I. Leurs Droits
J'ai eu l'honneur d'être reçu, à leur passage a Paris, par les plénipotentiaires de Grèce et de Serbie. Le court entretien que j'ai pu avoir avec eux m'a rempli d'émotion. Ils ne m'ont rien dit de secret et qui ne soit connu de tout le monde, par les déclarations que le Temps a recueillies, de MM. Venizelos et Novakovitch. Mais ce que je voudrais faire sentir aux lecteurs de VEclîO, comme je l'ai éprouvé moi-même, c'est la grandeur du drame qui va se jouer à Londres.
L'union des confédérés balkaniques, qui fit
1 i4 décembre 1912.
82 LllEURE DÉCISIVE
leur force devant l'ennemi commun, se maintiendra-t-elle pour achever la définitive libération des peuples opprimés ? ou sera-t-elle brisée par les conseils intéressés de ceux pour qui la division des vainqueurs est un moyen de rétablir leur influence, en relevant les vaincus? L'avenir de l'ELuope tient dans cette trouble question.
M. Venizelos, avec la claire vue de l'homme d'Etat, qui perce dans son regard et dans toute sa physionomie, l'a nettement posée, en des termes où la fermeté s'allie à la conciliation. Il a dit que l'intimité durable de l'alliance était une nécessité commune, d'abord pour éviter c( un retour offensif qui remettrait en question la libération des chrétiens affranchis par les armées alliées », puis afin de sauvegarder ce l'estime que tout le monde professe pour la clairvoyante solidarité qui a conduit les alliés au point où ils sont aujourd'hui ».
On eût aimé, ici où tant et de si ardentes sympathies ont accompagné la marche triomphante de l'armée bulgare, entendre M. Daneff jeter, sur l'histoire d'hier et sur celle de demain, la même et rassurante lumière. Sa présence à Paris, durant ces quelques heures, eût été, pour la paix future, la meilleure des garanties. Il
POUR Li:S ALLIES BALKANIQUES
nous reste l'espoir que le sentiment profond de cette solidarité, nécessaire aux alliés balkaniques, a conduit M. le président du Sobranié bulgare à Berlin, pour y ruiner, par de formelles déclarations, toutes les tentatives de dislocation.
Car c'est là qu'est l'intérêt capital des négociations qui commencent, non pas seulement pour la France, mais pour toutes les nations. Il s'agit de savoir qui l'emportera, des prétentions d'une race à Ibégémonie, ou du droit des peuples à la vie. Il y a trente-quatre ans, secondée par le consentement de la Piussie, par la complicité de r Angleterre, par la faiblesse de la France vaincue, l'Allemagne, au congrès de Berlin, a tranché le débat contre les peuples et pour l'hégémonie. L'Orient, depuis cette abdication de l'Europe, n'a point connu de repos. Livré à l'oppression, agité d'impérissables aspirations, tourmenté de rivalités inquiètes, il est demeuré, pour toutes les puissances, un perpétuel objet de trouble et de remords. Qui pourrait donner à ces années de luttes incessantes le nom souriant et tutélaire de la paix?
Qu'on le demande aux Bulgares, violemment séparés de ceux qui les appelaient dans les villes et les villages de la Thrace! Qu'on le demande aux Grecs, refoulés, par la craintiAe interdiction de l'Europe, loin des chemins naturels tracés par leur histoire, et réduits à écarter, d'un geste douloureux, les hras qui, des îles aux noms illustres, se tendaient vers eux! Qu'on le demande aux Serhes, resserrés dans les limites étroites d'un état artificiel environné, par delà ses frontières, de leurs traditions séculaires, et avertis du péril prochain par l'audacieuse annexion de la Bosnie et de l'Herzégovine, accomplie en pleine paix sous les yeux de l'Europe, dupe ou complice ! Qu'on le demande aux Monténégrins, enfermés dans leur forteresse de pierre, qu'un jour François-Joseph contemplait, de Cattaro, devant le prince Nicolas : « Mon frère demeure bien haut », dit l'empereur, ce Les Turcs m'ont pris la terre, les Autrichiens la mer, il ne me reste que le ciel ? » répondit le prince, les yeux fixés sur son nid d'aigle, sur sa Tchernagora, V impératrice des BaVuuis.
En toutes ces âmes vivent des siècles d'histoire, qui roulent en elles des flots d'espérance. C'est leur étrange puissance, ce Sonne, sonne, ô cloche chérie! des Serbes tu attestes la foi, la foi sainte pour laquelle ont coulé des flots de sang, don de Dieu. » Quand le chantre d'épopée qui règne sur le Monténégro faisait ainsi vibrer la cloche de Cettigné, il éveillait, dans le tréfonds des cœurs, des échos qui jamais ne devaient s'éteindre.
