu, elle est désormais pour la puissance germanique une formidable menace. On doit le comprendre à Londres et à Pétcrsbourg. Est-ce à Paris qu'on pourrait l'oublier.^
L'INTERET FRANÇAIS
Combien j'avais raison, quand j'écrivais ici que c'était une illusion généreuse de compter, pour soutenir jusqu'au bout la guerre balkanique, sur le grand souille des Croisades! Un moment, il est vrai, il a soulevé l'âme des peuples, jusqu'à les entraîner, vibrants, aux plus magnifiques immolations . Mais voici que la politique des gouvernements, une fois de plus, semble méconnaître l'aspiration des foules, et qu'au lieu d'une grande page d'histoire, elle s'apprête peut-être à n'écrire qu'une préface indécise. La nouvelle des négociations engagées, aux portes de Constantinople, me suggère ces réflexions.
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L'INTERET FRANÇAIS
Assurément, la victoire, déjà, est assez belle, et d'avoir, d'un bond, porté son royaume au delà d'Andrinople, occupé la Thrace et délivré la Macédoine, c'est, pour le prince dont, il y a vingt-cinq ans, on souriait dans les cours de l'Europe, une assez merveilleuse fortune. Sans doute, aussi, la traînée sanglante dont son peuple a marqué sa route triomphale, est assez profonde pour qu'il hésite à la pousser plus avant. On dit que cinquante mille hommes sont tombés sur le chemin de Constantinople, et ce chiffre seul témoigne suffisamment du courage avec lequel ont combattu les soldats turcs, mal commandés, mal armés, privés de nourriture et de vêtement. Il faut le proclamer très haut, quelles que soient nos sympathies intimes, avec le respect que méritent les vaincus, ne fût-ce que pour protester contre les railleries honteuses dont les accablent cyniquement leurs amis de la veille.
Quand se dissipera la nuit tragique qui nous dérobe encore la vue des champs de bataille, nous découvrirons des réalités, dont les rares lueurs des récits écourtés nous permettent à peine de soupçonner l'horreur.
Avez-vous vu cette image des journaux illus-
L'IIEUUI^ DECKSn E
très, qui, dans la brutale rudesse d'un inslantané, symbolise la défaite des Turcs? Derrière un chariot, rempli de pauvres bardes, et conduit par un vieil homme, vêtu d'un caftan misérable, une femme, aux grands yeux d'Orient, la tcte et le corps enveloppés d'un long voile, se hâte, sous un ciel assombri d'orage, pieds nus dans la boue glacée, portant sur son bras son dernierné, de l'autre traînant le plus grand qui lève vers elle sa petite tête effrayée.
Les chemins défoncés de la Thrace sont couverts de cette émigration lamentable, qui, poussée par le vainqueur, reflue vers le rivage. Ce n'est pas la déroute d'une armée, c'est l'exode d'une race, le retour aux plaines ancestrales de la horde d'Asie, campée depuis cinq siècles sur le morceau d'Europe, que lui gardait la politique égoïste des Etats déshabitués de la pensée chrétienne, sur la terre que foulèrent avant elle les Bulgares, les Serbes, les Macédoniens, où jamais, les ayant pourtant écrasés à la Maritza, à Kossovo, à Nicopolis, elle ne parvint à prendre racine, incapable de s'assimiler les vaincus, de se fondre avec eux, isolée par la fatalité atavique, qui fut la raison profonde du désastre où elle succombe.