LA QUESTION D'ORIENT
page où Louis Blanc, rencontrant la question d'Orient, posée par la lutte de Méhemet Ali contre le sultan Mahmoud, exposa ses idées et celles de son parti sur la politique de la France.
Ah ! les socialistes d'alors ne s'endormaient pas dans la chimère de la fraternité des peuples. Ils avaient, du rôle que la France devait jouer à l'orient de l'Europe, une conception puissante. Qui le croirait aujourd'hui? Louis Blanc demandait l'alliance russe. Il la demandait, parce que la Russie lui paraissait l'instrument nécessaire de la grande œuvre civilisatrice imposée à l'Europe occidentale, d'autant plus impérieusement que ce l'Europe était chrétienne, et qu'en dépossédant les sectateurs de Mahomet, elle affranchissait en Orient les adorateurs du Christ ».
Il allait bien plus loin, il voulait, « avec l'aide de la Russie, et par le moyen de l'Orient partagé, anéantir à jamais les traités de i8i5 », et, pour cela, que la France — il le disait en toutes lettres — que la France révolutionnaire continuât la politique de Henri I\ , de Richelieu, de Napoléon, en travaillant à l'abaissement de la puissance qui, alors, était la grande rivale de la France, comme la maison d Autriche l'était au seizième et au dix-septième siècle, de l'Angleterre, victorieuse a Waterloo.
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Il faut relire tous ces débats sur la question d'Orient qui, en 1889 et en i84o, passionnaient la Chambre frémissante, dans les discussions de l'Adresse au Roi. Il semble, avec d'autres noms, au bruit d'autres victoires, entendre l'histoire que nous vivons. L'Europe était suspendue a la marche de Mehemet Ali. Le partage de l'empire ottoman, la lin de la Turquie d'Europe occupaient toutes les chancelleries. On était à la veille de ce traité du 10 juillet 18/40, oii le conflit oriental allait être réglé, pour quinze ans, sans la France, sans même qu'elle en fût informée, par la faute d'une diplomatie irrésolue, incapable de prendre, au moment opportun, les responsabilités nécessaires.
Lamartine, comme les grands poètes, voyait dans l'avenir. Il aimait la Turquie, parce qu'il aimait l'Orient et son immuable beauté ; il admirait Mehemet Ali, parce que la splendeur romanesque de sa merveilleuse épopée le ravissait. Et cependant il ne le saluait que comme un astre éphémère, et il disait de lui, en son superbe langage, qu' « en un tel pays, un grand homme replie en mourant son génie, ainsi qu'il replie
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sa tente, laissant la place aussi vide qu'avant son passage, aussi nue, aussi ravagée ». Et cependant, aussi, (( en paroles de feu, selon le mot de Louis Blanc, il sonnait, du haut de la tribune, les funérailles du vaste empire ». Et ce qu'il rêvait, ce qu'il conseillait avec une éclatante hardiesse, c'était le protectorat de la Russie à Constantinople, celui de l'Angleterre en Egypte, celui de la France en Syrie.
Yillemain, Guizot, défendaient ce qu'on appelait déjà « l'intégralité de l'empire ottoman » à l'heure oii son démembrement commençait. Ils le défendaient, comme on la défendu depuis quatre-vingts ans, en déclarant qu'il faudrait cependant, quand a par la force des choses, par la marche naturelle des faits, quelque province se détacherait, favoriser la conAcrsion de cette province en Etat indépendant ». Jamais position ne fut plus faible. Ce fut celle de l'Europe pendant trois quarts de siècle.
La France ne peut plus s'y condamner. La a force des choses, la marche naturelle des faits », comme disaient les ministres de i84o, ont fait leur œuvre. Les situations ont changé. Nous ne
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sommes plus au lendemain de ^\aterloo : nous sommes au lendemain de Sedan. Ce n'est plus l'Angleterre qui est la rivale de la France, ce n'est plus son abaissement qui importe a la nation française, héritière dllenri 1\ , de Uiclielieu et de Napoléon. Ce n'est plus la Russie qui apparaît sur le Bosphore, comme la libératrice des chrétiens d'Orient. Une puissance est née, qui a conquis, par les armes, cette illustre mission. Mais, dans ce grand bouleversement de l'histoire, le devoir de la France demeure ce qu'il était au temps de Louis-Blanc.
Lord Chatham disait autrefois : a Je ne discute pas avec un homme qui ne voit pas les intérêts de l'Angleterre dans la conservation de l'Empire ottoman. » Comment discuter avec ceux qui ne voient pas l'intérêt de la France dans sa dislocation ? J'ai lu des choses stupéfiantes. Je crois même qu'on les a dites dans les meetings de dimanche, a Qu'est-ce que peut nous faire la dispute de 1" Vutriche et de la Serbie? Est-ce que nous allons risquer la guerre pour un petit port sur l'Adriatique ? » Ce sont des enfantillages, avec lesquels il est coupable d'égarer l'esprit du peuple, trop facile a tromper par des formules simplistes.