‹ L'heure décisiveChapitre 11 sur 62 · L-INTKlll-;i FRANÇAIS · texte numérisé non relu

L-INTKlll-;i FRANÇAIS

G'étailla majesté de ce grand et terrible drame. Va-t-elle s'éclipser dans l'obscure confusion des calculs intéressés et des rivalités jalouses? Le tsar des Bulgares sera-t-ii infidèle à son destin? Les pertes cruelles de son armée ne suffisent pas à expliquer les négociations commencées. Nous assistons à une étrange évolution, dont il est malaisé de découvrir les ressorts cachés, mais qu'il importe de suivre d'un regard vigilant. Plus que jamais, le recueillement, que je me suis permis de recommander à la politique française, me paraît nécessaire. M. Poincaré, dans son excellent discours de jeudi, auquel je n'ai à reprocher que ]e lieu où il fut prononcé, a dit une parole que je veux retenir : a Nous ferons tout ce qui est compatible avec la défense attentive de nos intérêts et de notre honneur national. »

Le principal de ces intérêts, je l'ai écrit hier et je ne cesserai de le répéter, c'est l'amomdrissement, si nous ne pouvons espérer davantage, de l'influence, germanique dans cet avant-poste de l'Europe oi^i se rencontrent toutes les nations. A cause de cela, et sans parler des autres raisons qui nous inclinaient à le saluer avec joie, l'avè-

nemenl d'une puissance balkanique à Gonslantinople élait une victoire française.

Faut-il y renoncer? Faut-il croire qu'au moment d'accomplir le plus grand geste historique de noire temps, la Confédération balkanique, à peine née au grand jour de la victoire, est déjà menacée par des discordes intestines? Le besoin commun de l'indépendance, la révolte, longtemps contenue, du ccraïa» contre le Turc, avaient cimenté l'alliance des peuples, naguère divisés par le souvenir des luttes anciennes. Mais, sous l'union formée par la nécessité, les traditions demeurent dans les âmes, conservées par les religions et par les légendes. Il n'y a pas si longtemps que le patriarche grec excommuniait l'exarque bulgare. De perfides conseils peuvent ranimer ces germes de discorde.

Est-ce l'emportement de l'alTeclion fraternelle qui, seul, a dicté à l'empereur allemand le télégramme de félicitations, qu'avec trois : HochI enthousiastes, il envoya publiquement à la princesse, sa sœur, au moment oïi le diadoque faisait, à Salonique, une entrée triomphale, dont, l'instant d'après, l'envoyé du tsar bulgare, accouru au bruit, s'empressait d'olTrir à son

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maître la gloire el le profit? Le lendemain, la Turquie demandait l'armistice, et se déclarait prêle à toutes les concessions!

Qui mène, dans l'ombre, ce jeu alterné de résistance acharnée el de négociations sans espoir? J'ai, des le premier jour, signalé l'attitude énigmatique de l'Allemagne, à l'heure des interventions européennes. Elle ne m'a pas paru plus claire dans l'initiative autrichienne, première tentative de dislocation contre le bloc des confédérés. Elle me paraît non moins inquiétante dans ce revirement subit des dispositions oii les combattants semblaient élre, hier encore, devant Gonstantinople. Après avoir étonné l'Europe en abandonnant aux sarcasmes de la presse germanique l'allié fidèle et l'élève préféré, l'empereur Guillaume veut-il, aujourd'hui, lui conserver une apparence de vie, pour se servir de ses restes comme d'un brandon de discorde? C'est à quoi il faut penser sérieusement.

Assurément, la prise de Gonstantinople et l'éviction définitive des Turcs poseraient de redoutables problèmes. Il se peut que la Russie, toujours hantée par le testament de Pierre le

Grand, aime mieux donner la garde des détroits, libérés de la servitude, à l'Ottoman affaibli, dépouillé de son prestige, qu'au Bulgare, fier de sa jeune vigueur.

Il se peut que, dans Je secret des chancelleries, on essaie encore de redresser, en une cité internationale, demeurée nominalement sous le jou-g musulman, un peu de ce statu quo^ si longtemps offert, comme une thèse de doctorat, aux candidats de la diplomatie.

Qui sait même si, dans le secret des cœurs, le Serbe, encore frémissant au nom de Douchan le Grand, qui, cent ans avant Mahomet II, campa sous les murs de Constantinople, si le Grec, nourri dans le souvenir de Byzance, poursuivi dans ses songes par la c< Grande Idée », qui sait si, dans ces âmes oxx vivent les morts, l'arrangement provisoire avec le Turc épargné, ne semble pas préférable à Facceptation définitive de la suprématie bulgare?

Tout cela est possible. José dire que c'est une politique à courtes vues. L'histoire est en marche. Elle ne s'arrêtera pas aux fragiles barricades de la diplomatie. Dans un livre qui parait à son heure, M. Edmond Bapst, bouc émissaire de la

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politique de M. Caillaux, \ienl de retracer, avec une vaste connaissance de lliistoire internationale, les origines de la guerre de Crimée. 11 écril à la dernière ligne : a Quand, après cinquante ans passés, on en recherche les résultats pratiques, on est forcé de reconnaître qu'il n'en demeure rien. L'empire oltoman a subi toutes amputations qu'avait indiquées Nicolas T' , et son indépendance, dont le maintien fut la cause olïlcielle de la guerre, n"a pas été mieux respectée que son intégrité.»

Il en sera de même de la paix, ce boiteuse et mal assise», qui semble se préparer. Constantinople ville internationale, Gonstantinople laissée à un sultan découronné, sera, pour l'Europe, un foyer de rivalités et de liaines, de compétitions et de guerres futures. La question d'Asie Mineure se posera nécessairement, dès demain, que le^ sultan soit à Brousse ou qu'il demeure à Gonstantinople. Déjà les peuples du Liban tendent les bras vers la nation franque, leur antique protectrice. Elle ne peut les repousser. En Europe même, les rivalités balkaniques, loin de s'apaiser dans le sacrifice d'une victoire achevée, se ranimeront dans le regret de l'occasion perdue. On le peut pressentir, par l'exemple de l'Albanie, partagée entre les aspirations des Serbes et celles

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des Grecs, enflée elle-même du désir de son indépendance, el menacée par la politique de demeurer vassale du sultan. Ce n'est pas par hasard que l'Autriche, fidèle au Drang nach osten hismarckien, a enfoncé ce coin dans les joints de la Confédération. D'autres y entreront, profitant de toutes les fissures.

Tel est, à mes yeux, au milieu des événements qui passent, rapides et changeants, sur la toile orientale, le grand danger de l'heure présente. Gomhien la constitution définitive, aux rives du Bosphore, d'une forte puissance balkanique serait, pour l'avenir, une plus sûre garantie, que tous les arrangements artificiels du concert européen! Je comprends qu'on la redoute a Berlin, et c'est pourquoi je la souhaite.

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