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LA QUESTION DU LIBAN ET CELLE D'ASIE MINEURE

Les journaux ont annoncé, il y a deux jours, que, « en raison des informations relatives à des massacres possibles sur différents points de l'empire ottoman, M. Poincaré avait rappelé à Rifaat pacha et chargé M. Bompard de rappeler à Kiamil pacha que la France, agissant en qualité de protectrice des chrétiens d'Orient, serait obligée de rendre le gouvernement ottoman responsable de toute violence exercée contre eux . . . ))

Il faut très hautement féliciter M. le président du conseil de cette ferme attitude. Elle répond

* 25 no>embrc 1912.

aux préoccupations que j'exprimais dans mon dernier article, au sujet du contre-coup inévitable de la guerre balkanique en Asie Mineure, A ces félicitations très sincères je dois cependant ajouter un regret et un v<ï'u.

En même temps que la nouvelle communiquée par M. Poincaré, le Temps publiait une lettre de son correspondant particulier, à Beyrouth, datée du II novembre, qui révèle une situation déplorable. J'ai, de mon côté, reçu des lettres qui la confirment en termes émouvants, oh éclate l'impérissable fidélité des chrétiens du Liban envers la France.

Cette situation, la voici, en deux mots. Inquiet de Teffervescence causée, dans le quartier musulman, par des défaites de l'armée turque, le consul de France avait, pour calmer la population chrétienne, annoncé l'arrivée d'une division navale dont il réclamait, depuis plusieurs jours, l'envoi rapide, et dont on signalait déjà la présence dans la mer Egée. Au lieu des navires français ce fut le croiseur anglais Prome/Ae^is qui apparut : à l'heure oi^i écrivait le correspondant du Temps, un second vaisseau, encore anglais, entrait dans le port. Le Henrl-I\ n'était pas signalé. 11 est arrivé, maintenant, mais avec quel retard ! Personne, d'ailleurs, n'ignore, k

Beyrouth, qu'un navire allemand monte la garde dans le port d'Alexandrette, et dans un télégramme qui fait immédiatement suite à sa correspondance, le Temps annonce qu'un croiseur russe est parti du Pirée pour JafTa.

\oilà les faits. Je les signale, pressé par le souci patriotique, et je demande que nous prenions sur la côte de Syrie la place qui nous appartient.

J'ai assez souvent répété que la France devait rester fidèlement attachée à la Triple Entente, assez fortement applaudi aux déclarations par lesquelles M. Poincaré a affirmé ses résolutions à cet égard, pour ne paraître suspect à personne, en nie plaignant d'une négligence qui a permis à d'autres pavillons que le nôtre de paraître, les premiers, à l'heure du danger, aux yeux de nos protégés.

Le prince de Talleyrand comparait l'alliance anglaise à l'action commune de l'homme et du cheval, ce Seulement, disait-il, il ne faut pas être le cheval ! » On peut en dire autant de toutes les alliances et de toutes les ententes. Il faut marcher avec elles, en liaison constante, en communauté perpétuelle de but et de moyens.

Mais il ne faut pas se laisser conduire par elles^ hors de la route tracée par l'intérêt et par le devoir national. Il ne faut pas a être le cheval».

La France a, en Syrie, une position privilégiée. M. Poincaré vient de la définir d'un mot qui, à l'heure actuelle, a la très haute portée d'une solennelle revendication. Elle agit « en qualité de protectrice des chrétiens d'Orient ». Je puis assurer à M. le président du conseil que cette parole aura, dans « la France du Levant », suivant la helle et forte expression d'Etienne Lamy, un profond et salutaire retentissement.

Je ne veux pas dresser ici un acte d'accusation, malheureusement trop facile, C'est assez de dire que la rupture de la France avec le Saint-Siège fut pour elle, dans tout l'Orient, un véritable désastre. Sur la terre sacrée dont nous paraissions nous détourner, nos rivaux accoururent, empressés k effacer nos traces. Le fastueux voyage de Guillaume II à Jérusalem fut, dans cette ruée d'ambitions, un événement inoubliable.

Cependant les cœurs nous restaient. Encore aujourd'hui, quand on demande à un Libanais, sa nationalité, il répond, comme, il y a dix ans, l'un deux à M. Ludovic de Contenson : a Je suis maronite, catholique et Français. » Ceux qui n'ont pas entendu les chrétiens du Liban

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parler de la France, qui n'ont point lu clans leurs yeux, senti l'étreinte de leurs mains, ignorent une part de la gloire nationale.

Dans ces âmes, à travers le temps, vit, illuminée de l'immortel rayonnement des Croisades, toute l'histoire des gestes de Dieu par les Francs. Elles ont gardé l'impérissable confiance en la (( bnnnière de France », dont, à l'heure funeste oii les Valois désertaient la politique chrétienne en s'aUiant avec le Grand-Seigneur, la suprématie demeurait pourtant affirmée par les traités qui plaçaient dans les pays d'Orient, toutes les nations sous « son aveu et seureté ». Et, dans un même culte, avec les grands souvenirs de la monarchie, elles 'conservent l'image légendaire de Bonaparte, arrêté devant Saint- Jean-d' Acre par le canon dont, en i8'|0, à la tribune, Berryer croyait encore entendre le bruit, et la la mémoire inconsolée du drapeau tricolore s'eloignant, en 1860, des côtes qu'il venait d'affranchir.

