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L'EFFONDREMENT DU RÊVE GERMANIQUE

Dans mon dernier article, j ai. essayé de montrer que, quelle que fui, en Thrace et aux abords de Constantinople, la marche des événements, la question d'Asie mineure était désormais posée, et qu'ainsi il importait à Fopinion française de se défendre contre les illusions de l'optimisme. Je Aoudrais aujourd'hui lui donner, de cette prudente réserve, d'autres et de plus fortes raisons.

Il est malaisé, à travers les télégrammes contradictoires, de discerner la vérité sur l'état des

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négociations de Tchalaldja, L'armistice esl-il signé P Pour combien de temps ? A quelles conditions ? Est-il mis en échec par le refus des Grecs d'y participer, et ce refus lui-même est-il dicté par le seul désir de continuer la guerre, jusqu'au complet anéantissement de l'ennemi, ou par une déplorable division entre les alliés? Nous ne le savons pas, et nous ignorons ainsi à quels motifs doit être attribuée la suspension soudaine de l'oflensive bulgare.

Épuisement d'une armée, brisée par son effort héroïque, arrêtée dans son élan par la pénurie des munitions, ou calcul d'une politique plus soucieuse d'éviter les difficultés européennes, que d'accomplir jusqu'au terme, pour la Croix et contre le Croissant, la tâche proposée aux peuples balkaniques, par l'enthousiaste proclamation du premier jour, laquelle de ces considérations détermine le roi Ferdinand à traiter, et l'incline à de si surprenantes concessions? Probablement toutes ensemble, et l'avenir dira si ce fut sagesse ou irrésolution.

Un fait, quoiqu'il en soit, éclate à tous les yeux : c'est que l'influence allemande s'est exercée, s'exerce encore, par tous les moyens, conseils, encouragements, appui financier, concours personnels, pour relever le moral abattu des Turcs,

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redresser leur armée, et leur permellre d'engager, à l'abri de celle façade reslaurée, une de ces négocialions interminables et confuses, oîj leur génie, indolent el subtil, sait ruser avec le destin. C'est aussi que., parallèlement à cette action sur la Turquie , la même influence s'emploie , par les procédés usuels d'une politique tentatrice, habile à exploiter les discordes naissantes, à désagréger la Confédération balkanique, déjà pressée de s'inoculer un germe de dissolution , en s'annexant les restes de la Turquie.

Pourquoi ce double travail? C'est que dans le drame oriental, l'enjeu de la lutte est l'avenir de la puissance germanique. Je crains que nous ne le voyions pas assez clairement, et qu'ainsi ne s'explique l'indifTérence avec laquelle la masse de la nation assiste aux événements qui se déroulent devant Constantinople.

Il y a trente ans, le général Skobelew disait, dans un discours retentissant : ce La lutte est inévitable entre le Slave et le Teuton. Elle est prochaine même. Elle sera longue, sanglante, terrible... ». On traita d'halluciné, dans son pays même, le héros de Plevna. Le temps a passé et voici que la parole de SkobelcAv reparaît, comme

une prophétie, au livre de l'IIisloire. Elle repal'aît dans la question qui domine, à llieure présente, tout riiorizon de l'Europe, qui trouble les gouvernements, qui inquiète les fmanciers, et qui pousse la multitude inquiète aux guichets des caisses d"épai*gne allemandes. (Test la question d'Autriche.

Albert Sorel écrivait, en 1878, au lendemain du congrès de Berlin : a A oilà un siècle que l'on travaille à résoudre la question d'Orienl. Le jour où on croira l'avoir résolue, l'Europe verra se poser inévitablement la question d'Autriche ». Nous y sommes. C'est pour reculer cette échéance que le prince de Bismarck, ayant arrêté à San- Stefano la Bussie victorieuse, rendit les peuples des Balkans à la tyrannie musulmane, et, poussant l'Autriche vers la Bosnie et rilerzégovine, lui montra le grand chemin de Salonique.

La légèreté française ne voit, dans le conflit qui met aux prises l'Autriche et la Serbie, qu'une querelle sans intérêt. La guerre générale, pour un petit port sur l'Adriatique ! Le feu à l'Europe pour les montagnes d'Albanie ! Est-ce que cela est possible ?

Les socialistes ont ressassé cette pitoyable question, dans ces journées de Baie oii furent célébrées les vêpres révolutionnaires, et qui évoquent, en

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celle Irouble veillée de iQiS, le tragique souvenir d'un autre congrès dont, au printemps de 1870, Lausanne entendit les criminelles divagations.

On a accusé, tour à tour, l'Autriche et la Serbie d"intransi":eance et d'exagération, celle-ci d'orgueilleuse infatuation, celle-là d'ambition démesurée. Mais comment, dans l'accroissement subit que la victoire venait de donner a la Serbie, comment, dans l'extraordinaire forlune qui conduisait la Grèce à Salonique, comment ce heurt pouvait-il être conjuré?

Ah ! je ne m'étonne pas des rivalités qui mettent, dit-on, en péril autour de la vieille cité macédonienne, l'union balkanique. Je m'étonne encore moins de l'émoi que son nom seul éveille en Autriche. Songe-t-on bien à ce que c'est que Salonique, (( assise au fond de son beau golfe, où elle n'attend que les travaux indispensables, pour faire, de son port, un havre vaste et sûr, de son port, le plus proche du canal de Suez, qui, relié au Danube par des voies rapides, drainera le commerce d'une partie de l'Europe centrale et de toute l'Europe orientale » ') Les lignes que je viens de citer sont d'Eugène-Mel-

chior de Vogué, dans une page qui semble écrite hier, oli il montre Gonstantinople réduite à n'être plus qu'un «joyau de musée», la maîtrise de la Méditerranée orientale aux mains du possesseur de Salonique, et les restes de l'empire de Charles-Quint retrouvant, par elle, la puissance des anciens jours.

Voilà le rêve dont le prince de Bismarck avait bercé les âmes autrichiennes, dont l'occupation de la Bosnie et de l'Herzégovine fut une première et timide réalisation, et qui hantait le comte d'Aerenthal, quand il poussait audacieusement son pays sur la route ouverte à son ambition.

Et pourquoi le fondateur de l'empire allemand jetait-il ainsi l'Autriche vers Salonique?

Etait-ce seulement pour donner un avenir nouveau à (c cet état qui mue et qui devient » comme l'appelait un jour Charles Benoist, pour retenir, dans le cadre fragile qui les enferme, les morceaux assemblés sous le sceptre des Habsbourg? Je ne crois pas à tant de générosité chez le vainqueur de Sadova.

L'Autriche était, pour lui, lavant-garde de la race germanique, pénétrant comme un coin au milieu de la race slave, et frayant à l'influence allemande, maîtresse de l'Europe centrale et de sa rive septentrionale, le chemin qui la condui-

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