Et, sans doute, cela est de la poésie qui peut faire sourire les diplomates. Mais je ne crois pas qu'on puisse comprendre le mouvement profond qui agite tous ces peuples, sans pénétrer ainsi dans les replis intimes de leur conscience.
J'en ai eu la sensation très forte, en écoutant, dans la chambre d'hôtel oij ils m'accueillirent, les délégués de la Serbie. Ils me dirent, avec une touchante simplicité, l'étendue de leur effort et la majesté de leur rêve. Ils évoquèrent sans emphase, avec des mots profonds, les souvenirs immenses de Douchan le Grand, et il sembla que, dans ce retour vers les gloires du quatorzième siècle, ils parlaient de la veille, ce \ous
n'avons rien pris, dit l'un d'eux. C'est une reprise que nous avons faite. »
Et voilà tout le fond de ce grand drame. Je le répète, parce que c'est à mes yeux la pensée directrice qui doit guider ici la politique française. C'est le droit des peuples à la vie qui lutte contre l'ambition des Etats.
Que, dans cette revendication du droit, les peuples rencontrent entre eux de périlleuses rivalités, cela est inévitable. Le souvenir de Douchai! le Serbe se heurte à celui de Siméon le Bulgare, et l'immortelle aspiration des Grecs vers la c< grande idée » s'inquiète de l'exubérante poussée du sang slave répandu dans la Macédoine.
L'alliance balkanique, formée par le besoin commun d'indépendance et de liberté, a conjuré ces divisions, sources d'impuisance. C'est l'honneur de M. \enizelos d'avoir eu cette vue précise de l'avenir, quand il recevait, il y a deux ans, à Athènes, les professeurs et les journalistes de Sofia; et ce fut la gloire du roi Ferdinand, ce sera son renom dans l'histoire, d'avoir soudé pour l'action, entre tous les peuples de la péninsule, le faisceau de leurs espérances.
Est-ce qu'il va se rompre, au moment même où, pour chacun d'eux, il est plus nécessaire que jamais? M. \ enizelos l'a dit avec force : ce serait compromettre « l'estime », et nous pouvons, nous, dire l'admiration, qu'a méritée jusquici cette solidarité conclue, entre les rivaux de la veille, pour l'affranchissement de leurs frères opprimés.
Mais il faut aller au delà de cette raison d'honneur et de sentiment. A qui profiterait la rupture, ou même l'affaiblissement de l'union balkanique, sinon à la politique du congrès de Berlin, d'où est sorti tout le désordre actuel, à la politique, voulue par Bismarck, acceptée par l'Autriche, et dont la menace armée tient en suspens la Serbie, et avec elle l'Europe tout entière ?
Le retour de cette politique, j'ai montré, dans mes autres articles, ce qu'il signifiait : c'est l'oppression ottomane restaurée et le chemin de Salonique rouvert à l'influence germanique.
Je ne parlerai jamais qu'avec respect de l'empire d'Autriche. Il y a entre lui et nous une situation malheureuse, issue de la défaite, pour les uns comme pour les autres, et que, peut-
être, une politique plus prévoyante aurait pu transformer. Quoi qu'il en soit, cette situation existe. Il faut la subir et son premier effet est de créer entre Tinlérêt de l'Autriche et le nôtre, dans la question balkanique, une évidente opposition.
Ce n'est pas le nôtre que je devrais dire, c'est l'intérêt de tous ceux qui veulent fonder une paix durable en Orient et, par là même, en Europe, sur ce que j'ai appelé le droit des peuples à la vie, et non sur la domination d'une influence ébranlée, qui cherche à ses déceptions une revanche détournée.
Lorsque le prince de Talleyrand fut k Vienne représenter la France vaincue, il dicta lui-même, sous l'inspiration de Louis XVIII, les instructions qui devaient guider les plénipotentiaires : a La France est dans l'heureuse situation de n'avoir point à désirer que la justice et l'utilité soient divisées et de n'avoir point à chercher son utilité particulière hors de la justice... Ce qui est de l'intérêt des petits Etats est aussi de son intérêt. » Si j'étais à la place de M. Poincaré, je donnerais les mêmes instructions à M. Paul Cambon.
P. -S. — Je corrigeais l'épreuve de cet article quand j'ai lu, dans le Temps, les interviews de
M. Daneff a Berlin, et de Rechid pacha, à son passage ici. Je note, avec une vive satisfaction, la promesse que M. DanelTa donnée, de sa visite à Paris, avant l'ouverture de la conférence. II s'y fortifiera certainement dans la résolution de maintenir l'union balkanique, et, d'abord, de réclamer énergiquement, contre l'extraordinaire prétention de Rechid pacha, la participation de la Grèce à ces négociations qui, sans elle, seraient, d'avance, frappées de nullité.