Voilà noire patrimoine de gloire. Nous n'avons pas le droit d'y renoncer, et nul n'a le droit de aousle ravir. Croit-on que, là-bas sur cette terre,

qui porte de telles traditions, il n'y ait pas, au moment où s'écroule l'oppresseur séculaire, un frémissement universel ? Ce serait une profonde illusion, un étrange dénument d'informations précises .

La question d'Asie Mineure se pose tout entière devant Gonstantinople. Que la guerre, un moment ralentie, reprenne, plus violente ou qu'elle soit définitivement suspendue, que les alliés enlèvent dans un combat suprême le dernier rempart de la puissance ottomane, ou que la peste leur en défende l'accès, qu'ils accomplissenl leur destin tout entier en allant à Sainte-Sophie effacer la trace laissée par la main sanglante de Mahomet II, ou que, par une sagesse, peut-être excessive, ils se contentent d'avoir pu le faire, quoi qu'il arrive enfin sur le champ de bataille de la Thrace, une page nouvelle commence au livre de l'histoire.

Elle va s'écrire, non plus en Europe, mais en Asie, au confluent des trois parties du monde qui longtemps furent le monde tout entier, sur cette terre oii l'homme cherche son berceau, et dont, en i843, M. Guizot disait déjà qu' «il ne convient pas à la France d'en être absente, alors

que déjà toutes les grandes nations y ont posé leur pied. »

Car je n'ai parlé que delà Syrie, et de cette montagne du Liban, qui est comme un morceau de notre patrie : et, dans ma pensée, je ne m'en défends pas, au devoir traditionnel qui nous lie envers ce peuple, s'ajoutait le souvenir auguste des lieux où le Christ mourut pour l'humanité. Nous ne pouvons pas nous détourner de la Palestine, plus que de la Syrie.

Mais il n'y a pas que les Lieux Saints, il n'y a pas que le Liban dans l'Asie Mineure. Voici dixhuit ans que les massacres d'Arménie épouvantaient l'Europe . La Chambre française entendit alors d'unanimes protestations. Je demandais, avec Denys Cochin, que la France remplît son devoir de protectrice des chrétiens, celui que M. Poincaré vient de rappeler d'un mot décisif. Ce jour-là, M. Jaurès était avec nous, protestant, lui aussi, avec une indignation que n'adoucissait point la pitié pour les Turcs. Demain, la question d'Arménie va se dresser, peut-être encore une fois dans un nuage de sang.

Elle se dressera devant la Russie, parce qu'elle a dans sa main, sur son territoire, à Etchmiadiin, le patriarche grégorien. Elle se dressera devant nous parce que les Arméniens catholiques

demanderont notre protection. Ils la demandent déjà ; de là, comme du Liban, je reçois des lettres tous les jours. Elle se dressera devant l'Angleterre, parce que rien de ce qui trouble les pays voisins de la route des Indes ne peut lui être indilTérent.

La route des Indes! Est-ce que quelqu'un peut ignorer le drame qui se joue, pour elle, dans cette a Asie antérieure », comme on disait il y a deux cent cinquante ans, alors que, déjà, notre Colbert y cherchait la grande voie de la richesse commerciale, par celte route des a Portes ciliciennes », chemin historique de Xerxès et d'Alexandre, des Romains et des Croisés ?

Ah! je sais bien. Parler de laMésopotamie, du Tigre et de l'Euphrale, marchés du monde jusqu'au jour où le passage du Turc en fit un désert; parler de Babyloneet de Palmyre, voire de l'Eden, parler de Bagdad, la ville des califes, et de Koniah, la ville des derviches, à des hommes absorbés par le quotient, l'utilisation des restes et la délimitation de la majorité républicaine, cela peut paraître une assez vaine entreprise. Mais il ne sert à rien de s'enfermer dans les obscurités d'une politique sourde et aveugle.

OO L'HELRE DECISIVE

Le monde marche el il a beau vieillir, ses artères ne changent pas. Aujourd'hui comme alors, la vallée de TEuphrale el du Tigre demeure une de celles oii son sang cherche à se précipiter. L'ouverture du canal de Suez, celle du canal de Panama, n'ont fait qu'en d'accroître Fimporlance et la désigner plus impérieusement aux rivalités des nations modernes, comme elle l'était aux convoitises des conquérants antiques.

Est-ce qu'il faut faire ici l'histoire du chemin de fer de Bagdad, et montrer l'Allemagne reprenant, à son profit, avec les moyens puissants de la civilisation moderne, le plan gigantesque de Colbert ? Qui peut s'en désintéresser? Ce n'est assurément pas la France qui, de Beyrouth a Hamah, à Homs, à Alep, tient une des extrémités de la grande artère.

Infailliblement, toutes ces questions vont se poser. Il faut y être prêts. Ce n'est pas moi qui les soulève : ce sont les faits. Si on en doute, je prie qu'on lise le journal allemand qui écrivait, hier : « La Syrie et la Mésopotamie doivent être considérées, le cas échéant, comme devant revenir a l'Allemagne, »

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